12 décembre 2017

Le Cinéma de Richard Donner IV. 1992-1994

Radio flyer, 1992
Je n'avais personnellement jamais entendu parler de ce film, coincé entre Lethal weapon 2 et 3 et qui fut un bide à sa sortie. Je craignais un truc honteux, que Donner aurait plus ou moins torché sans vraiment s'impliquer, tel le yes-man qu'il sait être à l'occasion. Il faut reconnaître que le démarrage n'est pas des plus heureux, avec un prologue aux dialogues pas très finauds où Tom Hanks fait la leçon à ses mômes avant de lancer le flashback de ses souvenirs. Tout le film sera ainsi raconté en voix off, et j'ai eu un moment l'impression d'un procédé un peu bricolé, qu'on aurait ajouté en dernier recours pour aider à faire tenir le film après de mauvaises previews. Or, plein de séquences et de transitions au cours du récit semblent vraiment ne fonctionner que par rapport à cette voix off, et la conclusion du film confirmera qu'elle fait partie intégrante du projet. Donner avait déjà brillamment dirigé des mômes avec ses Goonies, mais on est ici dans une approche radicalement différente, puisqu'il y est question de deux frangins qui, confrontés à la brutalité d'un beau-père alcoolique, devront trouver refuge dans leur imagination. 

Sur ce sujet difficile, le réalisateur est parvenu à faire quelque chose qui n'est ni complaisant, ni niais, porté par de vraies belles visions poétiques. Il a de même l'intelligence de nous épargner le côté rétro nostalgique qu'on aurait pu attendre. Les faits se déroulent en effet dans l'Amérique provinciale de la fin des 60's mais Donner n'appuie jamais la reconstitution d'époque, restant concentré sur ses personnages. Dans le rôle des deux frères, Elijah Wood et Joseph Mazzello (le petit Tim de Jurassic park) sont absolument épatants, justes et émouvants dans leurs réactions, chacun à sa façon. Et si les jeunes acteurs sont aussi bons, c'est bien sûr grâce à leur talent, mais sans doute que la direction de Donner y est aussi pour beaucoup. D'ailleurs même le chien joue bien. On sent que le réalisateur a mis du cœur dans ce projet, dont il est producteur, et le film m'a régulièrement impressionné par la qualité de sa mise en scène, riche de mouvements de caméra amples et gracieux. 

Constamment au service de son histoire et de ses personnages, la caméra adopte la plupart du temps le point de vue des enfants, se mettant souvent à hauteur de leur regard. La figure du beau-père, que les gamins surnomment le Roi est ainsi souvent cadrée de façon à dissimuler son visage ou ses yeux, mais sans pour autant en faire une sorte d'ogre irréel, le rendant au contraire d'autant plus menaçant. Et Donner fait preuve d'une vraie pudeur en ne montrant jamais frontalement la violence, mais plutôt ses conséquences, et ce qu'il laisse imaginer a évidemment bien plus d'impact. Bien que libératrice, l'évasion dans l'imaginaire est alors lestée de gravité et d'amertume, car elle ne fait pas totalement oublier ce qui l'a rendu nécessaire. La photographie de Laslo Kovacs est absolument splendide, le film baignant souvent dans une lumière automnale, et j'ai été étonné de voir au générique le nom de Hans Zimmer qui signe une très belle partition purement symphonique. Radio flyer aura donc été la découverte de cette rétrospective, et j'encourage vivement sa découverte.




Lethal weapon 3 (L'Arme fatale 3), 1992 
Projet fragile et à la production chaotique, Radio flyer fut logiquement un échec, et on peut comprendre que Donner ait après ça préféré revenir au cinéma d'action et à la franchise rassurante des Lethal weapon. C’est le seul épisode que j’aurais vu en salle à sa sortie, et ça reste encore aujourd'hui pour moi le moins bonL'ensemble manque trop d'inspiration à mon goût. Film honnête mais un peu paresseux, comme fait sur pilote automatique, nécessaire pour personne sauf pour le porte-monnaie des parties impliquées. Lethal weapon 3 incarne la lassante surexploitation d'une franchise, amusante à défaut d'être enthousiasmante. J'apprécie néanmoins la louable volonté sobriété des affiches de la franchise, qui capitalisent d'abord sur l'alchimie du duo, plutôt que sur la surenchère pyrotechnique (et le film en contient pas mal).

Les personnages ont cessé d’être intéressants, les gags et répliques font moins mouche, et les méchants auraient gagnés à être davantage charismatiques au lieu de rester à l'état de pantins de cinéma. Bref, c’est un peu l’équivalent de La Dernière cible pour la série des Dirty Harry, épisode inutile mais devant lequel on ne boude pas non plus le plaisir de retrouver des personnages qu'on commence à bien connaître. Sauf que Clint, lui, a toujours la classe.




Maverick, 1994
Le film s'inscrit dans cette tendance qui vit en ce milieu des 90's Hollywood puiser son inspiration dans de vieilles séries TV, pour le meilleur comme pour le pire. Brian De Palma avait plus ou moins ouvert le ban en 1987 avec ses Incorruptibles, mais le processus s'accéléra surtout à partir du succès surprise du Fugitif (1993). Seront ainsi transposés sur grand écran des shows vintages comme Mission : impossible, Le Saint, Chapeau melon et bottes de cuir, Wild Wild West ou encore Charlie's angels pour rester dans la décennie. Ayant démarré sa carrière comme réalisateur de télévision au début des 60's, Donner aurait très bien pu tourner quelques épisodes de la série Maverick à l'époque de sa diffusion. Et si son film ici fonctionne, c'est sans doute parce qu'il échappe aux écueils de l'ironie et du second degré qui a trop souvent perdu ces productions. Assumant au contraire pleinement la dimension surannée du spectacle qu'il nous propose, le film a donc un petit côté old school dans sa fabrication comme dans son écriture qui en fait toute la saveur. On retrouve au scénario la patte de William Goldman qui trouve avec ce projet l'occasion idéale de raviver la veine et le mélange des tons de son Butch Cassidy and the Sundance kid.

Donner retrouve son vieux copain Gibson, toujours à l'aise pour incarner la décontraction.  Héros de la série originelle, James Garner prouve une nouvelle fois qu'il est né pour jouer les cowboys. Et Jodie Foster est d'une exquise modernité dans cet univers macho. Le trio d'acteurs nous régale de ses joutes verbales, avec des oppositions de caractère bien marquées et efficaces, où on n'hésite pas à se tirer dans les pattes puisqu'il est question ici de poker et de bluff. De son côté, le réalisateur s'amuse à fignoler son western, avec des moyens qui en font un spectacle enlevé, délicieusement suranné, élégant et sans cynisme ou regard parodique, et constamment délectable (décors, costumes et scènes d'action menées tambour battant). Maverick se présente ainsi avec les atours d'un divertissement de très grande classe, blockbuster friandise de l'été où le plaisir pris par ses auteurs est aussi visible que communicatif (même Danny Glover vient y faire son caméo). 


DOSSIER RICHARD DONNER :
V. (prochainement...)

7 décembre 2017

Tales from the crypt, 1989-1996

Tales from the crypt (Les Contes de la crypte), 1989-1996
Une série créée par William Gaines
7 saisons de 93 épisodes
Avec... plein de beau monde.

Produit par Joel Silver, Richard Donner, Walter Hill, Robert Zemeckis pour la chaîne payante HBO, Tales from the crypt démarre sa diffusion en 1989 et se prolongera jusqu'en 1996. Fonctionnant sur le principe de l'anthologie, avec une ambition comparable à celle des Amazing stories de Spielberg, la série dispose d'un budget par épisode plutôt au-dessus de la moyenne — et qui se voit à l'écran — et fait pareillement appel à des collaborateurs prestigieux issus du monde du cinéma, plutôt qu'à des anonymes de la télévision.

C’est ainsi qu’au fil des épisodes le spectateur a le plaisir de tomber sur plein de têtes connues, tant en premiers qu'en seconds rôles et on sent que les comédiens ont pris beaucoup de plaisir à jouer avec leur image. On pourra citer notamment Timothy Dalton, Jon Polito, Dennis Farina, Margot KidderSteve Buscemi, Joe Pesci, Christopher Reeve, Bill Paxton, Martin Sheen, Michael Ironside, Tim Roth et même Roger Daltrey. Parmi les réalisateur, outre les producteurs eux-mêmes qui s'offriront à plusieurs reprise un épisode, on croisera rien de moins que William Friedkin, John Frankenheimer, Tobe Hooper, Mick GarrisDes scénaristes réputés comme Jeffrey Boam,  Bob GaleBrian Helgeland et des acteurs comme Michael J. FoxTom HanksBob Hoskins, Kyle McLachlan ou encore Swarzenegger profiteront également de l'occasion pour passer à la réalisation. Côté chefs op’, Dean Cundey, Jan De Bont ou Don Burgess sont entre autres de la partie. Enfin, si la musique du (superbe) générique est l'œuvre de Danny Elfman, de nombreux épisodes auront le privilège de bénéficier de partitions signées Steve Bartek, Michael Kamen, Michel Colombier, Bill Conti, Ry Cooder, James Horner, Brad Fiedel, ou encore Alan Silvestri. Bref, c'est un impressionnant barnum qui semble réunir tout le Hollywood de cette époque et qui participe aujourd'hui plus que jamais aux délices que procure le visionnage du show.

Les scénarii adaptent directement, en les modernisant, les fameux EC comics des années 50 écrits par Bill Gaines et dessinés par Jack Davis, illustrateur au somptueux noir et blanc, aussi génialement inspiré dans l'horreur que dans l'humour puisqu'il sera l'un des plus talentueux contributeurs au Mad magazine des débuts avec Harvey Kurtzman. Objet à l'époque d'une importante polémique qui bouleversa l'industrie américaine du comics, les bandes dessinées des Contes de la crypte ont marqué l'imaginaire de toute une génération, au moins équivalente à celle de la Twilight zone de Rod Serling. Elles avaient ainsi directement inspiré Stephen King et George Romero pour leur Creepshow de 1982, comme elles le feront encore auprès de John Carpenter lorsqu'il endossera le rôle du gardien de la morgue chargé d'introduire les cours-métrages de Body bags en 1993. 

Condensés sur 26 minutes, les épisodes de Tales from the crypt demeurent encore aujourd’hui étonnamment macabres, n'hésitant pas à aller à fond dans le trash, l'humour noir et le politiquement incorrect. Le coup de génie étant d'avoir respecté l'équilibre pervers des comics : tant que la morale est respectée — les salauds sont punis par là où ils ont pêché — on ne se privera pas pour nous offrir du cul, du gore et du mauvais goût. Sur ce plan-là, l'épisode 1 de la saison 5 où Tim Curry joue trois rôles d'une famille de rednecks repoussants est absolument anthologique, aussi perturbant qu'hilarant (j’en faisais les yeux ronds, la mâchoire pendante).



Je suis aussi particulièrement fan des jeux de mots éhontés du gardien de la crypte, pantin décharné conçu et animé par Kevin Yagher (responsable des maquillages sur la série des Freddy notamment) qui introduit chaque histoire dans de petites scènes vraiment marrantes. On appréciera d'ailleurs de pouvoir (re)découvrir la série aujourd'hui en V.O., les dialogues y étant bien plus riches que dans la version doublée.




5 décembre 2017

Le Cinéma de Richard Donner III. 1987-1989

Lethal weapon (L'Arme fatale), 1987
Révélé internationalement grâce à George Miller et Peter Weir, l'Australien Mel Gibson est désormais bien installé à Hollywood. Il va encore faire franchir un palier à sa carrière en s'associant à ce qui va devenir une des plus grosses franchises de l'époque, confiée à l'un des yes-man les plus fiables de l'industrie, Richard DonnerTriomphe mondial à sa sortie, Lethal weapon permet au jeune prodige Shane Black d'accéder au statut du scénariste le mieux payé du système, et au producteur Joel Silver de s'imposer comme le nouveau roi de l'actioner. En soi, le film n'invente rien, reconduisant un peu la formule du buddy movie éprouvée sur le 48 heures de Walter Hill, autre polar urbain produit par Silver qui confrontait déjà son duo de personnages hauts en couleurs entre deux exploits pyrotechniques. Formule recyclée ad nauseam (Tango & Cash, Rush hour, Bad boys...).

On se retrouve donc avec un plutôt bon polar, encore un peu bâtard dans ce mélange action/comédie qui réussira si bien sur Die hard. Le début est très noir, la fin se laisse un peu trop aller à l'action cool. On est un peu le cul entre deux chaises et ça manque de cohérence, comme si le film n'assumait pas ses intentions initiales. À l'image de cette scène au faux suspense où l'on voit Riggs se faire mitrailler, puis révéler qu'il porte un gilet pare-balles, en contradiction totale avec sa caractérisation de personnage suicidaire jusqu'ici patiemment construite. La baston finale avec Gary Busey m'est de même apparue complètement gratuite, sans même exploiter une quelconque motivation cathartique et dramaturgiquement sans intérêt. 

En gros, c'est surtout le milieu du film qui m'a semblé vraiment fonctionner, avec ce tandem de flics vétérans du Vietnam qui s'apprivoisent, et dont la relation se voit développée avec délicatesse et vérité. Gibson y est tout à fait convaincant dans son interprétation. La mise en scène de Donner est à la fois discrète et pleine d'élégance, privilégiant les plans longs tel cet impressionnant plan aérien d'ouverture. BO sympathique de Clapton et Kamen, avec son petit thème émouvant.





Scrooged (Fantômes en fête), 1988
Retour à la comédie pour Donner, avec cette transposition moderne et newyorkaise du classique Conte de Noël de Dickens, toujours très apprécié comme source d'inspiration par Hollywood. C'est d'ailleurs une époque qui voit défiler pas mal de ces comédies fantastiques au ton adulte. Ainsi La Mort vous va si bien, les Sorcières d'Eastwick ou encore Nuit de noces chez les fantômes, film avec lequel j'ai d'ailleurs souvent confondu le Donner.

Mais c'est surtout Ghostbusters qui est ici dans le rétroviseur des producteurs, et la présence de Bill Murray en tête d'affiche n'a évidemment rien de fortuit. Le comédien ne se renouvelle d'ailleurs pas vraiment, reprenant son personnage odieux et cynique, une nouvelle fois confronté à des fantômes venus lui faire une leçon de morale, prétexte à un festival d'effets de maquillage. Le casting est complété par Karen Allen et Robert Mitchum.




Lethal weapon 2 (L'Arme fatale 2), 1989 
Le scénariste Jeffrey Boam (The Dead zone, L'Aventure intérieure, Indiana Jones et la dernière croisade) prend la relève de Shane Black et livre ce qui reste à mes yeux, même après revoyures, le meilleur épisode de la franchise. Cette fois les ingrédients action/drame/humour sont bien mieux dosés et restitués que dans le premier volet. Les acteurs, la mise en scène et la musique sont suffisamment solides pour créer l'émotion quand il faut. La dimension dramatique est bien plus convaincante. Riggs perd une nouvelle fois son amour, ses collègues se font massacrer, et la fin tourne à la vendetta. Et j'aime toujours autant le délire du protagoniste autour des Three StoogesEn comic relief, Pesci aurait pu être vite agaçant mais se révèle franchement marrant. 

C'est drôle et surprenant, les cascades sont assez imaginatives et parviennent à convaincre jusque dans leur côté irréaliste (les bad guys et leurs hélicos). Bref, une vraie réussite du genre. Seul vrai regret, le manque d'audace du final, qui aurait vraiment touché au sublime si Riggs avait succombé à ses blessures, dans les bras de Murtaugh...


DOSSIER RICHARD DONNER :
IV. Filmographie 1992-1994
V. Filmographie 1995-2006 (prochainement...)

1 décembre 2017

Emmanuel Carrère, la vie à l'œuvre III. 2003-2011

Un roman russe, 2007
Pour rédiger L'Adversaire, Emmanuel Carrère a été amené à traverser de sombres territoires. Cette expérience éprouvante a qui plus est été couronnée par le succès, aussi bien public que critique, faisant dès lors passer son auteur dans une autre sphère, assurément envisagée, voire souhaitée, mais ne le mettant pour autant ni en confiance ni dans le confort. Les années qui suivent seront donc pour lui des années de crise, où il ne cessera certes pas de travailler (articles, scénarii et même réalisation), mais peinera néanmoins à reconnaître quelle direction donner à son œuvre désormais. Un roman russe sortira finalement 7 ans après L'Adversaire. Le livre se présente donc comme le reflet de cette crise, et c'est une nouvelle fois un texte puissant et dérangeant. Dérangeant, parce que cru et impudique. Et bouleversant pour les mêmes raisons.

Cette fois, Carrère assume la part autobiographique que ses livres précédents laissaient seulement affleurer à la surface. Il est le sujet, ne racontant pas platement un quelconque parcours de vie, mais plus directement ses angoisses, ses amours et surtout faisant courageusement le bilan de son héritage familial, puisqu'il est aussi question de retour aux origines et plus précisément à la Russie. Il y fait donc différents récits, entremêle les époques de façon étonnamment harmonieuse, sans artifices ni lourdeur, mais avec une sincérité et une justesse qui m'ont littéralement envoûté. Pas évident dès lors de trouver les mots pour en parler, mais ce fut clairement une lecture marquante de plus à mettre au crédit de l'auteur. Le bouquin n'est pas épais, mais il est écrasant, contenant et livrant plein d'existences. Et toujours cette écriture à la fois simple et inexplicablement captivante.




Retour à Kotelnitch, 2003
Il était inévitable que je complète ma lecture d'Un roman russe par ce documentaire sorti quelques années plus tôt en salle après avoir pas mal tourné en festivals. Dans son livre, Carrère l'évoque longuement, puisque son tournage sera en quelque sorte son point de départ. Bien plus qu'un parfait complément, ce film transpose en fait assez exactement le principe d'écriture alors adopté par l'auteur. À savoir aborder son sujet en se mettant soi-même au cœur du dispositif. 

Le réalisateur est donc non seulement présent à l'image, mais son commentaire assume pleinement sa subjectivité. Carrère livre avec ce documentaire une œuvre admirablement construite, émouvante et profondément personnelle. C'est un voyage qui ne vise pas à créer de la distance mais au contraire nous permet d'approcher les quelques destins qu'il choisit de raconter. Et on n'oubliera pas de sitôt cette poignée de personnages, leurs peines et leurs joies ici saisies et partagées.




D'autres vies que la mienne, 2009
Décidément cet écrivain offre dans ses bouquins comme dans ses films d'incroyables plongées au cœur de l'âme humaine. C'est passionnant de le suivre dans son projet littéraire, dans cette quête de la vérité entamée à partir de L'Adversaire et qui s'affirme ici plus que jamais. D'autres vies que la mienne est une nouvelle épopée de l'intime qui m'a laissé profondément remué. Carrère et sa personne demeurent le fil rouge, mais les vies — et les morts — qui tournent autour de lui font tout autant partie de son destin. Et c'est toujours aussi perturbant d'être ainsi confronté à la justesse de ses observations, d'apprécier sa capacité à explorer l'âme des gens qu'il décrit, qu'il rencontre, et dont il rend compte. 

Parce que ce sont tout simplement des âmes humaines dans lesquelles on est forcément amené à se retrouver d'une façon ou d'une autre. Et que son regard n'est pas pour autant éloigné des réalités sociales, de ce qui nous lie ou nous aliène. Le tout est raconté sans naïveté, ni dénonciation stérile. On est plutôt dans le constat implacable. L'écriture est sans gras, simple en apparence, et en même temps elle donne l'impression d'avoir trouvé une formule quasi alchimique qui s'adresse directement au plus profond de nous-même. C'est donc encore une fois une lecture incroyablement puissante, presque magique qui confirme plus que jamais, mon désir de poursuivre l'exploration de cette œuvre, littéraire comme filmique, tant tout semble indissociable. Et même d'y replonger à l'occasion. Le réalisateur Philippe Lioret adaptera librement une partie du livre dans son magnifique Toutes nos envies (2011).




Limonov, 2011
Carrère trouve avec la figure controversée d'Édouard Limonov, poète punk dans la France des années Mitterand et militant radical dans la Russie de Poutine, un matériau formidable pour poursuivre cette singulière œuvre semi-autobiographique entamée avec L'Adversaire. Mine de rien, en effet, l'auteur en profite à chaque fois pour parler aussi de lui, et je suis captivé tout du long tant tout ce qu'il a à en dire me parle alors que nos vies ne semblent pas avoir grand chose en commun. Toujours avec cette écriture en apparence si simple, son goût pour la phrase dénudée, presque ascétique, refusant les mots savants, cherchant plutôt la restitution la plus juste d'une émotion intérieure, de façon presque clinique.

Limonov ayant écrit quasiment exclusivement dans le registre autobiographique, Carrère a ordonné toutes les informations à sa disposition dans son œuvre pour en restituer l'édifiante trajectoire, les espoirs et les échecs, les rencontres et les trahisons. Son analyse toujours fine et perspicace lui permet au passage de nous donner une sorte de résumé parfaitement convaincant de pratiquement toute l'Histoire de la seconde moitié du XXe siècle (rien que ça), qu'il s'agisse de la vie en Union soviétique, des basculements idéologiques de la France des années 80, des bouleversements né de la chute du Mur. J'étais dedans. Et comme à chaque fois que je finis un de ses livres (qu'on ne pourra plus appeler "romans"), je ferme le bouquin et reste en arrêt devant la relative faible épaisseur de sa tranche, impressionné en me rappelant tout ce qu'il contient, tout ce qu'il m'a donné à partager. Sentiment précieux d'une lecture qui prend la forme d'une expérience.


DOSSIER EMMANUEL CARRÈRE :
IV. 2012-2016 (prochainement...)

29 novembre 2017

Le Cinéma de Richard Donner II. 1982-1985

The Toy (Le Joujou), 1982
Après des débuts difficiles, Donner est désormais bien installé dans le système hollywoodien, et ne va dès lors plus cesser de tourner sans se cantonner à un genre spécifique. Après Inside moves (Rendez-vous chez Max, 1980), comédie dramatique où il dirige John Savage et fait débuter David Morse, il se retrouve embarqué sur ce Joujou, remake du premier long-métrage réalisé en 76 par Francis Veber, avec Richard Pryor à la place de Pierre Richard et Jackie Gleason reprenant le rôle de Michel Bouquet. Le film est un triomphe public. Pryor est alors au sommet de sa popularité, acteur de stand up corrosif devenant une valeur sûre du box office, et sur le nom duquel on peut faire porter un film, quitte à ce qu'il le vampirise (Superman III qu'il tourne dans la foulée). 

Ce n'est pas la première fois que le cinéma français inspire Hollywood — Le Salaire de la peur qui offre à Friedkin son chef-d'œuvre — mais il faut reconnaître une accélération de ces remakes au cours des 80's, avec justement au premier rang les comédies signées Veber : L'Emmerdeur transformé l'année précédente par Billy Wilder en le navrant Buddy buddy, L'Homme à la chaussure rouge, Les Trois fugitifs, que Veber viendra lui-même réaliser, et jusqu'au Dinner for Schmucks de 2010. Formule jugée gagnante puisque le succès sera souvent au rendez-vous. Et l'industrie continuera régulièrement à y puiser son inspiration tant dans la comédie (Trois hommes et un couffin, La Totale, Un indien dans la ville, Neuf mois, Mon père ce héros, LOL) que dans le drame (L'Homme qui aimait les femmes, Le Retour de Martin Guerre, Les Diaboliques, Les Choses de la vie...).




Ladyhawke (La Femme de la nuit), 1985
Après le fantastique horrifique de La Malédiction, le fantastique comic-book de Superman the movie, Donner passe au fantastique médiéval. J'ai longtemps fantasmé ce Ladyhawke, son affiche et l'histoire promise par la bande-annonce, que projetait régulièrement le cinéma parisien Le Grand Pavois, salle de quartier refuge de films en fin d'exclusivité. Ma première vision a été bien plus tardive. J'ai ainsi enfin pu apprécier ce conte splendide, plutôt adulte par son traitement et le public visé, et digne de ces récits fantastiques du moyen-âge, tels les lais de Marie de France. Une approche bien différente de celle d'un Ridley Scott qui bizarrement proposait la même année avec son Legend un autre film d'heroic fantasy, épique et visuellement ultra-travaillé, mais aux sources d'inspiration plus récentes (des illustrateurs du XIXe à Tolkien). Le genre connaissait il est vrai un nouvel âge d'or, avec des titres comme Dark Crystal, L'Histoire sans fin, les Conan de Schwarzennegerou encore Taram et le chaudron magique qui tous proposent la recréation d'un monde de merveilles et de ténèbres. La fantasy connaîtra son dernier soubresaut avec Willow, avant de disparaître jusqu'à se voir ressuscitée avec flamboyance par Peter Jackson au début des années 2000.

Le film de Donner est pour sa part un spectacle émouvant et splendide, magnifié par la photographie de Vittorio Storaro, l'un des chefs-opérateurs italiens les plus expressionnistes. Et bénéficie d'une interprétation de premier plan. Pfeiffer est tout simplement parfaite dans son rôle, pleine d'évanescence, fragile tellement son visage paraît pâle et ses yeux pleins de tristesse. Et c'est toujours amusant de mettre en parallèle le rôle de chevalier blanc incarné ici avec panache par Rutger Hauer et celui du pillard bestial qu'il interprète la même année dans le Flesh+blood de Verhoeven. Le duo joue avec un sérieux très premier degré qui se voit régulièrement contrebalancé par la présence délicieuse d'ironie du jeune Matthew Broderick. J'en viens donc à ce qui me désole le plus, l'élément que tous ceux qui ont vu le film savent qu'il est impossible de passer sous silence, à savoir ce rock FM atroce, choix absurdement assumé par le réalisateur, et qui gâche malheureusement toutes les scènes d'action du film sans exception. Dès que Hauer tire son épée, on sait qu'on va grincer des oreilles. Et l'on se prend à rêver d'un fan edit du film, proposant un autre score, plus conventionnel, classiquement symphonique, qui rendrait mieux justice à ce beau titre.




The Goonies (Les Goonies), 1985
C'est la grande époque des productions Amblin', celle vers laquelle tous les rétroviseurs semblent tournés aujourd'hui, avec un Spielberg démiurge auquel le triomphe d'E.T. a donné les coudées franches et qui fait tourner ses protégés en mettant son nom en avant comme argument publicitaire. J'avoue en être resté à mes trop lointains souvenirs de môme (les gadgets rigolos du début, le bisou dans le noir avec la copine du grand frère, un dernier acte limite trauma), et je ne m'avancerai donc pas à exprimer un jugement sur la valeur du film.

Quels que soient ses défauts, The Goonies acquiert aujourd'hui plus que jamais la patine des film emblématiques de cette époque, avec cette façon de faire naître l'aventure au coin de la rue, et d'être en phase avec les attentes de sensations de son jeune public. Tous les ingrédients sont là, du scénario débordant d'idées de Chris Colombus (qui signait Gremlins en cette même période glorieuse), aux effets mécaniques et visuels typiques d'ILM, en passant par le casting de wonderkids : Josh Brolin, Sean Astin, Corey Feldman, Jonathan Ke Quan (le Demi-Lune de Temple of doom), sans oublier l'affiche de Drew StruzanD'ailleurs on s'en fout mais quand j'étais gamin, j'avais côte à côte sur le mur de la cuisine familiale les posters grands formats du Donner, de Mad Max 3 et de Fievel et le nouveau monde. Et j'ai donc pendant des années avalé mes Frosties le nez collé à ces visuels.


DOSSIER RICHARD DONNER :
III. Filmographie 1987-1989
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