17 juin 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola 1982-1983

One from the heart (Coup de cœur), 1982
Francis Ford Coppola est un des cinéastes pour lesquels j’éprouve le plus de respect, auteur de génie dont les œuvres m’impressionnent toujours quelque soit le nombre de visionnages. Croisé l'homme une fois dans le Quartier latin, l’année où il présidait Cannes, sans oser l’approcher, bavant de loin. J'aime la fidélité de ses collaborateurs (Dean TavoularisRobert DuvallTom Waits), sa façon de mêler les affaires et la famille (Carmine, Eleanor, Talia, Sofia, Roman). Assoiffé d'indépendance, l'artiste s'est très tôt rêvé mogul, fondant son propre studio American Zoetrope, et j’ai une tendresse particulière pour ces années 80, qui furent pour lui un cauchemar financier et pendant lesquelles il a été incroyablement loin dans l’expérimentation d’une nouvelle forme de narration, libre, poétique et jouant consciemment avec les artifices du spectacle. Pour ces raisons, One from the heart est un film qui m'avait subjugué à sa découverte, sorte de mariage improbable entre le cinéma de Fellini et celui du Nouvel Hollywood.

Par son ambition et sa conception, le film représente à la fois un sommet et un point de non-retour, l'équivalent de ce que furent 1941 pour Spielberg, ou Heaven's gate pour Cimino, superproductions réalisées sans bride sur le cou et qui furent des désastres autant critiques que publics. Donnant son sens entier à l'expression "magie du cinéma", dans une démarche presque expérimentale qui se permet de rendre visibles les mécanismes de l'illusion, Coppola en appelle à la complicité du spectateur. Les scènes sont superbement éclairées et pleines de trouvailles qui réjouissent les sens.

Mais l'esthétique et la technique ont beau se placer au premier plan, le réalisateur ne sacrifie par pour autant la direction d'acteurs. Le film raconte une belle histoire de couple traitée avec autant de fantaisie que d’émotion, et l'on suit ces deux êtres dans une narration qui semble parfois assez proche du temps du rêve, fait de digressions et d'impasses. Façon de renouer avec la tradition hollywoodienne, le cinéaste s'offre également ici un retour à la comédie musicale, genre qu'il avait approché à ses tous débuts (Finian's rainbow en 1968). Les chansons de Tom Waits sont non seulement de très haut niveau, mais on a aussi droit à de formidables numéros musicaux, notamment une mémorable séquence de tango entre Teri Garr et Raul Julia finissant dans la rue. Drôle, risqué et finalement émouvant, One from the heart est un conte de fée comme plus personne aujourd'hui n'oserait en tourner. C'est d'ailleurs assez triste de voir le rideau de fin se fermer sur la mention « tourné entièrement dans les Studios Zoetrope », telle une publicité faite pour le studio, alors qu'il allait mettre immédiatement la clé sous la porte ! Chef-d'œuvre de fou.






The Outsiders, 1983
Découvert le film dans son nouveau montage dit "The Complete novel", proposé par Coppola en 2005. Le résultat me laisse encore plus inconsolable de l'essoufflement du talent du cinéaste à ce jour, ou en tous cas de ses moyens de tourner. Parce que ça c'est du cinéma ! De la première à la dernière image, The Oustiders n'est que beauté et poésie. Se présentant d'entrée comme un récit subjectif, il délivre une série de visions qui ne se soucient à aucun moment d'esquisser une quelconque peinture sociale et réaliste d'une époque révolue. Des dialogues au comportement des personnages, tout est ici empreint de l'esprit du jeune narrateur, de sa sensibilité à fleur de peau, de ses références poétiques (Robert Frost) et cinématographiques (Paul Newman). On cherchera en vain le pittoresque de ces films de blousons noirs vus ailleurs. 

Ici, on a d'authentiques lost boys qui étouffent sous leurs angoisses, écrasés par le sentiment d'un destin sans lumière. Ils sont certes contraints de jouer les gros durs et de se chambrer, mais malgré leur marginalité on devine qu'ils respectent un code qui compte pour eux, et surtout ils ne dissimulent par leurs larmes. J'ai beaucoup aimé le traitement émouvant et subtil réservé aux deux grandes figures paternelles du film, incarnées par Swayze et Dillon, avec une bienveillance constante dans le regard pas loin d'être bouleversante. 

Après Outsiders, Diane Lane et Dillon retrouveront Coppola sur son sublime Rumble fish. Ces deux films que le réalisateur a tourné dans la foulée sont tous deux des adaptations de la jeune romancière S.E. Hinton (qui coscénarisa le second). Il est évidemment inévitable de les voir sans les mettre en balance. Mais ce serait vraiment dommage d'avoir à choisir, ou d'estimer que l'un doit obligatoirement éclipser l'autre. Moins immédiat, plus fragile, The Outsiders est loin de démériter. La photo et la composition des plans sont à tomber. On devine les références picturales au Technicolor de La Fureur de vivre et d'Autant en emporte le vent en particulier, avec ces silhouettes en ombres chinoises découpées sur un horizon flamboyant. Corrigée en 2005 avec des instrumentaux rockabilly, la bande son créent cependant un décalage que je n'ai pas toujours trouvé très heureux, allant un peu à l'encontre de l'aspect dramatique de certaines scènes. Mais ça participe peut-être de cette volonté d'appuyer l'impression de rêve. Et à ce sujet, j'ai vraiment beaucoup aimé la chanson d'ouverture, ce Stay gold chanté par Stevie Wonder qui donne d'entrée une couleur pleine de nostalgie et de mélancolie :




À SUIVRE...


15 juin 2018

Émile Ajar, deux romans

Gros-câlin, 1974
Jubilatoire. Ce n'est pas la première fois que Roman Kacew, désormais Romain Gary, publiait sous pseudonyme. Déjà en 1958, L'Homme à la colombe, fable amusante et légère brocardant l'inefficacité des Nations-unis en pleine guerre froide, paraissait planqué sous le nom de Fosco Sinibaldi. Mais c'est avec Gros-câlin qu'il inventa cet Émile Ajar destiné à rester dans la postérité. Est-ce ce recours à l'anonymat qui lui autorisa une telle liberté ? Toujours est-il que ce roman est un festival d'inventions langagières et syntaxiques, exercice de style complètement fou qui fait que pratiquement chaque ligne est une invitation au fou rire.

Dans ce récit à la première personne, le narrateur raconte sa relation affective et sa cohabitation avec un python de 2,20m de long dans son petit appartement parisien, et tout le trouble qui découle du fait qu'il se refuse à lui sacrifier des souris pour le nourrir. Manifestement pas très bien dans sa tête, et en décalage presque tragique avec la société, le héros contamine tout le texte par une approche du langage bizarre, prenant un mot pour un autre, utilisant (mal) des expressions toutes faites. Ça donne quelque chose qui m'a un peu fait penser au phrasé d'un Gad Elmaleh, toutes proportions gardées.

Une démarche aussi systématique pourrait être épuisante à la lecture s'il ne s'agissait que d'une démonstration de virtuosité gratuite. Mais derrière la folie douce, ce que le texte laisse deviner, ce qu'il fait affleurer, c'est le caractère profondément pathétique et touchant de cet être solitaire, individu paumé dans un monde moderne où les contacts se font rares, où les conventions et l'hypocrisie oppriment. Un frère humain tout simplement en quête d'amour.





La Vie devant soi, 1975
L'histoire est en soi très forte, mais c'est ici surtout le style qui met sur le derrière. Ce que j'adore c'est que Gary était déjà sexagénaire au moment de la rédaction, et qu'il parvient miraculeusement à incarner toute la vitalité de son gamin de narrateur par la magie de la langue. C'est un tour de force plein de poésie et de justesse, qui tient parfaitement sur la durée, parvenant à se renouveler génialement paragraphe après paragraphe. C'est un procédé qui peut donner l'impression de vouloir mettre à distance l'émotion, puisque c'est la voix de l'innocence enfantine qui est donné à entendre. Et pourtant, le lecteur adulte est bien à même de décoder la profondeur des drames qui sont derrière les mots, et c'est tout simplement bouleversant.

Le bouquin semble de plus porté par une sorte de rage contre les compromissions de la société, et en même temps une chaleur humaine dans la peinture de ces êtres en marge des faubourgs parisiens. D'où une vraie cohérence entre ces deux premiers livres signés Ajar. Dans Gros-câlin, on sent un peu plus le côté "performance" même si, comme je l'ai écrit, il y a un fond plutôt amer derrière la loufoquerie constante de cette langue tordue. Dans La Vie devant soi, l'écriture se veut le reflet fidèle de la candeur de l'enfant narrateur, et comparativement est peut-être plus rigoureuse. Dans les deux cas, ce ne sont pas des livres que l'on peut conseiller sur la seule foi de leur récit. Rien de ce qu'on peut en dire ne remplacera l'expérience de la lecture elle-même. 

11 juin 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam IV. 1998-2005

Fear and loathing in Las Vegas (Las Vegas Parano), 1998
En soi c'est déjà une prouesse que d'avoir oser penser pouvoir transposer à l'écran le récit psychotropique d'Hunter S. Thompson. Rédigé dans une fièvre proche de celle du Burroughs du Festin nu, assumant pleinement la subjectivité de son auteur, ce reportage pondu au cœur des années acides définissait les principes du journalisme gonzo, dépassant de loin les attentes du magazine Rolling stone qui l'avait commandité. Gilliam s'y attaque donc en faisant le choix de l'adaptation strictement littérale, épousant le point de vue vaporeux et paranoïaque de son narrateur. En plus d'être truffée de tubes rock n'roll qui ne se contentent jamais d'être simplement illustratifs — je ne peux plus écouter White rabbit sans penser au Dr Gonzo dans sa baignoire — la bande son est ainsi constamment parasitée par la voix off du protagoniste.

En une poignée de secondes, le spectateur se retrouve ainsi embarqué sans plus de manières à l'arrière de la Chevrolet décapotable pilotée par cet improbable couple de héros irresponsables. Furieux d'implication, Depp ajoute une nouvelle composition d'anthologie à son brillant palmarès, de la gueule à la gestuelle, en passant par le phrasé. Quant à Del Toro, autre acteur solide mais dont la filmographie jouait jusqu'ici plutôt sur son côté dur à cuire à belle gueule (Usual suspects, The Funeral), il opère une métamorphose physique peut-être encore plus prodigieuse, parce que totalement inattendue. 

Forme et fond se retrouvent donc contaminés, ce qui aboutit à un grand film de malade, presque expérimental mais tellement foisonnant de gags et d'idées visuelles stupéfiantes qu'il en devient jubilatoire et jamais lassant. En cela aussi, le film se révèle parfaitement fidèle au ton du livre, témoignage féroce sur une époque, souvent hilarant, mais également bad trip lucide annonçant la fin des utopies sixties. Encerclé par un désert de mort, Las Vegas et ses néons dévoilent les dessous cauchemardesques d'une Amérique qui noie alors ses derniers idéaux dans le bourbier vietnamien. Le show a beau montrer une apparence clinquante et être mené pied au plancher, il n'en est pas moins foncièrement sinistre.




Brothers Grimm (Les Frères Grimm), 2005
Après l'aventure malheureuse du (premier) tournage avorté de son Don Quichotte, avec Depp et Jean Rochefort, on est longtemps restés sans nouvelles du réalisateur. Lorsque ce Brothers Grimm est enfin sorti sur les écrans, j'avoue y avoir été à reculons, craignant un film de commande impersonnel et bancal. Or ce fut l'enthousiasme, du début à la fin. Un réjouissant mélange d'action, d'humour et d'émotion, prenant même la forme d'un véritable retour aux sources pour le cinéaste qui retrouvait ici l'univers du film en costumes et du merveilleux. Les décors riches et magnifiques sont captés par une caméra aussi alerte que la musique est pleine de vivacité. Tournant totalement le dos à la moindre ambition de biopic, le scénario fait de ses héros des collectionneurs de folklore, appelés à vivre eux-mêmes l'aventure. 

Le résultat est une suite de séquences et d'images étonnantes de poésie (l'enfant avalé par le cheval, le monstre de vase sortant du puit, le père d'Angelika porté par les corbeaux), bourrées d'idées jusqu'à la gueule (le dîner aux miroirs de Jonathan Pryce), à un récit mené sur un rythme trépidant avec un duo d'acteurs géniaux. De film en film, parce que ses sujets et ses traitements le réclament, Gilliam a toujours privilégié les interprétations exubérantes, avec ces personnages  systématiquement appelés à franchir le seuil de la folie. Matt Damon et Heath Ledger offrent ici un incroyable travail sur le corps et le geste burlesques.

Le film a été plutôt boudé, or pour moi, on est sans conteste chez Gilliam. On y retrouve son goût pour l'imaginaire, les récits légendaires et l'humour absurde. Avec beaucoup d'intelligence, Gilliam nous montre comment naissent les contes, comment ils se construisent à partir d'une réinterprétation de faits authentiques, vécus, et comment il se retrouvent transfigurés par l'art de l'écrivain. J'ai trouvé géniale cette façon de relier l'aventure des frères aux contes de fées que l'on connaît, uniquement par petites touches, suggestions et clins d'œil. La naïveté de certains passages, et en particulier le happy end, y trouve alors logiquement sa place. Pourquoi donc se montrer grincheux face à un spectacle si généreux, si totalement en phase avec l'univers de son auteur ?


DOSSIER TERRY GILLIAM :
V. Filmographie 2006-2009 (prochainement...)

6 juin 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam III. 1991-1995

The Fisher King (Le Roi pêcheur), 1991
Je me souviens que je me sentais un peu seul à l'époque de sa sortie pour le défendre. Par certains aspects, comparé à ses précédentes réalisations, The Fisher King pourrait donner l'impression que Gilliam a réduit la voilure de ses ambitions : premier film ouvertement hollywoodien, il est aussi son premier pleinement contemporain. On est dans le New York  glauque d'avant Giuliani, celui de la violence aveugle et des laissés-pour-compte, photographié ici par Roger Pratt qui avait déjà magnifié précédemment la cité de Brazil ou la Gotham du Batman de Tim Burton. Et c'est sans doute ce contexte désenchanté qui a bousculé les spectateurs en quête de pure fantaisie.

Pourtant, toute la force du film est précisément dans une dialectique entre vérité et imaginaire, entre cet animateur radio à la Howard Stern qui n'avait jamais envisagé que ses propos cyniques puissent avoir un impact à l'extérieur de son studio, et ce clochard céleste fou, logiquement persuadé que ce sont les autres qui sont fous. Gilliam explore une nouvelle fois de façon passionnante la façon dont le fantastique et l'imaginaire s'efforcent de contaminer la réalité la plus triviale, la plus sordide, et comment l'être humain peut ressortir transformé de ce combat. C'est assurément un film très curieux, par son ton et son genre, éclairé par les fulgurances visuelles typiques du cinéaste. Et le fait de s'appuyer cette fois sur une réalité sociale implacable, de nous empêcher d'en détourner le regard, lui donne un poids qui n'en est que plus émouvant.

Avant d'être à la rue, le personnage de Robin Williams était professeur d'histoire médiévale, ce qui explique sa connaissance du sujet, et le fait que sa vision du monde est complètement déformée par les légendes du Graal. Victime d'un destin tragique, il s'est alors réfugié dans le passé, qui lui parle davantage que son horrible présent. La scène du restaurant m'avait à l'époque particulièrement traumatisé. J'en gardais un souvenir très fort et tout m'est revenu en force (notamment ce plan qui la précède où Williams aperçoit son reflet affreusement déformé dans le miroir). De même, les apparitions terrifiantes du chevalier rouge m'avaient profondément fasciné. Cette créature, avec ses lambeaux d'étoffe qui flottent dans le vent, et les flammes qui l'entourent, n'est rien d'autre que l'incarnation de la dernière et funeste vision que le personnage a eu de sa compagne, soudaine explosion de rouge qui a donné naissance au chevalier. On aperçoit d'ailleurs dans le sous-sol où il habite les peintures qu'il en a fait, qui ressemblent précisément à un éclat sanglant. 


Lui-même foncièrement passionné par le Moyen-âge, Gilliam parvient brillamment à transposer la notion de chevalerie dans la société moderne. On devine la tendresse du réalisateur pour ces personnages cassés par la vie mais qui n'ont pas perdu leur humanité. Le film est plein de poésie, de drôlerie et de chaleur : magie de la scène de bal à la gare de Grand Central, délire — improvisé ? — du dîner dans le restaurant chinois, jusqu'au superbe final plein d'espoir avec cette impossible idée du feu d'artifice. Et pour que cette alchimie fonctionne autant, il fallait que l'interprétation soit au diapason. Jeff Bridges et Williams font ainsi exister un duo de personnages particulièrement riches et plein de reliefs, formidablement entourés par la toute jeune Amanda Plummer au corps burlesque, Tom Waits et sa philosophie de l'existence ou l'étonnant Michael Jeter en travelo moustachu et son génial numéro musical dans le bureau.

Mais la vraie révélation du film c'est le personnage de Anna (Mercedes Ruehl), femme extraordinaire, patronne de vidéoclub pleine de bonne volonté, qui a recueilli Bridges et l'aime à sa façon. Ce fil narratif-là m'a particulièrement ému. La peinture de leur relation est vraiment sublime, à la fois très réaliste et empreinte d'un romantisme secret. Il y a une scène tout simplement prodigieuse, aux trois-quarts du film, où leur couple passe de la plus grande tendresse à une dispute déchirante. Bref, j'encourage vivement les indécis, ceux qui comme moi n'avait pas revu ce film depuis longtemps et ne sauraient plus quoi en penser, de (re)donner une chance à l'une des œuvres les plus discrètes de son auteur, les plus humaines.




Twelve monkeys (L'Armée des douze singes), 1995
J'ai beau le retourner dans tous les sens, c'est pour moi un film parfait, et je ne peux que m'incliner à chaque nouveau visionnage devant l'impressionnante maestria du réalisateur et la richesse de ses thématiques. Photo de l'incontournable Roger Pratt (fidèle à Gilliam depuis Sacré Graal !), mise en scène constamment inspirée, décors audacieux, interprétation habitée, scénario et construction, tout me semble parfaitement agencé, intelligent, stimulant et émouvant, jusqu'à l'hommage au Vertigo d'Hitchcock et la géniale utilisation du bandonéon d'Astor Piazzolla. Film sur la fatalité et l'espoir, Twelve monkeys est une superbe mécanique, une tragédie bouleversante, pleine de situations où le comique se fait douloureusement grinçant.

C'est peut-être aussi l'œuvre la plus rigoureuse du cinéaste, quand bien même il ne cherche en rien la facilité. Le scénario, coécrit par David Peoples (Blade runner), prolonge intelligemment le vertigineux postulat du photo-roman La Jetée, chef-d'œuvre visionnaire de Chris Marker livré en 1962. On est loin du remake hollywoodien aseptisé qui ne considérerait sa source que comme un prétexte. Le film est totalement marqué par la personnalité de son réalisateur, avec ces personnages hantés par leurs rêves, s'interrogeant sur leur santé mentale, sur leurs choix de vie.

Gilliam bénéficie qui plus est d'un casting de superstars au sommet de la vague, puisqu'à cette date Bruce Willis tournait encore Die hard with a vengeance et Brad Pitt sortait de Se7en. Willis ne craint ici pas de mettre son image en danger, avec ce personnage antihéroïque au possible, errant la plupart du temps hagard, physiquement maltraité et pas du tout désireux d'embrasser son destin. Par son univers de SF commercialement porteur, et son casting en vogue Twelve monkeys permit à Gilliam d'obtenir son plus grand succès commercial, allant jusqu'à générer 20 ans plus tard une série TV, dont j'ignore ce qu'elle peut valoir mais qui ne me tente pas du tout, tant tout ici semble parfaitement bouclé.


DOSSIER TERRY GILLIAM :
IV. Filmographie 1998-2005 
V. Filmographie 2006-2009 (prochainement...)




29 mai 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam II. 1985-1988

Brazil, 1985
Mariage réussi de Kafka et d'Orwell, et qui pourtant compose un univers qui ne se réduit pas à ces seules références, Brazil représente un des gros chocs cinématographiques de ma jeunesse. L'arrestation initiale de Buttle/Tuttle, avec ces types qui descendent par son plafond en plein réveillon de Noël, m'avait traumatisé. Débordant d'idées, Gilliam offre à nouveau un inépuisable réservoir d'images hallucinantes, appelées à faire date. Puissamment porté par une poésie libératrice, le film relève autant de la science-fiction que du drame, et passe avec brio de la satire grinçante à la romance surréaliste. 

C'est un chef-d'œuvre de désespoir incroyablement inspiré, inoubliable jusqu'à son (terrible) dernier plan. Et Sam Lowry (formidable Jonathan Pryce, qui ne retrouvera jamais par la suite un tel rôle de premier plan), rejoint  Joseph K et Winston Smith au panthéon des martyrs de la condition humaine. Je pense vraiment que tout comme le THX-1138 de Lucas, Brazil est devenu le mètre-étalon dès lors qu'il s'agit de mettre en scène un univers bureaucratique rongé par l'absurde. Et le cinéma reviendra longtemps puiser à cette source.




The Adventures of Baron Münchausen (Les Aventures du Baron de Münchausen), 1988
Personnellement, c'est un de mes plus grands souvenirs de cinéma et je chéris le souvenir de sa découverte en salle : l'ouverture sur la ville assiégée, l'ombre chinoise du Baron sur une affiche qu'il arrache, la vertigineuse mise en abîme du récit — ou comment mythomanie et réalité se confondent — jusqu'à la bataille finale où chacun des compagnons du Baron retrouve ses facultés. Plus généreux que jamais, Gilliam réjouit son spectateur par une direction artistique hors du commun. Je crois qu'encore aujourd'hui je n'ai pas vu de représentation de la mort aussi convaincante, tant visuellement que dans la terreur qu'elle inspire (en particulier cette scène où elle surgit d'une statue). Et puis rien que pour avoir eu cette idée de génie de révéler la ressemblance entre Uma Thurman et la Venus de Botticelli, le film mérite de rester dans l'Histoire.

Le récit conserve intact sa fascination et son merveilleux au fil des visions. Si on aime Gilliam, je ne pense pas qu'on puisse raisonnablement le trouver aujourd'hui vieilli, tant il est exemplaire de son style : invention visuelle permanente, décors baroques, humour enfantin, présence d'Eric Idle, et surtout toute cette thématique sur le refuge dans le rêve, la croyance en la fable, osant faire la confrontation entre les aventures passées du Baron et le vieillard pathétique qu'il est devenu. Ici, le mensonge se veut plus beau que la vérité. Le premier acte nous raconte toute l'histoire du film en mode théâtre, révélant les coulisses, avant de progressivement faire disparaître la réalité de ces dernières et de nous faire plonger dans toutes les dimensions de l'illusion, comme le fit aussi brillamment à sa façon le Frank Cassenti de L'Affiche rouge, et le Greenaway de The Baby of Macon.


Alors certes, le rythme peut paraître un peu hésitant, les interprètes parfois en roue libre, et on n'échappe pas toujours à l'effet du film à sketches, forcément inégaux. Gilliam n'est pas un cinéaste soucieux de rigueur, l'artiste étant plutôt habité par des visions, le goût du conte et des fulgurances improvisées. Il a ici trouvé un matériau idéal et c'est fou de se dire que ce qu'on voit sur l'écran a d'abord été couché sur le papier en se disant que ce serait possible techniquement de le mettre en image. Tourné entre Cinecittà et les studios Pinewood, Munchausen mit à rude épreuve ses participants. Maintenant que j'en connais les conditions de production (il faut voir son hallucinant making of), c'est incroyable de constater à quel point le film se tient malgré tout. Son discours est solide et la folie de chaque scène est un délice pour les sens. Le plus beau, c'est qu'en dehors d'une poignée d'écrans bleus, l'essentiel a été réalisé "in camera" comme on dit (you get what you film) : matte paintings, miniatures, décors prodigieux de Dante Ferreti, animatronics.

La cohérence de l'ensemble est régulièrement réaffirmée grâce au personnage de Sally, formidablement incarnée par Sarah Polley, qui s'acharne à remettre le Baron sur les rails de sa quête, et dont on peu considérer que c'est son regard d'enfant qui nous est donné à partager, interprétant pour nous le récit du narrateur, sans filtre, avec la foi la plus pure accordée aux contes de fées. Je suis juste un peu gêné quand le ton devient un peu trop adulte (les galipettes des époux lunaires, les jurons de Vulcain), jugeant ça un peu déplacé... tout comme la petite Sally en fait. Et bien sûr, le film ne serait rien sans la composition géniale de Sir John Neville

Le propos est d'une richesse et d'une beauté auxquelles je suis toujours aussi sensible, aujourd'hui comme hier. Frère d'âme de Cyrano, Munchausen célèbre la victoire de la création sur la destruction, de l'imagination sur la raison, de la paix sur la guerre, de la vie sur la mort (littéralement), et de l'art sur la vie. C'est un des rares cas de films qui me parle tellement que, parce que je suis aussi conscient de ses imperfections, je ne chercherai pas pour autant à batailler autour de moi pour le faire apprécier, comme si ça me suffisait de le savourer seul. Et puis j'adore le score flamboyant et toutes trompettes dehors de Michael Kamen, notamment sa somptueuse valse qui contient toute l'énergie du film : 


DOSSIER TERRY GILLIAM :
III. Filmographie 1991-1995 
IV. Filmographie 1998-2005 
V. Filmographie 2006-2009 (prochainement...)