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26 mars 2020

Kings of Hong Kong XI. 2013-2015

Detective Dee II : La légende du dragon des mers, Tsui Hark, 2013
Avec Detective Dee, Tsui Hark semble avoir trouvé son nouveau Wong Fei-Hong. Il se plaît donc à prolonger son existence avec cette prequel dans laquelle Andy Lau ne rempile pas puisqu'il s'agit en effet de raconter les années de jeunesse et de formation du héros, incarné par un Mark Chao qui se révèlera tout à fait convaincant même si moins charismatique que son prédécesseur. On apprécie toujours autant le génie de déductions et les talents d'artiste martial du personnage. Son invincibilité est cependant telle qu'on y perd un peu en implication lors des scènes d'action. L'émotion est davantage sollicitée lorsqu'il s'agit de développer sa relation avec ses compagnons.

Cet épisode déroule une nouvelle enquête pas inintéressante, mélangeant complot à la Cour impériale et craignos monster, dans des décors qui semblent encore avoir gagné en opulence. Le spectacle projeté à l'écran est stupéfiant, et même si les chorégraphies de Yuen Bun ne seront pas les plus marquantes de sa carrière, il serait malvenu de jouer les blasés face à leur folle inventivité — jusqu'à une bataille navale qui cherche sans doute à rivaliser avec Pirates des Caraïbes. On pourra regretter le score inconsistant de Kenji Kawai. La franchise sera encore enrichie d'un troisième volet en 2018, La Légende des rois célestes, qui reprend les mêmes ingrédients avec la même jubilation.




The Grandmaster, Wong Kar Wai, 2013
Figure historique devenue légendaire, fierté nationale et contributeur essentiel au renouveau du kung fu, Ip man fut aussi connu pour être un des maîtres de Bruce Lee. À partir de 2008, il retrouve les faveurs du cinéma, notamment via les incarnations de Donnie Yuen. Après son appropriation des codes du wu xia pian sur Ashes of time (1994), Wong Kar Wai applique au film de kung fu son écriture si particulière, imprégnant chaque image d'une forme de langueur mélancolique. Plus qu'un biopic du grand maître, c'est une évocation, faite d'ellipses et de non dits, que le cinéaste élabore méticuleusement, transcendant une histoire relativement classique de rivalité entre écoles et de relations de maître à disciple. Il y est question du sens des traditions et de la nécessaire adaptation aux mouvements de l'Histoire, dans une Chine qui tantôt subit tantôt accompagne les influences extérieures. C'est également une réflexion sur le temps et l'amour, signifiée avec évidence par l'utilisation du thème de Morricone pour Once upon a time in America.

The Grandmaster à l'écran c'est un Tony Leung impeccable, Wong Kar Wai retrouvant son acteur fétiche. Ça m'a tout autant fait plaisir de revoir Zhang Ziyi, comédienne qui eut un début de carrière prodigieux et que je regrettai d'avoir perdue de vue. Le duo est au diapason dans l'émotion comme dans l'action. Les chorégraphies virtuoses de Yuen woo ping sont particulièrement sublimées par la mise en scène, avec la volonté d'aboutir à un spectacle maîtrisé dans ses moindres détails, et un niveau d'exigence qu'on n'avait sans doute plus vu depuis le Crouching tiger hidden dragon d'Ang Lee. La caméra et le montage accompagnent ainsi chaque mouvement des adversaires, des mains aux pieds, enluminant impacts et esquives en une suite d'éblouissants et généreux ballets, qui font vibrer jusqu'aux décors (tous splendides).




La Bataille de la montagne du tigre, Tsui Hark, 2014
Visuellement, Hark offre un spectacle assez grandiose, à mi-chemin entre la rusticité d'un Seven swords et l'opulence des plus beaux Il était une fois en Chine. La bouche des personnages laisse constamment échapper de la vapeur, et n'ayant pas eu l'impression qu'il s'agissait de CGI, j'en conclus que le réal a véritablement embarqué son équipe en haute montagne, et que tout le monde s'est manifestement pelé. À l'écran évidemment ça paye, et j'ai vraiment adoré le rendu de ce village croûlant sous des tonnes de neige. Je me suis quand même étranglé lors du premier quart d'heure avec ces horribles ralentis en mode bullet time, craignant que tout le film cède aux excès de style. Dès qu'il les laisse de côté, et même si ça manque de prouesses acrobatiques, Tsui Hark démontre heureusement sa pleine maîtrise de l'action, et la plupart des scènes d'assaut et de canardage sont plutôt époustouflantes. 

Étalée sur plus de 2 heures, La Bataille de la montagne du tigre n'est cependant pas qu'un gros barnum d'action, contrairement à ce que voudrait laisser croire son affiche française (j'ai guetté pendant tout le film cet avion, et l'ai un peu regretté au vu de la scène qui lui est consacrée...). Il y a cette idée intéressante de suggérer qu'on serait devant un film populaire à l'ancienne, idéalisé par le point de vue contemporain du narrateur, et justifiant ainsi que tout le récit aligne les conventions du cinéma d'aventure : de l'amitié, de la trahison, de l'infiltration, un assaut à ski, des méchants ultra-typés assez marrants, des actes héroïques, un McGuffin. Malheureusement, les séquences au présent sont honteusement traitées par dessus la jambe, présence juste syndicale où le cinéaste échoue lamentablement à susciter le moindre sentiment de nostalgie. Pour ce qui est de susciter le sentiment de camaraderie, les personnages sont bien trop réduits à l'état de silhouettes, malgré le côté sept samouraïs / mercenaires qui réussit quand même à en distinguer quelques-uns. Et je me suis quand même demandé s'il fallait tiquer face à la peinture de cette armée nationaliste à la cohésion sans faille, chaque soldat dévoué jusqu'au sacrifice. Tsui Hark ne connaît pas la demi-mesure et c'est souvent ce qui fait la valeur de son cinéma. Sauf lorsqu'ici cela se traduit par un film qui n'en finit plus de finir, se prolongeant carrément par l'inclusion d'une fin alternative balancée n'importe comment, alors que le générique a déjà été entamé mais au milieu de l'épilogue. Ce que j'ai pris comme un désolant manque de considération du spectateur.





Office, Johnnie To, 2015
Le genre de la comédie musicale semble être un rêve régulièrement caressé par un paquet de cinéastes, (Scorsese, Allen, Moretti), tous ne passant cependant pas toujours à l'acte. Fasciné comme John Woo autant par le cinéma de Melville que par celui de Jacques Demy, Johnnie To aura lui l'occasion d'y plonger avec cet étonnant long-métrage. Fable grinçante sur l'arrivisme, le capitalisme et la pression du travail en entreprise, dans un Hong Kong définitivement absorbé par la volonté de croissance économique chinoise, Office fait défiler une conséquente galerie de personnages, que le cinéaste s'efforce de traiter sur un même pied d'égalité. Ce souci d'équilibre, s'il est louable, a cependant pour conséquence que le film manque d'un véritable point d'ancrage. Heureusement, l'interprétation est globalement excellente, avec des personnages qui, à quelques exceptions près, évitent la caricature, au premier rang desquels un Chow Yun Fat en patron faussement doucereux, qu'il est amusant de retrouver ici en figure vénérable, définitivement rangé des flingues.

La comédie musicale est un genre qui me plaît parce qu'elle suscite frisson et délectation. On appréciera ici des cadres et une photographie ultra classieux, ainsi que l'aisance de la mise en scène. Cherchant sans doute à assumer le caractère artificiel d'un genre où les personnages sont soudainement invités à pousser la chansonnette, le réalisateur opte pour un étonnant décor tout en transparence et lignes, évoquant un peu la scénographie de Lars von Trier sur Dogville et Manderlay. Mais on n'est pas vraiment emporté ni séduit par l'entreprise. On déplorera surtout une partition et des chansons franchement pas mémorables. Le comble étant que To ne s'aventure même pas dans la chorégraphie, alors que c'est précisément là qu'on l'attendait. Et ce qui s'annonçait donc comme une évidence dans sa filmographie, prend finalement la forme d'un rendez-vous manqué.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

23 mars 2020

Kings of Hong Kong X. 2008-2011

CJ7, Stephen Chow, 2008
Couronnés de succès chez lui comme à l'international, les précédents films de Stephen Chow (Shaolin soccer, Kung fu hustle) auraient pu laisser penser que le réalisateur allait pour son opus suivant faire preuve d'une ambition sans limite, affranchie de toute contrainte. Or, si ce CJ7 manque de quelque chose c'est bien d'ambition, au point qu'il sera à peine distribué chez nous. Chow s'offre une comédie fantastique gentillette — et j'écris ça avec une condescendance assumée — un film familial rempli de leçons de vie édifiantes. Il ne suffit pas cependant de peindre la relation entre un enfant délaissé et un extraterrestre pour espérer rivaliser avec E.T. L'alien de Chow n'est jamais vraiment incarné, réduit à la dimension d'un pauvre accessoire, échouant à susciter la moindre empathie.

Parce que destiné aux mômes, le film croit bien faire en sombrant dans des ressorts comiques qu'on jugera bien puérils, même s'ils correspondent finalement au registre de la comédie telle qu'elle se goûte à Hong Kong. Alors oui, on rigole quand même de la générosité cartoonesque des gags. Un peu d'humour caca-prout sans lequel on craindrait que Chow se soit totalement aseptisé. La réalisation est plutôt jolie, faite de plans larges et d'un découpage souvent élégant, mais les effets visuels sont dénués de poésie et la musique pauvrement générique. Bref rien qui marque, rien d'attachant.




Vengeance, Johnnie To, 2009
Nous voilà sans doute au sommet de la notoriété de Johnnie To en France. Les dernières productions de Milkyway image sont alors systématiquement distribuées en salle. La Cinémathèque française consacre une retrospective au cinéaste, occasion inespérée d'enrichir la connaissance de sa filmographie. Mais c'est bien la participation de Johnny Hallyday à Vengeance, sélectionné qui plus est à Cannes, qui lui offrira la plus grosse caisse de résonance, au-delà des seuls cercles cinéphiles. Malheureusement, passés la curiosité et l'argument publicitaire, ce choix de casting est bel et bien ce qui va plomber le film. Nommé Costello (hommage évident au Samouraï de Melville), le personnage de Johnny est en effet constamment vidé de son intérêt par le jeu inexpressif du comédien, incapable de susciter émotion, grâce ou force tranquille.

Il faut dire que To ne fait pas beaucoup d'effort pour asseoir son film. On assiste quand même au massacre d'une famille, enfants compris, et le réalisateur échoue à provoquer le moindre frémissement, la moindre empathie, pour appuyer le désir de vengeance du père, se rendant au chevet de sa fille agonisante (Sylvie Testud) comme s'il allait au bureau de poste. De même il y avait une belle idée à faire du protagoniste un homme menacé par l'amnésie, mais ça arrive un peu tard et sans donner lieu à des situations convaincantes (la reconnaissance des visages sous la pluie via les polaroïds). L'épilogue est dramatiquement plus réussi, avec l'abandon du héros au milieu d'enfants, heureux alors qu'il a certainement oublié le chemin qui l'a mené ici. Heureusement, le scénario trouve vite sa ligne directrice avec l'arrivée d'un trio de tueurs à gage, figure locale à laquelle s'accorde mieux le talent du réalisateur, à son meilleur lorsqu'il s'agit d'observer les dynamiques de groupe. Le goût pour le ballet et l'abstraction de To peut alors librement s'exprimer, le film dénudant au maximum son intrigue et ses dialogues. Les idées géniales de mise en scène se succèdent. L'ensemble manque donc d'équilibre, mais contient suffisamment de moments forts pour ne pas se voir boudé.




Detective Dee et le mystère de la flamme fantôme, Tsui Hark, 2010
Un récit qui ressuscite la saveur du feuilleton d'aventure, avec complot impérial, romance déjouant les obstacles, et personnages à démasquer d'autant plus doubles que même les catégorisés gentils peuvent basculer en méchants et inversement. Au centre rayonne un héros déchu : personnage charismatique précédé d'un passé prestigieux, Dee (Andy Lau) est une sorte de Sherlock Holmes virtuose aussi bien dans l'élucidation d'énigme que dans l'action. La bonne idée étant qu'il ne combat pas, mais évite les pièges, conservant la pleine maîtrise de son corps et de son esprit malgré les épreuves et les privations. Il est secondé ici par une galerie de personnages que le cinéaste réussit à rendre attachants, conservant en particulier son attachement aux figures féminines fortes. 

Pas de prétention mélodramatique cependant. Tsui Hark a à cœur de privilégier ici la notion de divertissement. Visuellement, le spectacle est ultra généreux, blindé d'effets visuels où l'on ne distingue plus le réel du virtuel, offrant des décors époustouflants d'inventivité (l'intérieur du bouddha géant, le marché fantôme). Les chorégraphies de Sammo Hung s'affranchissent de tout réalisme, et la caméra accompagne au plus près le ballet des corps. On ne peut cependant s'empêcher, et tous les films suivants du réalisateur ne feront que renforcer ce sentiment, de constater une forme de régression de la part de celui qui fut un des empereurs de l'industrie cinématographique de son pays. Time and tide restera comme une brèche laissée sans descendance, le cinéaste assume désormais sa mue de pur entertainer, avec des grosses productions qui ont perdu la rage et l'énergie folle d'hier.




Flying swords of dragon gate (La Légende des sabres volants), Tsui Hark et Jacob Leung, 2011
Hark ne cesse dès lors plus de tourner, enchaînant les superproductions en stéréoscopie. Réinvestissant une énième fois l'auberge du dragon popularisée par King Hu, ce Dragon gate célèbre aussi les retrouvailles du cinéaste avec Jet Li, volonté de ressusciter la gloire passée des Once upon a time in China. Avec une vraie boulimie, le réalisateur injecte dans son scénario ce qui pourrait donner lieu à 5 ou 6 films, chaque groupe de personnage ayant des objectifs différents, au risque qu'on ne saisisse pas exactement les motivations de tous. On y suit le regroupement d'un collectif disparate mais caractérisé avec efficacité, bandits, chevaliers, guerriers, héros justiciers, tous farouches mais avec leur propre code d'honneur, face à un pouvoir complotiste déterminé à exterminer toute rébellion. Et les femmes au même rang que les hommes. Curieusement, Jet Li n'est d'ailleurs pas placé au centre de l'intrigue. Malgré des trous narratifs, le couple qu'il forme avec la femme guerrière dégage une mélancolie qui rend ces amants magnifiques, animés d'un amour prêt au sacrifice.

Chorégraphies somptueuses et démesurées, faisant la part belle aux armes blanches en tous genre, signées cette fois Yuen Bun. Ce qui se traduira à l'écran par un festival de cascades mêlant câbles et assistance numérique. Résultat pas toujours de très bon goût, mais je comprends les intentions du cinéaste qui souhaite basiquement exploiter tous les outils à sa disposition pour porter ses visions à l'écran, sans limiter sa capacité d'imagination. Lorsqu'on découvre qu'un cyclone menace, on devine que Hark ne se privera pas d'y plonger bientôt ses affrontements et composer de nouvelles folles images.




DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

13 mai 2019

Kings of Hong Kong IX. 2005-2007

Election, Johnnie To, 2005-2006
Magistral diptyque et à cette date sans doute le film le plus ambitieux produit par Johnnie To. Le réalisateur trace l'impitoyable portrait du Hong Kong des Triades, quelques années après la rétrocession. Prenant prétexte de la traque symbolique d'un objet qui passe de main en main, le premier volet décrit avec brio une conquête du pouvoir, course poursuite presque surréaliste qui permettra de définir les rôles de chacun au sein de la nouvelle organisation. Dans ce jeu d'échec à balles réelles, chaque mouvement de pièce devient un petit morceau de bravoure (magnifique scène de l'affrontement avec ce jeune chien fou qu'est le motard), porté par un nouveau et génial thème musical minimaliste.

Comme toujours chez le cinéaste, derrière une construction en apparence ludique, le film peut basculer soudainement dans d'étonnants moments de violence qui balancent entre horreur pure (la scène de démembrement n'était pas loin de me filer la nausée) et comique dérangeant. Cette ambivalence constante et cette imprévisibilité perturbante sont à l'image du visage rassurant de Simon Yam, dont le sourire conciliant cache bien une nature de véritable ordure. Le deuxième volet parvient à déjouer les attentes avec pas mal d'audaces, proposant de ralentir l'élan pour mieux approfondir la tragédie. La photographie elle-même semble gagnée par l'obscurité. La lutte devient cérébrale. Louis Koo impose sa classe et sa prestance, émergeant progressivement comme une figure d'avenir. Son Jimmy est un peu le cousin d'un Michael Corleone ou d'un Carlito Brigante, condamné à n'exister que dans le milieu alors qu'il aspire à une vie légale avec femme, enfants et maison sur la colline.



Exiled (Exilé), Johnnie To, 2006
Puissant. Après la fresque mafieuse d'Election, To peut donner l'impression de s'offrir une récréation avec cet Exilé au scénario quasi inexistant. Et pourtant, loin d'être anecdotique, le film s'avère une de ses œuvres les plus marquantes. C'est une fabuleuse chanson de geste qui atteint une dimension intemporelle, une épure somptueuse qui réduit personnages et situations à des archétypes sans paraître les appauvrir pour autant. To filme un monde en train de disparaître, où s'agitent encore des chevaliers égarés, prêts pour un dernier baroud d'honneur et conscients qu'il n'y a plus rien à gagner.

D'une élégance vertigineuse, le style du metteur en scène explose à chaque plan. Les actes comptent davantage que les paroles, et on est saisi par ce pur ballet de corps, de flingues et de balles. Les scènes d'anthologie s'enchaînent et se complètent jusqu'à l'extase, exploitant à chaque fois toutes les potentialités des différents décors traversés, comme si To reprenait l'héritage du film d'action hongkongais là où John Woo l'avait laissé avec Hard boiled. Une certaine idée de la perfection cinématographique.




Wu Ji, Chen Kaige, 2006
Chen Kaige prend le parti-pris de l'épate visuelle. Soit. Chaque image, chaque geste, chaque regard va être enluminé par la photographie, les mouvements de caméra et les effets spéciaux. Pour le meilleur comme pour le pire. Le résultat est un livre d'images parfois réellement somptueux et délectable à l'œil (les costumes, certains combats, la cage à oiseaux et la fuite de Cecilia Chung vêtue de plumes et tirée par sa ficelle, la robe noire), parfois vraiment indigeste voire grotesque (la course à quatre pattes pour échapper aux buffles, les plans aériens sur les décors numériques, la musique ultra-pompière de Klaus Badelt). J'ai donc constamment basculé entre l'ahurissement fendard et l'indulgence joyeuse.

Car l'histoire est plutôt belle, avec des personnages intéressants et ce parfum envoûtant de conte né de la nuit des temps. Le Vénérable Général en particulier offre une complexité bienvenue. Tout le jeu des échanges d'identités entre le maître et l'esclave, thématique classique au possible, fonctionne bien. Ça ne manque pas d'action, on ne s'ennuie pas, avec une multiplication assez feuilletonesque des péripéties. Donc, si on accepte d'office cette volonté du réalisateur de ne jamais se brider et d'y aller à fond dans l'excès visuel, le spectacle demeure quand même très agréable.




Triangle, Tsui Hark, Ringo Lam & Johnnie To, 2007
Extraordinaire projet de retrouvailles entre trois des Kings of Hong Kong. Tsui Hark sort d'une expérience pénible avec l'échec de Seven swords. Ringo Lam s'était pas mal attardé à Hollywood, accumulant au compteur trois films avec le passeur Jean-Claude Van Damme. Au cœur de l'industrie, To mène désormais sa barque à une belle vitesse de croisière. Leurs carrières s'étaient déjà régulièrement croisées par le passé, mais cette fois la collaboration est d'un tout autre ordre puisque chacun se voit ici confié la réalisation et l'écriture d'un segment du film, selon le principe du cadavre exquis, que je crois inédit au cinéma. On n'est donc pas dans le film à sketches, mais le concept risquait tout autant d'aboutir à un résultat inégal. L'addition aurait pu être décevante, chacun tirant la couverture à soi ou ruinant la cohérence de l'ensemble.

Si chaque segment porte bien une patte différente, le trio de metteurs en scène s'en sort brillamment, composant avec un appétit communicatif une chasse au trésor réjouissante, aussi libre que ludique, qui s'achève en apothéose par un nouveau somptueux et délirant ballet minimaliste réglé par Maître To. Avec cette fois plus du tout des tueurs froids et des flics experts, mais de petites gens embarqués dans une situation que les dépasse. Le spectateur se fait génialement malmener au fil d'un récit jubilatoire. Cette même année 2007, Johnnie To produira encore une poignée de films que j'ai pratiquement déjà oubliés : le très moyen Filatures confié à son scénariste Yau Na Hoi, un plutôt réussi Mad Detective coréalisé avec Wai Kai Fai, et le joli Sparrow, gourmandise succulente sur le moment mais trop volatile pour imprimer les mémoires.

22 avril 2019

Kings of Hong Kong VIII. 2004-2005

2046, Wong Kar Wai, 2004
Le cinéaste profite de sa consécration sur In the mood for love pour obtenir les pleins pouvoirs, exploiter les stars les plus en vogue du moment, et s'affranchir définitivement des contraintes de production et des méthodes traditionnelles de tournage et d'écriture. Je n'ai vraiment pas su comment entrer dans cet étrange objet filmique, qui s'offre telle une rêverie, au risque d'hermétisme. Parfois je tentais de me laisser porter par les images et les sons, mais bien vite je me rendais compte que la fascination ne pouvait jouer seule. La précision des dialogues et du monologue, le récurrence de certains plans (la terrasse de l'hotel), les musiques qui tournent en boucle, tout ça m'amenait à penser que quelque chose se racontait, que tous ces élements semaient les graines d'une histoire, qu'en perdre une miette ruinerait ma compréhension.

C'est au fond assez paradoxal. D'un côté on a une forme apparemment très libre et une construction éclatée, de l'autre on a une composition des plans très rigoureuse (champs / contrechamps sans profondeur, qui écrasent les personnages dans un décor qui tourne à l'abstraction), avec des éléments très importants montrés presque en images subliminales, à l'image de Maggie Cheung, pourtant rien de moins que le pivot du récit. Ne trouvant pas de position de spectateur idéale, j'ai suivi ça sans trop de passion. Au fond, j'ai eu l'audace d'estimer que Wong Kar Wai racontait mal son histoire. Certes tous les éléments sont là, il y a une cohérence incontestable, mais c'est communiqué avec une telle distance que j'ai été trop rarement ému. Seule la relation Tony Leung / Zhang Ziyi s'est révélée belle et touchante. C'est encore un peu confus dans mon crâne, mais j'avoue être resté perplexe pendant quasiment toute la durée du métrage. Certains films sont comme des rendez-vous manqués. Peut-être celui-ci mériterait une seconde chance.





Breaking news, Johnnie To, 2004
Johnnie To ne connaît décidément pas le pilotage automatique. Pas de repos pour les braves. Ses films se suivent et ne témoignent d'aucun essoufflement ou de facilité. S'il continue à creuser le registre du polar, le réalisateur démontre ici une maestria impressionnante et une vraie volonté de livrer un divertissement qui se plaît à travailler la forme, d'exprimer un vrai amour du cinéma bien fait.

Breaking news s'impose ainsi d'entrée de jeu par un phénoménal plan séquence d'ouverture en pleine rue, jouant aussi bien sur l'horizontalité que la verticalité de l'espace. Louée à juste titre, cette prouesse technique ne constitue heureusement pas le seul intérêt d'une œuvre qui a d'autres trouvailles à proposer. S'ensuit en effet un film de siège efficace, où l'on voit se débattre des deux côtés de la barrière flics et truands, comme autant de victimes d'une situation qui leur échappe, personnages intelligemment développés et incarnés par des acteurs charismatiques. Observation, tension et toujours ce talent du cinéaste à glisser quelques touches d'humour entre deux scènes d'action explosives supervisées par Yuen Bun. Le tout se double d'un commentaire sévère sur la façon dont les médias se complaisent dans la couverture d'une actualité en temps réel, tantôt manipulant, tantôt manipulés.




Kung fu hustle (Crazy kung fu), Stephen Chow, 2005
Déjà superstar chez lui, le comédien-réalisateur Stephen Chow connaît un inespéré triomphe international avec Shaolin soccer. Trois ans lui seront nécessaires pour son film suivant. Kung fu hustle déstabilise par la différence de traitement entre l'extrême soin accordé à la forme (décors ambitieux, lumière et cadrages joliment travaillés, riche musique), et la maigreur d'un scénario qui part un peu dans tous les sens et n'a a aucun moment le moindre souci de cohérence. Le personnage de Chow lui-même déçoit pas mal puisqu'il est en mode mineur pendant la majeure partie du métrage, à tel point qu'on ne peut pas vraiment dire qu'il y ait un personnage principal. Le spectateur ne sait trop du coup à qui s'attacher, le récit semblant manquer d'un véritable point d'ancrage.

Grand spectacle, le film se montre fort généreux en action, où Chow donne libre cours à ses visions, avec les complicités de Sammo Hung et Yuen Woo Ping. Personnellement, je ne suis pas trop fan de ce style de combats assistés par ordinateur. Ça peut certes donner de très belles idées visuelles, mais lorsque les effets sont techniquement pas très fignolés comme ici, le résultat est peu emballant, ne suscitant pas de vraies sensations. En dehors de ces réserves qui font que j'en suis sorti un peu déçu (car je partais très enthousiaste), le film est quand même bon, précisément par ce souci appréciable de la forme. Les gags sont nombreux et vraiment drôles, c'est spectaculaire, cruel, violent, cartoonesque, poétique. Big up, Stephen !




Seven swords, Tsui Hark, 2005
Il est toujours bon de revenir à des valeurs sûres, en l'occurence avec Seven swords Tsui Hark s'offre une énième resucée des Sept samouraïs, référence écrasante mais pas intimidante. J'en ignore les raisons, mais le film a été présenté comme une œuvre charcutée au montage. Je l'ai donc abordé comme s'il s'agissait d'une copie de travail, d'un bout à bout qui laisserait une moitié de métrage en plan. Mais Tsui Hark n'a jamais été reconnu pour la clarté de sa narration. Cela se ressent à certaines scènes pas très compréhensibles dans leurs enchaînements (l'apparition des guerriers), d'autant plus que sur certains brefs plans, l'obscurité ou le cadrage empêchent de distinguer vraiment l'action filmée. On pourrait regretter que les personnages soient peu développés, mais j'ai trouvé au contraire que ça renforçait leur côté archétype du héros. Ce sont un peu des figures mythiques qu'on vient réveiller dans leur montagne pour les rappeler au champ de bataille. De même, j'ai trouvé très réussie la caractérisation du bad guy, avec son rire sifflant et ses moments de lassitude.

Une fois ça admis, j'ai vraiment pris mon pied devant la splendeur de la photographie, le côté brut des décors et des costumes, et des chorégraphies câblées à couper le souffle qui ne cèdent pas aux effets numériques, auxquelles a participé le grand Liu Chia Liang. Il y a un côté brut que je trouve très réussi, collant parfaitement avec le côté rustre et barbare du monde que Tsui Hark cherche à peindre, tel un retour bienvenu à la fièvre de The Blade. Sa mise en scène est dans certains plans plus calligraphique que jamais. Certaines scènes sont géniales d'audace et de poésie. Le travail de la caméra, associé à celui du son, fait des merveilles. La générosité du réalisateur, notamment lors de l'ultime baroud, est comme un cadeau fait au spectateur. On devine parfaitement la puissance des différentes épées, et le duel final autour de Chimère est un pur morceau d'anthologie. C'est virtuose, ça fait mal et c'est beau.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

15 avril 2019

Kings of Hong Kong VII. 1999-2002

Running out of time, Johnnie To, 1999
Scénariste attitré du studio Milkyway image, Yau Nai-Hoi accepte de se faire seconder pour ce titre par les frenchies Julien Carbon et Laurent Courtiaud, ex-critiques de cinéma passés à l'Est, qui œuvreront encore à Hong Kong sur les scénarios de Black mask 2 et du Talisman avec Michelle Yeoh. Pour sa part, Running out of time s'impose comme une éclatante réussite, un bel exemple de ce style ludique que Johnnie To continuera à parfaire par la suite.

Excellemment menée, l'intrigue s'assume ici comme un mince prétexte pour filmer une amusante variation du jeu du chat et de la souris, ou du gendarme et du voleur. Soit d'un côté le stoïque et machiavélique Andy Lau en homme mourant et plein d'assurance qui n'a rien à perdre, et de l'autre le charismatique Lau Ching-Wan en super détective à la cool attitude, qui voit forcément toujours plus loin que ses collègues. Le duo est comme souvent chez To entouré de seconds rôles attachants, et le film bénéficie d'un humour pas trop lourd et d'une violence plutôt mesurée où priment surtout l'énergie de la scène et l'originalité des situations. Visuellement, le spectacle pourra paraître un peu terne, et on sent que le tournage a été expédié, mais c'est constamment prenant. Rencontrant un succès inattendu, Running out of time connaîtra une prequel opportuniste deux ans plus tard, coréalisée avec Law Wing-Cheong.




The Mission, Johnnie To, 1999
À cette date, l'amateur français de cinéma hongkongais devait se contenter de suivre de loin les carrières américaines décevantes des idoles d'hier, les John Woo, Tsui Hark et autres Ringo Lam. C'est avec The Mission, miraculeusement distribué en salles en 2001, que le cinéma de Johnnie To va connaître la consécration chez nous, qui culminera avec la rétrospective que lui consacrera la Cinémathèque française en 2008. C'est en tous cas par ce film que je découvrais le cinéaste, que je ne connaissais jusqu'ici que de nom en tant que réalisateur du diptyque Heroic trio / Executioners.

Sous la forme d'un polar avec mafieux et tueurs à gages, The Mission propose là encore une approche du genre presque iconoclaste, jouant à en déconstruire les codes jusqu'à l'os pour mieux les redistribuer. Pas de chevalier au premier plan, l'importance ici c'est le groupe, avec casting aux petits oignons : Anthony Wong, Lam Suet, Simon Yam, Eddy Ko, Wong Tin-Lam et autres tronches familières du studio. Cette façon d'observer un ensemble hétéroclite se constituer et éprouver sa solidité est bien typique du cinéaste, et ces petites frappes gangsters encore capables de se laisser aller à des jeux d'enfants ne sont pas très éloignées de la vision donnée par Kitano dans son merveilleux Sonatine. Avec une magnifique économie de moyens, le réalisateur réussit par la seule force de sa mise en scène à caractériser ses personnages et à contrebalancer le sérieux des situations par des touches d'humour qui lorgnent parfois vers l'absurde. Et lorsque l'action et le talent chorégraphique du cinéaste explosent au cœur de cette trame faussement légère, la jubilation du spectateur est totale. Un bijou.




Time and Tide, Tsui Hark, 2000
Retour à Hong Kong pour l'enfant prodigue Tsui Hark, après le douloureux épisode hollywoodien. On sent le type regonflé à bloc pour la reprise en main de sa carrière. Mais le paysage a changé. Seule concession à la mode : le look des personnages, incarnés par des minets qui surjouent leur côté badass. Appliquant les expérimentations visuelles rageuses de The Blade au genre du polar à flingues, le réalisateur semble habité par une fureur formelle dont chaque parcelle d'image revendique un affranchissement définitif de toutes les contraintes artistiques qui pourraient encore subsister. Comme l'exprime le monologue d'ouverture, il s'agit de déclencher une sorte de nouvelle genèse.

Le résultat à l'écran est stupéfiant, passionnant dans sa façon d'inscrire quand même une histoire au milieu d'un chaos visuel dès l'introduction stroboscopique, où le spectateur se voit bousculé sans ménagement par un cocktail de néons aveuglants, de plongées vertigineuses et de personnages à peine présentés. Toujours animée, la caméra est autant malmenée que les personnages sont réduits à des pantins, à des corps pleins de fluides qui se vident. La matière filmique elle-même finit transformée en quelque chose d'organique, de viscéral. Loin de la bouillie visuelle des pires monteurs hollywoodiens qui confondent énergie et incohérence, la perte de repères crée quelque chose. Une frénésie prolongée en partie au-delà du film, puisqu'à partir de Time and tide, Tsui Hark ne s'arrête plus de produire et de tourner, sans toutefois reconduire le style paroxystique exprimé ici, qui demeure donc comme l'ultime point de non-retour.




Black mask 2 : city of masks, Tsui Hark, 2002
Après cet époustouflant Time and tide qui semblait remettre le compteur à zéro, Tsui Hark va étrangement enchaîner deux suites. D'abord Legend of Zu, puis cet improbable Black mask 2. Quand on voit le résultat, on se demande bien pourquoi un cinéaste en passe de retrouver les pleins pouvoirs à Hong Kong décide de se commettre dans un tel projet. Produit par Film workshop en 1993 à une époque où les superhéros à l'écran recommencent à devenir rentables (X-men, Spider-man), le premier volet avec Jet Li n'était déjà pas fameux et son héros ne manquait à personne. City of masks repose sur une intrigue débile qu'on croirait écrite par des enfants qui auraient trop regardé la série animée des Tortues ninjas. Le spectateur se farcit donc une bande de catcheurs mutants recalés d'un mauvais jeu video, dont l'interprétation est à la mesure des personnages. Quand on a Jon Polito, Traci Lords et Tobin Bell en têtes d'affiche, il est vrai que ça annonçait déjà la couleur. Même le successeur de Jet Li est pathétique d'inexistence.

Mais le plus inexplicable c'est que les scènes d'action — parfois le seul élément qui sauve les productions HK les plus indigentes — ne profitent en rien des présences conjointes de Yuen Woo-ping et Yuen Bun aux chorégraphies, que le réalisateur échoue à mettre en valeur. Face à des monstres en caoutchouc grimaçants, doublés d'effets numériques honteux, le public adulte ne peut être qu'embarrassé, persuadé d'halluciner. À un moment où mon cerveau s'est reconnecté, j'ai cru voir les personnages se battre à dos d'éléphants. C'est donc la grosse descente après les espoirs de Time and tide, un triste retour en arrière, avec ce navet cheap inférieur même à The Master (les personnages y étaient certes neuneus mais les situations au moins vraiment nanardes, et les fights de très haute volée). J'en déconseille la découverte aux complétistes, même par curiosité perverse.




P.T.U. (Police tactical unit), Johnnie To, 2002
Après un surprenant film de fantômes, My left eye sees ghosts, coréalisé cette même année 2002 avec Wai Ka Fai, To signe seul ce nouveau film qui se présente comme une contre-proposition subtile, répondant sur le fond aux attentes formatées du public tout en avançant en marge des exigences commerciales. Le cinéaste pose son rythme le temps d'une tournée de flic la nuit, filmée en quasi temps réel, narration tranquille, percée de soudaines accélérations. Le moteur de l'intrigue, révélateur du vrai visage des personnages, sera la recherche d'un flingue dans les rues spectaculairement désertes de la ville. 

Anticipant sur le rendu nocturne en numérique de Los Angeles dans le Collateral de Michael Mann, le film se montre visuellement novateur. Hong Kong n'a jamais été filmée comme ça. Comme toujours chez Johnnie To, il s'agit aussi d'un film de groupe (de troupe, même), le metteur en scène appréciant de pouvoir mettre ses acteurs à l'honneur, et en particulier ici un Lam Suet qui entre davantage dans la lumière. Avec toujours une approche très prosaïque qui répugne à la moindre idéalisation, les flics étant avant tout montrés comme des prolos qui ne font pas forcément ce métier par vocation. Brillant.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :