22 février 2019

Conversations cinématographiques

De tous les ouvrages sur le cinéma (autobiographies, biographies, monographies, artbook, making of, etc.), ceux que je savoure le plus sont les livres d'entretiens où l'artiste commente ses films les uns après les autres, évoquant les personnalités croisées au cours de sa carrière, livrant des anecdotes de tournage, abordant les projets avortés et faisant son autocritique. Du séminal Hitchock/Truffaut au Joe Dante de Bill Krohn, du De Palma de Blumenfeld et Vachaud aux recueils d'entretiens menés par Michael Henry Wilson (Scorsese, Eastwood), j'aime partager ces dialogues vivants et sans complaisance puisque bénéficiant à la fois du recul des années et de la réactivité d'un intervieweur capable de rebondir sur ce qui est dit...



Michel Ciment, Kazan par Kazan, 1985
Dans cette série d'ouvrage, Michel Ciment tient une place particulière à mes yeux. Ses entretiens avec Kubrick et Boorman ont longtemps tenu pour moi une place mythique, considérant encore comme miraculeux que des cinéastes de cette trempe aient bien voulu s'exprimer sur leur art. Interviewant ici Elia Kazan, qui a alors tourné le dos au cinéma, le journaliste évoque chronologiquement la carrière et la filmographie du réalisateur d'America Amercia.

On perçoit bien la cohérence du bonhomme et il apparaît alors comme un cinéaste vraiment en marge par rapport au travail de ses confrères, dès ses débuts dans le Hollywood des années 50, pratiquant un cinéma moderne et courageux, distillant une conscience sociale dans des films pourtant produits par et pour la machine hollywoodienne. Je suis sorti de cette lecture avec l'envie de (re)voir plein de films, et c'est aussi ce que j'étais venu chercher.




Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, 1999
Le titre est plus que bien choisi puisque Cameron Crowe (Jerry Maguire, Almost famous) reconstitue le fil de ses discussions avec Wilder, nous entretenant à l'occasion des à-côtés de l'interview, de la façon dont le vénérable cinéaste accepte de se prêter au jeu. C'est complétement immersif, et le plus agréable est que Wilder conserve malgré les années une mémoire étonnamment précise de certains événements, de certaines productions. 

Si je l'ai parfois trouvé injustement sévère sur des films que j'aime beaucoup (Kiss me stupid, Avanti !), j'ai apprécié l'expression toujours vivace de son amour pour certains interprètes qui ont tourné sous sa direction (Audrey Hepburn, William Holden, Lemmon, Matthau), qu'il évoque avec une émotion qui m'a beaucoup touché. Un témoignage passionnant et précieux.





Stig Björkman, Woody Allen, entretiens, 2002
Se prêtant à l'exercice avec intelligence, Allen commente minutieusement sa foisonnante filmographie, un titre après l'autre. L'édition que j'ai lue allait jusqu'à Hollywood ending, mais je suppose que ça a eu le temps d'être augmenté depuis. C'est aussi passionnant que forcément frustrant, Björkman s'attardant parfois sur des sujets non directement liés au film en question. 

Comme toujours avec ce genre de bouquins, tout ça m'a surtout donné envie de compléter et approfondir ma connaissance de l'œuvre du cinéaste. J'en étais presque venu à perdre de vue l'excellence de sa production, noyée parmi beaucoup de films plus anecdotiques. Du même Björkman, on lira aussi avec profit un autre indispensable recueil d'entretiens qu'il avait consacré à Lars Von Trier, livrant des clés indispensables à la compréhension de l'œuvre.




Michael Ondaatje, Conversations avec Walter Murch, 2002
Discussion au long cours entre l'auteur du Patient anglais et le monteur / mixeur de Coppola, Lucas et Minghella, également signataire d'une unique réalisation, le bizarre Return to Oz. Cette fois la conversation ne prend pas la forme d'une filmographie commentée mais plutôt d'une sorte de profession de foi, même si évidemment on apprend énormément de choses sur la fabrication des divers films auxquels Murch a collaboré.

Ça parle de technique de façon brillante et passionnante, donnant quelques exemples très précis sur la façon dont il a pu aborder le montage de telle ou telle séquence mythique sur Apocalypse now ou The Talented Mr Ripley. Une manière d'encourager à revoir certains films et à mieux apprécier encore l'intelligence de leur fabrication. Et ça confirme bien évidemment le talent de cet artisan singulier, qui n'a jamais bradé son travail. Un ouvrage rare sur le sujet, dont on pourra compléter la lecture avec l'indispensable En un clin d'œil, essai pédagogique où Murch a rassemblé toute son expérience.




Alessandro De Rosa, Ennio Morricone : ma musique, ma vie, 2018
Témoignagne de première main non seulement sur la carrière, mais surtout sur l'art du compositeur. Contrairement à ce qu'indique le titre, il ne s'agit ni de mémoires, ni d'une biographie, mais bien d'un recueil d'entretien entre deux compositeurs. La discussion peut ainsi voler assez haut, et pour les musicologues ça doit être assez inespéré d'avoir accès à des développements aussi pointus sur la technique d'écriture d'un génie, avec commentaires de partitions. L'occasion pour eux de pas mal s'attarder sur ses compositions de musique dite "absolue" c'est-à-dire hors musique de film. Le livre est évidemment également riche en anecdotes, portraits et commentaires sur telle ou telle œuvre, Morricone faisant savoir quelles partitions lui sont restées chères.

Le plus touchant c'est surtout de constater que malgré la prestige auquel il est parvenu, l'artiste semble conserver une modestie et un respect pour les réalisateurs au service desquels il s'est mis, et qu'à ce jour encore il s'investit dans son art avec la même passion, le même désir d'expérimenter (il se montre particulièrement fier de ses toutes dernières compositions, notamment pour Tornatore). Et forcément, ça donne envie de réécouter avec une oreille enrichie certaines œuvres qu'on aurait trop rapidement survolé.

18 février 2019

Top films lacrymaux

Le grand maso que je suis s'est "amusé" à lister les films qui le font immanquablement chouiner, spectacles bouleversants, poignants, déchirants, ayant porté haut l'art du mélodrame. Pas de classement autre que chronologique, sans commentaire, sans souci d'exhaustivité et en assumant d'inévitables oublis. Soit 34 titres et autant de séances éprouvantes après lesquelles j'étais bon à ramasser à la paille. 

Les symptômes alternent en général entre débordements de larmes et suffocation sous les sanglots. L'œuvre peut à l'occasion user de certains clichés et autres facilités, mais l'émotion ne sera atteinte que par la sincérité exprimée par le regard du cinéaste (aidé parfois par la musique) et par la sensibilité de l'interprétation. On constatera que dans ce domaine, un réalisateur en particulier se taille la part du lion, mais aussi quelles sont mes cordes sensibles (l'enfance orpheline, le rapport filial). Ceux qui les ont vus savent...


City lights (Les Lumières de la ville), Charlie Chaplin, 1931


It's a wonderful life (La Vie est belle), Frank Capra, 1946


Ladri di biciclette (Le Voleur de bicyclette), Vittorio De Sica, 1948


Germania anno zero (Allemagne année zéro), Roberto Rossellini, 1948


West side story, Robert Wise & Jerome Robbins, 1961


Les Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy, 1964


L'Incompresso (L'Incompris), Luigi Comencini, 1966

Being there (Bienvenue Mister Chance), Hal Ashby, 1979


Elephant man, David Lynch, 1980


Le Roi et l'oiseau, Paul Grimault, 1980


E.T. the extraterrestrial (E.T. l'extra-terrestre), Steven Spielberg, 1982
Empire of the sun (Empire du soleil), Steven Spielberg, 1987


Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata, 1988


Nuovo cinema paradiso (Cinema paradiso), Giuseppe Tornatore, 1989


The Last of the Mohicans (Le Dernier des Mohicans), Michael Mann, 1992


A perfect world (Un monde parfait), Clint Eastwood, 1993


Schindler's list (La Liste de Schindler), Steven Spielberg, 1993


Titanic, James Cameron, 1997


Los Amantes del circulo polar (Les Amants du cercle polaire), Julio Medem, 1998


Magnolia, Paul Thomas Anderson, 1999


The Sixth sense (Sixième sens), M. Night Shyamalan, 1999


The Iron giant (Le Géant de fer), Brad Bird, 1999


Todo sobre mi madre (Tout sur ma mère), Pedro Almodovar, 1999


Dancer in the dark, Lars von Trier, 2000


A.I. Artificial intelligenceSteven Spielberg, 2001


Les Invasions barbares, Denys Arcand, 2003


Mar adentro, Alejandro Amenabar, 2004


United 93 (Vol 93), Paul Greengrass, 2006


Je vais bien ne t'en fais pas, Philippe Lioret, 2006


Up (Là-haut), Pete Docter & Bob Peterson, 2009 


Room, Lenny Abrahamson, 2015


La Tortue rouge, Michael Dudok de Witt, 2016




Et vous, quels sont les vôtres ?

13 février 2019

Kings of Hong Kong III. 1989-1991

The Master, Tsui Hark, 1989
Première collaboration entre Tsui Hark et un Jet Li âgé de 26 ans, déjà auréolé du succès de ses films sur les moines Shaolin. Sans doute dans une volonté d'en favoriser l'exportation, le film est tourné à Los Angeles mais échoue à exploiter le caractère emblématique de la cité. Entre ruelles anonymes et terrains vagues, on pourrait aussi bien se croire à Toronto, ville souvent exploitée par l'industrie HK pour figurer les États-unis à peu de frais. À l'arrivée, avec ses loubards au look de carnaval, la vision de l'Amérique proposée ici par Tsui Hark semble devoir davantage à Double dragon et Final fight qu'à Hollywood. Le résultat souffre en fait d'un manque d'ambition sur tous les plans.

On cesse vite de relever les incohérences d'un script sans queue ni tête, prétexte à créer des scènes de bagarre autour de personnages dont les motivations nous échappent souvent. La mise en scène se montre nerveuse, exploitant la grâce et la rapidité de Jet Li et Yuen Wah face à la brutalité de leurs méchants adversaires occidentaux, dominés par un big boss impayable (tant par le mulet de premier choix qu'il arbore sans complexe que par son jeu dénué de la moindre subtilité). On appréciera donc des affrontements réguliers dans des situations variées, profitant à chaque fois de la spécificité des lieux et des accessoires qui y traînent, allant généreusement jusqu'à inclure des poursuites motorisées. Les coups sont violents, parfois même sanglants, contrastant avec l'humour plutôt bon enfant du film. On ne s'ennuie donc pas, mais The Master ne déborde jamais du cadre de la série B de videoclub, distrayante mais idiote.

Par sa façon de jouer sur l'opposition Orient / Occident, à base de gags puérils où le Chinois naïf se retrouve plongé dans un monde dont les codes lui échappent, mais aussi par sa façon d'interroger les raisons qui poussent à émigrer — la promesse déçue d'un monde meilleur — le film se présente comme un décalque évident de La Fureur du dragon  également produit par Golden Harvest. Il est ainsi symptomatique de la carrière en construction de Jet Li, destiné presque malgré lui à se voir projeté dans l'héritage laissé vacant de Bruce Lee. De nombreuses scènes jouent la carte du remake sans l'assumer, et l'on ne s'étonnera pas de voir le talent de Jet Li trouver son meilleur écrin lorsqu'il sera temps pour lui de reprendre fièrement le flambeau avec Fist of legend (Gordon Chan, 1994), somptueuse apothéose du genre.




Once upon a time in China (Il était une fois en Chine), Tsui Hark, 1991
Réinvestissant la figure de Wong Fei-Hong, un personnage emblématique du kung fu pian, Tsui Hark redonne ses lettres de noblesse à un genre un peu passé de mode au cours de la décennie précédente, dominée par les polars urbains. Il était une fois en Chine offre un spectacle grandiose tant dans la forme que dans le fond, une plongée passionnante dans une époque de lutte entre tradition et modernité, alors que la Chine s'ouvre malgré elle à l'Occident et rattrape l'inéluctable marche du temps. Au cœur de ces soubresauts, Maître Wong joue à la fois le rôle du témoin qui tente d'accompagner l'évolution, et celui de gardien des traditions, préservant la société des risques de corruption.  Loin du jeune pitre qu'en firent Jackie Chan et Yuen Woo-Ping à la fin des 70's, Jet Li incarne un Wong Fei-Hong qui impose une autorité tranquille par sa seule présence. Humour, sens du danger, caractérisation réussie des disciples (parmi lesquels l'électron libre Yuen Biao), le film régale par son intrigue complexe — comme souvent chez Hark — avec des idées suffisamment nombreuses pour que l'intérêt ne se résume pas à attendre les seuls passages spectaculaires. Les scènes d'action, chorégraphies à l'inventivité folle multipliant les effets de câble, exploitent à merveille la grâce de Jet Li.

Ce sera un énorme succès que le cinéaste-producteur va s'empresser d'exploiter en tournant plusieurs films dans la foulée, mais pas dans la précipitation pour autant, chaque volet offrant un spectacle riche et soigné, et continuant à développer les relations entre le maître, ses disciples, ses ennemis et sa tante (délicieuse Rosamund Kwan), avec un côté serial de luxe. Il était une fois en Chine 2 (1992) se bonifie à chaque vision, et Il était une fois en Chine 3 (1993) est très impressionnant. Tsui Hark et Jet Li passeront le relais pour le 4e volet (1993), le rôle étant confié au petit protégé Chiu Man-Chuk qui s'en sortira fort honorablement. Hark reprendra la main sur Il était une fois en Chine 5 : Dr Wong et les pirates (1994), dont j'ai un souvenir déjà lointain de chouettes ambiances. Jet Li réendossera son rôle sous la direction de Sammo Hung avec Il était une fois en Chine 6 : Dr Wong en Amérique (1997), dernier round en forme de conquête de l'Ouest. Mais à cette date, Jackie Chan avait déjà remis les pendules à l'heure en reprenant son rôle du jeune Wong pour l'extraordinaire Drunken master 2 (1994).


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :
IV. Filmographie 1992-1994 (prochainement...)

7 février 2019

Kings of Hong Kong II. 1982-1989

The Miracle fighters, Yuen Woo-ping, 1982 
Produit par Golden harvest, le film ne brille pas par un scénario réduit à son plus simple argument, histoire de vengeance et de relation maître-disciple telle que l'industrie en a produite à la chaîne. Yuen Woo-ping n'a pour objectif que de concocter une suite d'affrontements délirants, de la première à la dernière image. Le recours à la sorcellerie lui autorise toutes les audaces, pour un résultat pas si éloigné des ghost kung fu comedies de Sammo Hung qui triomphent à la même époque au box-office hongkongais. 

Ici, les moines taoïstes sont plus proches de Gérard Majax que des sorciers chinois. On n'est même plus dans le ballet mais bien dans le grand numéro de cirque, avec escamotages en tous genres, équilibrisme et manipulations à vue. Ça ne se prend pas une seconde au sérieux, et les idées de chorégraphies sont jubilatoires (mention spéciale à la séquence du faux nain sur son banc). L'humour y est sans complexe, à l'image du cabotinage outrancier des comédiens, dont un méchant au rire forcément démoniaque. Les scènes s'enchaînent sur un rythme trépidant, sans que jamais ne cesse l'étonnement du spectateur.




The Big heat, Johnnie To, Andrew Kam & Tsui Hark, 1988 
Un polar HK assez foutraque labelisé Film Workshop, dont le tournage fut apparemment chaotique et qui mérite assez sa catégorie 3. L'action s'enchaîne sans temps mort. La scène de l'hopital est à ce titre un grand moment de cinéma speed. Quand ça canarde, la bidoche gicle avec une générosité douteuse. Réalisé à plus de quatre mains, selon les méthodes de tournage hongkongaises expéditives, on conçoit que la cohérence de l'ensemble n'a jamais été un souci. Dans sa réalisation, le film semble tantôt traité par-dessus la jambe (scènes tournées à l'arrache en pleine rue), tantôt verse dans un lyrisme efficace, soutenu par une splendide musique signée David Wu (également monteur) où dominent les synthétiseurs. Les scènes d'actions ne sont pas toujours très claires, cherchant davantage à exprimer le danger et la fièvre. En terme de mise en scène, le climax sort vraiment du lot, avec cette fuite hallucinante du méchant en bagnole.

Dans ses grandes lignes, l'intrigue ne cherche pas l'originalité. Un flic torturé (Waise Lee correct), accepte une dernière enquête pour élucider la mort d'un collègue, dont de délicieux flashbacks montrent l'amitié passée. Quand j'ai vu débarquer sa copine dont la première réplique a été « Chéri, dans deux semaines nous nous marions... », j'ai su tout de suite que le scénario de Gordon Chan avait déjà décidé de la faire assassiner. La retrocession de Hong Kong huit ans plus tard sert déjà de background. On nous montre une société en pleine deliquescence, les autorités comme la police sont corrompues, la mafia locale s'allie avec les Russes et les big boss des multinationales s'avèrent n'être que des pantins. Le film prend également l'apparence d'un buddy movie dégénéré puisqu'il ne s'agit pas de deux potes flics mais de quatre, chacun sommairement caractérisés mais néanmoins convaincants, où l'on retrouve notamment un flic malaisien qui ne quittera pas sa paire de lunettes noires (assumé comme une excentricité), un bleu gaffeur destiné à mourir le premier, et surtout le génial Phillip Kwok également à l'œuvre aux chorégraphies. En salopard intégral, Paul Chu est impayable. Film certainement pas inoubliable, mais réjouissant par son côté viscéral.




A better tomorrow III (Le Syndicat du crime 3), Tsui Hark, 1989 
Un excellent cru, étonnant sur bien des points, qui bénéficie lui pour le coup d'un scénario vraiment solide. Je m'attendais à un truc un peu paresseux, aux visées avant tout commerciales destiné à exploiter le succès du diptyque de John Woo, produit par Tsui Hark et qui avait assis l'autorité de sa compagnie Film workshop. Il n'en est rien. Reprenant les rênes, Hark livre une œuvre étonnamment riche et complètement imprévisible. Il s'offre une vraie histoire romanesque mettant en scène des personnages attachants. Le film a de superbes moments et ne manque pas de lyrisme. Se présentant comme un prequel, il a en plus l'avantage d'être relativement autonome, repartant à zéro avec une intrigue se déroulant de Hong Kong à Saigon, alors que la guerre du Vietnam est sur le point d'éclater. On peut raisonnablement penser qu'il s'agissait pour le réalisateur d'origine vietnamienne d'un projet suffisamment personnel pour qu'il décide de le mettre en scène lui-même.

Alors qu'avec ses films Woo avait en quelque sorte redéfini une nouvelle écriture du cinéma d'action, celle-ci est ici très mesurée, et c'est sans doute ce qui peut destabiliser le spectateur s'attendant à un prolongement du polar fiévreux de maître Woo. On s'intéresse avant tout aux personnages, avec à leur tête un trio très émouvant formé par Chow Yun Fat (clope constammant visée au bec), Tony Leung Ka-fai (très attachant) et Anita Mui (vraiment resplendissante et magnifiée). Le ton est romantique jusque dans le désespoir, la mise en scène a un superbe style, avec de très beaux effets de ralenti. Le final est incroyablement fort, d'un noir lyrisme. On pourrait trouver kitsch le score 100% synthétique, personnellement j'ai bien aimé. Bref, un film vraiment passionnant, trop souvent ignoré dans la foisonnante filmographie du cinéaste.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :
III. Filmographie 1989-1991
IV. Filmographie 1992-1994 (prochainement...)

5 février 2019

Clint 6. 2011-2014

J. Edgar, 2011
Hoover est un personnage qui a souvent inspiré Hollywood et — sans vraiment l'expliquer — je suis resté bloqué sur l'interprétation qu'en fit Kevin Dunn dans le Chaplin d'AttenboroughL'idée d'un biopic sur le fondateur du FBI ne m'emballait pas particulièrement. Le genre se prête en général bien aux performances à Oscars, et le scénario de Dustin Lance Black (Milk) privilégie l'intime. Mais Di Caprio a beau redoubler d'efforts, on a toujours l'impression d'un filtre entre son personnage et le spectateur. Peut-être la faute à la photo sous-exposée de Tom Stern, dont le systématisme m'a cette fois un peu agacé, surtout que le récit insiste sur les atmosphères confinées des bureaux. Loin d'être plate, la mise en scène de Clint est un peu trop sage, trop appliquée à raconter sobrement son histoire. D'habitude, c'est cette approche qui fonde la qualité de ses films, mais j'ai trouvé qu'ici le réalisateur ratait les moments d'émotion sur lesquels il s'attarde pourtant beaucoup. On sent que c'est cet aspect qu'il cherche à creuser, le protagoniste étant du début à la fin écrasé par le poids de ses secrets et mensonges. Eastwood échoue à mes yeux lorsqu'il laisse enfin s'exprimer les sentiments de son Hoover (vis-à-vis de sa mère, de son amant). La loyauté au long cours du personnage de la secrétaire proposait également des pistes intéressantes, mais là encore le traitement souffre d'un manque d'approfondissement. Les maquillages de Di Caprio, Armie Hammer (remarqué dans The Social network) et Naomi Watts ont beau être très travaillés, ils restent visibles et font un peu tomber le film dans le grotesque de carnaval, au point que j'aurais préféré que le rôle soit confié à des interprètes différents en fonction de l'âge

Cela étant, j'ai apprécié les audaces d'un film qui cherche à peindre son héros dans toute sa complexité, pas avare de contradictions, avec ses zones d'ombre et de lumière, bref humain. Ce qui n'implique pas de le rendre aimable, bien au contraire. Tout est dans ce passionnant entre-deux. Par cette volonté de livrer un film qui déjoue le besoin de jugement et d'identification du spectateur, J. Edgar est en cela typiquement eastwoodien. Et le réalisateur ne choisit pas non plus la facilité en optant pour une construction éclatée, comme c'était le cas sur Bird ou Flags of our fathers. Tout le récit se passe dans la tête du protagoniste, d'où cette impression d'un film se déroulant surtout dans des pièces fermées. On nous convie à explorer ses souvenirs, au fil de la mémoire, avec ce que cela comporte de réinterprétation des faits. Obsédé par le contrôle et l'élimination des ennemis (fabriqués ou non), Hoover apparaît finalement comme un homme qui regarde le monde à distance prudente, depuis sa fenêtre (puis son écran de télé). 

Ça peut éventuellement être un peu confus, parce qu'en plus de faire le portrait d'un homme, J. Edgar a aussi pour ambition de retracer près de 50 ans d'Histoire américaine. L'occasion pour le cinéaste de reconstituer les ambiances des films de gangster des années 30, et de raconter les moments de basculement qui vont progressivement construire le FBI. La durée-fleuve du film se justifie alors, et mine de rien Clint réussit à enchaîner une étonnante variété de situations. Mais encore une fois, si je loue la démarche et les intentions, ça manque un peu d'incarnation, et aboutit à un film qui risque de ne pas marquer ma mémoire.





The Jersey boys, 2014
Encore une histoire vraie donc, après Changeling, Invictus, J. Edgar, et avant American sniper. Je ne connaissais pas les Four seasons, et leur gueules de minets ne laissaient pas suggérer cet arrière-plan de bad boys qui est ici conté. En dingue de musique, on sent que Clint se régale, reconstituant amoureusement une époque qu'il a connue, s'offrant même un clin d'oeil avec son apparition dans Rawhide. Certes, c'est pas Bird non plus, on se retrouve avec une histoire ultra-classique, enfilant tous les éléments traditionnels du genre : débuts difficiles, marche vers le succès, rivalités entre membres du groupe, douloureuse conciliation vie d'artiste et vie de famille. Mais c'est tellement bien raconté que je ne m'en suis pas tant que ça rendu compte pendant le visionnage. Le plus agréable, c'est que la musique et la création artistique restent au cœur du spectacle (ce qui s'explique après coup lorsqu'on sait que le film adapte en fait un show de Broadway), à l'encontre des habitudes hollywoodiennes qui préfèrent se focaliser sur la vie privée et sentimentale des artistes.

Ici on s'attarde plutôt dignement sur le travail des musiciens, de l'écriture des chansons aux sessions de studio. La musique est du coup très présente, et il est évident qu'il vaut mieux apprécier ce style pour accrocher au film. J'ai pour ma part vraiment aimé les morceaux entendus, et ai même trouvé très émouvante la voix sans pareille de Frankie Valli. Le côté pop à base de riches harmonies vocales du groupe en faisant évidemment une sorte de Beach boys de la côte Est (leurs parfaits contemporains). Et on a même droit à une brève reconstitution du mythique Brill building, usine à pépites du début des 60's. Il y a une sorte de regard bienveillant constant qui nous permet d'échapper aux clichés. Ici, pas d'imprésario véreux ou de side-kick comique, et j'ai adoré la tirade inattendue de Nick sur le manque de savoir-vivre de Tommy. De même, parrainés par un Chris Walken toujours impérial — même si ça m'a fait de la peine de constater son coup de vieux — les gangsters ont de la prestance et nous épargnent le registre de l'intimidation habituelle. Eastwood échoue cependant à rendre un peu intéressants ses personnages féminins.

Le cinéaste est tellement à l'aise, qu'il s'aventure même à des expérimentations inédites pour lui, que sont les témoignages face caméra des personnages à l'intérieur-même des scènes. En soit, rien de fabuleux, mais c'est tellement éloigné de son cinéma que ça suffit pour être remarquable, d'autant plus que c'est assez bien exploité. Toute l'histoire se trouve ainsi racontée avec une fluidité délicieuse. Les jeunes acteurs sont convaincants dans les numéros musicaux, mais un poil plus limités dans les scènes dramatiques. On sait qu'Eastwood a pour habitude de faire confiance à ses interprètes, de limiter les répétitions et de se contenter d'une poignée de prises. Quant il met en scène des vieux briscards, ça passe tout seul. Peut-être qu'ici avec des comédiens moins affirmés, ça aurait mérité un peu plus de main mise. Mais finalement, John Lloyd Young se révèle plutôt convaincant dans l'évolution de son personnage. J'ignore s'il a lui-même poussé la chansonnette, mais à l'écran ses playbacks sont étonnemment crédibles.

Enfin on sent que le réalisateur n'a pas envie de finir son film et de quitter ce petit monde. D'où ce final qui semble n'avoir plus rien à raconter mais qui rallonge la sauce, moment de pur plaisir partagé. Avec pour apothéose cette séquence de comédie musicale aussi inattendue que parfaitement euphorisante (juste distinguer Chris Walken esquisser quelques pas provoque chez moi le frisson), qui fait sortir du film avec la banane (de rocker). Bref, même si après coup j'en vois les ficelles, ce Jersey boys est un vrai coup de cœur. Je le clame d'autant plus que je suis persuadé qu'il est destiné à être un des films les moins considérés de la filmographie d'Eastwood.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :