20 mars 2019

Kings of Hong Kong IV. 1992-1994

Twin dragons, Tsui Hark & Ringo Lam, 1992
Après une décennie 80 où il est parvenu à s'imposer en tant que producteur et metteur en scène, Jackie Chan remets son talent au service d'autres réalisateurs à la forte personnalité. Que ressort-il de cette association prometteuse sur le papier ? Un film relativement amusant, qui propose à parts à peu près égales action et comique de situation. Entre deux scènes de cascades, le récit prend la forme d'un vaudeville avec ces deux frères jumeaux aux tempéraments opposés, contraints de jouer les sosies, et d'échanger leurs identités, dupant sans le vouloir aussi bien leurs amoureuses que la pègre. Dans des rôles peu flatteurs, Maggie Cheung et Nina Li-Chi sont charmantes, et on s'amusera à repérer les cameos non seulement des deux réalisateurs crédités mais aussi de pleins de confrères parmi lesquels John WooLiu Chia-LangYuen Woo-Ping (qui cosigne les chorés avec Ching Siu-Tung) ou Kirk Wong.

Si le scénario multiplie les quiproquos, on est évidemment loin de Billy WilderLes auteurs semblent tellement fiers de cette idée des jumeaux qu'ils surexploitent le filon, allongeant déraisonnablement la longueur des scènes où Chan joue avec lui-même. L'illusion fonctionne. Les personnages se touchent, se passent des accessoires. La caméra reste constamment en mouvement pour filmer ce ballet virtuose, et n'a donc pas trop à rougir par rapport à ce qu'avaient réussi dans ce domaine Zemeckis (Back to the future 2 et 3) ou Cronenberg (Dead ringers)Autre preuve de cette difficulté à équilibrer la recette, le dernier tiers du film, davantage orienté action, finit lui aussi par lasser, appuyant lourdement sur les mêmes effets de substitution entre le frère coriace et son jumeau inapte à la bagarre. Loin d'être déshonorant, le résultat manque de finesse et de grandeur, pas vraiment à la hauteur des attentes d'une telle affiche.




Green snake, Tsui Hark, 1993
En 1996, la Cinémathèque française programmait la rétrospective d'un cinéaste dont je n'avais jamais entendu parler, encore dissimulé par l'ombre d'un John Woo, qu'il avait produit. C'est avec Green snake que s'est faite ma rencontre avec le cinéma de Tsui Hark, et rien que pour ça, ce titre conserve une place à part. Dès l'ouverture, je fus captivé, basculant dans un monde époustouflant, fait de mouvements gracieux, de couleurs fabuleuses. Dans le rôles des femmes-serpents, tentatrices et dont les sentiments vont entrer en lutte avec leur nature, Maggie Cheung et Joey Wong sont superbes et surtout filmées avec beaucoup de sensualité. Face à elles, le jeune moine Chiu Man Chuck mettra toute sa volonté au combat, sa foi mise à l'épreuve. Le tout aboutit à un spectacle délirant à la photographie somptueuse, aux chorégraphies signées Yuen Bun (The Blade). Les affrontements se font aériens, les étoffes virevoltent, procurant un véritable envoûtement des sensLa musique de l'incontournable James Wong est magnifique, notamment le thème principal, très mélancolique.


Tsui Hark ne recule devant aucune idée folle, même s'il n'en a pas les moyens techniques et financiers (on appellera ça le syndrome Zu). C'est l'aspect qui fait peut-être le plus mal à la revoyure. Difficile en effet de passer outre certains effets bricolés parfois risibles, au sein de décors souvent envahis de machines à fumée comme autant de cache-misère. Le déluge final, festival d'incrustations approximatives, pique un peu les yeux. Mais je renie pas mes premières impressions et le souvenir de cette mémorable rencontre avec le cinéaste.





The Lovers, Tsui Hark, 1994
Etonnant prolongement de la veine romanesque initiée dans Green snake, mais en évacuant le fantastique, les combats et les besoins en effets spéciaux. Tsui Hark s'investit dans l'histoire d'un amour légendaire, avec ces amours contrariés à la Tristan et Iseult, Héloïse et Abelard ou Romeo et Juliette. Si la romance pourra paraître un peu naïve, le couple incarné par Charlie Yeung et Nicky Wu est absolument charmant, passant de l'insouciance juvénile et maladroite à la sérénité complice. Le cinéaste nous invite à observer patiemment l'évolution de leur relation, en parallèle d'un apprentissage de traditions qui finalement ne feront que nourrir leur émancipation. La naissance des sentiments sera d'autant plus troublante et sincère qu'elle se fera malgré l'apparence de garçon endossée par la jeune fille.

En bravant les règles de l'école, en trichant et en s'accusant à la place de l'autre, les amants construisent leur union. Perfectionnant leur art poétique, ils deviennent maîtres de leur destin jusqu'à ne faire plus qu'un. Ils pourront alors faire face au conflit familial avant de nous entraîner dans un étonnant final aussi cataclysmique que poétique. C'est donc un film plutôt intimiste, se déroulant dans un lointain passé qui lui permet de se montrer plutôt opulent dans ses décors et costumes, mais sans pour autant multiplier les décors ni oublier les paysages naturels. Le brio constant de la mise en scène de Tsui Hark achève d'emballer le tout. 


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :
V. Filmographie 1995 (prochainement...)

17 mars 2019

Le Cinéma de Xavier Dolan II. 2013-2016

Tom à la ferme, 2013
Dolan repasse devant la caméra pour un film à l'atmosphère différente, transposition d'une pièce de théâtre du Québécois Michel Marc Bouchard. L'adaptation est plutôt réussie, jouant vraiment de la mise en scène pour ne pas rendre artificielles les situations de huis clos forcé. C'est une histoire de relation perverse, tendue jusqu'à la rupture, avec un personnage contraint par un autre à jouer un rôle. Et l'on est invité à observer comment ces deux parties vont progressivement céder pour finalement assumer ce qui pourrait être leur vraie personnalité. Plus qu'Hitchcock auquel on l'a souvent rapproché, le film est en fait bien davantage polanskien.

Le réalisateur joue avec le format du film, soigne sa photographie tant en intérieur qu'en extérieur et bénéficie d'un score de Gabriel Yared impeccable. Mais Dolan ne va pas vraiment à fond ni dans l'angoisse psychologique, ni dans le mélodrame. Quelque scènes de confrontation fortes, de suspense ou de basculement surnagent au sein d'un fleuve plutôt opaque. Ce sont ces moments qui réussissent à maintenir l'attention, avec d'étonnant rebondissements presque surréalistes qui participent encore de cette mise à distance de personnages dont les motivations finissent par nous échapper. Le film manque donc un peu de vie, m'a laissé sur le seuil. Il gagne quand même un peu la partie en s'achevant sur le splendide Going to a town de Rufus Wainwright.




Mommy, 2014
Secoué par ce film, du début à la fin. J'en suis sorti en me faisant d'abord la réflexion que Mommy, c'est plus que du cinéma, c'est la vie : l'interprétation est d'une justesse telle, les dialogues sont d'une telle force que j'en oubliais la durée, happé par cette histoire riche en émotions, charriées par des non-dits qui leur donnent peut-être encore plus de force, car laissées à la libre interprétation du spectateur. Le fait d'ouvrir le film par la mention d'une loi punitive fictive suivie d'un crash, laisse planer sur tout le récit la menace d'un drame imminent, et j'avais la certitude que dès qu'un personnage se retrouvait sur la chaussée, une bagnole allait le faucher. Tout le récit acquiert alors une tension qui aurait pu être insupportable si elle n'avait pas été portée par l'interprétation d'ordre viscéral d'un trio d'acteurs aussi exceptionnel qu'inoubliable (composition hallucinante de Suzanne Clément, et encore un rôle magistral pour Anne Dorval).

Mais en fait non, Mommy c'est bel et bien du pur cinéma. Dolan y exploite avec maestria, inspiration et juste ce qu'il faut d'esbroufe, tous les moyens mis à sa disposition par le septième art : enceintes qui dégueulent de musique, caméra en mouvement pleine de lyrisme, montage énergique qui sait accompagner les coups d'éclats comme les moments plus évanescents, photo magnifique au diapason des émotions, tantôt chaude et caressante, tantôt froide et impitoyable. Le choix du format carré crée une incontestable proximité avec l'histoire racontée et les personnages. J'ignorais qu'il allait s'élargir et cet effet a provoqué en moi des bouffées d'euphorie qui m'ont complètement bouleversé. La seconde fois que le réalisateur en use, j'ai failli lui en vouloir parce que je savais que ça allait mal tourner, mais les émotions que ça a fait naître en moi étaient si puissantes que j'ai accepté ce jeu cruel. Ce sont des artifices, certes, mais comme le sont tous les outils du langage cinématographique. Une fois cela posé, demeure un seul constat : mon émotion de spectateur. Elle n'est pas davantage explicable ni justifiable. Juste communicable.




Juste la fin du monde, 2016
6 longs-métrages en 7 ans, donc. Si Mommy signait la consécration internationale du cinéaste, son triomphe à Cannes sera à double tranchant, offrant certes désormais au cinéaste des stars sur un plateau, mais le rendant aussi plus que jamais suspect. Placé sous le feu des projecteurs, le voilà donc soumis pour son prochain film à une grosse attente tant du public que de la critique. Retour à l'adaptation théâtrale après Tom à la ferme. La pièce de Jean-Luc Lagarce était d'inspiration fortement autobiographique. On devine sans mal que cette histoire de retour du fils prodigue entretient également beaucoup de résonance avec le parcours de Dolan lui-même, le héros interprété par Gaspard Ulliel ayant été comme lui promu au rang de wonder kid. Dolan déclarait dès la promo de son premier film qu'il ne pensait pas vivre longtemps d'où son besoin de profiter du temps qui lui était offert pour tourner. Il n'a pas donc du avoir trop de mal à s'approprier un sujet aussi fort, et le dispositif théâtral du matériau de base a du représenter un passionnant défi de mise en scène. Celle-ci se concentre ici plus que jamais sur la scrutation des visages. C'est souvent étouffant (c'est le but) mais aussi fascinant, parce que pour la plupart les visages des acteurs prennent merveilleusement la lumière. La caméra peut donc s'attarder sur eux pour en capturer la moindre émotion. 

Le travail de mise en scène, lorsqu'il joue sur ce type d'épure, m'a laissé captivé, guettant les moments de basculement, de violence sourde ou d'émotion libérée. Les quelques instants de respiration — j'ai compté 2 flashbacks musicaux — marchent du coup formidablement bien, véritables bouffées d'oxygène où Louis peut enfin se libérer du carcan de ce présent qu'il doit affronter. Mais ce n'est à chaque fois qu'une parenthèse qui ne fera que repousser l'inéluctable, et on lui fera bien comprendre que ce passé est bel et bien déjà mort, vain refuge. Louis a fait ce choix contraint de réduire la distance qui le tenait éloigné de sa famille. Il vient pour parler, or il échoue constamment, restant prudemment dans l'expectative. En face de lui, les autres semblent tout autant se refuser à livrer les émotions espérées par de telles retrouvailles. Louis va donc davantage se retrouver à écouter et à recevoir, l'air de rien, les justes reproches d'une famille qui a manifestement toujours respecté ses choix, jusqu'au sacrifice. Il apparaît ainsi presque comme un fantôme chuchoteur qui ne pourra jamais rattraper le temps perdu, offrant aux siens l'occasion de lui confesser, à leur façon souvent elliptique, leur amour. Finalement, ce qui devait être dit par lui ne le sera pas, censuré par le grand frère avec une violence qui ne trompe pas. On devine que ce dernier n'est pas le seul à avoir compris les raisons de la visite de Louis. Tout, dans les réactions paniquées des autres, montre qu'ils le devinent également, qu'ici va s'achever quelque chose qu'on ne retrouvera plus. Chacun aura juste sa propre façon de réagir.

Force m'est de constater cependant que la fin manque de force, entre la métaphore paresseuse et le choix peu imaginatif d'une chanson de Moby qui ne me parle pas (alors que j'ai adoré tout le reste de la riche bande son, dès l'ouverture et la chanson de Camille pour le coup parfaitement à sa place). Si Ulliel est parfait, je n'ai pas toujours été pleinement convaincu par le reste de la troupe. Chaque personnage a incontestablement de beaux moments, mais le film est trop souvent victime de séquences moins inspirées, maladroites, à cause de réactions excessives ou du choix des mots. Ce qui fait que ça restera, avec Tom à la ferme, le Dolan qui m'aura le moins ému, alors que ses thématiques avaient tout pour me toucher.



DOSSIER XAVIER DOLAN :

12 mars 2019

Le Cinéma de Xavier Dolan I. 2009-2012

J'ai tué ma mère, 2009
Ça a beau être un premier film, je ne lui ai trouvé aucun côté brouillon ou bricolé. Le fond a beau être autobiographique, le cinéaste ne sombre jamais dans la complaisance. Le rôle qu'il s'y donne n'en est qu'un parmi d'autres, au sein d'un récit où il s'agit avant tout de tracer le plus juste portrait d'une relation filiale douloureuse. Pas plus de narcissisme que de manichéisme, tout le film est porté par une pure volonté romanesque rendue encore plus captivante par le soin formel que lui accorde son réalisateur. J'ai apprécié la qualité quasi photographique des images : de la composition du cadre aux accessoires et décors, en passant par les costumes, la lumière, le choix des couleurs. Chaque plan est excessivement travaillé, sans pour autant sombrer dans la préciosité. Manifestement amoureux fou de cinéma, de peinture, de littérature et de musique, Dolan enrichit son film d'envolées lyriques et de belles phrases. Et là encore, tous ces éléments participent de sa trame narrative, échappent à la gratuité de la citation snob comme à la tentation de la dispersion. Je n'ai personnellement jamais trouvé ses références écrasantes. À mes yeux (et mes oreilles), elles nourrissent et le propos et mon implication de spectateur. Comme chez ces autres cinéastes de la citation que sont Godard, Tarantino, ou Joe Dante, elles me grisent, alimentent un dialogue au-delà de l'écran.

À la fois plein d'humanité et d'attention accordée au moindre de ses personnages, le film est aussi animé d'une vitalité constante, et on a droit à des numéros d'acteurs régulièrement touchants, avec un sens du dialogue que je trouve finalement bien plus convaincant que les improvisations répétitives et artificielles d'un Kechiche. Je ne peux donc qu'être impressionné et applaudir une telle œuvre qui se suffit déjà à elle-même, et qui n'est pas simplement un premier effort qu'on qualifierait avec condescendance d'encourageant.




Les Amours imaginaires, 2010
Un film qui se nourrit de pas grand chose. Sa seule substance c'est l'émotion pure, la beauté de ses acteurs et le plaisir formel. Plus précisément — mais moins poétiquement — je devrais écrire le plaisir audiovisuel, parce qu'ici encore le travail sur le son et la musique fait littéralement corps avec celui sur l'image (couleurs, cadrages et costumes au diapason).

À l'arrivée, Dolan n'a pas creusé tellement profond. La trajectoire des personnages a juste tracé un bref arc. Si l'on résume le film sur le papier, c'est même vite dénué d'intérêt. Si on se laisse en plus aller au jeu des comparaisons, on dira que c'est sans doute son film le plus modeste dans ses ambitions. Les Amours imaginaires apparaît donc comme bien plus fragile, et pas entièrement satisfaisant, et on pourra cette fois légitimement accuser Dolan de céder parfois à une sorte de coquetterie en se regardant filmer. Mais je suis malgré tout client de cet appétit et de cette sensibilité que je ne peux m'empêcher d'estimer sincère. Monia Chokri est fabuleuse, et la façon dont la caméra du réalisateur met en valeur son regard et ses mouvements est en soi la preuve d'une maîtrise qui a plus d'une fois suffit à me réjouir. Au fond, c'est un film sur l'art de la séduction.




Laurence anyways, 2012
Dolan exploite une nouvelle fois sans vergogne tous les outils que le cinéma met à sa disposition (cadre, lumière, sons, montage, interprétation, écriture). Et cette ambition formelle sert harmonieusement son ambition romanesque, ici plus poussée que jamais. Le sujet est risqué mais il est abordé sans tomber dans la démonstration de thèse. Le cinéaste ne se prive pas d'y injecter drôlerie et légèreté dans les moments où on ne s'y attend plus, nous offrant un vrai rollercoaster émotionnel qui est un pur bonheur de spectateur.

Quelle richesse dans la caractérisation des personnages (et il y a foule), leurs relations, les aléas de leurs destins, les situations, les lieux... Le couple y a sa place autant que l'individu. Les dialogues sont plein de vie, impeccablement portés par des acteurs qui habitent leur personnage. Je ne sais pas pourquoi, mais cela m'a fait immensément plaisir que Melvil Poupaud ait écopé de ce rôle-là, si singulier. J'ai toujours adoré cet acteur, que j'associerai toujours à ce cinéma français tant aimé qui a accompagné mes 90's (chez HaudepinRuiz, Dubroux, Rohmer). Je ne lui veux que du bien. Enfin, le montage est ici un peu bousculé, avec ces irruptions de l'interview retrospective qui apporte une dimension poétique supplémentaire : puisque c'est quand même Laurence qui narre l'essentiel de son histoire, la porte est ouverte à ses visions surréalistes et à des sorties de rail. Bref, j'ai partagé un spectacle extraordinaire, capable à la fois de m'émerveiller, de m'émouvoir et de m'enthousiasmer, et pas seulement par ses choix plastiques (même si chaque plan a séduit mes pupilles).



DOSSIER XAVIER DOLAN :

2 mars 2019

Histoire permanente du cinéma américain 1928-1941

Lonesome (Solitude), Paul Fejos, 1928 
Dans un New York surpeuplé, le temps d'une journée de détente passée à Coney Island, boy meets girl. Et ça donne une vraie perle du cinéma muet, dans laquelle le Hongrois Paul Fejos exploite toutes les possibilités du langage cinématographique (surimpressions, raccords de panoramiques, travellings vertigineux) pour sublimer cette histoire excessivement simple, universelle et donc extrêmement touchante.

Le sourire de Barbara Kent m'a fait craquer, et les séquences sur la plage où Glenn Tryon et elle discutent ensemble et tombent amoureux sont magnifiques, donnant l'impression qu'ils sont seuls au monde dans ce partage. J'ai été triste pour le jeune couple lorsque ces deux âmes se retrouvent brutalement séparées par la foule et renvoyées une nouvelle fois à leur solitude. Un film qui a largement sa place à côté des joyaux de cette époque que sont Sunrise de Murnau ou The Crowd de King Vidor et son inoubliable James Murray.




Top hat (Le Danseur du dessus), Mark Sandrich, 1935
Par bien des aspects, on est là devant une comédie musicale passablement académique. On sent que RKO a une image de prestige à défendre. La comédie de situation repose sur des quiproquos bien légers face auxquels le spectateur ne devra pas se montrer trop exigeant. Certains acteurs ne craignent pas de trop cabotiner et les décors sont d'une rare kitscherie hollywoodienne. À ce titre, l'apparition de Venise en gigantesque Disneyland de pacotille est un grand moment. La mise en scène complètement raide et théâtrale de Sandrich paraît encore plus désuète quand elle tente de s'ouvrir à l'expérimentation lors du ballet final avec quelques plans qui commencent à sortir de l'ordinaire. Signée Max Steiner, la musique de ce ballet est d'ailleurs d'assez mauvais goût et sans grand rapport avec l'intrigue, variation sur l'exotisme italien. La chanson-titre d'Irving Berlin est quant à elle un morceau complètement à part, le seul à être chanté sur une scène.

Et pourtant, ce film est un régal. Comment être insensible devant les jeux de chat et de souris de Fred et Ginger ? Comment bouder son plaisir face aux envolées des deux danseurs ? Même si elles sont plus ou moins attendues, les situations déclenchent inévitablement le rire, il y a de très beaux moments (la danse sur sable de Fred Astaire pour endormir Ginger Rogers à l'étage du dessous), les dialogues sont pétillants et font souvent mouche, avec des audaces assez étonnantes pour l'époque (l'adultère, le ménage à trois). Lorsque, quelques années plus tard, Minnelli, Gene Kelly et autres Stanley Donen entreront en piste, la comédie musicale américaine brillera d'autres types de feux. Top Hat, est d'une autre époque, plus music hall que cinématographique mais procure un plaisir qu'on aurait tort de bouder.




Hellzapoppin', H.C. Potter, 1941
Si l'adjectif loufoque a un sens, il est pas loin de le trouver ici. Ole Olsen et Chic Johnson nous concoctent un véritable cartoon live à la Tex Avery, pêté de gags complétement absurdes dans une sorte de quadruple mise en abîme qui finit par jouer avec les pannes techniques du projecteur. C'est un enchaînement de nawak, de quiproquos vaudevillesques, un tourbillon rendu encore plus fou par des numéros musicaux époustouflants autour d'une piscine, avec un orchestre de musiciens et danseurs noirs ahurissant. Au sein de la troupe, on retrouve Martha Raye franchement géniale en ouragan sur pattes ainsi que Misha Auer en Comte russe à la présence irrésistible.


Marqueur de son époque et référence incontournable du comique américain, le film apparaît clairement comme un modèle d'inspiration pour le Joe Dante de Gremlins 2. J'ai été également assez surpris du clin d'oeil fait à Citizen Kane, film qui est sorti la même année et qui semble donc déjà considéré comme une référence, prête à se voir parodiée malgré sa réputation de bide à sa sortie (lors d'un bref détour de Chic et Ole au pôle Nord, ils tombent sur la luge de Kane en s'étonnant : « tiens, je croyais pourtant qu'on l'avait brûlée ! »). Du génie.

26 février 2019

Deux films de Denys Arcand

Le Déclin de l'empire américain, 1986 
Un dispositif rigoureux en trois actes (femmes et hommes entre eux / le dîner / l'après-dîner), formidablement nourris par des dialogues en verve et la justesse collective de l'interprétation. Mention spéciale à la fraîcheur du personnage de Louise (Dorothée Berryman). Le regard porté par Arcand sur les acteurs de son petit théâtre est assez cruel, entre hypocrisie assumée et aveuglement conscient, avec une mise en rapport très intelligente et fine entre l'Histoire et la société de cette époque, au cœur des années 80. 

La forme est également très soignée, la mise en scène se montrant même souvent virtuose dans sa façon de chorégraphier les discussions. Le montage est parfaitement maîtrisé, avec de réguliers inserts de flashbacks toujours pertinents, et des plans de paysages dont la présence tranquille contraste gentiment avec la nature finalement peu généreuse des personnages. Les scènes s'enchaînent ainsi sans jamais montrer de baisse d'inspiration, au contraire même (la séance de massage). Tout ça aurait pu tourner au jeu de massacre épuisant, laissant à distance le spectateur, sauf qu'Arcand fait preuve d'une vraie tendresse pour ses personnages, malgré tout. Il y a en effet de l'humour et beaucoup de chaleur dans le portrait de ces amitiés, tout comme on ressent une profonde tristesse et amertume dans la conscience qu'ils ont de leurs relations. Le Déclin de l'empire américain c'est donc autant un film de dialogues qu'un film d'acteurs, pour un résultat qui n'est ni austère ni théâtral. Une réussite impressionnante.




Les Invasions barbares, 2003 
On reprend les mêmes et on recommence, presque 20 ans plus tard. Le réalisateur bascule cette fois au format scope, le récit s'aère davantage par rapport au premier opus. On peut certes découvrir l'un sans l'autre, mais les retrouvailles apparaîtront forcément plus touchantes à ceux qui ont déjà rencontré les personnages. Inattendu dans un rôle grave, Stéphane Rousseau convainc sans peine, tandis que Marie-Josée Croze illumine le film dès qu'elle apparaît, ce qui lui vaudra un mérité prix d'interprétation à Cannes. Arcand enfonce le clou avec peut-être un peu plus de lourdeur dans le symbolisme, mais cela participe bien de cette atmosphère de déliquescence généralisée qu'il souhaite imposer, à l'image de cette belle scène de la visite du bric-à-brac sans valeur du clergé.

Et derrière la désillusion plus présente que jamais, l'émotion s'installe progressivement, bloquant parfois dans leur élan les quelques envies de rire qui pourraient encore nous rester. C'est l'heure du bilan, et on sait qu'il y a des choses qu'on ne rattrapera plus. Le sentiment d'avoir raté quelque chose — sa vie, par exemple — peut être partagé par tous, le film devenant alors poignant. Comme lorsque je l'avais vu en salle, je suis à chaque fois gagné par les larmes sur la fin. Comment en effet rester insensible devant un film qui s'achève sur L'Amitié de Françoise Hardy, une chanson qui m'est chère et qui s'avère être la parfaite conclusion de ce formidable diptyque ?