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23 mai 2020

Le Cinéma de Billy Wilder II. 1947-1954

The Emperor waltz (La Valse de l'empereur), 1947
Plus de dix ans après son exil, Wilder retourne à Vienne, mais la Vienne des studios d'Hollywood et de son Technicolor irréaliste. The Emperor waltz, avec son intrigue d'opérette au ridicule assumé, propose une sorte de vaudeville de palais où sont mis en parallèle les marivaudages des humains... et ceux de leurs chiens. Son comique de situation souvent efficace, la joie de vivre du personnage de Bing Crosby, et ses décors de carton-pâte, en font un spectacle involontairement savoureux.

En ce qui me concerne, le film vaut d'être vu pour un fabuleux et hilarant numéro chanté. La scène se passe dans un chalet suisse (tel que se l'imagine Hollywood). Bing Crosby pousse la chansonnette et emmène dans sa danse la tenancière bien en chair, tous les touristes qu'elle accueille ainsi que quelques Tyroliens de passage. Ça virevolte joyeusement et même les chiens s'y mettent, composant un beau et improbable moment d'hallucination. À l'échelle de la carrière de Wilder, le film est clairement dispensable, mais rien que pour cette séquence, il ne sombrera pas dans l'oubli.




Sunset boulevard (Boulevard du crepuscule), 1950 
Dernier des films que Wilder écrira et produira en collaboration avec Charles Brackett. Découvert lors d'une de mes toutes premières séances à la Cinémathèque française, Sunset boulevard est non seulement devenu l'un de mes films fétiches, du genre que je m'étais même offert en VHS, mais également un des titres qui a longtemps trôné dans mon trio de tête à l'époque où j'acceptais encore de faire des tops. J'ai jubilé de la moindre seconde de cet épatant spectacle sur les fantômes d'Hollywood. Du début à la fin, Wilder nous régale par l'approche libre et audacieuse de son sujet, nous épargnant toutes conventions, portant au sommet l'art du dialogue (et de la voix off). La maestria s'étend jusqu'à l'interprétation, avec une Gloria Swanson phénoménale, et le rôle bouleversant et terrifiant à la fois de Von Stroheim, que Wilder retrouve après Five graves to Cairo. Même De Mille se montre excellent acteur : son regard plein de douleur et de compassion pour son ancienne actrice est très touchant. Car c'est bien la résonnance entretenue entre ces figures emblématiques de l'industrie cinématographique et le rôle qui leur est alloué dans le film qui provoque le vertige. Rien à jeter dans ce qui est bien plus qu'une mécanique parfaite. Jusqu'au score de Franz Waxman, d'une fabuleuse expressivité dans sa capacité à accompagner les différentes atmosphères proposées par le récit.

Jacques Lourcelles écrivait à propos du film : « C'est une histoire de fantômes qui mettent la main sur un vivant et ne rendront qu'un cadavre, lequel racontera lui-même son histoire. » Quand on voit ce qu'Hitchcock fera avec Rear window ou Michael Powell avec Peeping tom, comment douter encore du caractère profondément morbide qui nourrit le cinéma, peut-être le seul art qui permet de donner vie aux fantômes (nous ne cessons de voir des morts finalement avec tous ces films naphtalinés) ? Sunset boulevard est littéralement une histoire de vampirisme. Le film revient sans cesse vers des éléments funestes : le récit est fait par un mort, William Holden est pris pour un embaumeur lorsqu'il débarque chez la diva oubliée, on y parle de la mort du cinéma muet, de la façon dont survivent les vieilles gloires du passé (la partie de bridge, réunion de momies). Soutenu par l'extraordinaire photographie de John F. Seitz, le climat fantastique de certaines scènes est incontestable (Norma projetant ses vieux films, le bal sans invités). Le jeu de Swanson lui-même est complètement expressionniste, singeant le style des actrices d'antan (c'est-à-dire le sien !). Vingt-huit ans plus tard, Wilder offrira un prolongement encore plus terrifiant peut-être à cette vision avec Fedora.

Quant à la romance, si au début Joe a bien conscience d'être devenu un gigolo (Norma l'achète avec un étui à cigarette), sa conscience est sauve puisqu'il peut se justifier en disant qu'il travaille pour elle. Mais par la suite, sa fascination et son amour prendront le dessus. Lorsqu'il se précipite vers elle après sa tentative de suicide, il ne triche plus : il tombe le masque et accepte alors de basculer de l'autre côté. Le fait de construire le récit en flashback, en nous faisant savoir que Joe meurt in fine, cela pousse le spectateur à considérer chaque scène comme conduisant inéluctablement à cette issue tragique. Lorsqu'il entreprend de la quitter parce qu'il trouve qu'elle va trop loin, il est déjà trop tard. Son amour avec Betty était impossible, une fois la main tendue à la mort, on ne peut s'y soustraire. Coincé dans cet entre-deux, entre le monde des vivants (Betty) et celui des morts (la maison de Norma), Joe est condamné. Du début à la fin, on reste dans un système de narration subjectif, dans la fiction, dans l'illusion de la vérité. Finalement tous ces éléments s'interpellent et se mêlent pour nourrir la tragédie, rendant ce génial chef-d'œuvre infiniment riche et passionnant.




Stalag 17, 1953
Un authentique bijou. On devine qu'il s'agit là pour l'expatrié Wilder d'un sujet sensible qui, au lieu de le refroidir, lui permet peut-être encore plus d'audace dans sa peinture de ces officiers allemands (Preminger qui enfile ses bottes uniquement pour pouvoir les claquer lors d'une conversation téléphonique avec ses supérieurs). Encore une fois, la liberté de ton du dialoguiste Wilder fait des merveilles, et le film est bourré de punchlines acérées. La mise en scène n'est pas en reste, louvoyant à partir d'un univers clos entre suspense, comédie et drame. Et puis la scène de danse où l'un des soldats travestis est pris par son copain pour Betty Grable semble annoncer Some like it hot. Ce copain est joué avec gourmandise par Robert Strauss, qu'on retrouvera en concierge salace dans 7 ans de réflexion

Le personnage de William Holden est assez passionnant parce qu'il n'a rien d'un héros idéal auquel on peut confortablement s'identifier. L'acteur, dont je suis plus que jamais fan, compose un individualiste qui porte un regard tellement lucide sur ce qui l'entoure qu'il paraît suspect. Il ne cherche pas à lutter et s'efforce de profiter autant que possible de la situation présente, sans se préoccuper du politiquement correct. On pourra se demander si Kubrick s'est inspiré de la scène où il se fait tabasser sur son lit par tout le baraquement pour le traitement équivalent que subi l'engagé Baleine dans son Full metal jacket. J'ai également souvent pensé, justement à cause de ce mélange des tons entre drame et comédie, au très beau Caporal épinglé de Renoir. Dans la catégorie des films de prisonniers de guerre et de ses passages obligés (La Grande illusion, La Grande évasion, Le Pont de la rivière KwaiFuryo), l'un des meilleurs représentants.




Sabrina, 1954
Comédie romantique qui assume d'entrée de jeu son registre de conte de fée, mais pour mieux nous surprendre par ses sorties de route. Ainsi, le prince charmant n'est pas celui qu'on croît, et la jeune première n'est pas si ingénue. C'est donc un film qui déjoue les attentes, qui prend par la main son spectateur en exposant des situations codifiées pour mieux les tordre. Pas du tout l'histoire de la fille transformée en princesse, car le jeu de dupes ne durera pas longtemps. Les personnages vont apprendre à mieux se connaître eux-mêmes, à éprouver la solidité de leurs sentiments. Toujours prompt à la satire, Wilder évite pourtant toujours la cruauté facile, y compris chez les parents (impayable père).

Le film m'a petit à petit fait succomber à son charme, ce savant mélange de gravité, d'humour et de mélancolie que Wilder va parfaire dans ses comédies suivantes : The Seven year itch (que les personnages vont d'ailleurs voir au théâtre), The Apartment, Avanti !... Jusqu'à nous conduire à un final aussi surprenant qu'enthousiasmant. Il y est toujours question de couples mal assortis, présentés d'abord presque comme des caricatures, avant de progressivement faire émerger les vraies émotions qui les habitent, grâce à la subtilité des dialogues, comme des interprétations. S'il offre un très beau rôle à Bogart, homme mûr qui semble avoir déjà défini les limites et les besoins de son existence, le film reste cependant tout entier conçu à la gloire — méritée — d'Hepburn, dont la modernité de jeu, de physique crève l'écran.



DOSSIER BILLY WILDER :
III. Filmographie 1955-1957 (prochainement...)

6 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer X. 1979-1983

Les années fastes sont terminées pour Richard Fleischer. À partir de Mandingo, succès commercial dont le final cut lui a échappé, il se retrouve attaché à des projets qui n'aboutissent pas ou se voit contraint de sauver des tournages en perdition. Lui qui abordait chaque nouveau film comme un défi à relever, semble étrangement avoir revu ses exigences à la baisse, au risque de passer pour un mercenaire de la pellicule. Malgré tout, nonobstant des conditions de production peu motivantes, demeure ce goût du travail soigné et une technique solide.


Ashanti, 1979
Le film avait été commencé par Richard Sarafian (Vanishing point). Insatisfait, le producteur suisse Georges Alain Vuille le renvoya avant d'appeler Fleischer à la rescousse. Une situation qui ressemble à The Last run, sauf que dans le premier cas Fleischer parvenait à réaliser un chef-d'œuvre et qu'ici il ne transcendera pas le caractère routinier de cette production. Du niveau d'un thriller de gare, le scénario se révèle vite dénué d'épaisseur, prétendant peut-être dénoncer une situation inhumaine mais n'ayant qu'une molle course-poursuite à proposer.

Nous sommes en Afrique. Au bout de dix minutes, la superbe femme (à la ville comme à l'écran) de Michael Caine se fait enlever par des trafiquants d'esclaves, une équipe de branquignols pas très inquiétants menés par un Peter Ustinov déguisé en arabe, qui a au moins le mérite d'être drôle dans sa façon de rouler les "r" en faisant des bons mots. Au détour du film on croisera également William Holden tout content d'avoir un hélicoptère à piloter et qui finit de façon assez minable, Rex Harrison qui tourne pour la troisième fois sous la direction de Fleischer, Omar Sharif en Prince du pétrole trouillard, et même la moustache de Jean-Luc Bideau. Malgré ce défilé de grands noms, tous ces personnages peinent à exister, défilant artificiellement l'un après l'autre et donnant surtout l'impression d'être là pour profiter de vacances au soleil, une fois leur scène dans la boîte. Caine se retrouve pendant une bonne partie du métrage à galoper à dos de chameau en compagnie d'un certain Malik, et rien n'est jamais construit entre eux deux. L'affrontement final est limite nanaresque : les deux compagnons d'aventure se lancent à l'assaut d'un yacht dont ils défont les gardes avec une facilité aberrante. Certes, Fleischer conserve un minimum de savoir-faire, et profite de très beaux décors naturels, nous faisant traverser le Sahara jusqu'à la Mer Rouge. Mais pour un tel sujet, le film manque cruellement de tension et d'émotion, donnant assez peu envie de le défendre.




Tough enough (La Force de vaincre), 1982
Un très joli film, aux prétentions modestes mais vraiment touchant, qui n'eut malheureusement pas les honneurs d'une sortie en France, et passa pratiquement inaperçu aux Etats-unis. Fleischer dépeint avec beaucoup de tendresse l'Amérique profonde avec ces héros du quotidien qui s'accrochent à des rêves plus grands qu'eux. L'histoire nous ballade entre le Texas et Detroit, avec un Dennis Quaid dans toute la fougue si communicative de ses jeunes années. Échouant dans son désir de vivre de sa musique, il se lance dans une compétition de boxe amateur à laquelle participe tout un tas de brutes et de losers. On le verra à différents moments taquiner de la guitare et ses chansons, qu'il interprète lui-même, sont charmantes, typiquement country western.

Remarquablement dialogué et interprété, le film met en scène des personnages très attachants. Les relations entre Quaid et sa femme sont particulièrement réussies, alternant engueulades et réconciliations. Pour son dernier rôle, Warren Oates incarne un organisateur de combat échappant heureusement à la caricature. Il pense avant tout à son business, exploitant à l'occasion les pauvres types en qui il voit du potentiel, mais sans être véreux pour autant. Question scènes de boxe, Fleischer assure le spectacle avec énergie et talent. Les combats sont nombreux, et souvent drôles étant donné qu'on est dans un cadre pas très professionnel qui autorise les coups tordus, ce qui aboutira à un affrontement final particulièrement impressionnant. Le film semble encore ancré dans les années désenchantées de la décennie précédente, je pense notamment à Deux filles au tapis d'Aldrich ou au Fat city de John Huston. Le succès de Rocky est encore frais, revitalisé par ses suites. Le rapprochement étant inévitable, le film de Fleischer l'anticipe et s'en amuse, avec cette scène hilarante où Quaid, en plein entraînement dans les rues de Detroit, se met à monter les marches d'un bâtiment avant d'être rappelé à la réalité par son coach. Au milieu de cette peu glorieuse dernière période du cinéaste, Tough enough est à mes yeux LA petite pépite qui mérite sa redécouverte, et l'un de ses films les plus attachants.




Amityville 3-D, 1983
Oublié depuis les fifties, le cinéma en relief connaît en ce début 80 un court regain de mode circonscrit au genre horrifique (Jaws 3D, Meurtres en 3 dimensions, Parasite). Gros succès de 1979, Amityville est vite promu au rang de franchise par le toujours opportuniste Dino De Laurentiis. Il confie le troisième volet à un Fleischer décidément pas rancunier, qui se serait apparemment montré ravi de cette nouvelle occasion de tourner en 3D, trente ans après la peu concluante expérience d'Arena. Passionné de technique depuis ses débuts et toujours prêt à innover, il va s'amuser à en exploiter ici tout le potentiel, quitte à basculer dans l'attraction de foire. 

C'est donc un quasi non-sens de voir le film en version plate, tellement chaque plan, chaque effet est pensé pour une projection en relief. Le réalisateur use et abuse de la profondeur de champ, avec objets en amorces, fixes ou mouvants. Des personnages tendent leur main, une lampe torche, un micro vers le spectateur, voire lui crachent à la figure. Et ça culmine au final avec la destruction de la maison maudite, très spectaculaire, où les cloisons sont pulvérisées, les tables volent, et des bouts de verre sont projetés. Toute cette séquence est une petite merveille d'effets mécaniques à l'ancienne. Le travail sur les effets sonores est également remarquable, notamment ces bruits étranges de craquement et autres grattements des murs et du parquet qui participent de cette volonté d'immersion. Autre séquence très réussie, un brutal accident de voiture percutant une remorque avec des barres de fer qui passent à travers le pare-brise, et l'objectif de la caméra.

Une fois l'intérêt du relief perdu, il faut bien convenir qu'on se retrouve face à un film d'horreur plutôt bas de gamme, plagiant trop visiblement et paresseusement les ingrédients d'un Poltergeist bien mieux tenu. Les personnages — adultes, ce qui change un peu des sempiternels ados idiots — s'acharnent à réagir aux événements surnaturels de la façon la plus absurde qui soit. Il y a déjà eu plusieurs morts liés directement à la maison, et le héros persiste à y demeurer, obstiné dans son rationalisme. Le pire étant peut-être le personnage du scientifique qui pratique des expériences sans intérêt et qui, confronté au monstre qui vit dans la cave, semble tout d'un coup parfaitement savoir quoi faire (et je vous épargne son improbable méthode). Les péripéties semblent s'enchaîner de façon si arbitraire, que ça en devient finalement assez rigolo, ruinant donc les intentions du film, lourdement soulignées par une musique caricaturale. Et ce n'est pas la présence d'une Meg Ryan à ses débuts qui suffira à augmenter l'intérêt. Bide à sa sortie, même pas distribué en France, ce troisième volet condamnera la saga à se poursuivre sur le marché vidéo, avant de se voir ressuciter par un inutile remake de plus.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :


9 avril 2016

Sam Peckinpah au Far West (1962-1974)


Ride the high country (Coups de feu dans la Sierra), 1962
Un bien beau représentant du néo-western, ou du post-western, je ne sais quelle étiquette conviendrait le mieux. À la fois dernier tribut à un genre — réellement sincère — et dépassement de ce même genre. Après pas mal de tournages pour la télévision ou des productions de série B, toutes les thématiques du cinéma de Sam Peckinpah sont ici en place, dans toute leur profondeur, et constater si tôt la cohérence d'une œuvre est franchement plaisant. 

Le dernier baroud d'honneur de Joel McCrea et Randolph Scott mélange harmonieusement humour et mélancolie. Scott a conservé l'aura du cowboy loner qu'il avait en particulier construite via les westerns atypiques de Budd Boetticher. Et puisqu'il s'agit de filmer le basculement d'une époque à l'autre, le duo de vétérans est lui-même formidablement secondé par un couple de jeunôts caractérisés avec une finesse franchement bienvenue, notamment la rafraîchissante Mariette Hartley. Peckinpah nous ballade ainsi en leur compagnie, au sein d'un Far West pas franchement glamour. Et tout ça culminera lors d'un réglement de comptes final magnifique de lyrisme et d'émotion. Parfaitement raccord avec cette atmosphère solennelle, le thème musical de George Bassman est d'une belle majesté.





Major Dundee, 1965
Un grand film de fou. L'avoir découvert sur grand écran, dans toute la splendeur de son Cinemascope a grandement participé à son impact. Franc-tireur affirmé, Peckinpah livre ici une œuvre véritablement hors-norme, un total anti-western où toutes les traditionnelles figures du genre sont peu à peu vidées de leur substance, perverties puis abandonnées à leur nouvelle condition devenue absurde. En adepte de la démesure, Chuck Heston trouve là un de ses plus beaux rôles, tant sa prestance impressionne. Ses confrontations avec un Richard Harris au jeu très décalé ne sont pas l'aspect le moins fascinant du film. Et j'adore ce plan iconique dans le village mexicain où le Major taquine la bouteille, assis sur un pan de mur sur lequel est écrit "Viva Dundee !"

Le film avance lentement, son atmosphère gagne progressivement en étrangeté, et l'on s'habitue à ce rythme en même temps que l'on s'inquiète du fait que la quête initiale de Dundee semble avoir été complétement oubliée. C'est l'occasion de développer les personnages qui l'entourent, et la caractérisation de tout ces nombreux profils est réellement remarquable. Il faut voir comment ces hommes se transforment au fur et à mesure de leur avancée au Mexique. Le spectateur appréciera d'ailleurs de constater de film en film la fidélité du metteur en scène à certains acteurs, qui forment vraiment une sorte de troupe, au premier rang desquels Coburn et Oates, évidemment. La violence et le côté désespéré de la bataille finale sur le Rio Grande portent bien la marque du cinéaste, et il n'est pas étonnant que la Columbia se soit effrayée en voyant le résultat, tentant de sauver la face en mutilant son montage.




The Wild bunch (La Horde sauvage), 1969
Une œuvre tout simplement gigantesque, et d'une ambition inespérée, à la fois vrai film d'aventures et pur western crépusculaire. Peckinpah y propose en effet une vision plus que jamais démystificatrice de l'Ouest, où le spectateur perd complètement le confort de ses repères. Car c'est sans équivoque : on n'aura droit ici qu'à des bad guys, certains possédant encore une vraie classe (William Holden, Robert Ryan, Borgnine, fascinants), tandis que d'autres sont d'une violence et d'une bêtise proprement irrécupérables (les chasseurs de primes/vautours). 

Le personnage de général mexicain corrompu, entouré de sa cour formée entre autres de conseillers venus d'Allemagne, synthétise clairement la figure du dictateur fasciste oppresseur de la masse paysanne, qui pour sa part espère recouvrer sa terre en s'engageant dans la lutte. Autre ordure du film, le représentant des chemins de fer — donc des intérêts économiques du pays — engage Robert Ryan et les chasseurs de prime sans regarder à la dépense. Ses actions sont d'ailleurs contestées par la population elle-même, victime des dommages collatéraux lors du coup monté du début. Peckinpah ne cache rien de son dégoût pour cette racaille. Loin de tout idéalisme, la bande à Holden ne semble quant à elle vivre que dans le présent, sans aucune volonté de changer le monde. Borgnine dira être plus que satisfait de sa situation, et seul le personnage d'Angel incarnera une position révolutionnaire à proprement parler. Ce sont au final des hommes qui refusent de vivre selon les lois que la société a établi. The Wild bunch est donc au fond très engagé, on y prône sans cesse la révolte contre l'ordre et la loi. C'est même assez étonnant de voir de telles idées radicales aussi librement et explicitement exprimées dans une production hollywoodienne. 

Le film impressionne par sa très grande splendeur plastique, et la beauté des compositions de plans en scope, tant dans les paysages que les intérieurs. J'en étais ressorti avec des images de scènes, de plans, de répliques, et les énormes éclats de rire qui parcourent le récit ont longtemps résonné dans ma mémoire. Je ne sais pas si le rapprochement est légitime, mais j'y ai ressenti une influence assez marquée du western italien et des films de Sollima et Leone en particulier : le côté sales gueules des personnages, le contexte de la révolution mexicaine, la façon qu'a la mise en scène de fétichiser certains regards (surtout entre Holden et Borgnine) et gestes (la précision du vol du train)ce jeu sur la lenteur de certaines scènes, qui fait que l'action et la violence surgissent avec une brutalité décuplée. Sans parler du générique avec ces arrêts sur image qui se colorent, effet qu'on retrouvera dans Cross of ironMais en y réfléchissant mieux, je finis par réaliser que c'est surtout à Il était une fois la révolution (1971) que j'ai pensé, film qui correspond justement bien à ce dialogue entre romantisme et nihilisme exprimé chez Peckinpah. Donc l'influence, s'il y en a, serait finalement tout autant dans l'autre sens puisque le Leone est postérieur. Avec The Wild bunch, Peckinpah marquait donc l'Histoire du cinéma d'une nouvelle pierre blanche (éclaboussée de sang).




Pat Garrett & Billy the Kid, 1973
Encore un western assez atypique, par son rythme faussement indolent, comme par ses personnages fascinants, paraissant tantôt impénétrables, tantôt profondément torturés. Kris Kristofferson m'a tout simplement laissé le souffle coupé, tant sa performance est impressionnante, héros sans âge, ne connaissant pas la peur et refusant de vivre sous une autre loi que la sienne. Face à lui, l'impeccable James Coburn a une sacrée classe en vieux briscard qui a conscience d'avoir peut-être perdu sa dignité en tournant le dos à son passé de bandit et de s'être compromis en se mettant au service des éleveurs, mais qui veut accomplir sa tâche pour ne laisser à personne d'autre la possibilité de s'accaparer la mort de son ancien ami. Avec très peu de mots, Peckinpah nous laisse deviner tout ce qui les rapproche encore, jusqu'à ce que, littéralement, le miroir se brise.

Telle une rêverie lyrique, le film est construit comme une suite de tableaux presque autonomes, donnant l'impression d'une trame finalement assez lâche, qui m'a parfois un peu fait décrocher. Pourtant, certaines scènes sont véritablement grandioses et très riches en émotions. L'assaut contre la cabane où est retranché Billy au début du film m'a complétement emballé par son intelligence cinématographique (mouvements parcimonieux mais incroyablement efficaces de la caméra, montage, etc.). De même la séquence à la limite du fantastique où Billy s'évade de la ville de Lincoln, en chantant tandis que les villageois restent immobiles devant les cadavres. Entretemps, se succèdent des moments de dialogue ou de contemplation très étranges, presque désincarnées, où l'on n'est pas sûr de saisir le sens de ce qu'on voit à l'écran (Coburn face aux trois bandits dans la taverne).

Malgré la présence de grands espaces, le monde est tout petit pour Pat le sheriff et Billy le hors-la-loi. Leur parcours reste circonscrit à l'intérieur des frontières du Comté, dont la topographie semble des plus réduites. Comme si les personnages, sachant très bien que toute fuite est impossible, attendaient juste de perdre une à une leurs dernières illusions. Le film n'est en gros qu'une longue parenthèse qui tente de repousser le plus loin possible l'inéluctable, s'achevant comme de coutume désormais chez Peckinpah sur une conclusion magnifique. La musique composée par Bob Dylan — qui se révèle ici plutôt charismatique en tant qu'acteur — apporte une dimension picaresque à l'ensemble, et son registre folk n'est pas sans m'évoquer le décalage imposé par Morricone au même genre cinématographique. On repérera aussi Harry Dean Stanton qu'il est toujours plaisant de croiser. En bref, un film désarçonnant, du genre qui se bonifie vraiment après coup, travaillant dans la tête. Je le crois thématiquement très riche et d'autant plus passionnant qu'on sera sensible aux résonances qu'il entretient avec les autres œuvres du cinéaste.




Bring me the head of Alfredo Garcia (Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia), 1974
Peut-être mon film préféré de Peckinpah, qui après avoir mené le western au bout de son destin, tente dans un dernier sursaut d'énergie rageuse de le propulser sur une voie inédite, redistribuant les cartes sans plus se soucier d'une quelconque règle du jeu. L'idéalisme est enterré, les bagnoles ont pris la place des chevaux, et les paysages ont plus que jamais des allures post-apocalyptiques. Avec une incroyable impolitesse, le film enchaîne les idées poétiques, composant une atmosphère proche du fantastique. Warren Oates trouve ici le rôle de sa vie, incarnant l'antihéros ultime, et Peckinpah lui offre en plus une compagne à sa mesure. Le couple qu'ils forment est anti-glamour au possible et pourtant foncièrement touchant, parce qu'il parvient à le faire sonner authentique. 

Pour employer une expression galvaudée, le film est une claque. Je l'avais découvert lors d'une diffusion tardive dans la nuit, et j'étais resté scotché jusqu'à la fin, yeux écarquillés, mâchoire pendante face au jusquauboutisme, au nihilisme d'un film qui ne ressemble à aucun autre, qui déjoue sans cesse les attentes du spectateur qui ne sait plus si on lui projette un western, un polar hard boiled ou une romance déglinguée.


4 novembre 2015

CLINT 1/1965-1978



Né au cinéma avec Sergio Leone, Clint Eastwood est sans doute un des acteurs/réalisateurs que je respecte le plus aujourd'hui. Je propose ici une rétrospective maison, l'occasion d'évoquer des films qui me sont chers, mais aussi de mettre en avant les qualités de ceux qui sont moins considérés. Au sein de ce parcours, il est assez plaisant de constater la fidélité de nombreux collaborateurs du réal, et de voir tel nom monter parfois en grade d'un générique à l'autre. J'omets quelques titres mais respecte la chronologie...




Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965
Film à sketch italien produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano. Cinq courts-métrages et cinq rôles de femmes très différents pour des résultats variés. Je ne parlerai ici que du dernier sketch, Une soirée comme les autres, petit bijou réalisé par Vittorio De Sica avec un Clint Eastwood hallucinant en salaryman pantouflard, objet de tous les fantasmes de sa femme qui refuse l'embourgeoisement de leur relation. 

De Sica se lâche complètement dans la visualisation de ces fantasmes où Mangano se rêve en femme fatale assaillie par des superhéros de fumetti (Mandrake, Diabolik, le Fantôme) tandis que Clint met déjà bien à mal son image de surmâle, jusqu'à une séquence ahurissante où la donna est poursuivie par une ville entière jusque dans un immense stade où elle exécute un striptease, rendant fou Eastwood et l'amenant au bord du suicide Le scénario va vraiment loin dans cette satire de la vie de couple. Clint est méconnaissable dans ce registre caricatural et le talent de la Mangano explose incontestablement. Absolument jouissif. Les autres sketchs sont commentés ici.



Kelly's heroes (De l'or pour les braves), Brian G. Hutton, 1970
Un film étonnant qui semble échapper à tout étiquetage. L'aspect mission commando, ainsi que les présences de Telly Savalas (que j'ai rarement vu aussi bon) et Donald Sutherland (hilarant en chef de tank illuminé) sonnent comme un évident écho aux Douze salopards d'Aldrich. On peut ainsi dire qu'on a affaire à un film de guerre redoutablement efficace, disposant de moyens souvent impressionnants. Andrew Marton assure la réalisation de seconde équipe, et les scènes de destruction et d'explosion sont particulièrement spectaculaires, en plus d'être visuellement très réussies. Le duel entre les deux tanks dans le village est à ce titre un pur morceau d'anthologie.

Mais Kelly's heroes est également une comédie irrévérencieuse, décrivant une campagne militaire en totale déliquescence, avec une armée américaine minée par la confusion. L'artillerie tire sur ses propres troupes, un capitaine pistonné est pressé d'arriver à Paris pour y faire du shopping. L'appât du magot semble soudain donner une bonne raison de se battre, jusqu'à ce que cette opération qui devait être secrète dégénère en impliquant les plus hauts gradés de l'état major. Le plus remarquable étant que ce mélange des tons se fait de façon très harmonieuse. Les situations peuvent tout à fait être excessives, elles ne sont jamais irréalistes ou cartoonesques. Une approche pas loin de rappeler Catch-22 ou d'annoncer Les Rois du désert. Le summum de l'audace étant sans doute atteint lorsque les héros parviennent à associer le soldat nazi à leur combine pour faire sauter la porte de la banque ! Et la scène qui parodie les duels à la Leone lorsque Clint, Telly et Donald marchent de front vers le tank, est simplement hilarante. Bref, j'ai été bluffé et cela m'a donné envie de réévaluer Quand les aigles attaquent, autre film d'Eastwood dirigé par Hutton, qui m'avait semblé un peu molasson.




The Beguiled (Les Proies), Don Siegel, 1970
Film inclassable, magnifiquement introduit de manière faussement doucereuse par la comptine chuchotée par Clint et la photographie qui passe du sépia à la couleur — sublime travail de Bruce Surtees qui me fait dire que ce film se doit d'être vu en salle. On plonge dans ce The Beguiled comme dans un songe qui nous ferait basculer à l'improviste dans le cauchemar. La guerre de Sécession n'est qu'un arrière-plan, le champ de bataille se révèle situé à un autre niveau. Le spectateur se voit alors baladé dans un monde déchiré qui tente de sauvegarder les apparences d'une bonne société alors que tout respire la frustration, le désir et le vice. 

Don Siegel filme le trouble à l'état pur, Clint n'hésite pas à prendre des risques. D'une audace assez étonnante, le film s'avère incroyablement dérangeant notamment dans sa représentation des fantasmes et très ambigu, car la vérité des personnages nous échappe jusqu'au final. Un diamant noir, une œuvre courageuse et vraiment marquante.




Dirty Harry (L'Inspecteur Harry), Don Siegel, 1971
Si Dirty Harry a certainement redéfini pour longtemps le cinéma policier, ce statut de film fondateur ne le rend pas pour autant dépassé. Sa violence n'a rien perdu de son impact, résultant à la fois de plans chocs et de situations malsaines, mais aussi de la caractérisation de Scorpio, psychopathe tout à fait terrifiant car imprévisible. Siegel et Eastwood s'attaquent à un problème complexe, affronté au quotidien par de simples flics sur le bitume, sans forcément prendre parti. "Dirty Harry" doit moins son surnom à un non-respect de la loi qu'au fait que c'est lui qui est chargé des basses besognes. On peut aller jusqu'à la considérer comme un pauvre type qui a abandonné sa vie sociale pour nettoyer les ordures de la ville. Le final montre bien le dégoût qu'il tire de son expérience. 

J'ai été vraiment frappé par l'élégance et le soin apporté à la mise en scène en cinémascope. La caméra est très souvent en mouvement, et Siegel exploite de façon véritablement splendide les décors naturels de Frisco, avec une photographie de Surtees qui oscille entre l'éclatante luminosité et l'obscurité la plus effrayante. Je retiens entre autres cette séquence superbe et tendue de la remise de la rançon, course dans la nuit épuisante et sordide puisqu'il s'agit aussi d'une course contre la mort. On ne peut enfin passer sous silence le score de Lalo Schifrin, qui semble imposer un style désormais indissociable du polar urbain, un genre de funk qui souffle tantôt le chaud tantôt le froid.



Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), Clint Eastwood, 1971
Première réalisation, premier coup de maître. Un pitch du tonnerre que n'aurait pas renié Hitchcock, remarquablement traité grâce à une écriture très subtile des personnages, qu'il s'agisse du DJ Dave Garver en homme pas toujours capable d'agir comme il le souhaiterait, ou d'Evelyn, campée par l'impressionnante Jessica Walter, dont la possession psychotique est rendue de façon terrifiante certes, mais aussi pathétique. On partage tout à fait l'angoisse du protagoniste, du jour au lendemain complètement paniqué et ne sachant plus comment il a fait pour en arriver là. 

Eastwood filme ça admirablement, avec une grande liberté, offrant un rythme qui sait se montrer nonchalant à l'occasion (ballades dans la forêt, descente au Monterey jazz festival, discussion avec le barman malicieusement interprété par l'ami Siegel). Un film très attachant. Au sens propre.




Breezy, Clint Eastwood, 1973
Pour son troisième film en tant que metteur en scène, Clint laisse de côté le cinéma de genre et livre une œuvre magnifique qui semble ne rien devoir à personne, tournée manifestement loin des studios. Je lis souvent que la reconnaissance critique du réalisateur en France est arrivée à partir d'Honkytonkman (1982). Mais où étaient-ils ces critiques dix ans plus tôt à la sortie de Breezy, qui témoignait déjà incontestablement d'une démarche d'auteur ? La superstar reste ici derrière la caméra et nous propose une histoire d'amour d'une tendresse et d'une émotion rares. En vieux cabot solitaire, William Holden — qui ne cesse de me donner des raisons de l'aduler — est incroyablement touchant. Son personnage s'est efforcé de garder l'amour à distance pour s'épargner la souffrance, perdant du même coup le goût du simple bonheur de l'instant. Et que dire de Kay Lenz, qui s'approprie son rôle corps et âme. Fraîche, légère et en même temps parfaitement lucide. 

C'est un sujet franchement osé qu'aborde Eastwood et il le fait avec autant de franchise que de pudeur (magnifique plan des deux corps qui s'enlacent dans l'ombre). Il semble vouloir ici peindre une certaine jeunesse hippie de l'époque, avec respect et honnêteté, c'est-à-dire loin de toute idéalisation mais avec une émouvante volonté de compréhension. On retrouve tout le talent d'écriture de la scénariste Jo Heims, qui avait déjà signé pour Play Misty for me des dialogues pleins de justesse sur la passion. La Breezy's song de Michel Legrand apporte une dernière touche à la fois mélancolique et sereine sur ce très beau portrait de couple.




The Eiger sanction (La Sanction), Clint Eastwood, 1975
Quatrième mise en scène de Clint avant de quitter Unversal pour Warner. Un film assurément mineur, mélangeant action et espionnage sur un rythme décontracté et un ton assez destabilisant. Clint retrouve le chaleureux George Kennedy, camarade de jeu sur le touchant Thunderbolt & Lightfoot, son précédent tournage dirigé par Michael Cimino. Les dialogues sont plutôt réjouissants par leur cynisme mais les situations se vautrent quand même souvent dans le mauvais goût, la vulgarité et un machisme un peu complaisants. Le scénario se révèle vite n'être qu'un prétexte pour mettre en scène des séquences d'escalade périlleuses, d'autant plus impressionnantes que l'on sait (et que l'on constate) que Clint assure lui-même sa partie. On devine une volonté louable de filmer la montagne et l'alpinisme avec sérieux et crédibilité, profitant des paysages splendides de l'Arizona et des Alpes suisses. 

L'ensemble reste cependant très brouillon. Le film a apparemment subi quelques coupes, ce qui explique sans doute cette impression de rebondissements avortés ou de pistes lancées sans trop de conséquences. Le côté chasse au suspect dans un environnement dangereux a un petit côté hitchcockien pas désagréable mais c'est vraiment trop traité par-dessus le mousqueton pour passionner. Je crois que je préfère encore Firefox dans le registre du film d'espionnage. L'intrigue y avait relativement plus de rigueur. En l'état, c'est un divertissement amusant et filmé avec suffisamment de classe pour rester en mémoire. À retenir également la superbe partition de John Williams, aux accents romantico-seventies qui procurent au film une atmosphère inexplicablement mélancolique.




The Enforcer (L'Inspecteur ne renonce jamais), James Fargo, 1976
Je ne comprends pas la faible côte d'amour de ce film. J'ai beau le revoir, je trouve ce troisième volet des aventures de Dirty Harry toujours aussi épatant. Clint donne sa chance à Jim Fargo, qui fut son assistant, et celui-ci signe une mise en scène parfaitement maîtrisée et énergique. Mention spéciale à l'haletante course-poursuite sur les toits de Frisco, assez génialement soutenue par le score jazzy de Jerry Fielding

Les répliques laconiques de l'inspecteur sont toujours aussi percutantes, on s'indigne avec lui du comportement irresponsable de ses supérieurs. Une des cibles du film, c'est le politiquement correct de la société américaine de cette époque : quotas arbitraires pour laisser place, par exemple, aux femmes dans la police sans forcément tenir compte de leurs compétences, groupuscules afro-américains forcément considérés comme des terroristes tandis que les vrais criminels dissimulent leurs motivations pécuniaires derrière une façade de révolutionnaires. Et puis la relation entre Callahan et sa partenaire est retranscrite avec chaleur et justesse. On devine leur attirance et en même temps leur réserve. Le final, chargé d'une tragique ironie, est particulièrement fort.




The Gauntlet (L'Épreuve de force), Clint Eastwood, 1976
L'affiche de Frazzetta est déjà en soi un spectacle. Voilà un film d'action incroyablement bourrin, tant dans ses situations que dans ses dialogues pas vraiment châtiés, et qui profite du statut de prostituée du personnage interprété par la charmante Sondra Locke pour en rajouter dans le vulgaire. Le couple qu'elle forme avec Eastwood prendra le temps de s'apprivoiser, jusqu'à véritablement s'apprécier. Le titre français aurait pu être Le Canardé, tant Eastwood y est victime d'une impressionnante débauche d'artillerie. Malpaso devait manifestement posséder un stock de munitions en passe d'être périmées qu'il fallait utiliser au plus vite. 

La mise en scène est parfois un peu expédiée, on sent que Clint n'est pas toujours très inspiré dans les scènes de poursuites. La course entre l'hélico et la moto aurait ainsi pu être plus palpitante. Mais le concept du film est assez génial dans sa volonté d'épure, où les deux héros se retrouvent la cible de la mafia et de la police de deux États. Le climax anthologique est complètement absurde par sa démesure et sa résolution, mais c'est un vrai bonheur d'assister à ce genre de spectacle aux ambitions ouvertement commerciales et dont on sent bien que les participants y ont pris un intense plaisir. Et Eastwood prolonge sa collaboration avec Fielding qui atteint ici une liberté d'inspiration aboutissant à un score absolument sublime.




Every which way but loose (Doux, dur et dingue), James Fargo, 1978
Scénario timbre-poste en forme de road-movie : après quelques scènes d'exposition pépères, Philo Beddoe le bagarreur et ses potes prennent la route à la recherche d'une chanteuse country (Sondra Locke, une nouvelle fois craquante). À leurs trousses, leurs ennemis ne s'avèreront jamais vraiment menaçants, traités plutôt sous l'angle comique. Flics pourris et gang de motards plus bêtes que méchants enchaînent malgré eux les catastrophes. Les divers affrontements seront souvent prétexte à des gags irrésistibles, avec une tendance marquée au burlesque, et à des séquences de bourre-pif efficacement chorégraphiées par le fidèle Buddy Van Horn

C'est cette légèreté assumée qui fait qu'on suit avec beaucoup de plaisir les aventures de ces pittoresques personnages. On devine une évidente complicité entre Eastwood et Clyde l'orang-outan, et toujours cette thématique chère à l'acteur de recomposition d'une famille un peu bordélique mais chaleureuse. La baston finale se charge même d'une inattendue mélancolie avec ce vieux champion qui perd les faveurs de son public, ce qui montre bien que derrière le côté divertissement sans prétention du film, il y a une certaine tendresse. Cette ballade dans le Sud profond baigne de plus dans une excellente bande son aux accents country western, et James Fargo livre une mise en scène dynamique mais qui sait également se faire plus posée lors des scènes intimistes et musicales. On adore.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :