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26 mars 2020

Kings of Hong Kong XI. 2013-2015

Detective Dee II : La légende du dragon des mers, Tsui Hark, 2013
Avec Detective Dee, Tsui Hark semble avoir trouvé son nouveau Wong Fei-Hong. Il se plaît donc à prolonger son existence avec cette prequel dans laquelle Andy Lau ne rempile pas puisqu'il s'agit en effet de raconter les années de jeunesse et de formation du héros, incarné par un Mark Chao qui se révèlera tout à fait convaincant même si moins charismatique que son prédécesseur. On apprécie toujours autant le génie de déductions et les talents d'artiste martial du personnage. Son invincibilité est cependant telle qu'on y perd un peu en implication lors des scènes d'action. L'émotion est davantage sollicitée lorsqu'il s'agit de développer sa relation avec ses compagnons.

Cet épisode déroule une nouvelle enquête pas inintéressante, mélangeant complot à la Cour impériale et craignos monster, dans des décors qui semblent encore avoir gagné en opulence. Le spectacle projeté à l'écran est stupéfiant, et même si les chorégraphies de Yuen Bun ne seront pas les plus marquantes de sa carrière, il serait malvenu de jouer les blasés face à leur folle inventivité — jusqu'à une bataille navale qui cherche sans doute à rivaliser avec Pirates des Caraïbes. On pourra regretter le score inconsistant de Kenji Kawai. La franchise sera encore enrichie d'un troisième volet en 2018, La Légende des rois célestes, qui reprend les mêmes ingrédients avec la même jubilation.




The Grandmaster, Wong Kar Wai, 2013
Figure historique devenue légendaire, fierté nationale et contributeur essentiel au renouveau du kung fu, Ip man fut aussi connu pour être un des maîtres de Bruce Lee. À partir de 2008, il retrouve les faveurs du cinéma, notamment via les incarnations de Donnie Yuen. Après son appropriation des codes du wu xia pian sur Ashes of time (1994), Wong Kar Wai applique au film de kung fu son écriture si particulière, imprégnant chaque image d'une forme de langueur mélancoliquePlus qu'un biopic du grand maître, c'est une évocation, faite d'ellipses et de non dits, que le cinéaste élabore méticuleusement, transcendant une histoire relativement classique de rivalité entre écoles et de relations de maître à disciple. Il y est question du sens des traditions et de la nécessaire adaptation aux mouvements de l'Histoire, dans une Chine qui tantôt subit tantôt accompagne les influences extérieures. C'est également une réflexion sur le temps et l'amour, signifiée avec évidence par l'utilisation du thème de Morricone pour Once upon a time in America.

The Grandmaster à l'écran c'est un Tony Leung impeccable, Wong Kar Wai retrouvant son acteur fétiche. Ça m'a tout autant fait plaisir de revoir Zhang Ziyi, comédienne qui eut un début de carrière prodigieux et que je regrettai d'avoir perdue de vue. Le duo est au diapason dans l'émotion comme dans l'action. Les chorégraphies virtuoses de Yuen woo ping sont particulièrement sublimées par la mise en scène, avec la volonté d'aboutir à un spectacle maîtrisé dans ses moindres détails, et un niveau d'exigence qu'on n'avait sans doute plus vu depuis le Crouching tiger hidden dragon d'Ang Lee. La caméra et le montage accompagnent ainsi chaque mouvement des adversaires, des mains aux pieds, enluminant impacts et esquives en une suite d'éblouissants et généreux ballets, qui font vibrer jusqu'aux décors (tous splendides).




La Bataille de la montagne du tigre, Tsui Hark, 2014
Visuellement, Hark offre un spectacle assez grandiose, à mi-chemin entre la rusticité d'un Seven swords et l'opulence des plus beaux Il était une fois en Chine. La bouche des personnages laisse constamment échapper de la vapeur, et n'ayant pas eu l'impression qu'il s'agissait de CGI, j'en conclus que le réal a véritablement embarqué son équipe en haute montagne, et que tout le monde s'est manifestement pelé. À l'écran évidemment ça paye, et j'ai vraiment adoré le rendu de ce village croûlant sous des tonnes de neige. Je me suis quand même étranglé lors du premier quart d'heure avec ces horribles ralentis en mode bullet time, craignant que tout le film cède aux excès de style. Dès qu'il les laisse de côté, et même si ça manque de prouesses acrobatiques, Tsui Hark démontre heureusement sa pleine maîtrise de l'action, et la plupart des scènes d'assaut et de canardage sont plutôt époustouflantes. 

Étalée sur plus de 2 heures, La Bataille de la montagne du tigre n'est cependant pas qu'un gros barnum d'action, contrairement à ce que voudrait laisser croire son affiche française (j'ai guetté pendant tout le film cet avion, et l'ai un peu regretté au vu de la scène qui lui est consacrée...). Il y a cette idée intéressante de suggérer qu'on serait devant un film populaire à l'ancienne, idéalisé par le point de vue contemporain du narrateur, et justifiant ainsi que tout le récit aligne les conventions du cinéma d'aventure : de l'amitié, de la trahison, de l'infiltration, un assaut à ski, des méchants ultra-typés assez marrants, des actes héroïques, un McGuffin. Malheureusement, les séquences au présent sont honteusement traitées par dessus la jambe, présence juste syndicale où le cinéaste échoue lamentablement à susciter le moindre sentiment de nostalgie. Pour ce qui est de susciter le sentiment de camaraderie, les personnages sont bien trop réduits à l'état de silhouettes, malgré le côté sept samouraïs / mercenaires qui réussit quand même à en distinguer quelques-uns. Et je me suis quand même demandé s'il fallait tiquer face à la peinture de cette armée nationaliste à la cohésion sans faille, chaque soldat dévoué jusqu'au sacrifice. Tsui Hark ne connaît pas la demi-mesure et c'est souvent ce qui fait la valeur de son cinéma. Sauf lorsqu'ici cela se traduit par un film qui n'en finit plus de finir, se prolongeant carrément par l'inclusion d'une fin alternative balancée n'importe comment, alors que le générique a déjà été entamé mais au milieu de l'épilogue. Ce que j'ai pris comme un désolant manque de considération du spectateur.





Office, Johnnie To, 2015
Le genre de la comédie musicale semble être un rêve régulièrement caressé par un paquet de cinéastes, (Scorsese, AllenMoretti), tous ne passant cependant pas toujours à l'acte. Fasciné comme John Woo autant par le cinéma de Melville que par celui de Jacques Demy, Johnnie To aura lui l'occasion d'y plonger avec cet étonnant long-métrage. Fable grinçante sur l'arrivisme, le capitalisme et la pression du travail en entreprise, dans un Hong Kong définitivement absorbé par la volonté de croissance économique chinoise, Office fait défiler une conséquente galerie de personnages, que le cinéaste s'efforce de traiter sur un même pied d'égalité. Ce souci d'équilibre, s'il est louable, a cependant pour conséquence que le film manque d'un véritable point d'ancrage. Heureusement, l'interprétation est globalement excellente, avec des personnages qui, à quelques exceptions près, évitent la caricature, au premier rang desquels un Chow Yun Fat en patron faussement doucereux, qu'il est amusant de retrouver ici en figure vénérable, définitivement rangé des flingues.

La comédie musicale est un genre qui me plaît parce qu'elle suscite frisson et délectation. On appréciera ici des cadres et une photographie ultra classieux, ainsi que l'aisance de la mise en scène. Cherchant sans doute à assumer le caractère artificiel d'un genre où les personnages sont soudainement invités à pousser la chansonnette, le réalisateur opte pour un étonnant décor tout en transparence et lignes, évoquant un peu la scénographie de Lars von Trier sur Dogville et ManderlayMais on n'est pas vraiment emporté ni séduit par l'entreprise. On déplorera surtout une partition et des chansons franchement pas mémorables. Le comble étant que To ne s'aventure même pas dans la chorégraphie, alors que c'est précisément là qu'on l'attendait. Et ce qui s'annonçait donc comme une évidence dans sa filmographie, prend finalement la forme d'un rendez-vous manqué.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

7 février 2019

Kings of Hong Kong II. 1982-1989

The Miracle fighters, Yuen Woo-ping, 1982 
Produit par Golden harvest, le film ne brille pas par un scénario réduit à son plus simple argument, histoire de vengeance et de relation maître-disciple telle que l'industrie en a produite à la chaîne. Yuen Woo-ping n'a pour objectif que de concocter une suite d'affrontements délirants, de la première à la dernière image. Le recours à la sorcellerie lui autorise toutes les audaces, pour un résultat pas si éloigné des ghost kung fu comedies de Sammo Hung qui triomphent à la même époque au box-office hongkongais. 

Ici, les moines taoïstes sont plus proches de Gérard Majax que des sorciers chinois. On n'est même plus dans le ballet mais bien dans le grand numéro de cirque, avec escamotages en tous genres, équilibrisme et manipulations à vue. Ça ne se prend pas une seconde au sérieux, et les idées de chorégraphies sont jubilatoires (mention spéciale à la séquence du faux nain sur son banc). L'humour y est sans complexe, à l'image du cabotinage outrancier des comédiens, dont un méchant au rire forcément démoniaque. Les scènes s'enchaînent sur un rythme trépidant, sans que jamais ne cesse l'étonnement du spectateur.




The Big heat, Johnnie To, Andrew Kam & Tsui Hark, 1988 
Un polar HK assez foutraque labelisé Film Workshop, dont le tournage fut apparemment chaotique et qui mérite assez sa catégorie 3. L'action s'enchaîne sans temps mort. La scène de l'hopital est à ce titre un grand moment de cinéma speed. Quand ça canarde, la bidoche gicle avec une générosité douteuse. Réalisé à plus de quatre mains, selon les méthodes de tournage hongkongaises expéditives, on conçoit que la cohérence de l'ensemble n'a jamais été un souci. Dans sa réalisation, le film semble tantôt traité par-dessus la jambe (scènes tournées à l'arrache en pleine rue), tantôt verse dans un lyrisme efficace, soutenu par une splendide musique signée David Wu (également monteur) où dominent les synthétiseurs. Les scènes d'actions ne sont pas toujours très claires, cherchant davantage à exprimer le danger et la fièvre. En terme de mise en scène, le climax sort vraiment du lot, avec cette fuite hallucinante du méchant en bagnole.

Dans ses grandes lignes, l'intrigue ne cherche pas l'originalité. Un flic torturé (Waise Lee correct), accepte une dernière enquête pour élucider la mort d'un collègue, dont de délicieux flashbacks montrent l'amitié passée. Quand j'ai vu débarquer sa copine dont la première réplique a été « Chéri, dans deux semaines nous nous marions... », j'ai su tout de suite que le scénario de Gordon Chan avait déjà décidé de la faire assassiner. La retrocession de Hong Kong huit ans plus tard sert déjà de background. On nous montre une société en pleine deliquescence, les autorités comme la police sont corrompues, la mafia locale s'allie avec les Russes et les big boss des multinationales s'avèrent n'être que des pantins. Le film prend également l'apparence d'un buddy movie dégénéré puisqu'il ne s'agit pas de deux potes flics mais de quatre, chacun sommairement caractérisés mais néanmoins convaincants, où l'on retrouve notamment un flic malaisien qui ne quittera pas sa paire de lunettes noires (assumé comme une excentricité), un bleu gaffeur destiné à mourir le premier, et surtout le génial Phillip Kwok également à l'œuvre aux chorégraphies. En salopard intégral, Paul Chu est impayable. Film certainement pas inoubliable, mais réjouissant par son côté viscéral.




A better tomorrow III (Le Syndicat du crime 3), Tsui Hark, 1989 
Un excellent cru, étonnant sur bien des points, qui bénéficie lui pour le coup d'un scénario vraiment solide. Je m'attendais à un truc un peu paresseux, aux visées avant tout commerciales destiné à exploiter le succès du diptyque de John Woo, produit par Tsui Hark et qui avait assis l'autorité de sa compagnie Film workshop. Il n'en est rien. Reprenant les rênes, Hark livre une œuvre étonnamment riche et complètement imprévisible. Il s'offre une vraie histoire romanesque mettant en scène des personnages attachants. Le film a de superbes moments et ne manque pas de lyrisme. Se présentant comme un prequel, il a en plus l'avantage d'être relativement autonome, repartant à zéro avec une intrigue se déroulant de Hong Kong à Saigon, alors que la guerre du Vietnam est sur le point d'éclater. On peut raisonnablement penser qu'il s'agissait pour le réalisateur d'origine vietnamienne d'un projet suffisamment personnel pour qu'il décide de le mettre en scène lui-même.

Alors qu'avec ses films Woo avait en quelque sorte redéfini une nouvelle écriture du cinéma d'action, celle-ci est ici très mesurée, et c'est sans doute ce qui peut destabiliser le spectateur s'attendant à un prolongement du polar fiévreux de maître Woo. On s'intéresse avant tout aux personnages, avec à leur tête un trio très émouvant formé par Chow Yun Fat (clope constammant visée au bec), Tony Leung Ka-fai (très attachant) et Anita Mui (vraiment resplendissante et magnifiée). Le ton est romantique jusque dans le désespoir, la mise en scène a un superbe style, avec de très beaux effets de ralenti. Le final est incroyablement fort, d'un noir lyrisme. On pourrait trouver kitsch le score 100% synthétique, personnellement j'ai bien aimé. Bref, un film vraiment passionnant, trop souvent ignoré dans la foisonnante filmographie du cinéaste.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

24 août 2016

Le Cinéma de John Woo II. 1990-1992


Bullet in the head (Une Balle dans la tête), 1990
Les conditions assez particulières dans lesquelles j'ai découvert ce film (grand écran en plein air, après un pique-nique bien arrosé) en ont fait une expérience de cinéma inouïe et inoubliable, qui m'avait fait prononcer à voix haute sans m'en rendre vraiment compte le mot : « hallucinant... » Si on reprend la progression du film, on a trois amis franchement malchanceux qui ne cessent de tomber de Charybde en Scylla, avec une sorte de cruauté presque joyeuse. À chaque nouvelle catastrophe, un choix leur est donné, qui les porte systématiquement vers le pire. Cet enchaînement de galères est un des plus spectaculaires que j'ai pu voir au cinéma. Les scènes de guerre sont incroyables et si Woo sait les filmer (et surtout les monter) avec style, la mort donnée ou reçue est toujours un acte atroce, qui fait mal et qui pousse inlassablement les hommes vers l'animalité. D'où l'impact sur le spectateur, amené à réagir constamment à des images et des situations extrêmes. Rien n'est neutre. On en sort lessivé.

Les acteurs s'y révèlent immenses. La performance de Jackie Cheung en devient étouffante. Tony Leung endosse à la fois le point de vue du cinéaste et celui du spectateur, voyant au cours du film ses idéaux impitoyablement détruits les uns après les autres. Waise Lee s'accroche à la lourde et encombrante malle pleine d'or mais c'est son propre cadavre qu'il tire ainsi sans le savoir. L'idée au cœur de cette amitié si particulière étant comme toujours chez Woo que le bien ne peut exister sans le mal, la lumière se mêlant à l'ombre, dans un esprit qu'on qualifiera aussi facilement que légitimement de yin et yang. Complétant ce trio infernal, Simon Yam incarne pour sa part le héros chevaleresque dans toute sa splendeur, dernier de son espèce. 

Loin de moi l'idée de vouloir réduire Une balle dans la tête à un patchwork, mais j'y ai vu des emprunts possibles évidemment à The Deer Hunter (pour la trame générale, les déchirures de la guerre sur les corps et les âmes), Scarface et The Godfather (pour l'ascencion du truand par les armes et la corruption). Au-delà de ces références, le film lui-même travaille différents genres cinématographiques, comme autant d'étapes dans l'évolution de ses héros. On commence avec du kung-fu urbain, puis on passe aux gunfights et au film de gangsters, qui va nous mener au film de guerre, jusqu'à cet incroyable climax ultra-sophistiqué qui semble tout mélanger, les voitures devenant des sortes de chars d'assaut. Woo parvient à mixer tout ces élements avec un réel brio, une belle inspiration, tout s'emboîte selon une logique imparable, aboutissant à une œuvre totalement baroque, riches en symboles qui, comme souvent chez lui, tendent presque à l'abstraction. Le moindre nouvel élément est porté à son paroxysme, ce qui peut facilement devenir risible (comme The Killer à sa manière). 

Même s'il n'y a pas de colombes à l'horizon, la noirceur du film est néanmoins contrebalancée par une sorte de romantisme naïf, signature de la vision humaniste du réalisateur. C'est ici bien souligné par la musique omniprésente et d'un style assez... étonnant (mention spéciale au thème principal "happy birthday" qui revient toutes les 20 secondes, ainsi qu'aux Feuilles mortes de Prévert et Kosma qui accompagnent les apparitions de Luke). La peinture idéalisée de l'amitié au début du film est toujours à la limite du kitsch, les compositeurs abusent un peu de leur ritournelle mise à toutes les sauces, mais tout cela est à sa place car tellement en accord avec la façon qu'a le réalisateur de penser sa mise en scène. Désespéré et intense, un film à tous points de vue exceptionnel.




Hard-boiled (À toute épreuve), 1992
Orchestration déchaînée d'un véritable massacre sur pellicule (combien de morts en deux heures de film ?). Woo semble illustrer comme jamais avant lui la définition du terme "défourailler". Pas inquiet de quelques invraisemblances (les méthodes de polices qui consistent à faire un carnage sur tout le monde plutôt que de procéder à des arrestations, Chow Yun Fat débarquant tout seul pour affronter une cinquantaine de gangsters dans un entrepôt), il se garde néanmoins de proposer des personnages vides. Le duo Tony Leung (d'un charisme ravageur) et Chow Yun Fat (inoubliable Tequila) est admirable et d'une complexité très intéressante, sortes de flics ayant quelque peu dépassé les limites du bon droit, ne sachant plus trop de quel côté ils sont. Belle présence également de Philip Kwok, ici également chorégraphe, et ses déplacements de fauve. Ce qui fait que ce film est loin du simple enchaînement de gunfights (c'est du moins la réputation qu'il avait pour moi avant que je le vois), même si, sans doute, la narration comporte quelques trous.


Thématiquement il est parfaitement à sa place dans l'œuvre de Woo qui se permet même une apparition dans un rôle de barman-mentor. Toute la séquence de l'hôpital — quasiment la moitié du film — est impressionnante, et fait pas mal penser à Die Hard, avec ses deux flics qui se démènent pour passer outre ce qui est devenu un enfer au milieu d'une prise d'otages. On a là effectivement quelque chose qui s'apparente à un morceau de bravoure, qui pourrait clairement supporter une infinité de visions, toujours aussi incrédules et fascinées. Ce chaos est incroyablement dirigé par un sens du montage très poussé, laissant le spectateur en état de choc face au nombre de personnages qui arrivent de partout, aux explosions, élements de décors qui volent sous les impacts, cascades, vitesse, suspense, etc. Chaque scène, chaque mouvement, chaque regard m'apparaît déjà comme autant d'images fétichisées. La bande son, ici encore, a des accents un peu désarmants, Woo ayant décidément des goûts musicaux étranges (peu sûrs ?). J'ai néanmoins vraiment bien aimé la petite intro clarinette de Tequila, très cool dans son Jazz bar.




DOSSIER JOHN WOO :

22 août 2016

Le Cinéma de John Woo I. 1976-1989

Princess Chang Ping, 1976
Je n'y connais rien en opéra chinois, donc je ne peux vraiment pas dire si Woo prend ou non des libertés avec ce genre très codifié. Dans cet univers, les jeunes hommes sont interprétés par des femmes. Les dames parlent et chantent avec une voix excessivement haut perchée. Chaque geste, chaque mouvement de tête est stylisé, tandis que des percussions ponctuent inlassablement l'action en arrière-plan. Pour le spectateur occidental que je suis, et plutôt amateur de comédies musicales, j'avoue que la musique de ce genre d'opéra, par ses rudes harmonies, ne me séduit pas du tout. Et seule la toute fin du film propose véritablement ce qu'on pourra véritablement qualifier de ballet. Soit autant d'éléments qui tantôt rebutent, tantôt fascinent. Et j'ai donc constamment basculé pendant le visionnage entre ces deux impressions, avec cependant de vrais moments de grâce, notamment toute une longue scène centrale où les fiancés se retrouvent à l'entrée d'un couvent sous la neige, tentant de faire revivre un amour que les intrigues de Cour et la guerre avaient compromis. 

Car Princess Chang Ping est un drame historique qui parle d'honneur familial, de loyauté impériale et de sentiments plus forts que tout, dans un monde corrompu. Si on ne l'attendait pas forcément dans le genre précieux et raffiné de l'opéra, John Woo se révèle fond finalement comme un choix pertinent pour accompagner ces thèmes. Pour le reste je trouverais quand même abusif de dire qu'on peut ici reconnaître son style. Sa mise en scène est d'une belle rigueur, mettant bien en valeur la somptuosité des costumes et des décors (sur ce plan-là, le film est admirable), avec quelques mouvements de caméra qui collent bien à l'action, mais sans jamais chercher l'exagération. Le résultat est d'une incontestable cohérence et la curiosité du spectateur mérite de l'emporter, car le dénouement est très beau, tragique et poétique.




Heroes shed no tears (Les Larmes d'un héros), 1986
Un film bourrin assez inclassable par sa façon de s'éparpiller dans des genres hétérogènes, la faute à un charcutage-remontage assez sauvage de la part des producteurs. Relecture du grand succès du moment Rambo 2, pillé par le monde entier souvent pour le pire, le film met en scène une mission commando menée par Eddy Ko qui, en plus de ses potes mercenaires, a la curieuse idée de débarquer avec femme, enfant et beau-père au milieu de la jungle viêtnamienne pour kidnapper un narco-trafiquant. Ces improbables ingrédients vont permettre à Woo de distiller une émotion certes déplacée mais qui fonctionne malgré tout assez bien notamment par la façon qu'à le réalisateur de la styliser, avec cette tendance à l'hyperbole qui n'appartient qu'à lui. Le gamin est particulièrement saisissant. Les scènes qui s'attardent sur sa relation avec son paternel sont certainement les plus intéressantes et ça ne m'étonnerait pas que le tournage ait traumatisé l'enfant, vu le spectacle qu'on lui a mis devant les yeux.

Même si ça sent bien son côté sous-budgeté et que ça profite d'un tournage en Thaïlande pour économiser davantage sur les cascadeurs et leur prime de risque, le film n'est pas complètement une série Z. Si on laisse de côté les intermèdes comique ou érotique ajoutés par le studio, on a quand même quelques scènes de canardage bien violentes où le sang coule à flot des corps explosés, tranchés, criblés, etc., et un affrontement final avec un méchant Lam Ching Ying (Mr Vampire) devenu borgne, au milieu d'un paysage qui s'est littéralement transformé en enfer, fait de métal et de feu. Cette atmosphère de chaos, aussi irréaliste soit-elle, fait son petit effet. Bref un film certainement mineur dans la filmo du Woo, parfois involontairement nanar dans ses situations, et certainement pas tous publics à cause de ses débordements gores dignes des productions hongkongaises de catégorie III. Mais un titre tout de même important puisqu'historiquement le cinéaste y signe ses premiers gunfights.




The Killer, 1989
Peut-être le film le plus abouti du cinéaste, le plus maîtrisé, le plus personnel, toujours à la limite de verser dans le pur exercice de style. Un vrai film d'auteur, brassant toutes les influences (Melville, Godard, Demy) et les thèmes chers au réalisateur. The Killer est loin d'être un enchaînement de fusillades spectaculaires, celles-ci ne sont que le reflet des personnages, de leur rage et de leur désespoir. Chow Yun Fat s'y révèle absolument magnifique, d'une classe inégalable, tandis que Danny Lee fait complétement corps avec son personnage de flic qui n'a pas oublié de rester humain. 

Ma première vision du film remonte à sa sortie en France en 1995, sur fond de rires grinçants de spectateurs. Des plans entiers sont depuis restés ancrés dans ma mémoire, preuve de la force de sa mise en scène. Un de mes préférés restant ce travelling qui montre Chow à travers une porte-fenêtre, le cadrant à chaque fois d'un peu plus près (une figure de style qu'on croise souvent chez le metteur en scène mais qui trouve ici sa plus parfaite expression). À ce titre, la photographie est assez remarquable, créant des éclairages dramatiques plutôt inhabituels dans ce cinéma. J'en profite également pour citer le nom du compositeur du score si réussi, ainsi que des chansons : Lowell LoIl avait déjà collaboré avec Woo sur Le Syndicat du crime 2, et on le retrouve au générique de pas mal de films de Ringo Lam (Prison on fire), Tsui Hark (Le Syndicat du crime 3, Le Festin chinois), Sammo Hung (Dr Wong et les pirates) ou Stephen Chow (Shaolin soccer). Dans les films hongkongais de Woo, les bandes originales ont tendance à flirter avec le kitsch (j'en reparlerai), mais ici cela s'accorde merveilleusement avec l'atmosphère romantique de l'histoire et des personnages. J’adore les mélodies et l’usage qui en est fait. Montage et musique sont en harmonie totale et c'est très beau.

La version longue du film propose un montage un peu moins serré en plus de quelques scènes concernant surtout le tueur et son amie aveugle. Niveau rythme c’est donc moins tendu, cela dit j’ai eu l’impression que les scènes d’action gagnaient pas mal en lisibilité, notamment tout le gunfight de l’église où l’on suit mieux les déplacements des personnages et leur position les uns par rapport aux autres. Et puis les acteurs sont doublés en mandarin.



DOSSIER JOHN WOO :