16 novembre 2018

Des Livres pour l'Histoire

Bartolomé Bennassar, La Guerre d'Espagne et ses lendemains, 2004
Décédé ce mois-ci, Bartolomé Bennassar fut l'un des grands spécialistes de l'Histoire de l'Espagne. S'appuyant en grande partie sur la somme rédigée par Hugh Thomas   (La Guerre d'Espagne, coll. Bouquins, Robert Laffont), encore considérée à l'heure actuelle comme une incontournable référence sur le sujet, Benassar brassait dans ce volume le flot des événements qui ont nourri la guerre civile espagnole, avant, pendant et après. Refusant tout parti-pris, il livre ici à la fois un compte-rendu précis des faits et un commentaire critique des travaux de collègues historiens, faisant le point sur les chiffres, et développant des questions passionnantes.

Ce souci d'exhaustivité des chiffres, des batailles et des sources donne parfois un caractère fastidieux à l'ouvrage, et l'on pourra selon sa sensibilité préférer une approche plus narrative. Mais si l'on veut approcher de près cette histoire tragique et douloureuse, cette Guerre d'Espagne et ses lendemains fait incontestablement figure de nouvelle référence.




Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, 1963
Envoyée spéciale du New Yorker, Arendt a couvert le procès Eichmann en 1961, et prétend n'en livrer ici qu'un compte-rendu journalistique. On est pourtant très loin de cette modeste ambition, et c'est une somme de travail et de réflexion assez impressionnante qui nous est ici donnée. Passionnante aussi parce qu'on est à un moment charnière de toute une réflexion sur l'Histoire du IIIe Reich et de la Shoah. Arendt s'est elle-même plongée dans une masse de documents, et l'un des intérêts du livre est aussi d'offrir un tableau de l'état des connaissances de l'époque, qui doit notamment beaucoup aux travaux de Raul Hillberg (La Destruction des Juifs d'Europe, paru en 1961). La philosophe dresse ainsi un panorama très complet des différentes étapes qui ont mené à la Solution finale, relatant très précisément ce qui s'est passé pays par pays dans l'Europe occupée. 

Inévitablement, elle fait aussi le procès du procès, creuse les zones d'ombre, pose les questions qui lui ont semblé manquer. La confrontation avec les faits et la question de la culpabilité au sens juridique de l'accusé semble en effet régulièrement dépassée au cours des audiences par une volonté politique de mener une accusation plus large sur toutes les responsabilités de l'Allemagne nazie, et d'offrir une tribune internationale aux témoins de l'inexplicable. Comment juge-t-on un crime qui dépasse tous les autres ? La culpabilité d'Eichmann ne fait aucun doute, et lui-même ne la niera jamais, mais la tentation d'en faire un bouc émissaire est bien là. Pour Arendt, Eichmann incarne ce qu'elle a intitulé « la banalité du mal ». Ce type n'était pas un monstre, mais un bureaucrate aux ambitions étroites, ayant à cœur de faire son travail, parvenant ainsi à ne même pas avoir de mauvaise conscience quant à ses actes. Un humain comme un autre ? 

Ce ne sont pas les seules interrogations qui firent scandale à la publication du livre, car Arendt y évoquait également une forme de "collaboration" entre certains dirigeants juifs et la bureaucratie nazie. Il est certain que l'auteur gratte là où on n'imaginait pas que quelqu'un vienne gratter, et ses formulations frappent encore aujourd'hui par leur audace d'autant plus quand on considère l'extrême proximité temporelle des faits. Mais par son intelligence et l'honnêteté manifeste qui la guide, le résultat demeure aujourd'hui encore incontestablement à la hauteur de l'enjeu.

12 novembre 2018

Le Cinéma de M. Night Shyamalan IV. 2013-2015

After earth, 2013
Un film sans intérêt, donc nul au sens propre. Pour le peu qu'on en voit, la direction artistique se fait plaisir mais ses partis-pris ne m'ont vraiment pas convaincu (costumes, décors, tableau de bord avec de jolies loupiottes), faisant vraiment S.F. de pacotille. Cette histoire de lien à consolider entre un père et un fils pouvait donner lieu à pas mal de variations intéressantes, voire même créer de l'émotion, le père étant contraint d'assister impuissant aux difficultés du fiston. Involontairement, leur liaison par oreillette m'a quand même fait penser à la série Tonnerre mécanique, avec le pote du motard qui le guide depuis son QG, et ce n'est pas le genre de référence que j'attendais. C'est peut-être là la seule vraie audace du film, rendre la superstar Will Smith impotente pour mieux mettre en lumière son héritier.

Aussi simple soit-il, le concept de monstres qui doivent susciter la terreur chez leur proie pour pouvoir les voir est une idée très cinégénique, un terrain de jeu idéal pour un réalisateur tel que Shyamalan qui avait précisément su revitaliser la façon de filmer ce sentiment de la peur. Sauf que le scénario ne semble jamais vouloir sortir des conventions, les péripéties n'ont strictement aucune originalité ni imprévisibilité, et l'on n'est du coup jamais inquiet. Le père ayant appris à dompter ses émotions ne nous fait pas partager grand chose de ses craintes, et l'on devine que le jeune héros finira à son tour par effacer sa peur lorsque l'Ursa montrera le bout de sa truffe.

Cette volonté plutôt louable d'un récit très épuré et construit comme un jeu de plateformes n'abouti donc qu'à un spectacle parfaitement fadasse qui m'a laissé l'encéphalogramme plat, voire a encouragé mes commentaires cyniques : le vaisseau se crashe au premier champ d'astéroïdes traversé, par contre tous ses gadgets continuent à être parfaitement opérationnels, sauf bien sûr la précieuse balise, qui a en plus le défaut de ne pouvoir fonctionner qu'au sommet d'un joli volcan... Même la mise en scène ne m'a procuré aucun frisson, alors que cette aventure au sein d'une terre hostile et désertée par l'humanité avait tout pour devenir épique. Le prologue est lourdingue, les cabrioles du héros avec des créatures numériques n'entraîne aucune implication du spectateur, le flashback qui révèle le traumatisme originel est visuellement peu stimulant. Ça me désole encore plus quand je repense ou revois les premiers film du réalisateurSixième sens avait révélé un vrai talent, plein de sensibilité dans son écriture comme dans sa direction d'acteur (Bruce Willis, Toni Collette, Mel Gibson, Joaquin Phoenix et Bryce Dallas Howard y avaient l'occasion de livrer des performances poignantes), aux choix de mise en scène passionnants, en particulier dans son approche du cinéma fantastique où les effets spéciaux étaient quasiment absents. Là, on voit tout et on ne ressent rien. La déception est de mise donc.




The Visit, 2015
Voir Shyamalan s'atteler à un film s'inscrivant dans la grosse mode du "found footage" — relancée par les succès de Rec et autres Paranormal activity — peut légitimement entraîner un premier sentiment de déception. Le genre suppose en effet une mise à l'écart du réalisateur, une relative indistinction dans les choix formels. Or si le cinéma de Shyamalan a aussi été si passionnant à suivre, en tous cas dans ses premières années, c'est bien pour la maestria de sa mise en scène. Toutefois, en confiant sa caméra à un personnage de jeune apprentie-cinéaste, le petit malin qu'il demeure trouve le moyen de ne pas totalement s'abstraire, en faisant assumer à son alter ego de vrais choix dans le cadrage et le montage. La valeur ajoutée de The Visit réside précisément dans ce dispositif du film en train de se faire, mettant à nu ses ressorts. Les personnages commentent en direct certains procédés utilisés, en particulier ceux éculés du cinéma d'horreur. Puisqu'il est acquis que le travelling est affaire de morale, Shyamalan se livre ainsi à un véritable questionnement de l'éthique du réalisateur, de l'usage de la musique en contrepoint, à la façon dont on donne la main (ou pas) à son spectateur.

Car pour le reste, tourné sur les berges rassurantes de la Pennsylvanie, The Visit apparaît comme un film d'horreur presque familial. Habitué à jouer avec nos nerfs, le réalisateur se montre en effet étrangement timide dans ses effets, escamotant les séquences de terreur au lieu de les prolonger, ménageant son spectateur en lui permettant de relâcher la tension avant qu'elle ne devienne insupportable. On comprend vite qu'on n'aura plus rien à craindre lors des scènes de jour, surtout prétextes à développer un peu les personnages, à leur permettre d'exprimer la douleur intérieure qu'il s'efforcent de dissimuler. Ces séquences sont heureusement de vraies réussites, pouvant notamment s'appuyer sur l'excellente interprétation des deux jeunes acteurs, jamais inutilement agaçants.

Le film aurait pu (du ?) être bien plus inconfortable, avec ces enfants potentiellement victimes d'adultes dangereux, qui plus est dans un cadre familial qui devrait être rassurant. On sourit des allusions transparentes aux contes de Grimm, avec grand-père bûcheron et four de grand-mère. Même le climax est décevant, le réalisateur se montrant assez peu créatif dans sa gestion de l'obscurité, et carrément pudique en s'arrangeant pour faire opportunément tomber la caméra là où elle pourra rester dans la suggestion sans risque.


DOSSIER M. NIGHT SHYAMALAN :
IV. Filmographie 2017-2019 (prochainement)...

9 novembre 2018

Le Cinéma de M. Night Shyamalan III. 2008-2010

The Happening (Phénomènes), 2008
Mal accueilli à sa sortie, The Happening ne semble toujours pas engagé sur la voie de la réhabilitation. J'avoue ne pas l'avoir revu depuis mais m'étais senti bien seul à l'époque à avoir apprécié ce film apocalyptique, riche d'une atmosphère pesante et de la photographie froide de Tak Fujimoto. Filmant toujours à hauteur de personnages, Shyamalan distille brillamment le sentiment de l'inéluctable. Paranoïa collective galopante, phénomènes inexplicables, panique de fin du monde, on conçoit l'intérêt qu'a pu trouver le cinéaste danc cette histoire où la menace est invisible et concerne l'humanité entière, tel un châtiment mérité. Le fantastique sert de révélateur, car en même temps que l'avenir de notre espèce, c'est aussi celui d'un couple qui se joue : Mark Wahlberg, acteur toujours solide, et Zooey Deschanel, pas aussi émouvante qu'on l'aurait souhaitée.

Ici la mort est dans l'air, et le réalisateur construit son film comme un authentique suspense hitchcockien. Impossible de ne pas penser à The Birds, maître étalon du genre. Ainsi la superbe scène finale qui ne fonctionne que par le pur travail de la mise en scène, images et sons travaillant de concert. Tout ne repose cependant pas sur l'art de la suggestion. La suspension d'incrédulité était un pari présent dans tous ses films précédents. En optant cette fois pour une représentation frontale de l'horreur, où tout est complaisamment montré avec un inévitable recours à des effets numériques pas toujours convaincants, Shyamalan prend le risque du ridicule, voire du mauvais goût. Au lieu d'être saisi d'effroi, le public est presque tenté de rire et finit par perdre la foi dans le talent de conteur du cinéaste. De film en film, le soufflé semble avoir fini de retomber.




The Last airbender (Le Dernier maître de l'air), 2010
Dans The Happening, il s'agissait pour Shyamalan de filmer le vent. Adapté d'une série animée, avec l'ambition de lui consacrer plusieurs volets, The Last airbender lui offre l'opportunité d'enrichir sa palette aux trois autres éléments, « in 3D » comme le proclame fièrement son affiche. Le procédé est alors en pleine hype, pratiquement incontournable pour l'industrie du spectacle hollywoodien depuis les avènements d'Avatar et de Là-haut l'année précédente. Bizarrement, la seule chose que tait la promo, c'est le nom du réalisateur, qui cesse soudain d'être un argument commercial. 

Le résultat a lui-même quelque chose d'anonyme. Au programme : la quête d'un élu, des captures, des évasions, une princesse, un traître repenti, des sacrifices. On ne s'ennuie pas, on profite d'un bel univers — classique mais soigné — à mi-chemin entre la fantasy et le steampunk, le tout matiné d'inspirations asiatiques tant dans l'esthétique que dans les personnages et leur spiritualité, ainsi que dans les chorégraphies qui lorgnent clairement vers le cinéma hongkongais. Ce qui a au moins pour avantage d'apporter des couleurs fraîches à ce genre de superproduction grand public. Shyamalan fignole sa mise en scène, fait de louables efforts pour faire durer ses plans et mettre en valeur les mouvements de ses acteurs, mais ça reste bien trop mou dans la gestion des corps. À quelques exceptions près, les scènes d'actions paraissent empruntées et pêchent par leur manque de rythme. Et les jeunes acteurs dénués de charisme qui en sont le centre achèvent de rendre le tout insipide. Tout en nous épargnant la pénibilité du second degré, le scénario manque vraiment d'humour et de grâce pour parvenir à en faire le grand spectacle épique promis. Et on se retrouve avec une suite d'épisodes initiatiques, laborieusement reliés par des scènes de parlottes avec méchants qui complotent, avec en fond sonore un score symphonique riche mais trop souvent passe-partout signé du fidèle James Newton Howard.

Le blockbuster estival est un échec commercial cinglant, un de plus pour le réalisateur qui enterre non seulement tout projet de suite, mais également son statut de wonderboy gagné lors du triomphe du Sixième sens (qui paraît déjà loin). The Last airbender rejoint ainsi la triste liste des films en plusieurs parties avortés suite au flop de leur premier volet : Battlefield Earth, Eragon, À la croisée des mondes, Mortal instruments, John Carter, Sublimes creatures...


DOSSIER M. NIGHT SHYAMALAN :
IV. Filmographie 2013-2015
V. Filmographie 2017-2019 (prochainement...)

4 novembre 2018

Le Cinéma de Dario Argento II. 1982-1985

Tenebre (Ténèbres), 1982
Un giallo rigolo en forme de retour aux sources pour Argento, alors que le genre est un peu passé de mode. On y retrouve ses principaux codes — jusque dans la mise en vedette d'une petite star hollywoodienne en la personne de John Saxon (Enter the dragon), comme il y avait eu Karl Malden et James Franciscus pour Le Chat à neuf queues. Quand j'écris "rigolo", je ne sous-entends évidemment pas qu'il s'agit de comédie, mais derrière l'impact des scènes de meurtres, toujours très imaginatives et prétextes à des tours de force technique, le spectateur s'amuse beaucoup à suivre ces personnages d'apprentis détectives chassant les indices et invités à multiplier les hypothèses pour confondre le coupable.

Lorsque toutes les pièces du puzzle auront été reconstituées, Argento dévoile alors dans son intégralité le tableau du traumatisme fondateur, et s'offre dans la foulée un climax aussi spectaculaire qu'ahurissant d'improbabilité. Difficile donc de prendre tout cela au sérieux, d'autant qu'il se dégage du film une assez agréable atmosphère de promenade touristique dans les rues de Rome, avec les deux jeunes guides qui encadrent le personnage de l'écrivain, ce dernier abordant dans un premier temps l'enquête avec décontraction. En VF, le tout est joliment emballé par des grandes voix du doublage.




Phenomena, 1985
Impossible de ne pas voir ce film comme un prolongement au Suspiria de 1977, avec nouvelle protagoniste orpheline au don de clairvoyance, livrée à elle-même au sein d'un pensionnat repaire de sorcières, et progressant dans un monde de dangers telle une Alice au pays des horreurs. On y croise un singe flippant mais aussi le mercenaire Donald Pleasance en chapelier fou. Certains travers n’échappent pas au ridicule, mais une poésie intéressante s’en détache parfois, avec ces sortes de fulgurances dont le cinéaste a le secret, quand bien même leur sens nous échappe. Je n'y retrouve cependant pas la même patine et la même fascination onirique que dans Suspiria, l'image est ici plus terne moins flamboyante.

N'ayant pas revu le film depuis une lointaine diffusion TV, je reste malheureusement bloqué sur le choix musical opéré ici par Argento qui décidait cette fois de ne pas passer commande aux Goblin. En soi, j'aime beaucoup Iron Maiden et Motörhead, mais leur incursion ici est à mes yeux catastrophique, en raccord ni avec le sujet ni avec le rythme des séquences, quand bien même Argento fait beaucoup d'effort pour composer de vertigineux travellings. Le résultat est à mes oreilles autant déplacé que celui du Ladyhawke, de Donner (réalisé bizarrement à la même époque). Je doute que ça ait pu être efficace à l'époque, mais alors aujourd'hui c'est redoutable et cela ruine complètement l'implication sérieuse du spectateur ! Pourquoi Dario, pourquoi ?




Opera (Terreur à l'opéra), 1987
La recette est bien en place, toujours la même, jeu de cache-cache entre un tueur en série et une héroïne en quête d'elle-même, permettant au cinéaste de laisser libre cours à ses macabres mises en scènes, le tout dans le cadre forcément très italien de l'opéra. Le film se présente donc comme une succession de moments d'anthologie, d'idées de scènes souvent géniales — dont une en particulier qui reprend la dérangeante dialectique de la cruauté et du voyeurisme là où l'avait laissée Michael Powell avec son Peeping Tom

Passée cette scène extraordinaire, l'intérêt du film décroît inévitablement, les suivantes n'atteignant jamais la même intensité et le même degré de stupéfaction. Cette construction qui ne cherche ni l'équilibre ni la raison, finit par rendre l'intrigue proprement dite guère captivante, tant elle apparaît ouverte aux quatre vents. Production difficile et mal distribuée, Opera sera le dernier film de la décennie qu'Argento réalisera avec l'assistance de Michele Soavi, aussi bien au scénario qu'à la mise en scène, désormais prêt à prendre la relève avec son propre univers.


DOSSIER DARIO ARGENTO :
III. Filmographie 1990-2001 (prochainement...)

21 octobre 2018

Le Cinéma de Dario Argento I. 1971-1977

Il Gatto a nove code (Le Chat à neuf queues), 1971
S'inscrivant dans la filiation d'un Mario Bava, et prolongeant son esthétique postmoderne, la filmographie de Dario Argento a ceci de particulier que bien que j'aie pleinement conscience du caractère aberrant et improbable de ses scénarios, je n'ai pas pour autant envie d'être trop sévère avec lui, suis capable de passer outre ses facilités et de me laisser emporter par sa démonstrativité décomplexée. Chez d'autres réalisateurs, une telle irresponsabilité m'aurait semblé rédhibitoire. Mais chez lui, sans que je puisse l'expliquer ou le défendre, j'adhère.

À quelques exceptions, je crois que je n'ai jamais vraiment aimé ses films dès la première vision, mais ils ont toujours bien vieilli dans mon souvenir et je reconnais leurs qualités sans pour autant pouvoir les vanter auprès des sceptiques. Ce Chat à 9 queues me fait ainsi alterner entre la jubilation d'une idée de mise en scène, et la quasi-consternation des ressorts de l'intrigue. L'écran devient la toile vierge ouverte aux expérimentations les plus folles, en symbiose avec la musique décalée (mais sublime) d'Ennio Morricone. C'est une liberté qui n'a pas de prix, et une écriture qui m'apparaît sans véritable héritier.




Profondo rosso (Les Frissons de l'angoisse), 1975
Après avoir bouclé sa trilogie animalère (Oiseau, Chat et Mouche), Argento a épuisé les possibilités du giallo et bascule désormais dans son propre univers. Empruntant le David Hemmings du Blow up d'Antonioni — contraint ici aussi de jouer les enquêteurs malgré lui — Profondo rosso reste un des films les plus éblouissants du réalisateur. Une des illustrations les plus convaincantes de la camera prima donna. Le spectateur est invité à se laisser complètement subjuguer et distraire par la capacité d'évocation de la mise en scène et de ses effets (montage, son). Et ainsi ne surtout pas interroger la crédibilité d'un scénario en forme de murder mystery.

Le giallo est ainsi essoré pour être élevé au rang d'œuvre d'art. Les références picturales sont comme souvent chez Argento très présentes, le récit se déroulant dans une Florence marquée par son riche passé culturel. Le film signe aussi l'arrivée du groupe Goblin avec son détonnant mélange de mélodies sournoises et d'énergie rock qui va pleinement participer à l’esthétique singulière du cinéaste.




Suspiria, 1977
J'ai déjà du mal à imaginer le choc que put représenter pour les spectateurs de l'époque l'arrivée sur les écrans de Profondo rosso. Pour Suspiria, ce dut être encore plus extraordinaire. À cette date, le cinéma fantastique connaît en effet un nouvel âge d'or, avec de multiples approches qui renouvellent le genre de façon spectaculaire tout en rencontrant un vrai succès populaire (The Exorcist, CarrieHalloween, Amityville). Argento se sent alors autorisé à livrer sa propre vision de l'horreur. Il quitte les rivages inhospitaliers mais néanmoins familiers de l'univers urbain de ses précédents films et emmène son spectateur dans un univers de conte de fée. Le voyage aura cette fois pour héroïne une quasi-orpheline que le destin a choisi pour jouer non pas la victime mais le bourreau.

Avec une exubérance éprouvante, le film déroule de la première à la dernière image une réelle atmosphère de cauchemar, littéralement palpable, qui fascine et hante pour longtemps. On en sort sans vraiment être sûr de savoir ce qu'on devrait en penser, mais l'essentiel est d'avoir ressenti  avec un délice presque coupable cette inquiétante étrangeté. Suspiria fonctionne sur une succession de tableaux excessifs, comme autant d'explosions de couleurs, et en appellent aux sens du spectateur (la vue, le toucher, et le son en premier lieu). Visuellement, la photographie en Technicolor de Luciano Tovoli associée à la violence extrêmement graphique des mutilations et des mises à mort, compose un véritable poème, baroque et inoubliable.


DOSSIER DARIO ARGENTO :
II. Filmographie 1982-1987
III. Filmographie 1990-2001 (prochainement...)

19 octobre 2018

Le Cinéma musical de Brian De Palma VII : Mission to Mars, 2000

Mission to Mars, 2000
Encore un titre avec « Mission » dedans, pour un film de commande que De Palma parvient tant bien que mal à s'approprier, glissant quelques-unes des figures de style qui lui sont chères. Avec pas moins de 4 scénaristes crédités, la production fut cependant laborieuse, expédiée sur la fin par le studio malgré la grosse exigence en terme d'effets spéciaux à finaliser. Présenté hors compétition à Cannes, Mission to Mars sort sur les écrans sans grand soulèvement d'enthousiasme, alors que voir De Palma s'atteler à un genre inédit pour lui avait de quoi exciter les curiosités.

Lors de ma découverte en salle, j'avais été emballé par le plan séquence d'ouverture (qui démarre d'emblée sur une image-leurre), impressionné par la spectaculaire scène du vortex, et je me régalais de la beauté des images et la fluidité d'une caméra en apesanteur. En d'autres termes, il y a bien un réalisateur à la barre, et le film bénéficie tout du long d'une excellente tenue visuelleAvec un vrai souci de crédibilité, la direction artistique s'est appuyée sur les dernières recherches de la NASA en matière d'exploration martienne, plus que jamais d'actualité depuis la mission Pathfinder de 1996. Malgré le rush de la post-production, les effets visuels sont magnifiques et toujours remarquablement intégrés à la mise en scène, avec le même type de rendu qu'on retrouvera dans Space cowboys sorti la même année. Toutes les séquences de suspense dans l'espace sont d'une tension remarquable, et l'histoire d'amitié entre les différents astronautes est rendu de façon à la fois pudique et convaincante. J'aime l'intégralité du casting, y compris les seconds rôles, avec le sympathique Jerry O'Connell et le toujours impeccable Don CheadleMon enthousiasme commençait cependant un peu à retomber à partir du moment où la seconde mission posait enfin le pied sur la planète rouge. Je ne me focalisais plus que sur l'intrigue elle-même, au détriment de ce qui animait les personnages, le suspense du sauvetage reposant alors sur des ressorts déjà plus conventionnels. 

Par la suite, lorsque j'évoquais le film, je le considérais donc comme à moitié réussi. S'il me fascine désormais, et même me bouleverse, c'est parce que j'ai fini par saisir son véritable propos. Par son esthétique qui renvoie clairement au 2001 de Kubrick, le film prétendrait s'inscrire dans la veine philosophique de la science-fiction. Le voyage spatial se transforme certes en quête des origines de l'humanité, même si la réponse est apportée par une peu heureuse projection de planétarium. Mais c'est une fausse piste, l'essentiel n'est pas vraiment là. La clé du film invite en effet à redescendre à hauteur d'homme, s'adressant au cœur bien plus qu'au cerveau. 



Tout est déjà contenu dans ce raccord qui nous montre la toute première vue sur Mars, passant de l'empreinte tracée par Gary Sinise dans le bac à sable à une vue en plongée sur le robot progressant dans l'étendue martienne. Cet enchaînement conclue la scène où Sinise se confie à son ami autour de l'aire de jeu. S'appuyant littéralement sur le terreau de l'enfance, le véritable cœur du film, c'est le parcours de ce personnage, accomplissant une vocation remontant à loin. L'appel des étoiles a donné un sens à sa vie, et occasion va lui être donnée de se reconnecter à ce passé perduUne fois cette dimension repérée et intégrée, le film peut alors apparaître dans toute ses beautés, et le revoir sous cet angle l'enrichit grandement, révélant le soin avec lequel le scénario a été écrit et construitLe propos peut paraître naïf : de l'aventure humaine, on revient à un destin individuel, et c'est sans doute ce qui a déçu la public et la critique, qui espérait un message d'une plus large ampleur. Cette capacité à s'émerveiller, encore et toujours, à grandir sans tourner le dos aux rêves et aux désirs de l'enfance, sont pour moi des thèmes précieux, qui me touchent beaucoup.

Et quel bonheur de voir Morricone remettre sa baguette au service de De Palma, après la franche réussite que fut leur collaboration sur Les Incorruptibles et Outrages. Le climax avec le montage de souvenirs de Sinise, porté par la musique véritablement splendide du compositeur atteint de nouveaux sommets d'émotion. C'est une partition symphonique qui n'est classique qu'en apparence, avec de discrets ajouts d'instruments électriques et électroniques, distillant une mélancolie qui fait de ce Mission to Mars un film sensible et humble, loin des blockbusters à effets spéciaux qui ne visent qu'à un divertissement décérébré et aussitôt oublié. Pour moi, Mission to Mars est bien plus qu'un De Palma mineur (à l'aune de ce qui a suivi, c'est même son dernier vrai bon film). Il a une âme, une sensibilité — un cœur. Après il ne s'agit pas de convaincre qui que ce soit, et j'ai appris à me sentir un peu seul lorsqu'il s'agit de défendre ce film. Il mérite néanmoins une reconnaissance, et j'espère vraiment que ceux qui sont passé à côté finiront par le revoir cette fois avec la bonne clé, trouveront la bonne porte pour accéder à son mystère :