5 octobre 2018

Fictions françaises

Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens, 2000
Jauffret y propose une suite de courts chapitres, comme autant de petits romans-variations d'une noirceur terrifiante sur — en gros — la vie de couple, l'insatisfaction existentielle de personnages coincés dans un environnement urbain sans empathie, et qui n'ont pour seules options que la défenestration ou le meurtre gratuit. Jamais de prénoms, c'est toujours "Elle" ou "Il". C'est impeccablement écrit, dans un style clinique que Jauffret semble parfaitement maîtriser, au risque de relever de la recette. C'est tellement vrai que c'est cette même recette, cette capacité à voir la vie comme autant de faits divers, qu'il réemploiera dans Microfictions (mais aussi Univers univers, et encore dans Microfictions 2018), sorte d'équivalent littéraire au cinéma glaçant de Michael Haneke (71 fragments d'une chronologie du hasard).

Le principe de la succession et de l'accumulation fait que chaque petit récit finit par laisser une impression de ressassement. Cette monotonie est certainement voulue, parce qu'elle colle avec son sujet. Sans doute que Jauffret cherche ainsi à assécher l'émotion de son lecteur, à le rendre indifférent au sort de ses héros du désespoir. En ce qui me concerne, ça m'a gavé, et j'ai lâché le bouquin au bout d'une trentaine de nouvelles (il en compte une cinquantaine). J'ai trouvé ça un peu dommage, parce que je reconnais le talent mis en œuvre, et que ça m'a évoqué un autre texte ultra-plombant qui lui m'avait bouleversé il n'y a pas longtemps : Bord de mer, de Véronique Olmi. Mais j'ai trop de trucs à lire pour accepter de m'imposer jusqu'au bout une aussi pénible expérience...




Christophe Dufossé, L'Heure de la sortie, 2002
Un premier roman primé, à l'écriture plus que finement ciselée, jusque dans les dialogues, ce qui finirait presque par nuire à la crédibilité de l'histoire, les personnages parlant en effet presque trop bien. Mais rien n'est pourtant gratuit, et ce qui est passionnant ici c'est que Dufossé ne se cantonne pas au simple déroulement de son intrigue, pourtant suffisamment riche en soi, dérangeante, se réclamant de plusieurs genres tout en en défiant les codes.

En effet, c'est avant tout la personnalité d'un narrateur aux sentiments momifiés qui fascine ici, observateur impitoyable de la médiocrité humaine qui l'entoure, au-dessus de laquelle surnage cette classe de préadolescents au comportement décalé, comme hors de leur corps. L'auteur compose ainsi de la première à la dernière ligne une atmosphère franchement étouffante, donnant le pressentiment d'une horreur sourde. La lecture en devient si ce n'est désagréable, en tous cas plus que perturbante, et j'ai plus d'une fois été écœuré. C'est donc très bien, mais il faut aimer le malsain. Curieux d'en découvrir l'adaptation ciné qu'en a tiré Sébastien Marnier.




Jean-Philippe Blondel, Accès direct à la plage, 2003
Premier récit publié par Blondel. Construit sur un enchaînement de subjectivités, ce très court bouquin nous invite à partager les pensées d'un groupe de personnages, saisis sur quatre décennies et plusieurs générations lors de leurs vacances estivales en bord de mer. J'avoue qu'au départ, j'étais peu convaincu par le procédé que je trouvais  facile, genre j'ai trouvé un thème sympa (le contexte des vacances), et je l'aborde sous autant d'angles que j'invente de personnalités. Et après ? Après, progressivement, une vraie toile se compose sous nos yeux. Ces personnages se révèlent ainsi tous liés les uns aux autres, parfois sans le savoir et c'est vraiment là que ça devient bon.

Alors on est content de disposer de plusieurs doigts pour marquer certaines pages, faire des allers-retours avec la table des matières qui liste les dates et les noms, pour bien repérer qui est qui, qui était où, faisait quoi, a croisé qui, quand, etc. Blondel brasse peut-être un peu trop de sujets, mais au final ces destins croisés ont quelque chose d'assez touchant, avec ce sentiment d'existences parfois gâchées mais pas irrémédiablement, que les hasards de la vie permettront peut-être encore de rattraper. Et moi qui suis fasciné par la question du destin et des coïncidences, ça m'a finalement bien parlé. Blondel se révèle fin observateur et juste dans la caractérisation de ces personnages d'âges, de sexes, de classes et d'origines différents, avec un langage qui évolue un peu avec le temps mais qui reste toujours très posé, entre journal intime et monologue intérieur. Pas mal du tout.

3 octobre 2018

Le Cinéma musical de Brian De Palma VI. 1996-1998

Mission : impossible, 1996
De Palma avait en quelque sorte ouvert le ban dès 1987 avec son époustouflante transposition des Incorruptibles. Mais c'est surtout en ce milieu des années 90 qu'Hollywood se met à intensément exploiter le filon des séries TV, pour le meilleur (Le Fugitif, Maverick, Charlie's angels), comme pour le pire (Chapeau melon et bottes de cuir, Le SaintWild Wild West). Blockbuster calibré, ce Mission : impossible a beau relever de l'œuvre de commande, ce qu'en fait De Palma est passionnant et intelligent. Cosigné par les talentueux David Koepp et Steve Zaillian — appelé en renfort Robert Towne n'aurait pas vu grand chose de son travail retenu — le scénario trouve le moyen de parfaitement correspondre aux obsessions creusées de film en film par le cinéaste. On se demande soudainement pourquoi il n'a pas fait davantage de films d'espionnage, le genre étant propice aux ambiances de paranoïa et de manipulation par le pouvoir des images.

Après une magistrale ouverture qui pose d'emblée la question du masque et du simulacre, De Palma nous offre une première mission pensée pour mettre à mal le concept-même de la série, fondée sur le travail d'équipe. On assiste stupéfait à un cruel jeu de massacre, où les personnages sont brutalement réduits à n'être que des pions. Le film n'est par la suite qu'un enchaînement de morceaux de bravoure, chaque scène offrant un dispositif à suspense différent. Énorme choc au moment de sa découverte, par ses excès, le climax à bord de l'Eurostar reste pour moi une des plus grandes scènes d'action du cinéma américain de cette décennie.

Le film fit un triomphe. Sans le savoir, De Palma démarrait là une franchise ambitieuse, exigeante, qui allait devenir une référence dans son domaine, carte de visite du nouveau Tom Cruise producteur comblé ET maître cascadeur. La bande originale est confiée à Danny Elfman, qui relève haut la main le défi dans le registre du suspense hitchcockien. C'est cependant ce morceau au tempo bien mesuré que j'apprécie particulièrement :






Snake eyes, 1998
Après L'Impasse et Mission : impossible, De Palma prolonge sa collaboration avec David Koepp. On n'est cependant plus sur le même niveau d'ambition. Le scénario moins profond se veut plus ludique, prétexte à un véritable exercice de style où le réalisateur fait preuve d'une éblouissante maîtrise technique. Nouvelle variation sur le voyeurisme et l'image-mensonge, avec la tension apportée par une intrigue en temps réel et l'imminence d'une catastrophe climatique.

La trahison ne sera cependant pas seulement celle des images, et le film réussit presque à émouvoir lors du face à face final où surgit toute la dimension tragique et pathétique du personnage interprété avec fièvre par Nic Cage, flic ouvertement ripou et exploité précisément pour ses faiblesses. Comme le prouve ici l'écriture de son nom sur l'affiche aussi gros que le titre, c'était encore la période de gloire de l'acteur tout juste oscarisé, tête d'affiche de blockbusters et de films de catégorie A, demandé par les plus grands (Schroeder, Scorsese, Woo, Scott, Jonze). Pour la bande originale, De Palma se montre une nouvelle fois aussi exigeant qu'avisé, et fait appel à Ryuichi Sakamoto. Le compositeur semble ici puiser à la même source qui lui inspira ses somptueux scores pour Bertolucci, et signe pour ce film noir un thème romantique et lyrique qui apporte une profondeur au film que l'on n'attendait pas, contribuant à l'élever au-dessus de la simple et superficielle course poursuite :



DOSSIER BRIAN DE PALMA :
V. Filmographie 1990-1993
VII. Filmographie 2000-2006 (prochainement...)

1 octobre 2018

Game of thrones, 2011-2018


Game of thrones, 2011-2018
Créée par Daniel B. Weiss et David Benioff 
7 saisons de 67 épisodes
Avec : Peter Dinklage, Emilia Clarke, Lena Headey, Kit Harington, Nikolaj Coster-Waldau, Stephen Dillane, Jack Gleeson...


À force d'excellence, les séries U.S. ont fini par rendre blasés les spectateurs les plus exigeants. Personnellement, je n'en reviens toujours pas qu'on puisse produire quelque chose d'aussi ambitieux à la télévision. Dès le pilote s'impose un spectacle époustouflant et visuellement splendide, à l'image de son fascinant générique. On est dans la filiation de ces productions de prestige HBO qui ne lésinent pas à la dépense, comme Rome ou Boardwalk empire. Les moyens semblent démesurés, rien ne respire l'économie, de même que la violence et le sexe ne jouent pas les timorés. Les extérieurs naturels se voient complétés par un usage spectaculaire des peintures numériques afin de rendre absolument crédible cet univers. L'intrigue est solide et ne craint pas la noirceur. On est totalement emporté par la dimension tragique du récit qui fait vraiment honneur à la richesse déployée par George R. R. Martin dans son grand-œuvre littéraire. et ce jusque dans les savoureux jeux d'esprit des scènes dialoguées.

Non seulement il y a foule de personnages, mais de plus ceux-ci sont très justement caractérisés et incarnés, la plupart des comédiens trouvant ici le rôle de leur vie, quand bien même on aurait déjà pu les croiser ailleurs (Lena Headey, Peter Dinklage, Liam Cunningham). La trame narrative ayant tendance à se déployer en une vertigineuse arborescence, on aboutit inévitablement à un dispositif pesant, où l'on passe d'un fil à l'autre, perdant de vue certains personnages pendant plusieurs épisodes, avec parfois la fausse impression de ne pas progresser et le perturbant sentiment que les saisons se déroulent finalement sur une poignée de jours, alors que ça voyage en tous sens. Mais je ne vois pas comment ça aurait été goupillable autrement, à moins de drastiquement réduire les ambitions du scénario.


À force de faire crever les héros, de les faire revenir, de trahir les alliances, et donc de redistribuer sans cesse les cartes du jeu, la lassitude du spectateur peut cependant raisonnablement pointer. Les moyens sont toujours là, usés avec intelligence pour faire pleinement exister à nos yeux ce monde, ces paysages et ces murs. Mais parvenu à la saison 6, j'en venais à penser que le récit risquait d'être interminable, et ne savais finalement même plus ce que je devais espérer comme résolution au sac de nœuds de l'intrigue. Ça a été particulièrement flagrant quand Daenerys s'est retrouvée à rejouer exactement la même scène de sortie du bûcher que dans la première saison. De même Ramsay réendossant le rôle du seigneur sadique abandonné par Joffrey. Ces allures de remake qu'a parfois la sixième saison n'étaient pas de bons présages. Les dialogues se font moins enlevés, les répliques moins piquantes, alors que la qualité d'écriture était clairement un des points forts du show. Et puis, je n'ai pas bien saisi le fonctionnement et les buts du Dieu multifaces, assistant aux enseignements d'Arya sans beaucoup d'intérêt, même si ça donne lieu à de jolis moments. Enfin, le parcours de Bran, qui ne m'avait pas trop manqué jusque là, se poursuit laborieusement, même s'il aura au moins le mérite de nous offrir les très émouvantes origines d'Hodor.

Progressivement cependant, les scénaristes parviennent à rassembler leurs pions, obtenant par conséquent une narration plus ramassée, là où auparavant on subissait des enchaînements peu harmonieux de micro-séquences, qui s'efforçaient de montrer les avancées parallèles de chaque micro-groupe de personnages. Et l'on achève cette saison en ayant l'impression inespérée de n'avoir jamais été aussi près du happy end. Évidemment, tout est relatif, mais la noirceur de la série ayant toujours été poussée à fond selon la logique du pire, j'avais perdu tout espoir de saisir un jour la moindre lueur dans cet océan d'horreurs. C'est quand même ici chose faite, et même si rien n'est encore joué, j'acceptais de me contenter de ces miettes.


Je ne vais pas retarir d'éloge sur le morceau de bravoure de l'épisode 9. Je guettais l'apparition de Neil Marshall au générique, responsable des gros épisodes de bataille sur les saisons précédentes, et s'il n'a pas rempilé, son successeur Miguel Sapochnik s'en tire formidablement bien. Encore une fois, sans tomber dans la gratuité ou l'épate, on a une scène aussi efficace qu'impressionnante. Et puis mention spéciale à la musique de Ramin Djawadi, dont les orchestrations s'étoffent pas mal ici, enrichissant remarquablement tout le mystérieux montage parallèle du début de l'épisode 10.


Après une fin de saison 6 qui épurait pas mal les enjeux, rassemblant assez radicalement des personnages jusqu'ici éparpillés et confortant certaines alliances, je me disais que ça allait vite être plié pour la suite. C'était sans compter sur le sadisme des auteurs toujours prompts à déjouer les attentes. Je n'ai pas vu venir ces coups de théâtre, ces plans machiavéliques concoctés dans le dos du spectateur par les uns et les autres, et qui font vraiment toute la saveur et les délices du feuilleton.

L'autre aspect toujours aussi enthousiasmant, et pour lequel je m'en voudrais de paraître blasé, c'est la dimension spectaculaire et épique jamais prise en défaut. Depuis l'assaut des Sauvageons sur Châteaunoir, chaque saison va proposer une séquence de bataille capable de damer le pion aux meilleures superproductions hollywoodiennes. Leur réussite tient au fait que les réalisateurs s'arrangent toujours pour y mettre une idée intéressante, qu'il s'agisse de trouvailles visuelles qui vont en renforcer l'intensité, ou par les stratégies mises en œuvres, destinées à nourrir le suspense et toujours rendues lisibles à l'écran. Et c'est peu de dire que je vais longtemps garder en têtes ces images splendides de guerriers perdus dans un paysage de braises.



Passé ce coup d'éclat, ça se tasse un peu. Profitant de la relative réduction du casting, les scènes peuvent enfin durer un peu plus longtemps, offrant ainsi aux dialogues la possibilité de simplement développer les relations entre les personnages sans forcément servir exclusivement à faire avancer la narration. D'où peut-être aussi quelques temps morts, des moments moins captivants, voire des tentatives peu convaincantes de fabriquer du faux suspense (la rivalité forcée entre les sœurs Stark qui s'achève de façon un peu incohérente, même si brillante). Et puis un peu d'émotion puisqu'on assiste quand même à des retrouvailles inespérées (mais ça aurait pu/du être plus émouvant encore vu les épreuves subies par chacun).

C'est passionnant, horrible et émouvant. Je suis conquis et ne me gêne pas pour faire trôner cette série parmi les meilleures vues jusqu'ici. Les mots finissent par manquer. Décidément un sommet de la production télévisuelle — et comme cet adjectif paraît petit pour la qualifier.




28 septembre 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola 2007-2012

Youth without youth (L'Homme sans âge), 2007
Après dix ans sans tourner, dix années une nouvelle fois pavées de projets avortés comme l'arlésienne Megalopolis, Coppola revient. En 2007, une telle annonce pouvait encore faire figure d'événement. D'autant que ce fut un retour via une œuvre difficile, très personnelle, et non un énième film de commande — quand bien même il est toujours parvenu dans ces cas-là à des résultats ne respirant pas trop la compromission (on se rappellera que The Godfather était une commande).

Comme la plupart du temps avec le cinéaste, la source est littéraire. Adaptant une nouvelle de Mircea EliadeL'Homme sans âge est une œuvre de poète, osée, étrange et finalement très attachante, riche d'idées formelles qui laissent deviner la touche du fidèle complice Walter Murch au montage. Coppola, qui imprima si souvent dans nos rétines l'image d'une Amérique mythique, s'exporte et laisse enfin pleinement s'exprimer sa sensibilité européenne. Le film raconte l'histoire d'une quête douloureuse à travers le temps des Hommes, et invite à un voyage passionnant aux origines du langage. Progressivement émerge une émouvante romance mystique qui n'est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, Bram Stoker's Dracula, alternant moments dérangeants et pur envoûtement. Tim Roth et Bruno Ganz sont de la partie et l'on se dit alors que Mister Francis is still alive.




Tetro, 2009
C'était il n'y a pas si longtemps encore un cinéaste qu'on n'attendait plus. Miraculeusement, voilà que Coppola se retrouve à enchaîner les tournages, et parvient encore à surprendre, manifestement désormais affranchi des exigences commerciales des studios et libre de créer. Le spectateur est embarqué dès les premiers plans dans l'atmosphère très épurée, presque rêvée, d'un Buenos Aires intemporel magnifié par le noir et blanc. Échappant à toute catégorie, Tetro rappelle comme une évidence ce qu'est le cinéma, ce qu'il doit être : splendeur de la photographie, élégance des cadrages, goût du risque avec un rythme fait de nonchalance et de sorties de routes, confiance donnée à des acteurs capables de tenir une scène dans sa durée. J'ai apprécié retrouver Vincent Gallo, perdu de vue depuis sa grande période dans les 90's, et le jeune Alden Ehrenreich est une vraie et belle révélation. Le film développe leur relation fraternelle complexe, entre admiration et salutaire mise à distance, tandis que la figure de Maribel Verdu complète le triangle. Se cantonnant pour un temps à l'observation de leur cohabitation en appartement, le film fascine par sa liberté et sa théâtralité, comme si le maître retrouvait la fraîcheur du débutant.

Et puis la vie de Buenos aires s'immisce, on se familiarise avec le petit monde exubérant du music hall et de cette troupe de théâtreux de quartier. Gallo avait plus ou moins réussi à s'y faire une place en tournant le dos à son passé, et son petit frère va en quelque sorte réussir à trouver sa voie en occupant la place laissé vacante. Entre deux fulgurances visuelles où Coppola rend hommage au cinéma de Powell et Pressburger, le récit déroule une histoire très riche sur la famille, le poids de l'héritage, la soif d'absolu de l'artiste confrontée à la présence écrasante du patriarche auquel on est censé tout devoir (impeccable Brandauer). Et l'on est une nouvelle fois fortement tenté d'y voir une projection du cinéaste lui-même et du combat de toute sa vie. Mes seules réserves porteront sur un dernier quart d'heure moins convaincant, où les situations semblent un peu s'embourber dans le cadre d'un festival présidé par Carmen Maura qui manque étrangement de vraisemblance, alors que jusqu'ici authenticité et poésie se mariaient idéalement.




Twixt, 2012
Retour au film de vampire, que Coppola avait lui-même revitalisé exactement vingt ans plus tôt. Mais on est loin du baroque de son Dracula. Tourné avec peu de moyens, et en équipe réduite, Twixt ressemble presque à un film de jeunesse. Inspiré d'un rêve du cinéaste, le scénario ne cherche jamais à solidifier cette base, et aurait sans doute mieux tenu la distance sur un court-métrage. Coppola nous invite à un voyage aux sources de l'inspiration de l'artiste. Ici il s'agit d'un écrivain, mais on pourrait aussi y voir le portrait du cinéaste, écartelé entre les nécessités matérielles qui le contraindraient presque à la commande commerciale, et ses envies d'œuvres plus personnelles mais que personne ne veut financer. Son imagination s'abreuve autant de son vécu, douloureux ou prosaïque, que de ses rêves, qui sont eux-mêmes le fruit de la réalité qu'il vit et de ses références culturelles. Le terreau est donc assez riche.

Placée sous le signe de la poésie macabre et romantique d'Edgar Poe, mais loin de la vision romanesque qu'en donna Roger Corman, la trame est relativement lâche, et si elle fonctionne à peu près, c'est en partie grâce à l'amusante prestation d'un Val Kilmer gentiment hagard. Visuellement, reflétant la fièvre et les fantasmes de son protagoniste, le film présente une esthétique très travaillée et volontairement artificielle. Le traitement numérique de l'image est toutefois moins heureux que les effets optiques tout aussi anachroniques d'un Dracula. Le budget n'explique pas tout, mais difficile de résister à l'impression d'avoir davantage affaire à un Direct to video qu'à un long-métrage de cinéma. Jusqu'à l'épilogue qui tient presque de la blague. Mais je prèfère ça plutôt que de nous infliger un sérieux papal tout du long. 

Twixt tient donc un peu de la récréation, et court sans doute le risque de ne pas marquer les esprits, mais pour une fois son peu d'ambition n'est pas pour autant indigne d'intérêt. On notera enfin l'excellente bande son, pas du tout conventionnelle dans ses orchestrations, signée par l'Argentin Osvaldo Golijov, qui collaborait ici pour la troisième fois avec le metteur en scène. 



DOSSIER FRANCIS FORD COPPOLA :

21 septembre 2018

Le Cinéma de M. Night Shyamalan II. 2004-2006

The Village (Le Village), 2004
Un très beau film, peuplé de personnages forts et émouvants, richement habités par ses acteurs. Dans le rôle d'Ivy, Bryce Dallas Howard est une vraie révélation, tandis que Joaquin Phoenix est d'une dignité bouleversante. Tout juste auréolé de son prix à Cannes pour Le Pianiste, Adrien Brody s'est joliment dépêtré d'un rôle qui aurait pu sombrer dans la caricature (je le dis parce qu'il m'a ému). Par rapport à ce qu'ils vivent et aux passions qui les animent, le fait qu'ils aient souvent les larmes aux yeux me semble plutôt justifié. Le travail de réalisation est une nouvelle fois passionnant de bout en bout, bénéficiant des complicités de Roger Deakins, pour les yeux, et James Newton Howard, pour les oreilles, qui font ici des merveilles.

Comme dans les précédents films de Shyamalan, ce que vivent les personnages, le regard attentif et délicat qui leur est accordé, la vérité des sentiments qu'ils expriment, sont bien plus puissants et prégnants que la seule quête du "twist final", la révélation de la clé du mystère guettée par le spectateur blasé. On est sans doute ici face à son film le plus matérialiste, puisqu'il s'agit cette fois d'interroger la valeur de la fiction et de la fantaisie. SPOILERS // Le film peut très bien être lu comme une fable, avec ces adultes qui, exploitant (trahissant) la confiance de leurs enfants, vont leur imposer, leur fabriquer, un monde idéal et sous contrôle. Ils prétendent pouvoir ainsi protéger leur innocence et les préserver d'une réalité violente, qu'importent les moyens. C'est le rêve d'une société déjà privilégiée, pères et mères de famille médecins qui ont financé cette enclave et ses employés voués au secret. Les intentions sont bonnes, mais le rêve se transforme en cauchemar. Sans jamais le nommer, on baigne dans les conséquences traumatiques du 11 septembre, de la violence aveugle et absurde qui pousse à s'abstraire du monde extérieur. Shyamalan est un conteur magicien, et prouve que son inspiration est loin d'être tarie.




Lady in the water (La Jeune fille de l'eau), 2006
Après une série de films aussi réussis, intelligents dans leur mise en scène et originaux dans leur idées, j'eus un peu de mal à en convenir au sortir de cette Jeune fille de l'eau, mais pour la première fois Shyamalan me décevait. Je partais pourtant confiant, prêt à me laisser surprendre et embarquer dans une nouvelle fable sur la foi et l'incursion du fantastique dans le quotidien le plus trivial, savourant à l'avance de nouvelles trouvailles de mise en scène. On retrouve effectivement clairement sa patte dès le plan d'ouverture. La réalisation est par la suite souvent passionnante, la musique de Newton Howard une nouvelle fois pleine de majesté. Shyamalan propose un dispositif scénique plutôt intriguant avec cette résidence en huis-clos et ses locataires pittoresques (trop pittoresques ?). Après Le Village, le commentaire politique du réalisateur s'affirme, avec cette idée d'une œuvre qui influencera peut-être dans le futur un dirigeant, et ces images de guerre discrètement captées sur les écrans de télé. Ce Lady in the water est également le film où Shyamalan utilise le plus d'effets spéciaux. Les créatures sont très réussies, la terreur fonctionne bien. Mais c'est un peu comme si son cinéma perdait un peu de sa "pureté".

Je pense que c'est son film où il se lâche le plus côté humour et si ça fonctionne plutôt bien, ça finit aussi par donner l'impression qu'il croit lui-même à peine à ce qu'il raconte. Pas mal de scènes et de dialogues semblent commenter l'action elle-même, comme s'il fallait en désamorcer le risque de ridicule, taper du coude le spectateur pour susciter sa connivence, mettant à bas ce qu'on appelle le quatrième mur. En soi, c'est plutôt amusant, mais ça crée une distance, une ironie à laquelle il ne nous avait pas habitués. Ses films précédents flirtaient dangereusement avec la suspension d'incrédulité, mais parvenaient à chaque fois à s'en sortir intelligemment en abordant leurs sujets avec une grande sincérité. Parasité par ce métadiscours, le récit écope alors d'un rythme bancal, s'enlisant laborieusement dans la mise en place de sa mythologie, qui finit par prendre trop de place au détriment des personnages eux-mêmes. Au lieu de fasciner, Narf est inexplicablement sous-exploitée, laissant les humains faire le boulot. Je comprends bien que ce sont les intentions du réalisateur, mais du coup on passe complètement à côté de la force d'une telle figure. Malgré la beauté du visage et du corps de Howard, à aucun moment son personnage ne m'a vraiment charmé. Le final se rattrape heureusement, retrouvant enfin de l'élan et porté par un beau souffle. La dédicace en fin de générique est également assez touchante.

Je suis pas sûr que ça veuille dire grand chose, mais c'est à la fois un film très étrange et peu conventionnel dans sa narration, et en même temps celui qui fait le plus de concessions aux goûts du public. Comme si Shyamalan avait perdu confiance en son imaginaire. Façon sans doute courageuse de ne pas se reposer sur ses lauriers, d'interroger son statut mais aussi les attentes de ses spectateurs. Mais ça devient du coup davantage un objet de réflexion qu'un divertissement, et les quelques moments qui tentent de faire surgir un émerveillement au premier degré sont trop vite dilués.



DOSSIER M. NIGHT SHYAMALAN :
I. Filmographie 1999-2002
III. Filmographie 2008-2010 (prochainement...)

15 septembre 2018

Le Cinéma de M.Night Shyamalan I. 1999-2002

The Sixth sense (Sixième sens), 1999 
Ses deux premiers long-métrages étant restés inédits chez nous, c'est donc avec The Sixth sense que M. Night Shyamalan fait en 1999 une entrée fracassante sur la scène (il cosigna également cette année-là le scénario de Stuart Little). Inattendu triomphe commercial, il s'agissait à la base d'une production modeste portée par une filiale de Disney, et donnant l'opportunité à Bruce Willis de revenir à un vrai rôle dramatique, bien éloigné des blockbusters héroïques dans lesquels il s'était dernièrement complu à jouer. Je n'oublierai jamais le traitement qu'en firent alors Les Cahiers du cinéma. Non content d'ignorer la révélation d'un cinéaste au talent si manifeste — forcément rendu suspect par son succès démesuré au box-office américain — ils en avaient relégué la critique dans la rubrique finale des sorties en vrac qui ne méritent pas un article trop poussé, avec cette conclusion lapidaire : « le premier film intello-chiant de l'année. » Évidemment, chacun a le droit d'avoir un avis mais c'était, je trouve, aller un peu vite en besogne.

Vingt ans après, je reste pour ma part toujours aussi admiratif et respectueux du pari que réussissait ici Shyamalan, auteur complet, de l'originalité de son approche des codes du fantastique, de la maîtrise de sa mise en scène, de la finesse de ses dialogues et de la justesse de ses choix de casting. En plus de la sobriété de jeu de Willis, le film révèle le jeune Haley Joel Osment et permet de retrouver Olivia Williams déjà appréciée dans le Rushmore de Wes Anderson. Mais au fil des révisions, c'est surtout la  magnifique présence de Toni Collette qui me semble mériter les éloges. Le cinéma fantastique a souvent aimé mettre au cœur de ses récits des figures enfantines, mais a trop souvent échoué à rendre touchant le lien parental (même dans The Exorcist, j'avoue que si je compatis à ce que vit Ellen Burstyn, je ne suis pas non plus vraiment ému). Ici, la relation entre la mère et l'enfant s'exprime de façon déchirante, et à chaque fois je fonds en larmes lors de leur dialogue final pris dans les embouteillages, démonstration magistrale de la sensibilité extrême dont fait preuve Shyamalan, extraordinairement attentif à ce que les ressorts fantastiques de son film ne prennent jamais le pas sur la justesse des personnages.

C'est du beau cinéma, qui réussi à la fois à terrifier et à émouvoir, loin de se résumer comme on l'a trop souvent fait à son twist, et à la capacité qu'aurait le spectateur à l'anticiper. Sur ce terrain-là, Shyamalan n'a rien inventé, c'est un procédé par exemple typique des épisodes de Twilight zone. Mais il fit un tel effet sur les spectateurs, qu'il est vrai qu'il inspira une mode dans pas mal de productions par la suite, avec plus ou moins d'opportunisme (The Others, Fight club).




Unbreakable (Incassable), 2000
Relecture réaliste de l'univers des superhéros de comics et drame familial à la fois, Unbreakable reste à mes yeux le chef-d'œuvre de son auteur. Sommet de l'économie de son langage cinématographique, avec ce goût pour des plans longs à l'implacable rigueur, refusant toute virtuosité technique ostentatoire. Au contraire tout est dans la suggestion, avec une quasi absence d'effets spéciaux, ce qui est une vrai gageure par rapport au sujet, et dans la continuité du Sixième sens. L'objectif étant de renforcer l'immersion du spectateur, le sentiment profond de réalisme. Ce qui passe également par une photographie relativement terne (signée Eduardo Serra), des décors peu engageants, des acteurs absolument pas glamourisés, et une interprétation qui refuse les excès mélodramatiques.

Traversée des envolées orchestrales de James Newton Howard, la bande sonore du film semble pour l'essentiel composée de chuchotements. Les personnages étouffent sous les non-dits, et le salut du protagoniste passera par le fait d'enfin regarder en face son destin. En plus de la fidélité à son compositeur, la cohérence de l'univers de Shymalan passe également par l'attachement qu'il exprime pour sa ville, Philadelphie (comme il y eut Pittsburgh pour George Romero, Baltimore pour Barry Levinson, Portland pour Gus Van Sant, ou New York pour Woody Allen).

Cette approche du fantastique, servant avant tout comme le révélateur d'une souffrance familiale, cette attention portée au regard de l'enfant, cette croyance dans l'existence du merveilleux, plus le côté wonderboy champion du box-office à 29 ans, tout cela a fait qu'à cette époque Shyamalan est apparu comme un nouveau Spielberg (qui récupérera d'ailleurs Osment pour son A.I.).





Signs (Signes), 2002
Signs joue sur la notion de Hasard (avec un grand H) selon lequel chaque chose en ce monde aurait un sens, même les évenements absurdes ou injustes. Notre existence d'humain faible et misérable trouve sa place sur le plan cosmique, chaque individu a un rôle à jouer. J'ai toujours été fasciné par les histoires de coïncidences — la musique du hasard, dixit Paul Auster  qu'on a tous l'occasion de vivre au quotidien. La grande force de Shyamalan, c'est qu'il installe ces thèmes-là au milieu d'un film de genre que sa caméra revisite, débordante d'idées.

L'édifice se fissure néanmoins. Le réalisateur perd de sa belle rigueur, donnant à voir en usant d'effets numériques, et perdant donc la force de la suggestion à laquelle il s'était si brillamment tenu jusque là. Alors qu'il est question de foi, paradoxalement dès lors qu'on voit, on ne peut plus douter, et on échappe à cette sensation de trouble qui rendait justement ses précédents films si passionnants.

Le final grandiloquent fera s'en étrangler certains. Je sais que les avis sont partagés, mais personnellement j'ai marché à fond, le film m'a ému et enthousiasmé. S'il m'a certainement moins plu par rapport à The Sixth Sense et à Unbreakable, c'est peut-être la faute à Mel Gibson, dont la palette de jeu me semble plus limitée, ou en tous cas que je trouve moins convaincant lorsqu'il faut jouer en sourdine. C'est un film quoi qu'il en soit qui mérite une seconde chance.


DOSSIER M.NIGHT SHYAMALAN :
II. Filmographie 2004-2006
III. Filmographie 2008-2010 (prochainement...)