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23 mai 2020

Le Cinéma de Billy Wilder II. 1947-1954

The Emperor waltz (La Valse de l'empereur), 1947
Plus de dix ans après son exil, Wilder retourne à Vienne, mais la Vienne des studios d'Hollywood et de son Technicolor irréaliste. The Emperor waltz, avec son intrigue d'opérette au ridicule assumé, propose une sorte de vaudeville de palais où sont mis en parallèle les marivaudages des humains... et ceux de leurs chiens. Son comique de situation souvent efficace, la joie de vivre du personnage de Bing Crosby, et ses décors de carton-pâte, en font un spectacle involontairement savoureux.

En ce qui me concerne, le film vaut d'être vu pour un fabuleux et hilarant numéro chanté. La scène se passe dans un chalet suisse (tel que se l'imagine Hollywood). Bing Crosby pousse la chansonnette et emmène dans sa danse la tenancière bien en chair, tous les touristes qu'elle accueille ainsi que quelques Tyroliens de passage. Ça virevolte joyeusement et même les chiens s'y mettent, composant un beau et improbable moment d'hallucination. À l'échelle de la carrière de Wilder, le film est clairement dispensable, mais rien que pour cette séquence, il ne sombrera pas dans l'oubli.




Sunset boulevard (Boulevard du crepuscule), 1950 
Dernier des films que Wilder écrira et produira en collaboration avec Charles Brackett. Découvert lors d'une de mes toutes premières séances à la Cinémathèque française, Sunset boulevard est non seulement devenu l'un de mes films fétiches, du genre que je m'étais même offert en VHS, mais également un des titres qui a longtemps trôné dans mon trio de tête à l'époque où j'acceptais encore de faire des tops. J'ai jubilé de la moindre seconde de cet épatant spectacle sur les fantômes d'Hollywood. Du début à la fin, Wilder nous régale par l'approche libre et audacieuse de son sujet, nous épargnant toutes conventions, portant au sommet l'art du dialogue (et de la voix off). La maestria s'étend jusqu'à l'interprétation, avec une Gloria Swanson phénoménale, et le rôle bouleversant et terrifiant à la fois de Von Stroheim, que Wilder retrouve après Five graves to Cairo. Même De Mille se montre excellent acteur : son regard plein de douleur et de compassion pour son ancienne actrice est très touchant. Car c'est bien la résonnance entretenue entre ces figures emblématiques de l'industrie cinématographique et le rôle qui leur est alloué dans le film qui provoque le vertige. Rien à jeter dans ce qui est bien plus qu'une mécanique parfaite. Jusqu'au score de Franz Waxman, d'une fabuleuse expressivité dans sa capacité à accompagner les différentes atmosphères proposées par le récit.

Jacques Lourcelles écrivait à propos du film : « C'est une histoire de fantômes qui mettent la main sur un vivant et ne rendront qu'un cadavre, lequel racontera lui-même son histoire. » Quand on voit ce qu'Hitchcock fera avec Rear window ou Michael Powell avec Peeping tom, comment douter encore du caractère profondément morbide qui nourrit le cinéma, peut-être le seul art qui permet de donner vie aux fantômes (nous ne cessons de voir des morts finalement avec tous ces films naphtalinés) ? Sunset boulevard est littéralement une histoire de vampirisme. Le film revient sans cesse vers des éléments funestes : le récit est fait par un mort, William Holden est pris pour un embaumeur lorsqu'il débarque chez la diva oubliée, on y parle de la mort du cinéma muet, de la façon dont survivent les vieilles gloires du passé (la partie de bridge, réunion de momies). Soutenu par l'extraordinaire photographie de John F. Seitz, le climat fantastique de certaines scènes est incontestable (Norma projetant ses vieux films, le bal sans invités). Le jeu de Swanson lui-même est complètement expressionniste, singeant le style des actrices d'antan (c'est-à-dire le sien !). Vingt-huit ans plus tard, Wilder offrira un prolongement encore plus terrifiant peut-être à cette vision avec Fedora.

Quant à la romance, si au début Joe a bien conscience d'être devenu un gigolo (Norma l'achète avec un étui à cigarette), sa conscience est sauve puisqu'il peut se justifier en disant qu'il travaille pour elle. Mais par la suite, sa fascination et son amour prendront le dessus. Lorsqu'il se précipite vers elle après sa tentative de suicide, il ne triche plus : il tombe le masque et accepte alors de basculer de l'autre côté. Le fait de construire le récit en flashback, en nous faisant savoir que Joe meurt in fine, cela pousse le spectateur à considérer chaque scène comme conduisant inéluctablement à cette issue tragique. Lorsqu'il entreprend de la quitter parce qu'il trouve qu'elle va trop loin, il est déjà trop tard. Son amour avec Betty était impossible, une fois la main tendue à la mort, on ne peut s'y soustraire. Coincé dans cet entre-deux, entre le monde des vivants (Betty) et celui des morts (la maison de Norma), Joe est condamné. Du début à la fin, on reste dans un système de narration subjectif, dans la fiction, dans l'illusion de la vérité. Finalement tous ces éléments s'interpellent et se mêlent pour nourrir la tragédie, rendant ce génial chef-d'œuvre infiniment riche et passionnant.




Stalag 17, 1953
Un authentique bijou. On devine qu'il s'agit là pour l'expatrié Wilder d'un sujet sensible qui, au lieu de le refroidir, lui permet peut-être encore plus d'audace dans sa peinture de ces officiers allemands (Preminger qui enfile ses bottes uniquement pour pouvoir les claquer lors d'une conversation téléphonique avec ses supérieurs). Encore une fois, la liberté de ton du dialoguiste Wilder fait des merveilles, et le film est bourré de punchlines acérées. La mise en scène n'est pas en reste, louvoyant à partir d'un univers clos entre suspense, comédie et drame. Et puis la scène de danse où l'un des soldats travestis est pris par son copain pour Betty Grable semble annoncer Some like it hot. Ce copain est joué avec gourmandise par Robert Strauss, qu'on retrouvera en concierge salace dans 7 ans de réflexion. 

Le personnage de William Holden est assez passionnant parce qu'il n'a rien d'un héros idéal auquel on peut confortablement s'identifier. L'acteur, dont je suis plus que jamais fan, compose un individualiste qui porte un regard tellement lucide sur ce qui l'entoure qu'il paraît suspect. Il ne cherche pas à lutter et s'efforce de profiter autant que possible de la situation présente, sans se préoccuper du politiquement correct. On pourra se demander si Kubrick s'est inspiré de la scène où il se fait tabasser sur son lit par tout le baraquement pour le traitement équivalent que subi l'engagé Baleine dans son Full metal jacket. J'ai également souvent pensé, justement à cause de ce mélange des tons entre drame et comédie, au très beau Caporal épinglé de Renoir. Dans la catégorie des films de prisonniers de guerre et de ses passages obligés (La Grande illusion, La Grande évasion, Le Pont de la rivière Kwai, Furyo), l'un des meilleurs représentants.




Sabrina, 1954
Comédie romantique qui assume d'entrée de jeu son registre de conte de fée, mais pour mieux nous surprendre par ses sorties de route. Ainsi, le prince charmant n'est pas celui qu'on croît, et la jeune première n'est pas si ingénue. C'est donc un film qui déjoue les attentes, qui prend par la main son spectateur en exposant des situations codifiées pour mieux les tordre. Pas du tout l'histoire de la fille transformée en princesse, car le jeu de dupes ne durera pas longtemps. Les personnages vont apprendre à mieux se connaître eux-mêmes, à éprouver la solidité de leurs sentiments. Toujours prompt à la satire, Wilder évite pourtant toujours la cruauté facile, y compris chez les parents (impayable père).

Le film m'a petit à petit fait succomber à son charme, ce savant mélange de gravité, d'humour et de mélancolie que Wilder va parfaire dans ses comédies suivantes : The Seven year itch (que les personnages vont d'ailleurs voir au théâtre), The Apartment, Avanti !... Jusqu'à nous conduire à un final aussi surprenant qu'enthousiasmant. Il y est toujours question de couples mal assortis, présentés d'abord presque comme des caricatures, avant de progressivement faire émerger les vraies émotions qui les habitent, grâce à la subtilité des dialogues, comme des interprétations. S'il offre un très beau rôle à Bogart, homme mûr qui semble avoir déjà défini les limites et les besoins de son existence, le film reste cependant tout entier conçu à la gloire — méritée — d'Hepburn, dont la modernité de jeu, de physique crève l'écran.



DOSSIER BILLY WILDER :
III. Filmographie 1955-1957 (prochainement...)

15 mai 2020

Le Cinéma de Billy Wilder I. 1942-1945

The Major and the minor (Uniforme et jupons courts), 1942
Devenu scénariste réputé avec son binôme Charles Brackett, Wilder se voit confier par la Paramount la mise en scène de leur nouvelle création. Bien avant Some like it hot, le cinéaste nous propose une comédie audacieuse sur les apparences, à partir d'un sujet étonnant car à la limite du scabreux. On y assiste en effet à des jeux de séduction entre des adolescents en rut et une femme adulte... travestie en gamine de douze ans. Le tout sous le regard tantôt complice, tantôt troublé d'un Ray Milland qui prétend n'y voir que du feu. Dans cette école d'officiers militaires, c'est bien la femme qui va mener les hommes par le bout du nez. 

On sent que les scénaristes mettent à l'épreuve les limites de la décence, et de ce qui est susceptible de passer à l'écran à cette date. Ils jouent habilement de l'environnement militaire pour faire passer ce qu'il faut de patriotisme qui endormira mieux la censure (nous sommes en 1942, donc en plein effort de guerre). Festival de dialogues piquants, doté d'un bon rythme qui puise au meilleur de Hawks pour lequel Wilder et Brackett venaient d'écrire Ball of fire, le film se veut une comédie légère qui parvient toutefois dans son dernier tiers à exprimer une gravité qu'on n'attendait pas, le personnage de Sousou redevenue adulte et maîtresse de son destin. Et Ginger Rogers est tout simplement géniale dans un rôle où elle fait montre de tous ses talents, nous gratifiant même de quelques pas de danse.




Five graves to Cairo (Les Cinq secrets du désert), 1943
Derrière ce titre poétique, se cache une œuvre particulièrement brillante et qui défie les genres, à la fois film d'espionnage et film de guerre, avec carte au trésor et jeux de rôles. Maîtres en la matière, Brackett et Wilder transcendent à nouveau la source théâtrale dont ils s'inspirent. Le film se montre aussi inspiré dans ses dialogues que dans sa mise en scène. La caméra de Wilder fait en effet preuve d'une folle aisance à se mouvoir dans des décors étonnamment crédibles, là où d'autres se seraient servilement cantonnés à un rendu de studio. La photo de John Seitz participe pleinement de l'atmosphère étouffante de ce huis-clos, véritable nid de guêpe situé dans un cadre original. Score riche de Miklos Rozsa.

Participant par son contexte de l'effort de guerre, le film évite toute vision simpliste ou grossière du conflit et des comportements humains qui en découlent. Anglais et Français en prennent pour leur grade, tandis que les Allemands sont loin d'être déshumanisés, avec ce personnage du lieutenant ouvert à la discussion. Franchot Tone se montre très à l'aise dans un rôle à multiples facettes, qui va évoluer au cours du récit. Le personnage d'Akim Tamiroff échappe à la caricature. Wilder offre à son compatriote Von Stroheim le rôle du diabolique Rommel. Le patriotisme et l'engagement dans la Résistance ne sont pas idéalisés, avec ce magnifique personnage de Française (Anne Baxter), individu fier et digne, pas prête à manger dans la main du héros, ni destinée au seul statut de love interest hollywoodien. Panier de crabe tendu, riche de rebondissement, le film se conclut sur un final terrible et poignant, questionnant le sens à donner au sacrifice.




Double indemnity (Assurance sur la mort), 1944
Un bijou, le machiavélisme fait film. S'associant à Raymond Chandler, Wilder adapte un roman de James M. Cain (Le Facteur sonne toujours deux fois). Avec son titre parfait de série noire et sa construction en flashback où la fatalité pèse de tout son poids, c'est le sommet du film noir. Wilder s'impose comme maître du genre, à une époque où celui-ci trouve ses lettres de noblesse, de Hawks à Huston, après la vague des films de gangsters des années 30. La perversité des personnages est exprimée ici par leurs actions, par leurs dialogues — toujours remarquablement écrits, une constante chez Wilder — mais aussi par la mise en scène (voir le jeu de jambes de Phyllis, voir la façon dont le couple de comploteurs est filmé dans la supérette,  discutant d'horreurs au milieu de produits de consommation). Et j'adore ce leitmotiv génial de l'allumette craquée.

Stanwyck devient instantanément l'icône de la femme fatale, qui ne fera qu'une bouchée du falôt Fred McMurray. Son personnage entretient d'ailleurs certaines similitudes avec celui qu'interprétera bientôt William Holden dans Sunset Boulevard : deux hommes pris dans la toile d'araignée lancée par des femmes, persuadés de mener le jeu et dont la passion vénale causera la perte.




The Lost week-end (Le Poison), 1945
J'étais en le découvrant persuadé d'avoir affaire à un nouveau film noir alors qu'il s'agit d'une dénonciation glaçante des ravages de l'alcoolisme. Adaptant un roman autobiographique sans en dénaturer l'authenticité, Wilder et Brackett ne tombent dans aucun des travers du film à thèse, qui aurait été commandité par un quelconque ministère de la santé. Ils livrent au contraire une œuvre étonnante d'humanité, à mi-chemin entre le drame et le thriller, avec un vrai travail sur l'insertion des flashbacks, et une conclusion qui laisse tragiquement les choses en suspens.

L'interprétation est une nouvelle fois remarquable, nous épargnant les archétypes, du barman à la petite amie combattive. Le Poison met surtout à l'honneur le talent d'un Ray Milland phénoménal, être lucide et pathétique, interprété avec un naturalisme saisissant, qui se verra justement recompensé d'un Oscar (le film lui-même en recevra quatre au total). C'est un excellent film, qui sur le sujet annonce ces autres productions hollywoodiennes réussies sur ce sujet, le mélodrame de Blake Edwards (The Day of wine and roses), ou Une femme en enfer. Extraordinaire score de Miklos Rosza soutenu par un hypnotique theremin (certainement une utilisation pionnière au cinéma avant de se voir circonscrire à la science-fiction).


DOSSIER BILLY WILDER : 
II. Filmographie 1947-1954
III. Filmographie 1955-1957 (prochainement...)

11 avril 2020

Histoire permanente du cinéma américain 1976-1979

Silent Movie (La Dernière folie de Mel Brooks), Mel Brooks, 1976
À quelques exceptions près, Brooks n'a fait que puiser son inspiration dans les grands genres hollywoodiens, détournés avec une férocité équivalente aux bandes dessinées publiées par Mad magazine. Après les pastiches du western (Blazing Saddles) ou du fantastique (Frankenstein Jr), il se fait ici plaisir en mettant cette fois en scène directement l'usine à rêves. On y voit donc le cinéaste lui-même et ses potes les irrésistibles Marty Feldman et Dom DeLuise solliciter tout le gratin d'Hollywood pour réaliser un film muet, projet anticommercial s'il en est. Et — coup de génie — tout le film sera sans paroles (à une exception que je tairai pour ceux qui ne l'ont pas vu) !

Sous l'apparence d'une satire impitoyable du studio system, Silent movie peut ainsi également se savourer comme une  ode aux origines burlesque du cinéma hollywoodien. Cerise sur le gâteau, en plus de mettre en valeur les plateaux de la Fox, Brooks bénéficie d'un casting royal, avec notamment dans leur propre rôle et n'hésitant pas à jouer avec leur image Burt Reynolds, James Caan ou Paul Newman. Hilarant !




The Demon seed (Génération Proteus), Donald Cammel, 1977
J'ai passé un excellent moment devant ce film dont j'avais gardé quelques souvenirs flous de ma première vision, alors que j'étais bien jeune pour ce spectacle. Le format scope n'est pas pour rien dans l'efficacité de ce quasi huis-clos, tel qu'il s'instaure en particulier durant la partie centrale du film, entre Julie Christie et la présence invisible mais bien palpable de l'ordinateur. L'actrice livre d'ailleurs une véritable performance puisqu'elle rend tout à fait crédible son personnage au sein d'une intrigue assez culottée, et relativement en avance sur son temps. La notion d'intelligence artificielle a conservé le même potentiel menaçant qu'au temps du 2001 de Kubrick.

The Demon seed s'apprécie ainsi comme un très bel échantillon du genre fantastique américain tel qu'il s'exprime encore à cette époque, un cinéma pour adultes, où la science est systématiquement vectrice d'une terreur froide (The Andromeda strain, Embryo, The Stepford wives, Altered states, L'Emprise). Partition assez intéressante de Jerry Fielding, tantôt atonale, tantôt mélodique mais constamment crispante.




Sextette, Ken Hughes, 1978
Une véritable monstruosité dont on ressort avec les tripes un peu de travers. Superstar sulfureuse de Broadway (Sex) et Hollywood (Klondike Annie) dans les années 1920-1930, Mae West avait 85 ans quand elle a tourné dans cette tardive adaptation d'une de ses pièces. Elle y joue le rôle d'une star de la scène qui vient de se marier avec Timothy Dalton. Ne transcendant jamais son origine théâtrale, tout le film se déroule dans l'hôtel où le couple doit passer sa nuit de noces, sans cesse interrompue par les anciens maris de la dame, ou par les aléas d'une conférence internationale qui réunit au même endroit les grandes puissances de ce monde.

Le problème, c'est que malgré le maquillage outrancier, malgré les efforts du metteur en scène pour limiter les gros plans, et l'emploi de pudiques effets de flou artistique, il est impossible de ne pas être embarrassé par l'état de délabrement de celle qui fut une vamp géniale... dans les années 30 !  Elle est vraiment censée être plus jeune, en âge de faire tomber tous les jeunes hommes qui croisent son chemin. Même dans sa manière de se trémousser, on sent que Madame West grince. Elle porte une affreuse choucroute blonde sur la tête, un continuel sourire crispé, se dandine à deux à l'heure et chante affreusement mal. Oui, car ce truc se veut aussi comédie musicale, ce qui se traduit par des chorégraphies absolument minables, désynchronisées et très mal filmées (comme tout le reste du film de toutes façons). Dans ce naufrage total surnagent alors quelques moments de grâce : Dalton (très bon au demeurant — mais qu'allait-il faire en cette galère), qui chante à sa douce et tendre Love will keep us together, Mae West qui balance des vannes bien salaces à un parterre de gymnastes moustachus, Ringo Starr en réalisateur assez irrésistible qui humilie un jeune acteur, Alice Cooper en groom qui vient jouer sur un piano transparent, Tony Curtis (génial) en homme d'affaires russe, Keith Moon en couturier complètement allumé ! Un grand moment d'hallucination.




Being there (Bienvenue Mr Chance), Hal Ashby, 1979
L'un de mes films fétiches. Being there révèle à chaque vision de nouvelles beautés, et je n'en suis toujours pas revenu. Tour à tour drôle et émouvant, constamment surprenant et d'une audace confondante, le film est porté par des dialogues brillants. Adaptant son propre roman, Jerzy Kosinski signe une fable contemporaine intelligente, sans lourdeur démonstrative tout en étant merveilleusement limpide. Telle une spirale qui s'éloigne de son infime point de départ, le récit dévoile progressivement ses richesses et gagne en ampleur. Ce monde saturé d'images qui est le nôtre se cherche désespérément un nouveau prophète. Libre à nous de considérer alors la parole de Mr Chance comme celle du pur innocent ou celle du parfait idiot. 

Si le film touche au sublime, c'est dans l'équilibre miraculeux qu'il trouve entre son propos incontestablement satirique et le regard profondément humain porté sur ses personnages. Nulle condescendance de la part d'Ashby, qui bénéficie d'une troupe d'excellents acteurs. Shirley McLaine compose un rôle de femme vraiment magnifique, loin de tout idéalisme glamour, touchante sans être pathétique (mémorable scène de drague). Et Peter Sellers tout en intériorisation trouve sans doute là son plus beau rôle (son dernier en l'occurence). La relation que son personnage noue avec le vieux milliardaire (Melvyn Douglas) est absolument bouleversante. La fin — ah, ce dernier plan — m'émeut toujours aux larmes. 

7 avril 2020

Le Cinéma X part II. 2009-2017

X-men origins : Wolverine, Gavin Hood, 2009
Passée l'ouverture à la réalisation immonde qui a faillit m'ôter toute envie de m'infliger la suite, le film déroule un scénario franchement peu imaginatif, parcours relativement balisé de son protagoniste et de son basculement progressif dans l'animalité et l'asociabilité. En conséquence de quoi, avant d'acquérir véritablement sa stature de Wolverine, Logan apparaît fade et on a assez peu d'empathie malgré les épreuves qui lui tombent dessus, d'autant plus que le plan de Stryker est couru d'avance. Avec un tel matériau, qui donna rien de moins qu'un chef-d'œuvre du comic book (Weapon X, par Barry Windsor-Smith), on avait pourtant tous les éléments pour au moins un bon film, encore aurait-il fallu un minimum de conscience artistique aux différents échelons de la production. On sauvera la présence bienvenue de Liev Schreiber, livrant une formidable composition de double maléfique même si manquant d'ambivalence. La lutte fratricide aurait pu être poignante, elle n'aura en fait pas lieu, se résumant à trois laborieuses scènes de bagarres qui à force de se répéter en deviennent involontairement comiques.

L'idée de spin-off dédiés aux X-men était en fait une fausse bonne idée. Au-delà de la popularité de Wolverine, surtout tel qu'incarné par Hugh Jackman qui crevait l'écran dans le film de Singer, difficile d'assurer l'intérêt du public pour les autres membres d'une équipe, à géométrie variable qui plus est. La franchise X-men origins n'ira donc pas plus loin. En 2013, Wolverine, le combat de l'immortel s'affranchit de toute mention et l'ultime Logan  sortira carrément en donnant l'impression d'avoir retiré jusqu'à ses oripeaux cousus Marvel.




X-men : first class (X-men le commencement), Matthew Vaughn, 2011
Finalement, je ne sais pas si je dois encore conserver du crédit à Vaughn alors que j'avais vraiment été charmé par sa réalisation sur Stardust. Peut-être la faute à un scénario trop gourmand, j'ai trouvé son film vraiment trèèèès mal raconté. L'exposition est laborieuse : enchaînement de scènes, de personnages et de lieux sans aucun sentiment de liant. Ça aurait vraiment gagné à être resserré et à se concentrer sur Magneto et Xavier, d'autant que Fassbender et McAvoy s'en sortent vraiment bien. C'est clairement leur relation qui fait le cœur du film et qui focalise l'intérêt (on guette ainsi les prémices de leur destin respectif). Dès que Vaughn nous ramène aux autres personnages, le film sombre, plombé autant par la médiocrité de l'écriture que par l'inexistence des interprètes. Et que dire de la présence gênante de Kevin Bacon (cette perruque !) qui donne l'impression de vouloir rivaliser en cabotinage avec le Kevin Spacey de Superman returns.

L'inclusion de la crise des missiles de Cuba est une idée bonne et amusante, mais on regarde vraiment ça comme un gadget alors que ça aurait pu donner quelque chose de viscéralement terrifiant. L'action est généreuse, mais j'ai regretté que la mise en scène ne soit pas plus éblouissante, là où elle avait les moyens de créer de vraies images iconiques. C'est là que je reconnais à Singer d'avoir vraiment réussi quelque chose de beau sur le deuxième volet (situations, personnages et chorégraphies marquantes). Le film de Vaughn souffre également de sa volonté d'une violence soft, malgré les scènes de carnage (pas de sang, blessures en carton, comme à la grande époque des comics censurés de Lug). Le plus désolant c'est que le réalisateur avait les moyens pour aller au bout de son concept de film rétro. Si la patine vintage des décors est poussée juste ce qu'il faut, l'interprétation et le look des personnages — les jeunes mutants en particuliers — n'ont rien à voir avec le style des fifties. Tout dans leur attitude et leurs répliques sonne contemporain, comme s'il ne fallait surtout pas risquer de nuire à l'identification du spectateur teenager des années 2010 visé ici. Le pire, c'est que je n'ai pas boudé mon plaisir pendant le spectacle. Je n'y déplore pas vraiment de mauvais goût, on voyage et on est quand même curieux de suivre le déroulement de tout ce bazar. J'en espérais davantage.




X-men : days of future past, Bryan Singer, 2014
Ayant été un peu déçu du traitement désordonné de Vaughn sur le volet précédent, et pas particulièrement attaché à la filmo de Singer, je n'attendais donc rien de sa reprise en main de la franchise. J'étais juste curieux de voir comment les scénaristes allaient se dépatouiller pour faire se croiser dans le même film le casting de la next generation avec celui de l'original serie. J'ai donc été très agréablement surpris devant ce qui reste un divertissement sans prétention, comme si c'était désormais miraculeux de voir enfin une histoire correctement racontée dans un blockbuster des années 2010. Déjà, Singer a l'intelligence de reprendre sa recette gagnante du 2e volet, à savoir placer la meilleure scène du film en ouverture. En bon élève de Cameron (avec Peter Dinklage dans le rôle de Sarah Connor), il nous plonge dans une atmosphère crépusculaire où rien n'est encore expliqué, et nous fait assister à une scène d'action aussi étonnante que visuellement bluffante (la brutalité, l'efficacité et l'élégance des Sentinelles font leur petit effet). Le spectateur est dés lors captif, et le réalisateur va ensuite s'autoriser à prendre son temps pour laisser se retrouver et s'apprivoiser ses personnages, avant de les faire rentrer en conflit.

Je reconnais que j'ai assez vite décidé de mettre mon cerveau en veilleuse face aux inévitables incohérences spatio-temporelles. Il n'est ici pas du tout question de créer un quelconque sentiment de vertige par rapport aux modifications du passé. Les scénaristes s'amusent à mixer la grande Histoire avec la leur, mettant dans leur marmite l'assassinat de Kennedy, la présidence Nixon et le Vietnam. Le film est relativement bavard, mais je n'ai jamais trouvé ça pénible ou redondant, sans doute parce que ces scènes sont portées par de très bons interprètes, où McAvoy s'affirme clairement comme la meilleure pioche. À l'inverse, obtenir une performance aussi terne d'un si brillant comédien qu'Ian McKellen relève de l'énigme. Singer s'offre un remake réussi de l'évasion de Magneto, qui était déjà un des moments les plus mémorables de son cinéma. On pourra trouver dès lors le film assez chiche en grosses scènes d'action, le réalisateur nous épargnant la surenchère d'effets spéciaux, et s'efforçant toujours de placer des enjeux dramatiques forts (le premier vrai face à face avec Mystique). Il rate par contre inexplicablement son climax avec ce stade volant un peu ridicule dont on ne perçoit jamais vraiment l'ampleur. Et mention "spéciale" à la musique parfaitement insipide de John Ottman qui fait bien regretter le travail classieux de Powell sur X-men III.




X-men apocalypse, Bryan Singer, 2016
Contributeurs pourtant primordiaux au regain de vitalité dont profitent encore aujourd'hui les superhéros à Hollywood, les X-men ne semblent plus trop faire l'événement, sans doute parce qu'extérieurs aux films officiels du Marcel cinematic universe qui phagocytent le box-office mondial. Au vu de ce X-men apocalypse, on ne criera pas à l'injustice. Ça faisait longtemps que je n'avais pas vu un aussi mauvais film, à l'image de son vilain grotesque et sans épaisseur, absolument pas à la mesure de la menace qu'il est censé représenter. Sur cette base, le récit multiplie situations et dialogues ridicules, échouant même dans ses tentatives d'humour (tacle éhonté à X-men III alors que ce X-men apocalypse ne lui arrive même pas au genou). On sombre dans l'écueil de ce type de films de superhéros qui tiennent à caser un maximum de personnages, certains cruellement renvoyés à leur inutilité totale (Moira), d'autres à peine construits et dont on se fout du destin (Storm). Fassbender fait ce qu'il peut, mais toute la grandeur tragique de son Magneto est réduite à néant. On lui construit un gentil petit trauma mais le personnage reste une girouette soumise aux caprices des scénaristes.

Score lourdingue de John Ottman, mise en scène terne,  aucune idée visuelle marquante — à part le petit numéro de sauvetage de Vif-argent — et pratiquement pas d'action. Lorsque celle-si se concentre dans le dernier quart, c'est d'un inintérêt total. Même l'apparition de Wolverine apparaît désincarnée. Les humains sont totalement évacués de la toile, alors que c'est leur destin qui est en jeu (ça se résumera à quelques plans de haut gradés américains au téléphone). Dans mon échelle comparative des mauvais films, X-men apocalypse vient d'ajouter un nouveau barreau. Tout en bas.




Legion, 2017-2019
Une série créée par Noah Hawley
3 saisons de 27 épisodes
Avec : Dan Stevens, Rachel Keller, Aubrey Plaza, Bill Irwin...

Les quelques retours m'avaient rendu curieux, tout en me laissant incapable de vraiment saisir le sujet et le concept de la série. Je savais juste qu'elle adaptait un comics de l'univers X-men, et apprendre qu'il était signé Claremont et Sienkewicz m'a bien donné envie d'y jeter un œil. La liberté formelle ici à l'œuvre doit sans doute pas mal aux délires graphiques du dessinateur d'Elektra assassin. Le pilote est assez exceptionnel : la construction n'est chaotique qu'en apparence, et c'est assez impressionnant de maîtrise. Tout finit par faire sens, et possibilité est quand même laissée au spectateur de suivre et recomposer les événements, avec juste ce qu'il faut d'exigence et d'attention pour que ça soit stimulant. On a quand même droit à des séquences complètement dingues, soit par leur violence (l'évolution express de Daniel), soit par le visuel (l'expressionnisme des décors). Et si l'ensemble parvient à fonctionner on le doit sans doute aussi aux acteurs principaux, au premier rang desquels le fabuleux Dan Stevens et la bien freaky Aubrey Plaza. Le reste du casting est par contre vraiment en deçà échouant à rendre leurs personnages intéressants. Le soin accordé à la bande son est également remarquable. Autre élément qui m'a surpris, pas mal d'épisodes fonctionnent selon les codes du cinéma d'horreur et c'est assez efficace.

Sur ces bases prometteuses, j'ai malheureusement un peu trop vite déchanté : la suite du récit patine, sombrant dans l'inévitable complaisance des flashbacks à répétitions. Évidemment, l'exercice est absurde, mais je pense que si on cumule toutes les répétitions de plans et de scènes de cette première saison, on doit arriver à la durée d'un épisode complet. Je pense qu'il n'y avait pas forcément tant de matière que ça pour justifier les 8 épisodes de la première saison. L'attente des révélations est trop étirée, et finit par tarir cette excitation des débuts. Surtout que cette dilatation du temps n'est même pas exploitée pour développer de façon un peu plus crédible l'univers proposé ici (à quoi servent ces dizaines de figurants qu'on voit errer régulièrement dans le luxueux refuge des mutants dans la forêt ? et comment peuvent-ils se sentir suffisamment armés pour investir la base ennemi avec seulement une mitraillette, et pratiquement aucun véritable pouvoir de combat ?). Donc, je ne sais pas quelle direction prend la série dans ses deux saisons suivantes, mais l'expérience m'a plutôt découragé de poursuivre.


DOSSIER X-MEN :

21 mars 2020

Histoire permanente du cinéma américain, 2007-2012

Death proof (Boulevard de la mort), Quentin Tarantino, 2007
Maître d'œuvre d'un film hors-normes, Tarantino manipule le spectateur avec un brio qui laisse pantois. On dit souvent de ses films qu'ils transpirent son amour du cinéma, celui-ci n'y fait évidemment pas exception, et c'est un vrai bonheur d'y retrouver cette sincérité à la fois intacte et efficiente. Au-delà des références (citations visuelles et sonores, répliques, codes) et du travail formel (le titre VF qui s'incruste sur le plan d'ouverture, ces sauts de pellicule comme un équivalent visuel du concept de mix), je me suis complètement laissé emballer par le jeu de fausses pistes, par une imprévisibilité que j'ai été content de goûter d'autant mieux que je m'étais tenu à l'écart de toute info. Crudité / vérité des dialogues, sérénité du regard, atmosphère envoûtante, talent des actrices. Je savourais l'audace d'une telle dilatation du temps creux.

Le surgissement de la violence acquiert alors une force incroyable, quand bien même certains dans la salle l'évacuent par un rire jaune. Je n'y ai vu pour ma part nulle volonté comique, juste une mise en image du visage grotesque que la mort peut parfois arborer, idée finalement bien perturbante. En redémarrant presque son film à zéro (point limite), le réalisateur prenait le risque d'émousser l'intérêt. Il n'en est rien au contraire, puisqu'ayant été préalablement témoin choqué de la folie meurtrière de Stuntman Mike, j'étais prêt à le voir surgir à tout moment pour le pire, alors que dans la première partie, ma méfiance à son sujet s'était bien endormie. Ce qui m'a toujours frappé chez Tarantino — c'est le cas de le dire — c'est sa capacité à montrer des coups qui font vraiment mal et laissent un sale goût en bouche. Tant par ses cadrages, son montage et par l'utilisation de la bande sonore, il crée une tension qui dérange. Le plan d'ouverture de Kill Bill sur le visage tuméfié de Uma Thurman en gros plan prenait pareillement le spectateur à la gorge, à peine installé dans son fauteuil en attente de fun.

Le basculement du dernier acte dans le cinéma de cascade semble vouloir ressusciter un art perdu. J'y vois un cadeau vraiment précieux à une profession que les effets numériques ont tranformé (et Zoë Bell est ma nouvelle idole). Ici c'est du brut et c'est filmé et monté avec une énergie, une science du rythme et du mouvement extraordinaires. C'est beau parce que c'est un film clairement pensé pour la salle, quand tant d'autres productions semblent surtout pondues pour avoir un bon rendu en home cinema. Un film sexy en diable, une œuvre de génie (et si j'adore depuis le début Tarantino, je crois que c'est la première fois que je lui accorde ce qualificatif). Devant ses films suivants, je ne ressentirai plus le même enthousiasme, le même sentiment de cohésion.




The Good shepherd (Raisons d'état), Robert De Niro, 2007
Impressionnant film qui me semble être cruellement passé inaperçu à sa sortie, alors qu'il avait tout pour faire événement. À l'affiche : Matt Damon, Angelina Jolie, Joe Pesci, Alec Baldwin, William Hurt, Michael Gambon, John Turturro, Eddie Redmayne, ou encore Billy Crudup. Derrière la caméra, De Niro ne s'autorise qu'un petit rôle, de mentor certes. Ce casting prestigieux et le sujet historique pouvaient laisser craindre une reconstitution téléfilmesque aseptisée. Il n'en est rien. Après la chronique initiatique (A Bronx tale, 1993), De Niro aborde le film d'espionnage comme une fresque à la fois historique et familiale, puisant au meilleur du cinéma américain des 70's, sans jamais perdre de vue le facteur humain et l'intime.

Servi par un scénario passionnant et d'une exceptionnelle densité signé Eric Roth (Forrest Gump, The Insider, Munich, Benjamin Button), et qu'on devine parfaitement documenté, le film nous fait voyager de Washington à Cuba en passant par Leopoldville. Sur fond de paranoïa et de complotisme, le récit relate les origines de la CIA, révèle les troublantes fondations sur laquelle elle s'est construite, servant les intérêts de la Nation en se mêlant progressivement de la politique intérieure d'autres pays. Très bien entouré donc, et avec la conviction dont on le sait coutumier, Matt Damon incarne sur plusieurs décennies un personnage froid mais non calculateur sur lequel glissent les drames du monde comme ceux de sa vie privée. Pour l'avoir revu, le film ne se dégonfle pas. À découvrir.




The Invasion, Olivier Hirschbiegel, 2007
Boudiou la belle catastrophe industrielle que cet enième remake d'une histoire terrifiante qui en soi n'a pourtant rien perdu de sa pertinence et de son actualité depuis le séminal Invasion of the body snatchers de Siegel. Le thème du remplacement, la réflexion sur la nature humaine définie et guidée par ses émotions sont toujours des ingrédients forts qui peuvent donner lieu à plein d'approches et de lectures différentes, ce qu'ont jusqu'ici plutôt bien exploité les cinéastes qui s'y sont frottés (je suis un grand admirateur de la version Abel Ferrara / Bojan Bazelli). Sauf que pour son passage à Hollywood, l'Allemand Hirschbiegel (La Chute) échoue complètement, victime non seulement de choix d'écriture aberrants (les humains ne sont pas remplacés, juste "malades", ce qui autorisera un retour à la normale aussi improbable que dénué du moindre frisson), mais surtout à cause d'un monteur fou qui enquille les scènes n'importe comment, avec de grosses ellipses et des fusions de temporalités maladroites, plaies ouvertes qui témoignent d'une production qui a échappé à ses créateurs. Mentionnons également, occupant sans doute le bureau d'à côté, le bruiteur fou qui vient souligner lourdement le moindre effet (tête qui tourne, caméra qui panote, porte qui s'ouvre, etc.), persuadé que c'est ainsi qu'on crée de la tension. 

Kidman a beau faire tout ce qu'elle peut pour porter le film sur ses épaules (elle est de quasiment tous les plans), son aventure manque dramatiquement de profondeur, alors qu'elle sera touchée jusque dans sa chair (son fils) et son cœur (son ami-ami-pas-ami). Quant à Jeffrey Wright, son personnage n'a aucun sens, scientifique qui va à lui tout seul découvrir la cause, le remède, mais aussi faire du sauvetage heliporté. On devine derrière ce carnage le propos qu'aurait sans doute espéré son réalisateur, qui aurait certainement donné un film le minimum syndical d'efficacité hollywoodienne. Mais même dans l'action ou la tension, on n'est à aucun moment vraiment saisi par le trouble. Je retiendrai juste, et seulement pour ses intentions, cette cascade avec la grappe de figurants accrochée à la voiture, dont il faudrait attribuer la conception aux Wachowski et qui est peut-être le seul moment où j'ai pensé qu'il y a avait des idées, mais là encore, tellement mal mise en scène. Bref, poubelle.




The International (L'Enquête), Tom Tykwer, 2009
Quelle arnaque. Ça a fait illusion pendant les quinze premières minutes où on se cale en mode thriller paranoïaque mondialisé, et je me disais que j'allais peut-être assister à un bon James Bond-like avec Clive Owen qui se rêverait en 007. Mais très vite, le film semble avoir fait le tour de son propos. L'enquête est finalement ultra-balisée en forme de contre-la-montre pour choper les témoins avant qu'ils ne se fassent descendre, tandis que les inévitables supérieurs hiérarchiques vont forcément vouloir clore des investigations pourtant efficaces. Cet enfumage est d'autant plus criant que les personnages qu'on nous invite à suivre sont dramatiquement dénués de la moindre épaisseur. Owen n'a aucune vie privée, et on peine à saisir pourquoi il fait à ce point de son enquête une affaire personnelle. Tandis que le peu de ce qui est montré de la vie de famille de Naomi Watts n'est pas assez solide pour qu'on soit davantage impliqué. Au point que je ne comprends même pas l'intérêt qu'à pu avoir une actrice de sa trempe pour accepter un rôle aussi vide que celui qu'elle endosse ici. Ce n'est même pas un prétexte pour tourner dans un gros film d'action divertissant, car à part une cascade doublée, elle n'a strictement rien à jouer. Le seul plaisir que m'aura communiqué le film aura été de passer un peu de temps avec ce bon vieux Armin Mueller-Stahl, mais lui semble clairement n'avoir rien à foutre de ses dialogues ridicules pseudo-existentiels (son interrogatoire est presque une caricature).

Toute cette paresse dans l'écriture ne m'aurait pas tant dérangé si elle avait été assumée comme un prétexte pour se concentrer sur le style et la mise en scène. Mais le film n'est guère palpitant, et surtout se prend au sérieux du début à la fin. Ce n'est pas parce qu'on choisit un décor comme celui du musée Guggenheim que cela suffit à créer quelque chose (on imagine ce qu'un De Palma aurait fait d'un tel plateau). Certes, on voyage, et il y a de beaux décors, mais rien n'est vraiment exploité, jusqu'à ce final en Turquie peu inspiré (pourquoi dès qu'un film se déroule à Istanbul faut-il que les personnages finissent sur les toits ?) et dénué de la moindre tension, la façon dont tout ça se conclue relevant presque du foutage de gueule. Bref, une totale imposture, d'autant plus désolante que le précédent film de Tykwer, adaptation réussie du Parfum, m'avait conquis, tout comme son segment pour le film à sketch Paris je t'aime.




Sinister, Scott Derrickson, 2012
Bel emballage qui réussit à en imposer au spectateur dès son impressionnante séquence d'ouverture, parvenant par la suite à créer d'excellents moments de tension, avant de progressivement mettre à nu des ficelles incroyablement peu imaginatives. Et c'est la déception qui domine au final. Pourtant le concept était vraiment bien trouvé, la mise en scène et l'image plutôt de bons goûts, et le travail sonore franchement remarquable. Mais le scénar se révèlera vite incapable de développer de façon convaincante son histoire, ses personnages et son concept, enchaînant bientôt les séquences de façon répétitive au détriment de l'implication du spectateur.

L'intérêt s'effiloche ainsi jusqu'à un climax vraiment mal exploité qui retombe bassement dans les clichés du mauvais film d'horreur. Bref, vraiment trop de défauts pour convaincre. J'espère qu'Ethan Hawke, qu'on n'attendait pas forcément ici et auquel je conserve ma sympathie, s'est au moins amusé sur le tournage.