16 août 2017

Deux livres d'auteurs disparus, Shepard & Saint Bris

Sam Shepard, Balades au paradis, 1996
Déjà gros respect pour le bonhomme à la base. S'il restera éternellement pour moi avant tout le magnifique Chuck Yeager de L'Étoffe des héros, j'ai toujours aimé croiser sa lumineuse présence d'acteur quel que soit le film auquel il acceptait de participer, du cinéma d'auteur exigeant (Paris, Texas) au blockbuster débile (Opération Espadon). 

De son œuvre littéraire et dramaturgique, j'ai fortement apprécié ce recueil de nouvelles, composées comme une suite de petits instants de rien du tout qui semblent pourtant contenir toute la profondeur d'une existence. Les textes vont de quelques paragraphes à quelques dizaines de pages, et s'achèvent rarement sur une vraie conclusion, laissant le soin au lecteur d'en tirer éventuellement une morale. Ou pas. J'adore ce type d'écriture anti-explicite au possible, entre Salinger et Paul Bowles. Certaines nouvelles se font écho et l'ensemble façonne en quelque sorte une vision de l'Amérique profonde, entre mythe et vérité oubliée. Et la figure de l'auteur lui-même n'est jamais bien loin, notamment dans toute une série où il évoque le tournage rocambolesque au Mexique de The Voyager, que Shepard tourna sous la direction de Volker Schlöndorff en 1990.




Gonzague Saint Bris, Les Vieillards de Brighton,  2002
Sujet assez étonnant, pour un livre en fin de compte d'une préciosité rare. Récompensé du prix Interallié, Les Vieillards de Brighton raconte les quelques mois que passe Arthur, âgé de moins de 10 ans, dans un hospice anglais pour retraités vers le début des années 50. Ce contexte, pas très éloigné de L'Étrange histoire de Benjamin Button, pourrait légitimement rebuter le lecteur, d'autant plus que Saint Bris refuse toute progression dans son récit. Mais passées quelques dizaines de pages, les portraits de ces vieillards commence à devenir à la fois cru et émouvant. Le style est d'une précision admirable, ne craignant pas de décrire à la fois la décrépitude, les désillusions, les misères du passé et du présent, mais aussi les rêves glorieux, les amours enchantés de la jeunesse. Projeté bien avant l'heure dans ce monde qui n'est pas le sien, Arthur — dans lequel on pourra sans trop de peine projeter la figure de l'auteur — va ainsi commencer sa vie à rebours, découvrant la vieillesse avant de se voir offrir l'opportunité de vivre son enfance.

Rien d'académique dans ce livre étonnant, audacieux par son sujet et vraiment beau dans sa forme, et qui suscite au fur et à mesure un véritable bonheur de lecture. On pourrait s'arrêter sur chaque phrase tant elle est ciselée, pleine de vérité et d'émotion. Je n'ai lu aucun autre ouvrage de Saint Bris, mais assurément cet homme s'affirme ici comme un poète.

10 août 2017

Histoire permanente du cinéma français 1998-2002

Versailles-chantiers, Bruno Podalydès, 1998
En 1998, j'étais sorti absolument emballé de la projection de Dieu seul me voit, premier long-métrage de Bruno Podalydès, qui y prolongeait brillamment l'univers de ses courts. Aujourd'hui encore, je continue à associer ce titre avec ma découverte enthousiaste du cinéma de Desplechin (La Sentinelle), Durringer (J'irai au paradis car l'enfer est ici) ou Assayas (voir ci-dessous). Je ne l'avais jamais revu depuis, et Podalydès ne m'avait par la suite pas trop convaincu avec son adaptation de Gustave Leroux (Le Mystère de la chambre jaune), et j'avais laissé passer Bancs publics, censé clore cette trilogie des gares entamée par le chouette Versailles-rive gauche. Par la suite, Adieu Berthe m'a enthousiasmé, et Comme un avion, inexplicablement charmé. C'est donc une belle occasion qui m'a été donnée de replonger, avec cette version de Dieu seul me voit qualifiée avec beaucoup d'autodérision d' « interminable », soit un découpage en 6 épisodes de 50' assemblé en 2007. Il était d'ailleurs impensable d'imaginer à l'époque qu'un tel métrage avait pu être emmagasiné.

J'avais conservé le souvenir de pas mal de scènes, et j'ai retrouvé intact le plaisir de partager les aventures désopilantes d'Albert Jeanjean, individu qui tente désespérément de construire sa personnalité sur celle des autres — au point où l'on s'interroge parfois sur sa santé mentale — tout en étant capable de reconnaître lucidement ses propres errements. C'est drôle, imprévisible et absolument charmant. Le Doisnel de Truffaut n'est pas loin, par cette façon délicieuse d'observer le héros dans sa quête amoureuse sans occulter les dimensions sociale et professionnelle dans lesquelles il navigue. Et puis il y a presque déjà un côté nostalgique dans ce film de la fin des années 90, où l'on vivait sans portable, le répondeur téléphonique devenant un accessoire emblématique.

C'est un mélange de gags irrésistibles (l'interview du maire de Montgiscard, l'échange de bagnole à la sortie du théâtre), et de discussions intimistes qui prennent le temps de se développer. La caméra de Bruno capte le plus souvent en plans séquences des dialogues bluffants d'intelligence, et si l'on peut parfois ressentir une impression d'improvisation, on se rend compte que le scénario reste très écrit dans son déroulement, puisque tous les éléments conviés finissent par jouer leur rôle, l'action du film étant circonscrite sur une semaine d'entre-deux tours d'élections. La mise en scène est très soignée, de même que la photo. Il y a notamment une très belle façon de filmer la ville la nuit (Versailles, Toulouse, Paris). Et puis ce casting aux petits oignons qui rend délectable l'intervention du moindre personnage (Michel Villermoz, Jean-Noël Brouté). La complicité des deux frères est au diapason, chacun rendant véritablement service au talent de l'autre, et le film est presque une bande démo pour vanter la virtuosité de Denis

Les deux premiers épisodes m'ont semblé les plus réussis : découverte des personnages, loufoquerie des situations et des dialogues, ça bouge un peu. Par la suite, Podalydès doit mener son histoire et relier un peu les différents fils, et c'est peut-être un peu moins rythmé. Je me souviens que déjà dans la version cinéma toute la dernière partie avait une énergie différente, presque déstabilisante. Le tempo ralentit, bascule sur un autre timing, et l'interprétation si bizarre de Balibar crée un décalage qui m'avait un peu agacé. Mais en fait ça colle bien à son personnage inexplicablement et malgré tout séducteur. Et surtout c'est à l'image de l'ensemble du film qui reste d'une liberté jubilatoire.




Demonlover, Olivier Assayas, 2002
Autre cinéaste qui a beaucoup compté pour moi dans les 90's, donc, et que j'ai un peu perdu de vue. Grand amateur de films sur le cinéma, je faisais pas mal tourner la VHS de son brillant Irma Vep (un peu sa Nuit américaine) et considérais son Fin août, début septembre comme un des rares exemples de film choral français réussi. Jouant sur un registre plus cérébral, presque théorique, Demonlover m'a décontenancé, et même déplu. Les acteurs sont pourtant tous très bons, jusqu'aux troisièmes rôles (Jean-Baptiste Malatarte, Dominique Reymond). Les images sont souvent belles, la mise en scène très maîtrisée, et les choix musicaux plutôt à mon goût, comme souvent chez le cinéaste, avec une bande son notamment signée Sonic youth. Le même style était déjà à l'œuvre sur Clean, avec moins d'élégance cependant (le sujet le voulait, c'est vrai).

Mais tous ces efforts formels n'ont pas suffi pour dissimuler les facilités d'un scénario en forme de jeu à moitié assumé avec les clichés du cinéma d'espionnage. Le film se retrouve un peu avec le cul entre trois chaises, n'ayant finalement pas grand chose à raconter, infusant pleins d'ingrédients (multinationale de la communication tentaculaire, culture japonaise) en espérant que leur simple citation suffira à faire sens. On devine les influences mal digérées du Cronenberg de Videodrome, du Wim Wenders de Jusqu'au bout du monde, voire du Ferrara de New rose hôtel

En tant que spectateur, j'avais l'impression qu'on me dérobait les unes après les autres les portes d'accès au film. Zéro émotion, zéro suspense. Il y a bien de belles scènes, mais dès que quelque chose semble démarrer, Assayas ruine ses effets en devenant opaque ou complexe. Les réactions des personnages nous échappent, celui incarné par Connie Nielsen échouant à servir de guideL'abandon de toute logique aurait pu me séduire s'il avait été assumé totalement pour aboutir à un spectacle purement sensoriel et trippant. Le film s'achève de plus sur un épilogue aussi laid que raté, bien lourdement symbolique. Traitant du rapport à l'image tel qu'imposé par les nouvelles technologies, Demonlover était peut-être trop en avance sur son temps, et il est vrai que rien ne se démode davantage que les films qui s'efforcent de traiter des risques futurs de ce qu'on appelait encore les nouvelles technologies (le film se veut bien plus en prise avec le contemporain que véritablement prémonitoire). Il serait intéressant de savoir ce que le réalisateur en pense aujourd'hui. Finalement, les seuls passages où j'étais un peu jouasse auront été les génériques d'ouverture et de fin, avec les excellents morceaux de Neu ! et Silver mount zion.

26 juillet 2017

Pour l'été : 3 romans noirs français

Philippe Djian, Bleu comme l'enfer, 1982
Pour son premier livre publié, Djian s'est mis en mode no future : sur une pure trame de roman noir américain, celui qui n'est pas encore l'auteur encensé de 37,2° le matin nous balance une poignée de personnages portés par la fièvre, qui foncent dans le mur, réduits à leurs instincts les plus primaires (baise, violence, vengeance, amour, haine et vomi), dans un environnement décharné et sans loi. C'est d'une crudité totale, pas loin d'être parfois insoutenable, sachant que la langue y est ici autant malmenée que le lecteur. J'ai pensé à Selby Jr pour la forme, à Wild at heart pour le fond. J'ai appris qu'Yves Boisset en avait fait un film en 1986 avec Tchéky Karyo et Lambert Wilson. Je n'ose imaginer le carnage tant le bouquin propose des scènes précisément infilmables.

Je pensais avoir déjà lu pas mal de textes impliquant d'avoir le cœur bien accroché. Pourtant j'avoue que j'ai failli abandonner en cours de route, tellement la prose me semblait pas loin de la complaisance dans sa façon de se vautrer dans la fange. Et puis, passé le premier tiers, je me suis laissé prendre au jeu, parvenant à adopter la bonne hauteur de vue, en considérant que Djian avait en fait pour objectif d'inscrire son projet littéraire dans la filitation d'un Céline ou d'un Selby Jr, soit des gars qui se foutaient complètement de brosser le lecteur dans le sens du poil. À l'arrivée, je suis quand même content d'avoir achevé une lecture néanmoins éprouvante, mais j'ai conscience de ses qualités.




Didier Daeninckx, Métropolice, 1985
Par son titre comme par le nom de son auteur, j'en faisais un livre un peu mythique. Et je me suis retrouvé face à un vrai, mais franchement oubliable, roman de gare. Écriture fonctionnelle, solide, mais sans cette saveur particulière, cette couleur pittoresque qu'affectionnent les polars de la série noire, avec notamment ce goût pour les titres calembours qu'on retrouve quand même ici. L'intrigue elle-même n'a rien de bien passionnant. Les personnages sont vaguement développés, tournant parfois gentiment à la caricature. Il n'y a pratiquement pas d'enquête, donc pas de tension particulière alors que ça tourne quand même à la chasse à l'homme dans le sous-sol parisien. 

J'en retiens donc avant tout le cadre où tout ça se déroule, et la façon dont il est exploité. Le métro, ses couloirs, tunnels et zones de service est une formidable toile de fond et nourrit depuis toujours mon imaginaire. La balade à laquelle nous invite Daeninckx est d'autant plus plaisante qu'on sent qu'il s'est bien documenté, et que son utilisation du réseau est juste. C'est même souvent amusant étant donné qu'il évoque des lignes ou des stations qui ont depuis été modifiées, le roman ayant été écrit en 1983-84. Mais c'est un peu court pour en faire un livre important.




Gérard Mordillat, La Brigade du rire, 2015
Très bon roman publié en littérature générale, et que je n'ai aucun complexe à intégrer à cette collection de polars. Mordillat y témoigne en effet d'un sens du suspense qui n'a rien à envier aux spécialistes du genre, et met en scène des personnages qui s'expriment sur un ton désabusé, avec un ancrage politique fort, tel que l'a souvent assumé le genre en France. Tout n'est pas certes pas toujours convaincant, avec une peinture de personnages qui peut parfois manquer de subtilité ou qui cède un peu trop aux clichés, notamment dans l'expression des opinions qu'elles soient de gauche que de droite. 

Mais on ne peut que partager le sentiment d'indignation face aux problématiques évoquées, et on est vite emporté par la chaleur qui se dégage de l'ambiance générale de la bande de copains qui se retrouve, et d'un postulat franchement marrant et qui ne manque pas de pertinence. Mordillat a surtout un talent pour la restitution des dialogues, et les échanges sonnent ici de façon très réaliste, quand bien même ça prend souvent la forme du discours politique. C'est surtout toujours tragiquement d'actualité, dressant le tableau glaçant de notre époque où les inégalités sociales continuent irrémédiablement d'aller dans le même (mauvais) sens.

D'autres polars français par ici...

21 juillet 2017

Histoire permanente du cinéma français 1935-1984

La Comtesse Haschich, réalisateur inconnu, circa 1930
À bord de leur goélette, le Capitaine Mario et son équipage font de la contrebande d’armes le long de la Côte d’Azur. L'arrivée d’une femme fatale trafiquante de drogue va causer leur perte... Un authentique trésor que ce long-métrage improbable, miraculeusement retrouvé et restauré par la Cinémathèque française, et au sujet duquel on n’a quasiment aucune info puisqu'il manque le générique et qu'il semble référencé nulle part. Le réalisateur est inconnu, de même que la société de production. Il fut présenté lors de la mémorable Nuit excentrique organisée par Nanarland en 2006. Au-delà de son intrigue hasardeuse et de sa dénonciation hilarante des méfaits de la « marijouana » (sic), le film a manifestement été improvisé tant dans sa construction que dans ses dialogues, pour un résultat absolument délirant. 

Faux raccords à la chaîne, bruitages de salle de bain, regards caméra jubilatoires sont au programme, le tout tourné en roue libre entre Nice et Antibes, dans une ambiance vieille France coloniale d'une charmante désuétude. Les interprètes, en majorité amateurs, cherchent leur texte, un truc est dit mais c’est son contraire qui est montré. Lors de sa projection, le film fut particulièrement apprécié pour la performance de son protagoniste, instantanément sacré nouvelle icône du nanar, le Capitaine Mario, dit "Droit d’vant." Un gaillard au caractère bien trempé à qui on ne la fait pas, même s'il finit par succomber à l'attrait de la « cigarette de la mort » (re-sic).




Espions à l'affût, Max Pécas, 1965 
Après un vol de bijoux, Fred se refugie chez son ex-femme, Fabienne. Leur amour ne tarde pas a renaitre, alors qu'un agent secret est à leurs trousses. Car dans l'un des bijoux se cache un microphone qui pourrait compromettre la Defense nationale... Le tout début parvient à faire illusion : ambiance bien sombre de polar, avec deux types en costard cravate qui planquent dans leur bagnole. Et puis dès les premières scènes d'interieur où l'intrigue et les personnages se mettent en place, on réalise qu'on est bien dans du cinéma d'exploitation de bas étage. Le scénario apparaît en effet comme la transposition littérale d'un roman policier de gare, jusque dans la désuétude des dialogues à base de « Ta gueule ordure ! » Et Gérard De Villiers à côté c'est du StendhalEn fait l'aspect espionnage est à peine assumé, déboulant à la toute fin par une pirouette aussi crédible que le reste du film, c'est-à-dire pas du tout. 

En réalité, il ne se passe pas grand chose, et les méchants sont plus ridicules que vraiment inquiétants, notamment ce parrain de carnaval doté d'un sourire mielleux et d'un clébard soyeux. Les bastons sont d'une désarmante mollesse, et on appréciera particulièrement la scène où, pour maîtriser son adversaire, le héros l'assomme puis lui plâtre les deux bras. Il faut voir alors le regard consterné de l'acteur qui semble nous prendre à témoin. Pécas fait du remplissage au milieu de quelques malheureux décors, avec au centre de son histoire un homme entouré de deux femmes qu'il a autrefois aimées, deux sœurs, la brune romantique et la blonde feu-aux-fesses. L'érotisme apparaît soft aujourd'hui mais nul doute qu'à l'époque ces décolletés et ces poses lascives faisaient leur effet. On a même droit à une scène de torture sexy aux gémissements équivoques. Le film ressortira en 1970 sous le titre La Chaleur de minuit, truffé d'inserts plus ouvertement coquins. Cependant, Pécas contrebalance assez régulièrement le machisme exprimé par ses personnages mâles avec le comportement plutôt bien trempé de la jeune femme blonde, courageuse et qui semble tout à fait maîtresse de son sex appeal. Musique jazzy de Louiguy qui colle bien à l'atmosphère, entre furieux solos de batterie pour l'action et vibraphone décontracté pour les scènes de parlotte.




Panther squad, Peter Knight (aka Ken Johnston mais en fait Pierre Chevalier), 1984
Accroche de la bande-annonce : « Si vous aimez Belmondo, si vous aimez James Bond, alors vous aimerez... Panther squad ! » Résumé de la jaquette : « Lorsqu'un groupe d'écologistes sud-américains abusés par un dictateur exalté sabote un vol interspatial, les autorités n'ont plus le choix : il leur faut maintenant faire appel à Ilona et ses panthères. Leur mission : pénêtrer à l'intérieur de la forteresse des rebelles et anéantir l'organisation. » La réalité, c'est une production Eurociné, catégorie Girls with guns, réjouissante d'incompétence à tous les étages, festival d'incohérences scénaristiques et d'aberrations techniques. Sybil Danning et ses drôles de dames court-vêtues se baladent au milieu de stock-shots en pagaille : fusées qui décollent, explosions d'hélicoptères, vues aériennes de mégapoles, et jusqu'au vaisseau de Sankukaï. Pour assurer l'exotisme promis par le pitch, du papier peint est collé aux fenêtres pour figurer la jungle luxuriante (d'après imdb, le film aurait été tourné à Ostende). Le montage se fait en dépit du bon sens, à base d'ellipses ultraviolentes ou de plans de coupe absurdes au milieu des scènes d'action (entre deux kicks de la Sybil en pleine rue, on a ainsi droit à un bref plan d'appartement vide).

Généreux en action mais sans en avoir les moyens, le film enchaîne des scènes de baston systématiquement pataudes. Les figurants sont aussi nuls en bagarre que les héroïnes, avec une ahurissante insistance du dialoguiste (Danning sous pseudonyme ?) pour les punchlines qui tombent à plat, en mode aventure et décontraction. Mention spéciale au comic relief de service, avec ce personnage à la Higgins (Magnum est explicitement cité) ne faisant que picoler pendant tout le film et dont on se demande l'utilité, à part donner l'impression qu'il est le seul véritable acteur de la troupe, tant les autres sont mauvais. C'est néanmoins lui qui fournira à nos héroïnes l'arme ultime qui débarassera le monde libre du dictateur, de sa clique et de sa jeep qui pollue. L'usage de cette arme constitue sans nul doute le clou du film, suivie de l'inévitable scène de base qui explose.

16 juillet 2017

Pour l'été : 3 romans de S.F. américains

A.E. Van Vogt, Le Monde des Ā, 1945
Homologué grand classique de la littérature SF. Pourtant, je dois reconnaître que ça m'a gentiment gavé. Ça commençait plutôt bien et sobrement. Mais cette histoire de mystérieux complot politique à l'échelle galactique prend des allures de feuilleton pulp sans logique et laborieux à suivre, à base de trahisons et de personnages jouant un quadruple-jeux. Je veux bien accepter que le texte relève précisément de l'écriture serial, avec chapitres prépubliés en magazine. Mais ça aboutit à une avalanche de rebondissements vite lassante, et à l'impression d'une narration improvisée. C'est évidemment tellement exagéré qu'on se dit que c'est une volonté de l'auteur pour nous faire partager les angoisses de son protagoniste, un amnésique qui ne cesse de se faire manipuler mais qui s'obstine quand même à essayer de jouer le premier rôle.

Faisant vieillir prématurément son récit, Van Vogt fait l'erreur de s'attarder un peu trop sur les aspects technologiques de son univers futuriste, et c'en est presque charmant : les machines ont encore besoin d'être gigantesques pour justifier leur puissance, elles fonctionnent avec des grosses ampoules et pour téléphoner les personnages doivent encore passer par des standardistes. L'élément le plus intéressant du bouquin est dans l'exploitation de cette philosophie fondée sur un système de pensée non-aristotélicien et non-newtonien. Mais sa démonstration dans le roman est rendu vraiment trop indigeste à mon goût. On est loin de la façon lumineuse dont Frank Herbert pouvait décrire la maîtrise de la conscience intérieure dans son cycle de DuneJ'avoue donc que, exactement comme avec Michael Moorcock, ce premier volet d'une fresque plus vaste ne m'a pas donné l'envie de pousser plus loin ma découverte de cet auteur canadien réputé.




Ken Grimwood, Replay, 1986
Je ne connaissais ni l'auteur ni le bouquin, lauréat du World fantasy award en 1988. Plus que le pitch génial d'Abattoir 5 de Vonnegut, le roman annonce celui du film Un jour sans fin et du manga All you need is kill (lui-même adapté au cinéma avec Edge of tomorrow) : sans jamais que le phénomène ne soit expliqué, le narrateur se retrouve soudainement contraint de vivre et revivre les mêmes années de son existence, entre 18 et 45 ans. Il meurt en effet invariablement au même âge, et repart alors en arrière, tout en conservant sa mémoire et donc sa pleine faculté d'agir, et de réorienter son existence. C'est l'occasion pour lui de tenter de nouveaux choix, d'exploiter sa connaissance d'un futur déjà vécu, sans pour autant être certain de maîtriser son présent.

Le style est efficace à défaut d'être remarquable, et si l'on peut craindre au début que son passionnant concept peine à tenir la distance, Grimwood parvient avec beaucoup de bonheur à tirer tous les fils possibles de son postulat, exprimant les états d'âme successifs de son héros. Et progressivement, passé le vertige des premiers replays et leurs enseignements parfois comiques, le ton se fait de plus en plus mélancolique et ça devient très touchant. J'ai donc beaucoup aimé, et sur ce sujet de la vie à choix multiples, je ne lui vois pas de concurrent. Je recommande.




Isaac Asimov, Prélude à Fondation, 1988
Un peu décevant. Ça se lit sans trop de passion, la faute à une écriture plutôt académique (ou à la traduction ?), une intrigue peu crédible, et des personnages au comportement parfois artificiel, là où j'espérais l'œuvre d'un grand écrivain au crépuscule de sa vie, en pleine possession de ses moyens, et qui devait sans doute avoir de bonnes raisons d'enrichir sa saga avec ce volet. Je n'ai pas lu le cycle de Fondation, mais je crois que le personnage mis ici en scène, Hari Seldon, y joue un rôle capital. On le voit dans ses années de jeunesse, en train de concevoir ce qu'il appelle la "psychohistoire", une forme de prédiction de l'avenir par les mathématiques. Pour ce faire, il se balade sur les différents pays de la planète Trantor, capitale de l'Empire galactique. Chaque nouvelle étape voit la rencontre de nouveaux personnages qui, dès qu'ils ouvrent la bouche, semblent s'exprimer comme des guides touristiques. Heureusement, l'ambiance générale est plutôt sympathique, et la conclusion est très belle.

Le roman est à coup sûr plein d'allusions perceptibles rétrospectivement uniquement par ceux qui ont d'abord lu le reste du cycle, Prélude étant paradoxalement l'avant-dernier texte du cycle écrit. Dans son avant-propos, Asimov replace dans l'ordre chronologique tous ses textes sur les robots, l'Empire galactique et la Fondation (ceux-ci étant situés le plus tard dans l'Histoire. Et il précise que les livres n'ont « pas été rédigés dans l'ordre suivant lequel il conviendrait (peut-être) de les lire. » Ma lecture du Prélude ne m'a pas particulièrement enthousiasmé, mais je ne tire pas complètement un trait sur la découverte des autres romans du cycle. Un jour peut-être.

12 juillet 2017

Le Cinéma de George Cukor IV. 1947-1952

A double life (Othello), 1947
Film étrange, déjouant un peu les catégories (film noir, film fantastique) tout en étant purement "cukorien". Le postulat rappelle d'une certaine façon celui des Mains d'Orlac, et Cukor réussit en même temps à traiter avec réalisme de la création artistique, offrant des portraits d'acteurs, d'imprésario et d'attaché de presse qui vont tous à leur façon contribuer au drame. C'est une vision finalement terrifiante du monde du spectacle, de ce qui peut arriver lorsqu'on se voue trop viscéralement à son art. Le réalisateur nous invite ainsi à observer comment un acteur se voit contaminé par son rôle d'Othello, la pièce servant de catalyseur à ses angoisses latentes. Cukor avait déjà transposé Shakespeare à l'écran (Romeo et Juliette, 1936, avec Leslie Howard et Norma Shearer). Ici, les personnages nous annoncent d'entrée de jeu que le héros n'ignore rien des risques qu'il court à accepter la pièce et le rôle, et le récit ne va finalement rien faire d'autre que de dérouler ainsi les fils d'une tragédie annoncée. Et c'est dans le traitement que ça devient intéressant. 

Tourné pour le "petit" studio Universal, le film est relativement étonnant de la part de Cukor pour ses changements de style. Les scènes d'intérieur (appartements, théâtre) sont plutôt conventionnelles dans leur éclairage ou leur mise en scène, le réalisateur se contentant parfois d'un seul long plan où les acteurs se promènent en lachant leurs répliques. Dès que ça s'aère dans la ville et la nuit, et que le protagoniste "entre" dans son personnage, la photographie de Milton Krasner gagne en personnalité et devient quasiment expressionniste, multipliant les effets visuels (surimpressions, jeux sur les reflets), mais aussi sonores en nous faisant partager la subjectivité du héros. Cukor s'efforce ainsi de recréer l'état de transe qui saisit le comédien. Au centre de ces dispositifs plutôt sophistiqués, Ronald Colman porte le film, et il sera auréolé de l'Oscar du meilleur acteur cette année-là. Vue aujourd'hui, on ne sera pas pour autant impressionné par cette performance finalement sans réelle surprise, tandis que la brève mais charismatique présence de Shelley Winters reste, elle, bien plus en tête.

Il aurait été intéressant que le scénario s'aventure à explorer encore d'autres pistes et enrichisse ainsi son propos. La dernière partie où Edmond O'Brien s'improvise détective est sans doute moins convaincante.  Quand elle arrive, la conclusion a beau être attendue, elle ne manque pas de force. Il était évident qu'après son crime, la morale de l'époque voulait que l'acteur récolte son châtiment. À l'écran, ça donne cette scène assez dingue où la vie sur scène se confond fatalement avec la vraie vie, sous les yeux horrifiés d'une actrice qui pendant un temps ne sait plus distinguer le vrai du faux.





Adam's rib (Madame porte la culotte), 1949
Le réalisateur prolonge sa collaboration avec le couple de scénaristes d'A double life, Ruth Gordon et Garson Kanin,  et ça donne cette excellente comédie de mœurs. Pouvait-on seulement rêver d'une meilleure association que celle de Spencer Tracy, Katherine Hepburn — interprètes pleins de finesse et d'intelligence — et de Cukor, pour traiter de la guerre des sexes, à une époque où sans doute ce sujet devait bien titiller les consciences. La cause des femmes a en effet régulièrement été défendue dans son cinéma. Ici la mise en scène fait des merveilles, entre une ouverture tournée dans les rues de New York qui lorgne vers le film noir et quelques plans séquences particulièrement intenses qui mettent vraiment à l'honneur ses interprètes : la déposition de Judy Hollyday, la séance de massage entre Tracy et Hepburn. Entre deux scènes de procès qui les voient en rivalité, on retrouve le couple vedette dans son intimité, et c'est vraiment un régal que d'assister à la complicité des deux acteurs, dont le naturel illumine véritablement l'écran. C'est ce naturel qui permet d'ailleurs à Cukor d'instaurer de vrais moments dramatiques lorsque les époux commencent à se déchirer. On aurait pu trouver ça drôle, mais les effets comiques sont toujours mêlés à quelque chose de plus grave, et c'est vraiment une façon de faire que j'apprécie beaucoup.

Mais finalement, le rire l'emporte quand même, entre répliques savoureuse et gags ouvertement burlesques avec une géniale utilisation du hors champ. Citons également les présences de Tom Ewell et Jean Hagen, assez hilarants. Et puis sortir du film sur une fin aussi audacieuse, ça rend quand même heureux : Hepburn et Tracy sont au lit, convenant finalement que l'homme et la femme sont égaux excepté peut-être une toute petite différence... Tracy attrape alors Hepburn dans ses bras, tire le rideau du lit en criant cette mémorable réplique qui conclut parfaitement le propos : « Vive la différence ! ».






Pat and Mike (Mademoiselle gagne-tout), 1952
Cukor retrouve son couple vedette Tracy/Hepburn (huitième film que cette dernière tourne avec son cinéaste fétiche) pour porter à nouveau à l'écran un scénario du duo Gordon/Kanin. Sauf que même si le sujet a plus ou moins trait à la guerre des sexes, on est ici bien loin du coup de génie et des audaces d'Adam's rib. Ça sent le renouvellement de formule sans risque, jusqu'au titre VF qui cherche à suggérer une continuité, de "Madame" à "Mademoiselle". Les personnages ne dépassent jamais ici vraiment la caricature, échouant par conséquent à faire naître un minimum d'empathie. Le pitch est relativement pauvre, avec une héroïne surdouée en sport qui perd tous ses moyens dès que son fiancé est dans les parages. Et le scénario ne témoigne pas de beaucoup de zèle pour enrichir cette base qui ne va pas donner lieu à beaucoup de variations. 

Si le marivaudage entre Tracy et Hepburn ne manque pas de charme grâce une nouvelle fois à la complicité des interprètes, j'ai connu des répliques plus drôles et ça manque souvent de finesse. Le personnage de boxeur bêta joué par Aldo Ray est lui aussi peu travaillé, et l'irruption dans le récit de mafieux est traité sans aucun sérieux, personnages évacués sans trop de considération, auxquels on ne nous demande donc pas trop de croire. On dira alors que le film vaut surtout pour les performances physiques d'Hepburn, dont les talents au golf et au tennis sont authentiques et qui sont bien mis en valeur tout au long du film. D'autant plus qu'elle concourt manifestement face à de vrais sportifs professionnels de l'époque. Et accessoirement, le petit rôle de Charles Buchinski (pas encore Bronson) en petite frappe a un peu réveillé mon intérêt. Bref, c'est gentiment amusant, mais un peu paresseux, et pour moi loin d'être une comédie mémorable.


DOSSIER GEORGE CUKOR :
V. Filmographie 1954-1957 (prochainement...)

7 juillet 2017

Pour l'été : 3 romans de genre britanniques

Michael Moorcock, Elric des dragons, 1972
Le bouquin et son auteur représentent sans doute un jalon dans l'histoire de la littérature de fantasy. Davantage qu'auprès de l'incontournable Tolkien, on situera plutôt le cycle d'Elric dans la filiation de feuilletonistes pulps comme Edgar Rice Burroughs ou Robert E. Howard. Toujours est-il que, pour le lecteur que je suis aujourd'hui, je suis très loin d'y avoir trouvé mon compte. On est dans du serial sans surprise dont les personnages relèvent de purs archétypes, et où des situations clichesques à peine développées s'enchaînent au profit d'enjeux bateaux (et c'est vraiment le cas de le dire). 

Basique, la narration présente un petit côté fable qui aurait sans doute plus sa place en Folio junior, mais je ne suis même pas sûr que j'y aurais davantage trouvé mon compte gamin. Je veux bien considérer qu'il s'agit d'un premier épisode, et que l'univers et les personnages seulement esquissés ici par Moorcock gagneront en ampleur dans les volumes suivants. Mais à défaut d'avoir trouvé là le minimum d'ambition littéraire que je recherche dans mes lectures, ma curiosité s'est vite éteinte. Bref, Moorcock... c'est fait.





P.D. James, Les Fils de L'homme, 1992
Un roman à part dans l'œuvre de cette romancière spécialisée dans le polar, puisqu'il s'agit d'un récit d'anticipation, franchement dérangeant par son ton impitoyablement désespéré et surtout le peu de cadeaux que l'auteur fait à ses personnages. L'écriture est précise, de l'ordre du constat glaçant, ce qui rend encore plus percutant son postulat apocalyptique. James développe également de très intéressantes réflexions sur le pouvoir politique jusqu'à une conclusion particulièrement ambigüe.

C'est plus qu'un travail d'adaptation qui a été effectué pour le passage au grand écran, avec le splendide film réalisé en 2006 par Alfonso Cuarón. Le roman ne titille en effet pas tout à fait les mêmes enjeux, réduisant les dimensions de son épopée à une lutte entre une poignée de personnages, incluant notamment un gouverneur, dictateur de cette Angleterre du futur, qui va s'impliquer en personne dans la traque du protagoniste. Tandis que le film parvenait, avec un sens de l'immersion du spectateur rarement atteint, à étendre vraiment la portée de son propos sur un plan plus largement universel.




Susanna Clarke, Jonathan Strange & Mr Norrel, 2004
Le prix Hugo est décidément une valeur aussi sûre que le Pulitzer, pouvant sans retenue servir de guide de lecture fiable. Surtout quand il est doublé comme ici d'un autre prix prestigieux, référence dans la littérature fantastique, le prix Locus. Auréolé d'une réputation intimidante qui pourrait le desservir, Jonathan Strange & Mr Norrel est un premier roman extraordinaire, original et surprenant. L'auteur invente et développe toute une mythologie qu'elle introduit dans le paysage si particulier de l'Angleterre de la première moitié du XIXe siècle (la folie du Roi Georges III, Waterloo, Byron en exil...). On y est transporté jusque dans l'écriture qui renvoie vraiment au style des écrivains de cette époque, à la fois élégant et délicieusement ironique. 

C'est amusant tout du long, les personnages principaux sont fouillés avec subtilité, acquérant progressivement une vraie capacité à émouvoir. Ça m'a vraiment tenu en haleine, et c'est un pavé de plus de 1000 pages. Je ne rechignerai pas à l'occasion à replonger dans cette histoire et son atmosphère attachante. Le fait que la forme colle aussi bien au fond m'interroge cependant sur la possibilité pour l'auteur de pouvoir pondre un autre roman aussi enthousiasmant, tant on sent que c'est là un projet qu'elle a porté, façonné et poli patiemment pendant des années. Et on ne s'étonnera donc pas de constater qu'il n'a pour l'instant toujours pas connu de successeur, la bibliographie de l'auteur n'ayant pas bougé depuis.