18 octobre 2017

Le Cinéma de George Cukor VII. 1964-1972

My fair lady, 1964
Le film s'inscrit dans cette époque charnière où Hollywood concevait ses comédies musicales comme un art total, une superproduction qui exploite tous les moyens propres au cinéma pour damer le pion à la télévision concurrente (qui lui rapporte pourtant en parallèle), et justifier l'intérêt de la salle auprès du public. Donc budget record qui doit se voir à l'écran, tournage en 70mm qui explose de couleurs (et qui rend le spectacle un peu mesquin sur une TV), durée fleuve et, tant qu'à faire, transposition sans risque des musicals les plus célèbres de Broadway. Une formule qui sera payante quelques années — de West side story à Funny girl, en passant par Mary Poppins, The Sound of music ou Oliver ! — avant de ne soudainement plus du tout être en phase avec les nouvelles attentes des spectateurs à la fin de la décennie, lorsque de petits films réalistes et contemporains se révèlent bien plus rentables que ces grosses machines pour papys. Soit les triomphes du Lauréat, Easy rider et Midnight cowboy face aux flops de Star !, Dr. Dolittle, Hello Dolly, Paint your wagon, Camelot ou Darling Lili.

Confié à Cukor, valeur sûre du bon goût et du box office, ce My fair lady est donc un pur produit de studio, bichonné dans ses moindres détails par Jack Warner. Acteurs et figurants se baladent dans des décors vastes et opulents, prétexte à un défilé de costumes proprement insensés signés Cecil Beaton, véritables chefs-d'œuvre de haute-couture. Ce professionnalisme à tous les étages, cette façon de ne pas regarder à la dépense ont sans doute permis au film de récolter ses 8 Oscar. Mais cette débauche de moyens m'a paru un total non-sens tant ça ne m'a jamais vraiment semblé agir au bénéfice de l'histoire, pour ce qui ambitionne d'abord d'être une comédie centrée sur ses personnages, appelés à évoluer intimement comme dans leur relation. La première moitié opte pour le registre comique de la confrontation. Par les chansons comme par les dialogues, les personnages sont donc brossés comme des caricatures, mais on n'est pas non plus chez Wilder/Diamond et leurs échanges m'ont à peine fait sourire. Et sans non plus espérer un discours marxiste, j'ai même été gêné par la caractérisation des pauvres, forcément pittoresques dans leur malheur. La seconde moitié passe en mode romantique, mais le professeur Higgins demeurant un goujat jusqu'au bout, je n'avais personnellement aucune envie de voir Eliza finir avec lui. Dès lors, impossible de ressentir la moindre empathie pour cette histoire sans vrai point de vue, au potentiel si platement exploité, et qui semble même se disperser inutilement : ses numéros sont peut-être ceux que j'ai préférés mais pourquoi consacrer autant de temps de présence à papa Doolittle ? Quand on pense que Cukor a souvent vu ses films injustement sucrés ou caviardés (A star is born, Bhowani junction), on en vient à penser que ça n'aurait peut-être pas fait de mal à celui-ci.

La mise en scène a beau se montrer alerte et inventive (les figurants qui se figent), j'ai paradoxalement eu l'impression d'un spectacle étriqué, d'une atmosphère un peu étouffante, malgré le charme de l'artificialité assumée des extérieurs en studio. Il faut dire que ce ne sont pas non plus les chorégraphies basiques d'Hermès Pan qui auraient pu remonter mon enthousiasme, tant nulle est la volonté de performance. Restent heureusement des comédiens en tous point excellents, qui font que le film reste vivant malgré tout et n'ennuie pas, avec en premier lieu l'abattage d'une Audrey Hepburn exquise tout du long. Mais de là à chérir ce classique officiel...






Travels with my aunt (Voyages avec ma tante), 1972
Il est sûr qu'au milieu du nouveau visage du cinéma américain des 70's, ce Cukor a
dapté du roman picaresque de Graham Greene paru à peine deux ans plus tôt, paraît bien déconnecté. C'est un résidu de ce qu'on pourrait qualifier de Vieil Hollywood, une autre façon de concevoir le cinéma, avec des décors ultra-soignés dignes des productions MGM (car c'en est une) de l'âge d'or (déjà dans le rétro). On ne fréquente ici que des hôtels de luxe, les chambres débordent de bouquets de fleurs, et les costumes visent l'épate, jusqu'à se voir récompensés par un Oscar. On est donc visuellement dans du divertissement haut de gamme, où rien ne dépasse, mais en même temps ça n'a rien de momifié. La mise en scène de Cukor épouse avec une vraie maestria le rythme du récit fait de soudaines accélérations, de descentes d'escaliers au pas de course pour attraper un train, et de confrontations entre 4 murs, avec en fond un chouette score signé Tony Hatch à l'élégance très "mancinienne". Même coincée dans un compartiment de train, la caméra parvient à ne jamais rester figée, et l'on est baladé de la France au Maghreb, en passant par l'Italie et la Turquie, sous la riche lumière de Douglas Slocombe.

Tout le film est mouvement, dès la scène d'ouverture où la Tante attrape son neveu et l'embarque dans une aventure qui tient presque du jeu, jusqu'au final qui préfère relancer la partie plutôt que de conclure. On joue aux espions, on flirte avec le danger sans se priver si besoin de ralentir le rythme, de profiter du temps du voyage pour faire connaissance, permettant à la Tante de faire le récit presque mythique de son passé de cocotte Belle époque. Ce que ces flashbacks laissent alors entrevoir c'est une sincère émotion nostalgique, que Cukor met en scène avec délicatesse. Ça manque cependant un peu d'incarnation pour pleinement émouvoir, Maggie Smith n'y ayant pratiquement pas une ligne de dialogue et les situations manquant un peu de créativité. On se retrouve donc davantage dans le personnage du neveu, bousculé dans sa petite vie bien rangée mais qui va accepter de jouer le jeu, malgré quelques protestations de principe.

Fruit de la construction épisodique du roman, le récit avance avec une sorte de désinvolture assez perturbante au départ, et le spectateur doit accepter un temps de nager dans la confusion. Mais ça colle avec le caractère loufoque de cette protagoniste qui est comme un tourbillon, entourée de personnages qui comprennent et légitiment son comportement et ses codes. L'intrigue assume donc sa fantaisie, et ce sont surtout ses à-côtés qui vont compter. Les personnages sont hauts en couleurs, souvent à fond dans le cabotinage (Lou Gossett), avec évidemment, dominant le film, l'interprétation survoltée de Maggie Smith, incroyablement convaincante en jeune comme en vieille, notamment grâce à un travail de maquillage bluffant. Mais c'est peut-être encore davantage l'interprétation d'Alec McCowen en neveu so british que j'ai trouvée irrésistible. Bref, Travels with my aunt se déguste comme une délicieuse friandise.




DOSSIER GEORGE CUKOR : 
VIII. Filmographie 1976-1982 (prochainement...)

16 octobre 2017

Le Cinéma de Luchino Visconti II. 1966-1971

La Strega bruciata viva (La Sorcère brûlée vive), 1966
Court-métrage réalisé par Visconti pour le film à sketch Les Sorcières, produit par De LaurentiisLire la chronique ici...



















La Caduta degli dei (Les Damnés), Visconti, 1969 
Déliquescence d'une famille d'industriels aristocrates allemands qui va payer un lourd tribut pour sa compromission avec le pouvoir politique nazi. On se manipule, on se trompe, on joue avec les sentiments. Tout ce petit monde et ses petits calculs pour le pouvoir est impitoyablement observé par le regard du cinéaste. Et l'on voit cette galerie de personnages tous richement caractérisés et interprétés évoluer et se déchirer, jusqu'à être réduits à l'état de fantômes ou de machines. Progressivement s'affirme une irrésistible logique de destruction, une tragédie forcément funèbre qui confirme décidément Visconti comme un homme profondément hanté par la mort. Le récit débute ainsi avec l'incendie du Reichstag, se poursuit avec la Nuit des Longs-couteaux, et on devine que la soif du sang ne sera jamais apaisée et qu'une telle méthode ne peut mener ceux qui l'appliquent qu'à leur propre destruction. Et Visconti préfère conclure son film sur une apparence de victoire totale pour le nazisme et sa corruption des consciences, plutôt que de nous rassurer en nous contant la suite de l'Histoire.

Le réalisateur, incontestablement fasciné par le spectacle de cette décadence est un peu moins inspiré lorsqu'il en explore les à-côtés. Ainsi les scènes qui nous montrent le penchant tragique d'Helmut Berger pour les petites filles, ou bien la loooongue partie de campagne au grotesque assumé des S.A. sont moins convaincantes (cette dernière scène reste néanmoins après coup sans doute la plus mémorable). Le film n'est vraiment passionnant que lorsqu'il revient à cette vaste et terrifiante demeure familiale, véritable théâtre du drame. Photographie absolument somptueuse de Pasquale De Santis, privilégiant les teintes chaudes (rouges et violets) et crépusculaires. Partition pas très marquante (ou mal utilisée ?) de Maurice Jarre qui donne un peu l'impression de refourguer son Lara's theme de Jivago.




Morte a Venezia (Mort à Venise), 1971
Retour aux adaptations littéraires que le cinéaste a toujours privilégié, avec cette transposition d'un récit a priori peu cinématographique de Thomas Mann, puisque drame essentiellement intérieur qui demeurera irrésolu, si ce n'est par la mort (je ne spoile pas puisque tout est dans le titre). Visconti y assume de façon plutôt pertinente le lien entre le personnage d'Aschenbach et le compositeur Mahler, inspiration à peine déguisée pour Mann, mettant à l'honneur les lancinants mouvements de ses 3e et 5e symphonies. 

Le caractère funèbre suinte de quasiment tous les plans du film, de la peinture d'une cité en quarantaine dont la caméra insiste pour étaler la décrépitude au format cinemascope, à des personnages peints volontairement comme des morts-vivants qui s'ignorent, le visage étouffé sous les fards. L'atmosphère si lourde qu'impose une telle histoire me rend personnellement peu enclin à revenir visiter trop souvent cette Venise-là, mais je reconnais les qualités du film qui offrait à Dirk Bogarde l'un de ses plus grands rôles.


DOSSIER LUCHINO VISCONTI :

13 octobre 2017

Le Cinéma de Luchino Visconti I. 1963-1965

Il Gattopardo (Le Guépard), 1963
Adaptation fastueuse du roman de Di Lampedusa, le film a beau être une superproduction riche en costumes et batailles de figurants en scope couleurs, elle a une âme, qui est viscéralement celle de son metteur en scène. L'aristocrate communiste Visconti fait réellement sien le discours de son protagoniste de Prince, incarnant l'identité d'une Nation arrivée à un tournant de son histoire, sommée sinon de choisir, tout du moins de laisser le monde suivre son cours, même si ses idéaux relèvent de l'utopie, et de s'offrir avec lui une dernière danse avant de s'effacer du devant de la scène. Le propos est d'autant plus riche et touchant, qu'il se pare d'une réelle émotion avec les différents drames que vivent les personnages, émotion quasiment proustienne par la qualité méticuleuse de ses observations sur le temps. 

Parmi la jeune génération, l'interprétation de Delon et Cardinale en impose, leur beauté et leurs regards brûlant littéralement la pellicule. Et la classe impériale de l'inattendu Burt Lancaster domine le film, son statut de star hollywoodienne échouée à Cinecitta — façon de parler puisque Visconti a privilégié de vrais extérieurs aux palais de studio — servant idéalement le discours. 

C'est pour moi un des rares incontestables chefs-d'œuvre de cinéma, à la fois intimidant et bouleversant d'intelligence, et dont chaque plan respire la maîtrise. Maîtrise culminant lors de cette dernière heure de bal, morceau de cinéma proprement fascinant où le temps semble en suspension. Et on a raison de penser que les chefs-opérateurs italiens sont les meilleurs du monde quand on voit la sublime beauté picturale de la photographie de Giuseppe Rotunno.




Vaghe stelle dell'orsa (Sandra), 1965
Un film difficile et profondément marqué par la mort. Par film difficile, j'entends que la séduction n'est pas immédiate. C'est l'histoire d'un homme qui va quasiment être forcé de perdre sa femme en fouillant dans son passé. Et c'est aussi l'histoire d'une femme qui va devoir faire son deuil de ce passé pour se retrouver. Après une ouverture marquée par la frivolité (la fête de départ) et la légèreté (le trajet en voiture), on devine très vite que ce retour au pays natal n'aura rien d'une promenade touristique. L'action se situe dans un village italien chargé d'histoire, un trésor d'archéologie fait de vieux murs et de tombeaux étrusques, irrémédiablement et symboliquement emportés dans un ravin. La grandiose demeure familiale semble vouloir figer les personnages au milieu du marbre et des statues. Le drame est particulièrement pesant, avec en plus de sordides histoires de famille, l'absence d'un père mort en déportation. 

Visconti insiste sur les reflets dans les miroirs. Son art de la caméra suggère la présence de fantômes, errant dans une maison déserte, un jardin balayé par le vent, les ruines d'une citerne. Le spectateur devient le témoin impuissant de la détresse pathétique de ces personnages qui tantôt luttent, tantôt cèdent, face à leur propre douleur. Des damnés, déjà. La quête de la vérité permettra à certains de survivre, mais au prix de la destruction des autres. 

Le mystère lui-même sera assez vite élucidé par le spectateur, mais l'enjeu est moins dans cette résolution que dans la façon de la transcender. Ces « pâles étoiles de la Grande ourse » du titre original nous montrent combien les verts paradis des amours enfantines peuvent parfois bâtir de boueuses fondations à l'existence. Visconti en profite au passage pour dénoncer la mesquinerie et le misérabilisme de pensée de la bourgeoisie de province. Les dix dernières minutes sont absolument superbes, avec une utilisation judicieuse de la musique de Cesar Franck. Le film est aussi porté par le jeu exalté et très émouvant de Jean Sorel, tandis que Claudia Cardinale à l'apogée de sa beauté et de sa sensualité est une nouvelle fois sublimée par un très beau noir et blanc.



DOSSIER LUCHINO VISCONTI :

11 octobre 2017

Quadras, 2017

Quadras, 2017
Une série créée par Melissa Drigeard et Vincent Juillet
1 saison de 8 épisodes
Avec : François-Xavier Demaison, Alix Poisson, Jean-Philippe Ricci, Sarah Le Picard, Julien Boisselier, Melissa Drigeard, Sébastien Chassagne, Anne Benoît...


Après ma découverte en replay des 4 premiers épisodes, je tenais à recommander cette série française, dont M6 vient d'achever la diffusion. À mes yeux, ça partait sur des bases a priori peu exaltantes, s'inscrivant dans le genre bien balisé de la comédie du (re)mariage. Et ça s'est révélé être une excellente surprise. Le titre Quadras me laissait espérer une fiction plutôt générationnelle, or il n'en est rien, on n'est pas du tout dans le commentaire social sur une époque, ou sur la nostalgie du passé, et il est davantage question de personnages en crise personnelle, drames finalement très (petits-)bourgeois qui parviennent quand même parfois à créer un peu d'émotion lorsqu'au détour d'une vanne l'un des personnages est soudain saisi dans toute sa sincérité, et révèle ses douloureuses fêlures.

Passage obligé et toujours ingrat, le premier épisode introduit rapidement chaque personnage, avec la bonne idée du convoi de bagnoles pour poser la base des relations. Ça pourra sembler un peu mécanique, mais c'est vraiment par la suite que tout le travail de caractérisation esquissé ici va s'affiner. Et de belle façon. Faisant preuve d'une vraie ambition, la série est très adroitement construite, avec comme base narrative une soirée de mariage, qui se voit découpée par une série de flashbacks qui développent tour à tour chaque personnage (et chaque épisode mettant en valeur l'un d'eux). C'est donc toute une toile de relations et de secrets qui se met en place sous nos yeux, avec suffisamment de petits éléments de suspense pour maintenir l'intérêt.



C'est plutôt très bien rythmé, même si parfois le recours au cliffhanger, typique de l'écriture de série, apparaît un peu forcé, avec des rebondissements gentiment téléphonés. Mais si ce show m'a procuré autant de plaisir c'est surtout par la qualité de ses dialogues, souvent très drôles dans leur registre vachard et leur ton très politiquement incorrect. D'autant qu'on a un bon quota de personnages typés losers, vecteurs d'un comique efficace. Ces dialogues sont merveilleusement portés par un casting de premier choix. Demaison gère bien ses basculements defunèsiens dans l'excès, tandis qu'Alix Poisson fait preuve d'une vraie implication dans un rôle pas évident à défendre. Mais on retiendra surtout ces seconds rôles essentiels et hauts en couleurs que sont le meilleur pote (Ricci, animal), la mère (Anne Benoît, délicieusement odieuse), la sœur (pathétiquement juste Sarah Le Picard), l'irrésistible maître de cérémonie (Chassagne), le relou interprété avec malice par Marius Colucci, sans oublier Melissa Drigeard co-auteure de la série qui s'offre un rôle-clé, formidablement juste de sensibilité. La direction artistique est au top, avec une photo au rendu très cinématographique, notamment lorsque la nuit tombe sur la fête. Bref, un produit étonnamment peu aseptisé donc pas vraiment calibré M6, dont on peut vraiment louer les qualités.



Malheureusement, la seconde moitié de la saison a progressivement modéré mes élans. La série paye sans doute le choix d'une trop longue durée (8 épisodes) qui dilapide un peu le potentiel de son concept. En effet, la colonne vertébrale du récit, cette soirée de mariage comme temps du présent, semble à partir du 6e épisode avoir épuisé la plus grande partie de ses situations dramatiques, l'essentiel à raconter résidant dans les flashbacks encore nombreux à se succéder. Donc ça meuble et ça commence à se voir. La soirée semble alors se prolonger artificiellement, donnant l'impression que les convives s'emmerdent, presque contraints de rester alors qu'en terme de festivités il ne se passe plus grand chose pour justifier qu'ils s'inscrustent encore (seuls les figurants semblent bizarrement avoir déserté les lieux). Ça devient pénible pour le spectateur lui-même, dont l'empathie finit par pâtir. 

Avant celà, l'écriture des dialogues et des personnages faisait pourtant preuve d'une vraie qualité et d'une finesse pour montrer des personnages plutôt vrais dans leurs attitudes et comportements. Les 3 derniers épisodes ont la pénible tâche de devoir boucler une intrigue qui finit par se perdre dans la nécessité de rattacher tous les wagons, et se retrouve plombée par des révélations tarabiscotées, qui n'ont désormais plus grand chose de crédibles, porte ouverte à des facilités scénaristiques qui ne font pas illusion (en particulier dès qu'il s'agit de faire débarquer au cœur de la nuit des personnages extérieurs, miraculeusement tous à 5mn de la fête).


On perd donc pas mal l'humanité de toute cette troupe de personnages, ça devient artificiel, jusqu'à un final ultra-conventionnel qui se sent obligé d'apporter une résolution à toutes les situations. On se sent alors bien loin de l'approche grinçante en mode jeu de massacre de la première moitié, qui m'avait justement séduit. Et là, ce n'est plus le calibrage M6 que j'évoquais plus haut, mais carrément TF1. Aseptisé. C'est vraiment dommage parce qu'il y avait une vraie proposition au départ, intelligente et courageuse. Les comédiens ne sont pour leur part pas en cause, et on conserve au moins ce plaisir de voir un bel et talentueux ensemble à l'œuvre.


9 octobre 2017

Histoire permanente du cinéma italien, 1970-1971

Cinque bambole per la luna d'agosto (L'Île de l'épouvante), Mario Bava, 1970
Le peu que j'ai vu de la filmographie fournie de Bava m'a pour l'instant peu convaincu. Malgré ses qualités, la mise en scène de Le Corps et le fouet (1963) ou de La Baie sanglante (1971) ne suffisent pas à mes yeux à transcender un matériau de base pauvrement développé. J'ai néanmoins un bon souvenir des Trois visages de la peur (1963), en particulier du sketch La Goutte d'eau, terrifiant et superbe bijou de mise en scène, et de l'amusant plan final du film, travelling arrière qui révèle un Boris Karloff à dada sur son cheval mécanique au milieu du plateau de tournage, preuve que le réalisateur ne se prend vraiment pas au sérieux. Cette Île de l'épouvante est une variation très distrayante sur le principe des Dix petits nègres d'Agatha Christie, avec cette poignée de personnages isolés pour des vacances sur une île, qui se font mystérieusement assassiner les uns après les autres. Chaque survivant se retrouve alors forcé de soupçonner les autres, et le spectateur de multiplier les pronostics. 

Le moteur de l'intrigue totalement dérisoire (une formule scientifique à arracher à un professeur utopiste), n'est qu'un prétexte pour faire le portrait d'individus  pathétiques, motivés par l'argent et le sexe. C'est d'un cynisme tout à fait réjouissant, jusqu'à un épilogue qui confirme qu'on est bien dans une fable. Les incohérences pullulent, notamment dans l'attitude des personnnages qui non seulement ne paniquent jamais de voir leurs conjoints respectifs crever, mais qui surtout ne soupçonnent à aucun moment cette étrange fille qui ne fait que se balader dans l'île, sans véritable raison. Le côté bizarre de cet objet filmique naît de cette impression que chaque scène se déroule en donnant l'impression de ne déboucher sur rien. Les personnages se rencontrent, dialoguent, l'histoire avance effectivement et pourtant c'est comme si rien n'était lié. En dehors des zooms tous atroces, Bava signe une mise en scène et des cadrages parfaitement maîtrisés. J'ai particulièrement apprécié sa façon de recomposer son cadre à l'intérieur d'un même plan, par la disposition de ses comédiens où par un mouvement précis de caméra. Le gore est assez modéré, l'aspect macabre du film se résumant surtout à cette chambre froide où l'on pend les cadavres successifs au milieu des tas de bidoche. La présence d'Edwige Fenech, qu'on devine une nouvelle fois engagée pour ses "talents", finit de réchauffer tout ça.




La Bestia uccide a sangue freddo (Les Insatisfaites poupées érotiques du Pr. Hichcock), Fernando Di Leo, 1971
Un genre de huis clos centré sur une incroyable baraque qui ressemble autant à un asile psychiatrique pour jeunes femmes instables que moi je ressemble à Greta Garbo. La décoration de style médiéval présente ainsi un catalogue d'armes tout à fait à leur place dans ce genre d'établissement (hache, arbalète, épée, hallebarde et vierge de fer à tous les étages). Les docteurs sont d'une compétence douteuse, et on sent que le temps de tournage de Klaus Kinski a été compté, l'acteur donnant vraiment l'impression d'attendre avec impatience mais sans implication le moment de toucher sa paye. Di Leo propose ici un giallo aux rebondissements bien inconséquents, avec des archétypes de personnages névrosés qui donneront chacun lieu à des situations pittoresques : la nympho, l'agoraphobe, la suicidaire, la meurtrière. Il faut noter que ces pensionnaires sont toutes évidemment superbes, et j'ai gentiment craqué sur l'infirmière rousse lesbienne interprétée par Monica Strebel. L'ambition érotique du film est peut-être l'aspect le plus convaincant, via quelques scènes d'amour et de caresses pour le coup véritablement belles et sensuelles, dotées d'une très jolie musique mélancolique.

C'est dans sa deuxième partie que le film commence vraiment à délirer, au cours d'une nuit interminable à la temporalité aberrante. Tantôt on a l'impression que la maison est déserte et que tout le monde est couché depuis longtemps, ce qui permet au tueur de roder tranquillou. Et tantôt il semble qu'il règne une grande activité avec les malades et les infirmiers tout habillés et prêts à surgir au moindre hurlement. Di Leo a du se rendre compte que son scenar manquait un peu de corps, et il se rattrape alors sur la mise en scène et le montage, proposant des plans souvent farfelus et des raccords brutaux assez inspirés. Il s'amuse à mettre le spectateur sur une fausse piste, en nous poussant à identifier le tueur en Kinski. Bref un film qui semble à la fois suivre les codes d'un genre tout en s'en contrefoutant ouvertement, pas flippant pour un sou mais finalement très amusant et qui fait passer un excellent moment.




Addio Zio Tom (Les Négriers), Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, 1971
On passe au versant craspec du ciné bis italien avec cet indigne successeur d'Africa addio, précédent film des réalisateurs Jacopetti et Prosperi, qui depuis leur séminal Mondo cane (1962) enchaînent les scandales à succès. J'ai découvert Addio zio Tom dans sa version française, assez radicalement charcutée de plusieurs dizaines de minutes par le distributeur. En l'état, demeure un ahurissant ovni filmique qui a pour prétention d'offrir un témoignage édifiant sur l'esclavage aux États-unis, son Histoire, ses méthodes et ses répercussions sur la société américaine d'aujourd'hui (enfin celle des 70's et de la lutte pour les droits civiques). Le résultat est d'autant plus impressionnant que c'est tout le contraire d'une petite production fauchée : figurants en pagaille, décors gigantesques et réalisme démentiel de la reconstitution, avec un tournage en Haïti qui a pu profiter des ressources mises à disposition par le dictateur Papa Doc. On est sans cesse partagé entre le dégoût des horreurs réelles de la traite des Noirs et la complaisance putassière des réalisateurs qui relève pleinement de ce cinéma d'exploitation où le voyeurisme se pare hypocritement d'une caution morale. En particulier — on s'en sera douté — dès lors qu'il s'agira de dénoncer l'esclavagisme sexuel (mais pas que).

Les raccords avec la société contemporaine, dans la version française, sont assez gratinés eux aussi, montrant la population Noire désormais socialement intégrée mais ayant honteusement oblitéré son histoire, donc soit-disant ayant totalement perdu ses valeurs. Le film se montre ainsi impitoyablement critique vis-à-vis de la société américaine, via un discours abusivement caricatural qui laisse le spectateur suffoqué par tant d'audaces et d'inconséquence. Par bien des aspects, l'atmosphère lourde et dérangeante qui plane sur ce film n'est pas sans évoquer le Mandingo réalisé quatre ans plus tard par Richard Fleischer.