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23 mai 2020

Le Cinéma de Billy Wilder II. 1947-1954

The Emperor waltz (La Valse de l'empereur), 1947
Plus de dix ans après son exil, Wilder retourne à Vienne, mais la Vienne des studios d'Hollywood et de son Technicolor irréaliste. The Emperor waltz, avec son intrigue d'opérette au ridicule assumé, propose une sorte de vaudeville de palais où sont mis en parallèle les marivaudages des humains... et ceux de leurs chiens. Son comique de situation souvent efficace, la joie de vivre du personnage de Bing Crosby, et ses décors de carton-pâte, en font un spectacle involontairement savoureux.

En ce qui me concerne, le film vaut d'être vu pour un fabuleux et hilarant numéro chanté. La scène se passe dans un chalet suisse (tel que se l'imagine Hollywood). Bing Crosby pousse la chansonnette et emmène dans sa danse la tenancière bien en chair, tous les touristes qu'elle accueille ainsi que quelques Tyroliens de passage. Ça virevolte joyeusement et même les chiens s'y mettent, composant un beau et improbable moment d'hallucination. À l'échelle de la carrière de Wilder, le film est clairement dispensable, mais rien que pour cette séquence, il ne sombrera pas dans l'oubli.




Sunset boulevard (Boulevard du crepuscule), 1950 
Dernier des films que Wilder écrira et produira en collaboration avec Charles Brackett. Découvert lors d'une de mes toutes premières séances à la Cinémathèque française, Sunset boulevard est non seulement devenu l'un de mes films fétiches, du genre que je m'étais même offert en VHS, mais également un des titres qui a longtemps trôné dans mon trio de tête à l'époque où j'acceptais encore de faire des tops. J'ai jubilé de la moindre seconde de cet épatant spectacle sur les fantômes d'Hollywood. Du début à la fin, Wilder nous régale par l'approche libre et audacieuse de son sujet, nous épargnant toutes conventions, portant au sommet l'art du dialogue (et de la voix off). La maestria s'étend jusqu'à l'interprétation, avec une Gloria Swanson phénoménale, et le rôle bouleversant et terrifiant à la fois de Von Stroheim, que Wilder retrouve après Five graves to Cairo. Même De Mille se montre excellent acteur : son regard plein de douleur et de compassion pour son ancienne actrice est très touchant. Car c'est bien la résonnance entretenue entre ces figures emblématiques de l'industrie cinématographique et le rôle qui leur est alloué dans le film qui provoque le vertige. Rien à jeter dans ce qui est bien plus qu'une mécanique parfaite. Jusqu'au score de Franz Waxman, d'une fabuleuse expressivité dans sa capacité à accompagner les différentes atmosphères proposées par le récit.

Jacques Lourcelles écrivait à propos du film : « C'est une histoire de fantômes qui mettent la main sur un vivant et ne rendront qu'un cadavre, lequel racontera lui-même son histoire. » Quand on voit ce qu'Hitchcock fera avec Rear window ou Michael Powell avec Peeping tom, comment douter encore du caractère profondément morbide qui nourrit le cinéma, peut-être le seul art qui permet de donner vie aux fantômes (nous ne cessons de voir des morts finalement avec tous ces films naphtalinés) ? Sunset boulevard est littéralement une histoire de vampirisme. Le film revient sans cesse vers des éléments funestes : le récit est fait par un mort, William Holden est pris pour un embaumeur lorsqu'il débarque chez la diva oubliée, on y parle de la mort du cinéma muet, de la façon dont survivent les vieilles gloires du passé (la partie de bridge, réunion de momies). Soutenu par l'extraordinaire photographie de John F. Seitz, le climat fantastique de certaines scènes est incontestable (Norma projetant ses vieux films, le bal sans invités). Le jeu de Swanson lui-même est complètement expressionniste, singeant le style des actrices d'antan (c'est-à-dire le sien !). Vingt-huit ans plus tard, Wilder offrira un prolongement encore plus terrifiant peut-être à cette vision avec Fedora.

Quant à la romance, si au début Joe a bien conscience d'être devenu un gigolo (Norma l'achète avec un étui à cigarette), sa conscience est sauve puisqu'il peut se justifier en disant qu'il travaille pour elle. Mais par la suite, sa fascination et son amour prendront le dessus. Lorsqu'il se précipite vers elle après sa tentative de suicide, il ne triche plus : il tombe le masque et accepte alors de basculer de l'autre côté. Le fait de construire le récit en flashback, en nous faisant savoir que Joe meurt in fine, cela pousse le spectateur à considérer chaque scène comme conduisant inéluctablement à cette issue tragique. Lorsqu'il entreprend de la quitter parce qu'il trouve qu'elle va trop loin, il est déjà trop tard. Son amour avec Betty était impossible, une fois la main tendue à la mort, on ne peut s'y soustraire. Coincé dans cet entre-deux, entre le monde des vivants (Betty) et celui des morts (la maison de Norma), Joe est condamné. Du début à la fin, on reste dans un système de narration subjectif, dans la fiction, dans l'illusion de la vérité. Finalement tous ces éléments s'interpellent et se mêlent pour nourrir la tragédie, rendant ce génial chef-d'œuvre infiniment riche et passionnant.




Stalag 17, 1953
Un authentique bijou. On devine qu'il s'agit là pour l'expatrié Wilder d'un sujet sensible qui, au lieu de le refroidir, lui permet peut-être encore plus d'audace dans sa peinture de ces officiers allemands (Preminger qui enfile ses bottes uniquement pour pouvoir les claquer lors d'une conversation téléphonique avec ses supérieurs). Encore une fois, la liberté de ton du dialoguiste Wilder fait des merveilles, et le film est bourré de punchlines acérées. La mise en scène n'est pas en reste, louvoyant à partir d'un univers clos entre suspense, comédie et drame. Et puis la scène de danse où l'un des soldats travestis est pris par son copain pour Betty Grable semble annoncer Some like it hot. Ce copain est joué avec gourmandise par Robert Strauss, qu'on retrouvera en concierge salace dans 7 ans de réflexion. 

Le personnage de William Holden est assez passionnant parce qu'il n'a rien d'un héros idéal auquel on peut confortablement s'identifier. L'acteur, dont je suis plus que jamais fan, compose un individualiste qui porte un regard tellement lucide sur ce qui l'entoure qu'il paraît suspect. Il ne cherche pas à lutter et s'efforce de profiter autant que possible de la situation présente, sans se préoccuper du politiquement correct. On pourra se demander si Kubrick s'est inspiré de la scène où il se fait tabasser sur son lit par tout le baraquement pour le traitement équivalent que subi l'engagé Baleine dans son Full metal jacket. J'ai également souvent pensé, justement à cause de ce mélange des tons entre drame et comédie, au très beau Caporal épinglé de Renoir. Dans la catégorie des films de prisonniers de guerre et de ses passages obligés (La Grande illusion, La Grande évasion, Le Pont de la rivière Kwai, Furyo), l'un des meilleurs représentants.




Sabrina, 1954
Comédie romantique qui assume d'entrée de jeu son registre de conte de fée, mais pour mieux nous surprendre par ses sorties de route. Ainsi, le prince charmant n'est pas celui qu'on croît, et la jeune première n'est pas si ingénue. C'est donc un film qui déjoue les attentes, qui prend par la main son spectateur en exposant des situations codifiées pour mieux les tordre. Pas du tout l'histoire de la fille transformée en princesse, car le jeu de dupes ne durera pas longtemps. Les personnages vont apprendre à mieux se connaître eux-mêmes, à éprouver la solidité de leurs sentiments. Toujours prompt à la satire, Wilder évite pourtant toujours la cruauté facile, y compris chez les parents (impayable père).

Le film m'a petit à petit fait succomber à son charme, ce savant mélange de gravité, d'humour et de mélancolie que Wilder va parfaire dans ses comédies suivantes : The Seven year itch (que les personnages vont d'ailleurs voir au théâtre), The Apartment, Avanti !... Jusqu'à nous conduire à un final aussi surprenant qu'enthousiasmant. Il y est toujours question de couples mal assortis, présentés d'abord presque comme des caricatures, avant de progressivement faire émerger les vraies émotions qui les habitent, grâce à la subtilité des dialogues, comme des interprétations. S'il offre un très beau rôle à Bogart, homme mûr qui semble avoir déjà défini les limites et les besoins de son existence, le film reste cependant tout entier conçu à la gloire — méritée — d'Hepburn, dont la modernité de jeu, de physique crève l'écran.



DOSSIER BILLY WILDER :
III. Filmographie 1955-1957 (prochainement...)

11 avril 2020

Histoire permanente du cinéma américain 1976-1979

Silent Movie (La Dernière folie de Mel Brooks), Mel Brooks, 1976
À quelques exceptions près, Brooks n'a fait que puiser son inspiration dans les grands genres hollywoodiens, détournés avec une férocité équivalente aux bandes dessinées publiées par Mad magazine. Après les pastiches du western (Blazing Saddles) ou du fantastique (Frankenstein Jr), il se fait ici plaisir en mettant cette fois en scène directement l'usine à rêves. On y voit donc le cinéaste lui-même et ses potes les irrésistibles Marty Feldman et Dom DeLuise solliciter tout le gratin d'Hollywood pour réaliser un film muet, projet anticommercial s'il en est. Et — coup de génie — tout le film sera sans paroles (à une exception que je tairai pour ceux qui ne l'ont pas vu) !

Sous l'apparence d'une satire impitoyable du studio system, Silent movie peut ainsi également se savourer comme une  ode aux origines burlesque du cinéma hollywoodien. Cerise sur le gâteau, en plus de mettre en valeur les plateaux de la Fox, Brooks bénéficie d'un casting royal, avec notamment dans leur propre rôle et n'hésitant pas à jouer avec leur image Burt Reynolds, James Caan ou Paul Newman. Hilarant !




The Demon seed (Génération Proteus), Donald Cammel, 1977
J'ai passé un excellent moment devant ce film dont j'avais gardé quelques souvenirs flous de ma première vision, alors que j'étais bien jeune pour ce spectacle. Le format scope n'est pas pour rien dans l'efficacité de ce quasi huis-clos, tel qu'il s'instaure en particulier durant la partie centrale du film, entre Julie Christie et la présence invisible mais bien palpable de l'ordinateur. L'actrice livre d'ailleurs une véritable performance puisqu'elle rend tout à fait crédible son personnage au sein d'une intrigue assez culottée, et relativement en avance sur son temps. La notion d'intelligence artificielle a conservé le même potentiel menaçant qu'au temps du 2001 de Kubrick.

The Demon seed s'apprécie ainsi comme un très bel échantillon du genre fantastique américain tel qu'il s'exprime encore à cette époque, un cinéma pour adultes, où la science est systématiquement vectrice d'une terreur froide (The Andromeda strain, Embryo, The Stepford wives, Altered states, L'Emprise). Partition assez intéressante de Jerry Fielding, tantôt atonale, tantôt mélodique mais constamment crispante.




Sextette, Ken Hughes, 1978
Une véritable monstruosité dont on ressort avec les tripes un peu de travers. Superstar sulfureuse de Broadway (Sex) et Hollywood (Klondike Annie) dans les années 1920-1930, Mae West avait 85 ans quand elle a tourné dans cette tardive adaptation d'une de ses pièces. Elle y joue le rôle d'une star de la scène qui vient de se marier avec Timothy Dalton. Ne transcendant jamais son origine théâtrale, tout le film se déroule dans l'hôtel où le couple doit passer sa nuit de noces, sans cesse interrompue par les anciens maris de la dame, ou par les aléas d'une conférence internationale qui réunit au même endroit les grandes puissances de ce monde.

Le problème, c'est que malgré le maquillage outrancier, malgré les efforts du metteur en scène pour limiter les gros plans, et l'emploi de pudiques effets de flou artistique, il est impossible de ne pas être embarrassé par l'état de délabrement de celle qui fut une vamp géniale... dans les années 30 !  Elle est vraiment censée être plus jeune, en âge de faire tomber tous les jeunes hommes qui croisent son chemin. Même dans sa manière de se trémousser, on sent que Madame West grince. Elle porte une affreuse choucroute blonde sur la tête, un continuel sourire crispé, se dandine à deux à l'heure et chante affreusement mal. Oui, car ce truc se veut aussi comédie musicale, ce qui se traduit par des chorégraphies absolument minables, désynchronisées et très mal filmées (comme tout le reste du film de toutes façons). Dans ce naufrage total surnagent alors quelques moments de grâce : Dalton (très bon au demeurant — mais qu'allait-il faire en cette galère), qui chante à sa douce et tendre Love will keep us together, Mae West qui balance des vannes bien salaces à un parterre de gymnastes moustachus, Ringo Starr en réalisateur assez irrésistible qui humilie un jeune acteur, Alice Cooper en groom qui vient jouer sur un piano transparent, Tony Curtis (génial) en homme d'affaires russe, Keith Moon en couturier complètement allumé ! Un grand moment d'hallucination.




Being there (Bienvenue Mr Chance), Hal Ashby, 1979
L'un de mes films fétiches. Being there révèle à chaque vision de nouvelles beautés, et je n'en suis toujours pas revenu. Tour à tour drôle et émouvant, constamment surprenant et d'une audace confondante, le film est porté par des dialogues brillants. Adaptant son propre roman, Jerzy Kosinski signe une fable contemporaine intelligente, sans lourdeur démonstrative tout en étant merveilleusement limpide. Telle une spirale qui s'éloigne de son infime point de départ, le récit dévoile progressivement ses richesses et gagne en ampleur. Ce monde saturé d'images qui est le nôtre se cherche désespérément un nouveau prophète. Libre à nous de considérer alors la parole de Mr Chance comme celle du pur innocent ou celle du parfait idiot. 

Si le film touche au sublime, c'est dans l'équilibre miraculeux qu'il trouve entre son propos incontestablement satirique et le regard profondément humain porté sur ses personnages. Nulle condescendance de la part d'Ashby, qui bénéficie d'une troupe d'excellents acteurs. Shirley McLaine compose un rôle de femme vraiment magnifique, loin de tout idéalisme glamour, touchante sans être pathétique (mémorable scène de drague). Et Peter Sellers tout en intériorisation trouve sans doute là son plus beau rôle (son dernier en l'occurence). La relation que son personnage noue avec le vieux milliardaire (Melvyn Douglas) est absolument bouleversante. La fin — ah, ce dernier plan — m'émeut toujours aux larmes. 

26 mars 2020

Kings of Hong Kong XI. 2013-2015

Detective Dee II : La légende du dragon des mers, Tsui Hark, 2013
Avec Detective Dee, Tsui Hark semble avoir trouvé son nouveau Wong Fei-Hong. Il se plaît donc à prolonger son existence avec cette prequel dans laquelle Andy Lau ne rempile pas puisqu'il s'agit en effet de raconter les années de jeunesse et de formation du héros, incarné par un Mark Chao qui se révèlera tout à fait convaincant même si moins charismatique que son prédécesseur. On apprécie toujours autant le génie de déductions et les talents d'artiste martial du personnage. Son invincibilité est cependant telle qu'on y perd un peu en implication lors des scènes d'action. L'émotion est davantage sollicitée lorsqu'il s'agit de développer sa relation avec ses compagnons.

Cet épisode déroule une nouvelle enquête pas inintéressante, mélangeant complot à la Cour impériale et craignos monster, dans des décors qui semblent encore avoir gagné en opulence. Le spectacle projeté à l'écran est stupéfiant, et même si les chorégraphies de Yuen Bun ne seront pas les plus marquantes de sa carrière, il serait malvenu de jouer les blasés face à leur folle inventivité — jusqu'à une bataille navale qui cherche sans doute à rivaliser avec Pirates des Caraïbes. On pourra regretter le score inconsistant de Kenji Kawai. La franchise sera encore enrichie d'un troisième volet en 2018, La Légende des rois célestes, qui reprend les mêmes ingrédients avec la même jubilation.




The Grandmaster, Wong Kar Wai, 2013
Figure historique devenue légendaire, fierté nationale et contributeur essentiel au renouveau du kung fu, Ip man fut aussi connu pour être un des maîtres de Bruce Lee. À partir de 2008, il retrouve les faveurs du cinéma, notamment via les incarnations de Donnie Yuen. Après son appropriation des codes du wu xia pian sur Ashes of time (1994), Wong Kar Wai applique au film de kung fu son écriture si particulière, imprégnant chaque image d'une forme de langueur mélancolique. Plus qu'un biopic du grand maître, c'est une évocation, faite d'ellipses et de non dits, que le cinéaste élabore méticuleusement, transcendant une histoire relativement classique de rivalité entre écoles et de relations de maître à disciple. Il y est question du sens des traditions et de la nécessaire adaptation aux mouvements de l'Histoire, dans une Chine qui tantôt subit tantôt accompagne les influences extérieures. C'est également une réflexion sur le temps et l'amour, signifiée avec évidence par l'utilisation du thème de Morricone pour Once upon a time in America.

The Grandmaster à l'écran c'est un Tony Leung impeccable, Wong Kar Wai retrouvant son acteur fétiche. Ça m'a tout autant fait plaisir de revoir Zhang Ziyi, comédienne qui eut un début de carrière prodigieux et que je regrettai d'avoir perdue de vue. Le duo est au diapason dans l'émotion comme dans l'action. Les chorégraphies virtuoses de Yuen woo ping sont particulièrement sublimées par la mise en scène, avec la volonté d'aboutir à un spectacle maîtrisé dans ses moindres détails, et un niveau d'exigence qu'on n'avait sans doute plus vu depuis le Crouching tiger hidden dragon d'Ang Lee. La caméra et le montage accompagnent ainsi chaque mouvement des adversaires, des mains aux pieds, enluminant impacts et esquives en une suite d'éblouissants et généreux ballets, qui font vibrer jusqu'aux décors (tous splendides).




La Bataille de la montagne du tigre, Tsui Hark, 2014
Visuellement, Hark offre un spectacle assez grandiose, à mi-chemin entre la rusticité d'un Seven swords et l'opulence des plus beaux Il était une fois en Chine. La bouche des personnages laisse constamment échapper de la vapeur, et n'ayant pas eu l'impression qu'il s'agissait de CGI, j'en conclus que le réal a véritablement embarqué son équipe en haute montagne, et que tout le monde s'est manifestement pelé. À l'écran évidemment ça paye, et j'ai vraiment adoré le rendu de ce village croûlant sous des tonnes de neige. Je me suis quand même étranglé lors du premier quart d'heure avec ces horribles ralentis en mode bullet time, craignant que tout le film cède aux excès de style. Dès qu'il les laisse de côté, et même si ça manque de prouesses acrobatiques, Tsui Hark démontre heureusement sa pleine maîtrise de l'action, et la plupart des scènes d'assaut et de canardage sont plutôt époustouflantes. 

Étalée sur plus de 2 heures, La Bataille de la montagne du tigre n'est cependant pas qu'un gros barnum d'action, contrairement à ce que voudrait laisser croire son affiche française (j'ai guetté pendant tout le film cet avion, et l'ai un peu regretté au vu de la scène qui lui est consacrée...). Il y a cette idée intéressante de suggérer qu'on serait devant un film populaire à l'ancienne, idéalisé par le point de vue contemporain du narrateur, et justifiant ainsi que tout le récit aligne les conventions du cinéma d'aventure : de l'amitié, de la trahison, de l'infiltration, un assaut à ski, des méchants ultra-typés assez marrants, des actes héroïques, un McGuffin. Malheureusement, les séquences au présent sont honteusement traitées par dessus la jambe, présence juste syndicale où le cinéaste échoue lamentablement à susciter le moindre sentiment de nostalgie. Pour ce qui est de susciter le sentiment de camaraderie, les personnages sont bien trop réduits à l'état de silhouettes, malgré le côté sept samouraïs / mercenaires qui réussit quand même à en distinguer quelques-uns. Et je me suis quand même demandé s'il fallait tiquer face à la peinture de cette armée nationaliste à la cohésion sans faille, chaque soldat dévoué jusqu'au sacrifice. Tsui Hark ne connaît pas la demi-mesure et c'est souvent ce qui fait la valeur de son cinéma. Sauf lorsqu'ici cela se traduit par un film qui n'en finit plus de finir, se prolongeant carrément par l'inclusion d'une fin alternative balancée n'importe comment, alors que le générique a déjà été entamé mais au milieu de l'épilogue. Ce que j'ai pris comme un désolant manque de considération du spectateur.





Office, Johnnie To, 2015
Le genre de la comédie musicale semble être un rêve régulièrement caressé par un paquet de cinéastes, (Scorsese, Allen, Moretti), tous ne passant cependant pas toujours à l'acte. Fasciné comme John Woo autant par le cinéma de Melville que par celui de Jacques Demy, Johnnie To aura lui l'occasion d'y plonger avec cet étonnant long-métrage. Fable grinçante sur l'arrivisme, le capitalisme et la pression du travail en entreprise, dans un Hong Kong définitivement absorbé par la volonté de croissance économique chinoise, Office fait défiler une conséquente galerie de personnages, que le cinéaste s'efforce de traiter sur un même pied d'égalité. Ce souci d'équilibre, s'il est louable, a cependant pour conséquence que le film manque d'un véritable point d'ancrage. Heureusement, l'interprétation est globalement excellente, avec des personnages qui, à quelques exceptions près, évitent la caricature, au premier rang desquels un Chow Yun Fat en patron faussement doucereux, qu'il est amusant de retrouver ici en figure vénérable, définitivement rangé des flingues.

La comédie musicale est un genre qui me plaît parce qu'elle suscite frisson et délectation. On appréciera ici des cadres et une photographie ultra classieux, ainsi que l'aisance de la mise en scène. Cherchant sans doute à assumer le caractère artificiel d'un genre où les personnages sont soudainement invités à pousser la chansonnette, le réalisateur opte pour un étonnant décor tout en transparence et lignes, évoquant un peu la scénographie de Lars von Trier sur Dogville et Manderlay. Mais on n'est pas vraiment emporté ni séduit par l'entreprise. On déplorera surtout une partition et des chansons franchement pas mémorables. Le comble étant que To ne s'aventure même pas dans la chorégraphie, alors que c'est précisément là qu'on l'attendait. Et ce qui s'annonçait donc comme une évidence dans sa filmographie, prend finalement la forme d'un rendez-vous manqué.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

29 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 1961-1971

The Errand boy (Le Zinzin d'Hollywood), Jerry Lewis, 1961 
Troisième réalisation pour Jerry Lewis, et un film qui m'a moyennement emballé, à mon grand regret. La plupart des gags sont assez poussifs et manquent cruellement de sens du timing, s'enchaînant trop vite ou, à l'inverse, s'étirant désespérément. Sans parler du cabotinage pénible de certains personnages secondaires, notamment le réalisateur allemand qui enrage en mangeant son chapeau (le sous-fifre lèche-bottes du patron du studio est par contre bien marrant). Quelques scènes surnagent heureusement, même si elles sont prévisibles, et c'est toujours un plaisir pour moi que ces films qui prennent Hollywood comme centre de l'action. 

Le film a une certaine dimension critique sur le fonctionnement parfois inhumain de la machine hollywoodienne, ce qui le rend au final étrange. Le concept du gaffeur qui passe de plateau en plateau en ruinant différents tournages a très certainement influencé l'hilarant climax du Pee Wee's big adventure de Tim Burton, y compris la conclusion où les exploits malheureux du héros sont projetés et provoquent l'hilarité des cadres du studio qui décident alors d'en faire une star du comique. Là où le film devient singulier c'est dans certaines scènes qui assument totalement leur côté fantaisiste : un tableau dont les éléments figuratifs prennent soudainement du volume et s'effondrent, et surtout cette parenthèse à la tonalité mélancolique inattendue où Jerry assiste à un magnifique numéro de marionnette. Le clown nous demande ici de tout simplement croire à l'illusion, de retrouver la simplicité de la magie du cinéma.




Camelot, Joshua Logan, 1967
Ça faisait très longtemps que ce titre m'intriguait, à la fois pour sa splendide affiche à la Klimt / Mucha, mais aussi parce que je m'étais laissé dire qu'il bénéficiait d'une remarquable direction artistique. Camelot est un musical hollywoodien emblématique de cette période. On a en effet affaire là à une très grosse machine, à la fois par sa durée (3h avec entracte), et par le luxe des moyens mobilisés : vastes décors en dur riches de détails et d'accessoires, avec notamment une forêt entière reconstituée qui n'aurait pas dépareillé chez les Shaw brothers, costumes très soigneusement fignolés dans leurs formes et leurs matières, et pas mal de figuration. Sauf qu'au lieu d'aboutir à un grand spectacle enthousiasmant, c'est la lourdeur qui domine l'ensemble.

Lourdeur de la mise en scène de Logan qui, alors qu'il est censé être un professionnel aguerri de Broadway abonné aux transpositions cinématographiques, se révèle ici désespérément incapable de tirer parti des moyens mis à sa disposition. Le film est, il est vrai, dénué de toute chorégraphie (à l'exception des gentillettes bacchanales printanières, franchement peu travaillées), et privilégie les numéros solos. Sauf qu'au lieu de profiter des dimensions en scope de ses images, le réalisateur s'endort très régulièrement sur des cadrages en gros plan des visages de ses acteurs qui chantent, avec pas même un petit mouvement pour accompagner. Résultat, passé quelques moments de ravissement lorsqu'un nouveau décor se dévoile, c'est vraiment l'ennui voire le désintérêt qui pointent. Logan réussit même à rendre soporifiques les quelques scènes d'action, tel le tournoi de chevalerie qui avait pourtant tout pour être impressionnant, de même que l'assaut de l'armée de Lancelot. Si encore j'avait été un tant soit peu touché par la musique ou les chansons, pourtant signées Loewe et Lerner (Brigadoon, Gigi, My fair lady).

Vanessa Redgrave est magnifique et joue avec conviction un rôle peu intéressant (ses sentiments amoureux valsent selon les caprices du scénario). David Hemmings fait un excellent Mordred et son arrivée apporte pas mal de fraîcheur à un spectacle en passe d'être momifié (et c'est amusant de voir le couple de Blow up partager à nouveau l'affiche ici). Franco Nero est assez improbable en Lancelot à l'accent italien, mais fait preuve d'un entrain qui force le respect. Le problème est que son chevalier en devient presque niais dans l'expression de sa volonté de pureté. Richard Harris mérite sans doute le plus d'éloges. Déjà c'est un comédien qui, par nature, a toujours la classe, et c'est un bonheur de retrouver son timbre de voix si particulier. Malgré les faiblesses du script, il n'a l'air à aucun moment de douter de son rôle et semble s'impliquer totalement dans la restitution des émotions souvent torturées de ce Roi Arthur. Il semble vivre intensément chacune des étapes qui voient mûrir son personnage, avec une force de conviction admirable.

Parce qu'il faut reconnaître que le livret est assez peu inspiré, ouvrant quelques pistes intéressantes — les ambitions politiques d'Arthur — mais passant plutôt de façon incompréhensible à côté de tout le potentiel d'un sujet aussi fascinant que celui des chevaliers de la table ronde, que Boorman saura si merveilleusement exploiter. Merlin est quasi inexistant, le Graal n'est pas au menu, et on ne ressent jamais l'ampleur du monde qu'Arthur est en train de construire, le film préférant utiliser Camelot comme toile de fond à peine pittoresque pour raconter avant tout une histoire d'adultère. Tout ça refroidit encore plus ma curiosité de découvrir les autres musicals de Logan, notamment son western chantant avec Eastwood. Pourtant j'avais un bon souvenir de Bus stop.




Bullitt, Peter Yates, 1968
J'ai vraiment eu la troublante impression de constater que le French connection de Friedkin, consciemment ou non, s'inscrivait clairement dans la voie ouverte ici par Yates. Bien sûr il y a cette poursuite en bagnole méticuleusement pensée comme un morceau de bravoure. Mais c'est surtout cette approche du métier de flic débarrassée de tout héroïsme / idéalisme qui semble caractéristique. Bullitt n'est ni un super-flic décontracté débiteur de punchlines, ni un inspecteur hard boiled aux méthodes de ripou à la Dirty Harry. Il n'a pas d'intuition géniale. Même s'il se retrouve dans une position où il est au bord de s'opposer à sa hiérarchie, il fait juste son boulot comme il pense qu'il doit être accompli. C'est un roc et Steve McQueen prenait un vrai risque avec ce rôle qui n'a rien de flamboyant et est quasiment muet (on doit lui compter pas plus d'une dizaine de répliques de tout le film).

La mise en scène de Yates possède comme celle de Friedkin cette esthétique documentaire, avec des plans pas toujours bien léchés, un aspect pris sur le vif, et les éclats de violence sont assez surprenants pour l'époque par le réalisme sanglant des blessures. Le final sur le tarmac est lui aussi fabuleux, me faisant lui penser à son équivalent dans Heat. Le générique d'ouverture est superbe dans sa façon de jouer avec les crédits, et la musique de Schifrin, que je connaissais par ailleurs, est absolument géniale. Pour toutes ces raisons, je pense profondément que ce film marque une date. Un vrai classique.




Vanishing Point (Point limite zéro), Richard Sarafian, 1971
Une vraie pépite, parfaite incarnation de ce qu'est en train devenir le cinéma américain en entrant dans les 70's, creusant le sillon ouvert par les hippies d'Easy rider. Vanishing point c'est un road movie qui se dénude de tous les oripeaux du genre. Le film réduit son intrigue à moins que l'essentiel. Kowalski devient ainsi une sorte d'icône, développé seulement par de brefs flashbacks, toujours superbement introduits. Ne restent donc que l'exaltation de la pure vitesse, de la fuite absolue en avant, de l'avalage de kilomètres, le trip de la ligne droite tracée dans le désert, au rythme d'une bande originale phénoménale (Super soul is the man !).

Et tout ça pour quoi ? Pour l'oubli, la perte, l'ivresse. En « last american hero » Barry Newman a la classe, et j'ai bien l'impression qu'il assure lui-même la conduite. Je ne suis pas du tout fan de bagnole, mais cette Dogde Challenger blanche et son bruit de moteur vrombissant m'ont fasciné. C'est un spectacle finalement sans trop d'équivalent, et même touchant.

18 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 2013-2016 (say it with music)

Oblivion, Joseph Kosinski, 2013
Il a un peu marché ce film ? J'ai l'impression d'avoir complètement raté sa sortie. Un très malin et très bon scénario S.F., adapté par Kosinski de son roman graphique, qui se déguste scène après scène sans vrai temps mort. La mystification vertigineuse à la Philip K. Dick / Planet of the apes n'est évidemment pas loin, mais le film ne repose heureusement pas que sur une seule grosse révélation, plutôt sur une cascade. Séduit par son esthétique froide, j'ai choisi de toutes façons assez vite de ne pas chercher à anticiper et de laisser tomber le jeu des hypothèses. Et ce qui est plaisant, c'est qu'au sortir du film, l'édifice ne souffre pas trop d'incohérences. Kosinski propose des climats suffisamment variés pour maintenir l'attention, il adopte un rythme plutôt posé, qui colle bien à son approche visuelle élégante et très épurée. Il parvient surtout à composer un univers solide, assez complet et surtout crédible qui accroche tout de suite. Ça passe notamment par la qualité du mecha design — vaisseaux, drones — sous forte influence japonaise (les mangas et animés de S.F. ont toujours su mettre en avant la crédibilité de leurs inventions technologiques). Une direction artistique de très haute tenue, aussi classieuse que celle du Passengers de Morten Tyldum. Seules concessions au mauvais goût, la course-poursuite dans les falaises et le look post-apo des Chacals, pas de première fraîcheur.

En réduisant au maximum les éléments de son histoire (en gros deux mondes et cinq personnages), le film génère de vrais moments de poésie. Ça s'ouvre sur une sorte de rêverie amoureuse suivie d'un questionnement existentiel, plaçant ainsi avant tout l'humain au cœur du récit. Même si les acteurs auraient pu briller davantage pour porter pleinement l'émotion attendue, j'ai été assez sensible à cette dimension très intime qui ne sombre pour moi jamais dans le ridicule. Les événements racontés sont graves, et il y a quand même quelques discrètes touches d'humour, d'autant plus bienvenues qu'elles ne jouent pas non plus sur l'autodérision et qu'on reste premier degré. Cruise ne phagocyte pas du tout un film qui ne se complaît jamais dans la surenchère en terme d'action (à part 2-3 roulades il n'est pas du tout en mode démo). Malgré ses efforts, Kosinski échoue néanmoins à obtenir quelque chose de véritablement contemplatif. La musique de M83 colle joliment à ses images léchées. Ça m'a autant surpris que fait plaisir de voir le nom du "groupe" (que j'aime beaucoup) au générique, persuadé tout le long du film que j'allais voir celui de Hans Zimmer, le score sonnant étonnamment proche de son travail (dans ses bons moments). Après Daft punk pour Tron legacy, j'aime bien l'idée que le réal persiste à faire appel à ce genre d'artistes :








Love & mercy, Bill Pohlad, 2015
L'édifiante vie et carrière des Beach boys contient tous les ingrédients romanesques nécessaires pour nourrir un film (je recommande la mini-série produite pour ABC en 2000, An american family, qui reste à mes yeux insurpassée). Au-delà du fait que j'adore ses chansons, Brian Wilson est un mec que j'ai toujours trouvé super touchant, me donnant l'impression d'être un gars aux intuitions géniales, n'ayant jamais perdu la candeur de l'enfance. Bill Pohlad a manifestement eu à cœur de tracer un portrait digne de toutes les personnalités évoquées, s'entourant de gens compétents et obtenant même les supervisions de Brian et son épouse. Dans son écriture comme dans son interprétation, son film se montre ainsi constamment juste, abordant sans trop de lourdeur les éléments biographiques importants, et traitant pleinement le génie artistique du compositeur. Je ne sais pas si le film pourra intéresser le spectateur à qui les Beach boys ne parlent pas, mais pour les fans c'est un régal. Car ici la musique est reine, entre l'utilisation généreuse des morceaux originaux, et les reconstitutions convaincantes du travail en studio en compagnie du mythique Wrecking crew. Le film se permet sans doute de broder sur certains passages, mais je j'ai à aucun moment eu l'impression qu'il prenait trop de libertés.

Paul Dano confirme sa prédilection pour les rôles hors-normes, le caméléon Paul Giamatti est une nouvelle fois parfait, et on n'est pas mécontent de voir John Cusack redonner un peu de dignité à sa carrière. La mise en scène de Pohlad ne fait pas vraiment d'étincelles, mais évite au moins les fautes de goût, laissant le temps à chaque scène de s'installer et donc aux personnages d'exister, le film privilégiant d'ailleurs les moments creux. Avec l'ambition de nous faire entrer dans la tête abîmée de son protagoniste, il aurait été facile de céder à des effets psychédéliques lourdauds. Or ici c'est vraiment le son qui est à l'honneur, et l'essentiel du travail passera donc davantage par les oreilles que par les yeux. Love & mercy a aussi été l'occasion pour moi d'apprendre que Wilson avait encore sorti un nouvel album solo, No pier pressure, découvrant lors du générique de fin le très beau One kind of love, qui fait sortir du film sur une note poignante et authentique :








La La Land, Damien Chazelle, 2016
Découvert en janvier dernier, 1000 ans après tout le monde. L'émotion fut si intense qu'elle m'a fait réaliser que ça faisait trèèès longtemps que je n'avais pas ressenti pareil coup de foudre cinématographique. Je me suis régalé de la virtuosité ahurissante de la mise en scène de Chazelle, toute de grâce et d'apesanteur, parvenant à faire perdre de vue la complexité folle que dut représenter une réalisation au millimètre. Pas seulement par la précision des nombreux plans-séquences, mais aussi par celle des raccords dans le mouvement entre les plans, par l'importance accordée aux couleurs. Le tout s'harmonisant avec les émotions et le parcours des personnages. J'ai savouré ça comme un cadeau d'exception, fait pour combler précisément mes attentes de spectateur en terme d'émotion purement filmique.


Chazelle reprend le genre de la comédie musicale là où Scorsese (New York New York) et Coppola (One from the heart) l'avaient laissé. Il puise comme eux au meilleur du musical hollywoodien, en premier lieu celui de Minnelli, et y ajoute la sentimentalité mélancolique des films de Demy & Legrand, sans pour autant verser dans le fétichisme complaisant, poussant au maximum l'exigence en terme de chorégraphie et d'orchestration. Pour ces raisons, j'y vois un peu la même démarche opérée par le Crouching tiger, hidden dragon d'Ang Lee avec le wu xia pian. L'intrigue est relativement convenue, certes, mais intelligemment dégraissée pour ne parler que d'art, de sacrifice et d'engagement personnel. Ça aboutit à une super-comédie musicale feu d'artifice, une explosion de couleurs et de mouvement, et une déclaration d'amour fou à la musique de la part d'un type qui avait déjà exprimé la fièvre de sa passion avec le prodigieux Whiplash. Respect au génie  — oui-oui, j'assume le terme — de Chazelle et Justin Hurwitz (rappelez-moi leur âge ?) :