31 mai 2019

Le Cinéma X part I. 2000-2006

X-men, Bryan Singer, 2000
C'était l'époque où le label Marvel n'offrait encore aucune garantie de succès. Après l'excellente surprise de son Usual suspects, Bryan Singer s'empare donc d'une des franchises les plus populaires du monde des comics de superhéros, en particulier grâce au travail de Chris Claremont. Il supervise plutôt adroitement un scénario qui s'efforce de donner sa pleine mesure à l'univers des mutants, tout en apportant un regard relativement adulte sur le sujet, alors qu'on pouvait craindre davantage de concessions au public adolescent ciblé par la Fox pour son blockbuster estival. La dimension politique est assez finement amenée dans un tel contexte de comic book movie. C'est bien raconté, on profite d'ambiances variées et d'effets spéciaux franchement superbes au vu des défis techniques posés par la retranscription à l'écran des pouvoirs spectaculaires des différents mutants. Confiées à Corey Yuen, les chorégraphies des bastons sont délectables. Les acteurs et la mise en scène peinent parfois à y injecter toute la grâce nécessaire, mais il y a un effort plus que louable pour rendre ces séquences belles et cinégéniques.

X-men c'est aussi la révélation d'un acteur qui m'avait méchamment impressionné en salle. Alors totalement inconnu, l'Australien Hugh Jackman s'impose dès son apparition comme le Wolverine idéal, incarnant magnifiquement l'animalité du personnage, son côté loup solitaire. Divertissement de qualité, qui laisse néanmoins une impression finale de superficialité, le film sera un succès inespéré qui permettra enfin à Marvel de voir s'ouvrir son horizon cinématographique, après des années de gestion catastrophique de ses licences. Blade avait un peu ouvert la voie dès 1998, mais le personnage était encore confidentiel. Suivront de façon un peu désordonnée Spider-man, Hulk et Daredevil, mais aussi les autres projets que Singer, en véritable showrunner, a en réserve pour son équipe de mutants.




X2 (X-men 2), Bryan Singer, 2003 
Jusqu'ici j'étais resté sur l'idée que cette suite était supérieure. Or à la revoyure, je l'ai trouvée un peu bancale dans son rythme et sa construction. Le montage parallèle n'est pas toujours très heureux, ça patine souvent à cause d'un scénario peut-être trop ambitieux et donc un peu plombé par la nécessité de bien lier ses nombreuses trames et leur progression. À partir de l'arrivée dans la base souterraine vers la fin, la narration devient particulièrement chaotique avec le suivi des différentes actions mais ça reste assez intense. À l'exception du face à face entre Wolverine et son alter-ego féminin Lady Deathstrike, dont la mise en scène est illisible et qui échoue à être le clou du film.

Les personnages restent heureusement joliment peints. Storm est mieux exploitée que dans le premier, où elle devait avoir 3 lignes de dialogue, et j'ai apprécié le rôle plus important accordé à la fascinante Mystique. Ayant toujours éprouvé une inexplicable sympathie pour Alan Cumming (The Anniversary party), j'ai regretté que son Diablo soit si vite sacrifié alors qu'il s'était vu offrir le meilleur du film. Passée la splendide ouverture, il se rend utile mais ne brille plus. On appréciera également l'ambiguïté bienvenue dans la caractérisation des mutants et la complexité de leurs relations, notamment concernant le gang de Magneto dont on peut partager les motivations. Une alliance est possible pour servir les mêmes intérêts, seule la méthode change. Enfin, le film bénéficié du score exubérant de John Ottman, qui me paraît plus réussi ou en tous cas mieux exploité que celui de Kamen qui ne m'avait absolument pas accroché sur le premier.




X-men III : the last stand (L'Affrontement final), Brett Ratner, 2006
Un bon pop corn movie. Comme pour les deux premiers, j'ai pris du plaisir au visionnage même si, sorti de la salle, le film avait déjà cessé de m'habiter. J'aime bien le principe qui fait qu'on s'efforce de nous caser un maximum de personnages en leur accordant un minimum d'attention. Chacun a plus ou moins l'occasion de se mettre en valeur (Kitty et la poursuite dans le labo, par exemple), même s'il y a d'inévitables sacrifiés (Angel dont l'utilité laisse perplexe). J'ai par contre été vraiment déçu de ne pas retrouver Alan Cumming et son Diablo qui avait marqué le second volet de sa présence. Dommage également pour le traitement réservé à Mystique, mon autre perso fétiche lui aussi bien mis à l'honneur dans le 2. Autre faute de goût, le look douteux des espèces de punkettes qui rejoignent Magneto. Et j'ai bien halluciné de voir apparaître Olivia Williams sur deux pauvres bouts de plans, avant de réaliser qu'elle ne tournait en fait que le teaser d'un hypothétique 4e volet.

Le scénario ne propose pas de réelle avancée, nouvelle occasion pour Magneto de soulever les mutants contre les humains. Belle idée cependant d'avoir choisi Alcatraz comme centre d'expérimentation du sérum, où l'on fait passer une prison pour un lieu de vie, un vaccin pour une arme. Sans trop faire de surinterprétation, le discours politique du film semble distiller en filigrane une critique de l'Amérique de George W. Bush : on prétexte la paix pour justifier la guerre, on profite d'une transformation de Mystique pour dire « shut the fuck up » au Président. J'ai été également pas mal surpris par cette scène franchement dérangeante d'Angel dans sa salle de bain. Démarrer un film sur une image où l'enfance se lie à l'automutilation est assez osé dans pareil spectacle familial hollywoodien. D'autant plus que par la suite, le film se retient dans ses effets sanglants, malgré le nombre plutôt conséquent de morts (les corps réduits en poussière sèche par Phénix).

Singer est parti faire joujou avec son Superman returns, confiant le bébé à un Brett Ratner (Rush Hour) qu'on n'attendait pas là. Or la réalisation est franchement impeccable, avec de beaux mouvements de caméra et des scènes d'action parfaitement lisibles. Énorme plaisir pris devant la réussite des effets spéciaux : la scène de la maison est un fabuleux spectacle, quasi surréaliste (j'adore ce gros plan sur l'éclat de verre tranchant qui passe devant le visage de Wolvie), et Phénix elle-même est vraiment impressionnante lorsqu'elle fait ses yeux noirs. Dans un genre peut-être moins spectaculaire mais certainement pas moins admirable, le rajeunissement de Patrick Stewart et McKellen sur la scène d'ouverture est assez bluffant (ce type d'effet est même une première à ma connaissance). Là où Ratner échoue c'est dans sa relative incapacité à laisser vivre l'émotion dans un récit pourtant peu avare en moments forts. Et comment justifier cet honteux faux raccord qui fait qu'on passe brutalement du jour à la nuit en descendant du Golden Gate ?! Dernier ingrédient qui participe à la réussite de ce 3e opus, le score monumental de John Powell, malheureusement sous-mixé par rapport aux effets sonores. Lors du climax ça me désolait de distinguer à peine des chœurs et des cuivres qui me semblaient pas mal, au milieu d'une purée de bruitages. Enfin, très chouette dernier plan qui ajoute une ultime note d'excitation pour conclure la trilogie sur une fin logiquement ouverte.


DOSSIER X-MEN :
Part II. 2009-2013 (prochainement...)

13 mai 2019

Kings of Hong Kong IX. 2005-2007

Election, Johnnie To, 2005-2006
Magistral diptyque et à cette date sans doute le film le plus ambitieux produit par Johnnie To. Le réalisateur trace l'impitoyable portrait du Hong Kong des Triades, quelques années après la rétrocession. Prenant prétexte de la traque symbolique d'un objet qui passe de main en main, le premier volet décrit avec brio une conquête du pouvoir, course poursuite presque surréaliste qui permettra de définir les rôles de chacun au sein de la nouvelle organisation. Dans ce jeu d'échec à balles réelles, chaque mouvement de pièce devient un petit morceau de bravoure (magnifique scène de l'affrontement avec ce jeune chien fou qu'est le motard), porté par un nouveau et génial thème musical minimaliste.

Comme toujours chez le cinéaste, derrière une construction en apparence ludique, le film peut basculer soudainement dans d'étonnants moments de violence qui balancent entre horreur pure (la scène de démembrement n'était pas loin de me filer la nausée) et comique dérangeant. Cette ambivalence constante et cette imprévisibilité perturbante sont à l'image du visage rassurant de Simon Yam, dont le sourire conciliant cache bien une nature de véritable ordure. Le deuxième volet parvient à déjouer les attentes avec pas mal d'audaces, proposant de ralentir l'élan pour mieux approfondir la tragédie. La photographie elle-même semble gagnée par l'obscurité. La lutte devient cérébrale. Louis Koo impose sa classe et sa prestance, émergeant progressivement comme une figure d'avenir. Son Jimmy est un peu le cousin d'un Michael Corleone ou d'un Carlito Brigante, condamné à n'exister que dans le milieu alors qu'il aspire à une vie légale avec femme, enfants et maison sur la colline.



Exiled (Exilé), Johnnie To, 2006
Puissant. Après la fresque mafieuse d'Election, To peut donner l'impression de s'offrir une récréation avec cet Exilé au scénario quasi inexistant. Et pourtant, loin d'être anecdotique, le film s'avère une de ses œuvres les plus marquantes. C'est une fabuleuse chanson de geste qui atteint une dimension intemporelle, une épure somptueuse qui réduit personnages et situations à des archétypes sans paraître les appauvrir pour autant. To filme un monde en train de disparaître, où s'agitent encore des chevaliers égarés, prêts pour un dernier baroud d'honneur et conscients qu'il n'y a plus rien à gagner.

D'une élégance vertigineuse, le style du metteur en scène explose à chaque plan. Les actes comptent davantage que les paroles, et on est saisi par ce pur ballet de corps, de flingues et de balles. Les scènes d'anthologie s'enchaînent et se complètent jusqu'à l'extase, exploitant à chaque fois toutes les potentialités des différents décors traversés, comme si To reprenait l'héritage du film d'action hongkongais là où John Woo l'avait laissé avec Hard boiledUne certaine idée de la perfection cinématographique.




Wu Ji, Chen Kaige, 2006
Chen Kaige prend le parti-pris de l'épate visuelle. Soit. Chaque image, chaque geste, chaque regard va être enluminé par la photographie, les mouvements de caméra et les effets spéciaux. Pour le meilleur comme pour le pire. Le résultat est un livre d'images parfois réellement somptueux et délectable à l'œil (les costumes, certains combats, la cage à oiseaux et la fuite de Cecilia Chung vêtue de plumes et tirée par sa ficelle, la robe noire), parfois vraiment indigeste voire grotesque (la course à quatre pattes pour échapper aux buffles, les plans aériens sur les décors numériques, la musique ultra-pompière de Klaus Badelt). J'ai donc constamment basculé entre l'ahurissement fendard et l'indulgence joyeuse.

Car l'histoire est plutôt belle, avec des personnages intéressants et ce parfum envoûtant de conte né de la nuit des temps. Le Vénérable Général en particulier offre une complexité bienvenue. Tout le jeu des échanges d'identités entre le maître et l'esclave, thématique classique au possible, fonctionne bien. Ça ne manque pas d'action, on ne s'ennuie pas, avec une multiplication assez feuilletonesque des péripéties. Donc, si on accepte d'office cette volonté du réalisateur de ne jamais se brider et d'y aller à fond dans l'excès visuel, le spectacle demeure quand même très agréable.




Triangle, Tsui Hark, Ringo Lam & Johnnie To, 2007
Extraordinaire projet de retrouvailles entre trois des Kings of Hong Kong. Tsui Hark sort d'une expérience pénible avec l'échec de Seven swords. Ringo Lam s'était pas mal attardé à Hollywood, accumulant au compteur trois films avec le passeur Jean-Claude Van Damme. Au cœur de l'industrie, To mène désormais sa barque à une belle vitesse de croisière. Leurs carrières s'étaient déjà régulièrement croisées par le passé, mais cette fois la collaboration est d'un tout autre ordre puisque chacun se voit ici confié la réalisation et l'écriture d'un segment du film, selon le principe du cadavre exquis, que je crois inédit au cinéma. On n'est donc pas dans le film à sketches, mais le concept risquait tout autant d'aboutir à un résultat inégal. L'addition aurait pu être décevante, chacun tirant la couverture à soi ou ruinant la cohérence de l'ensemble.

Si chaque segment porte bien une patte différente, le trio de metteurs en scène s'en sort brillamment, composant avec un appétit communicatif une chasse au trésor réjouissante, aussi libre que ludique, qui s'achève en apothéose par un nouveau somptueux et délirant ballet minimaliste réglé par Maître To. Avec cette fois plus du tout des tueurs froids et des flics experts, mais de petites gens embarqués dans une situation que les dépasse. Le spectateur se fait génialement malmener au fil d'un récit jubilatoire. Cette même année 2007, Johnnie To produira encore une poignée de films que j'ai pratiquement déjà oubliés : le très moyen Filatures confié à son scénariste Yau Na Hoi, un plutôt réussi Mad Detective coréalisé avec Wai Kai Fai, et le joli Sparrowgourmandise succulente sur le moment mais trop volatile pour imprimer les mémoires.

29 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 1961-1971

The Errand boy (Le Zinzin d'Hollywood), Jerry Lewis, 1961 
Troisième réalisation pour Jerry Lewis, et un film qui m'a moyennement emballé, à mon grand regret. La plupart des gags sont assez poussifs et manquent cruellement de sens du timing, s'enchaînant trop vite ou, à l'inverse, s'étirant désespérément. Sans parler du cabotinage pénible de certains personnages secondaires, notamment le réalisateur allemand qui enrage en mangeant son chapeau (le sous-fifre lèche-bottes du patron du studio est par contre bien marrant). Quelques scènes surnagent heureusement, même si elles sont prévisibles, et c'est toujours un plaisir pour moi que ces films qui prennent Hollywood comme centre de l'action. 

Le film a une certaine dimension critique sur le fonctionnement parfois inhumain de la machine hollywoodienne, ce qui le rend au final étrange. Le concept du gaffeur qui passe de plateau en plateau en ruinant différents tournages a très certainement influencé l'hilarant climax du Pee Wee's big adventure de Tim Burton, y compris la conclusion où les exploits malheureux du héros sont projetés et provoquent l'hilarité des cadres du studio qui décident alors d'en faire une star du comique. Là où le film devient singulier c'est dans certaines scènes qui assument totalement leur côté fantaisiste : un tableau dont les éléments figuratifs prennent soudainement du volume et s'effondrent, et surtout cette parenthèse à la tonalité mélancolique inattendue où Jerry assiste à un magnifique numéro de marionnette. Le clown nous demande ici de tout simplement croire à l'illusion, de retrouver la simplicité de la magie du cinéma.




Camelot, Joshua Logan, 1967
Ça faisait très longtemps que ce titre m'intriguait, à la fois pour sa splendide affiche à la Klimt / Mucha, mais aussi parce que je m'étais laissé dire qu'il bénéficiait d'une remarquable direction artistique. Camelot est un musical hollywoodien emblématique de cette période. On a en effet affaire là à une très grosse machine, à la fois par sa durée (3h avec entracte), et par le luxe des moyens mobilisés : vastes décors en dur riches de détails et d'accessoires, avec notamment une forêt entière reconstituée qui n'aurait pas dépareillé chez les Shaw brothers, costumes très soigneusement fignolés dans leurs formes et leurs matières, et pas mal de figuration. Sauf qu'au lieu d'aboutir à un grand spectacle enthousiasmant, c'est la lourdeur qui domine l'ensemble.

Lourdeur de la mise en scène de Logan qui, alors qu'il est censé être un professionnel aguerri de Broadway abonné aux transpositions cinématographiques, se révèle ici désespérément incapable de tirer parti des moyens mis à sa disposition. Le film est, il est vrai, dénué de toute chorégraphie (à l'exception des gentillettes bacchanales printanières, franchement peu travaillées), et privilégie les numéros solos. Sauf qu'au lieu de profiter des dimensions en scope de ses images, le réalisateur s'endort très régulièrement sur des cadrages en gros plan des visages de ses acteurs qui chantent, avec pas même un petit mouvement pour accompagner. Résultat, passé quelques moments de ravissement lorsqu'un nouveau décor se dévoile, c'est vraiment l'ennui voire le désintérêt qui pointent. Logan réussit même à rendre soporifiques les quelques scènes d'action, tel le tournoi de chevalerie qui avait pourtant tout pour être impressionnant, de même que l'assaut de l'armée de Lancelot. Si encore j'avait été un tant soit peu touché par la musique ou les chansons, pourtant signées Loewe et Lerner (Brigadoon, Gigi, My fair lady).

Vanessa Redgrave est magnifique et joue avec conviction un rôle peu intéressant (ses sentiments amoureux valsent selon les caprices du scénario). David Hemmings fait un excellent Mordred et son arrivée apporte pas mal de fraîcheur à un spectacle en passe d'être momifié (et c'est amusant de voir le couple de Blow up partager à nouveau l'affiche ici). Franco Nero est assez improbable en Lancelot à l'accent italien, mais fait preuve d'un entrain qui force le respect. Le problème est que son chevalier en devient presque niais dans l'expression de sa volonté de pureté. Richard Harris mérite sans doute le plus d'éloges. Déjà c'est un comédien qui, par nature, a toujours la classe, et c'est un bonheur de retrouver son timbre de voix si particulier. Malgré les faiblesses du script, il n'a l'air à aucun moment de douter de son rôle et semble s'impliquer totalement dans la restitution des émotions souvent torturées de ce Roi Arthur. Il semble vivre intensément chacune des étapes qui voient mûrir son personnage, avec une force de conviction admirable.

Parce qu'il faut reconnaître que le livret est assez peu inspiré, ouvrant quelques pistes intéressantes — les ambitions politiques d'Arthur — mais passant plutôt de façon incompréhensible à côté de tout le potentiel d'un sujet aussi fascinant que celui des chevaliers de la table ronde, que Boorman saura si merveilleusement exploiter. Merlin est quasi inexistant, le Graal n'est pas au menu, et on ne ressent jamais l'ampleur du monde qu'Arthur est en train de construire, le film préférant utiliser Camelot comme toile de fond à peine pittoresque pour raconter avant tout une histoire d'adultère. Tout ça refroidit encore plus ma curiosité de découvrir les autres musicals de Logan, notamment son western chantant avec Eastwood. Pourtant j'avais un bon souvenir de Bus stop.




Bullitt, Peter Yates, 1968
J'ai vraiment eu la troublante impression de constater que le French connection de Friedkin, consciemment ou non, s'inscrivait clairement dans la voie ouverte ici par Yates. Bien sûr il y a cette poursuite en bagnole méticuleusement pensée comme un morceau de bravoure. Mais c'est surtout cette approche du métier de flic débarrassée de tout héroïsme / idéalisme qui semble caractéristique. Bullitt n'est ni un super-flic décontracté débiteur de punchlines, ni un inspecteur hard boiled aux méthodes de ripou à la Dirty Harry. Il n'a pas d'intuition géniale. Même s'il se retrouve dans une position où il est au bord de s'opposer à sa hiérarchie, il fait juste son boulot comme il pense qu'il doit être accompli. C'est un roc et Steve McQueen prenait un vrai risque avec ce rôle qui n'a rien de flamboyant et est quasiment muet (on doit lui compter pas plus d'une dizaine de répliques de tout le film).

La mise en scène de Yates possède comme celle de Friedkin cette esthétique documentaire, avec des plans pas toujours bien léchés, un aspect pris sur le vif, et les éclats de violence sont assez surprenants pour l'époque par le réalisme sanglant des blessures. Le final sur le tarmac est lui aussi fabuleux, me faisant lui penser à son équivalent dans Heat. Le générique d'ouverture est superbe dans sa façon de jouer avec les crédits, et la musique de Schifrin, que je connaissais par ailleurs, est absolument géniale. Pour toutes ces raisons, je pense profondément que ce film marque une date. Un vrai classique.




Vanishing Point (Point limite zéro), Richard Sarafian, 1971
Une vraie pépite, parfaite incarnation de ce qu'est en train devenir le cinéma américain en entrant dans les 70's, creusant le sillon ouvert par les hippies d'Easy rider. Vanishing point c'est un road movie qui se dénude de tous les oripeaux du genre. Le film réduit son intrigue à moins que l'essentiel. Kowalski devient ainsi une sorte d'icône, développé seulement par de brefs flashbacks, toujours superbement introduits. Ne restent donc que l'exaltation de la pure vitesse, de la fuite absolue en avant, de l'avalage de kilomètres, le trip de la ligne droite tracée dans le désert, au rythme d'une bande originale phénoménale (Super soul is the man !).

Et tout ça pour quoi ? Pour l'oubli, la perte, l'ivresse. En « last american hero » Barry Newman a la classe, et j'ai bien l'impression qu'il assure lui-même la conduite. Je ne suis pas du tout fan de bagnole, mais cette Dogde Challenger blanche et son bruit de moteur vrombissant m'ont fasciné. C'est un spectacle finalement sans trop d'équivalent, et même touchant.

24 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 1956-1959

Giant (Géant), George Stevens, 1956
Sur la foi de mes lectures critiques (Lourcelles, Tulard, Tavernier & Coursodon), Georges Stevens avait pour moi plutôt mauvaise presse, et je m'étais longtemps tenu éloigné de son œuvre. Un peu comme Wyler, cinéaste immensément respecté aux Etats-Unis mais dont j'avais l'impression qu'il était assez majoritairement dénigré en France (ça a peut-être changé depuis). Je ne gardais pas un souvenir particulier de Géant. Je l'ai revu dans la superbe copie du collector Warner, enfin en version originale qui fait honneur aux acteurs, et ce fut une révélation. Je ne m'attendais pas du tout à être à ce point conquis non seulement par un récit formidablement romanesque, mais surtout par l'étonnant travail de caméra et de montage de Stevens, qui n'a vraiment rien d'académique. Sa mise en scène m'est apparue aussi audacieuse qu'inventive, avec une extraordinaire façon de jouer sur le hors-champ, le non-dit et l'ellipse (Dennis Hopper annonçant son mariage à ses parents, sa voix couverte par les musiciens sur scène), se permettant à l'occasion de dissimuler ses acteurs par un élément de décor. La composition picturale de certains plans est éblouissante, jouant magnifiquement de la profondeur de champ. Il y a toujours une fenêtre ou une porte dans le fond qui ouvre sur l'horizon, et les paysages texans sont filmés avec poésie dans un splendide Warnercolor (en fait Eastmancolor) miraculeusement préservé, apportant au film son côté bigger than life.

Le regard de Stevens semble à la fois tendre mais sans complaisance pour son sujet. Les personnages sont dépeints dans toute leur complexité, tantôt aimables tantôt ignobles. La réussite de James Dean se fera au prix de sa déchéance. Ainsi lors du dîner d'inauguration de son hôtel censé montrer aux yeux du monde sa consécration, il n'est plus qu'une épave, seule et pathétique. L'envers du décor texan est révélé, avec ses figures archaïques, arrivistes et racistes. Le duo d'acteurs Rock Hudson / Liz Taylor est magistral, avec un vieillissement des plus crédibles. Hudson, s'accrochant désespérément à la tradition familiale, Taylor en femme moderne dont les principes vont à leur tour être bousculés par les désirs de la nouvelle génération. Et c'est ça qui est beau : le film n'est pas figé dans une quelconque iconisation des valeurs du passé, il s'efforce de résonner avec un présent en mouvement, à l'écoute de la voix d'une jeunesse qui se fait alors de plus en plus entendre au cœur de cette Amérique des 50's.




Cat on a hot tin roof (La Chatte sur un toit brûlant), Richard Brooks, 1958
L'œuvre théâtrale de Tennesse Williams a régulièrement connu les faveurs d'Hollywood, et on peut s'en étonner tant le caractère sulfureux des thématiques explorées par le dramaturge sied mal à une industrie encore soumise au code Hays. Comme le Gigi de Minnelli qui adaptait Colette, La Chatte sur un toit brûlant a sans doute été produit trop tôt, apparaissant trop timidement adapté alors que le sujet est par nature licencieux. Brooks fait des pieds et des mains pour traiter un sujet carrément graveleux sans non plus oser aller trop loin. Les « bull...! » éructés par Big Daddy pour ne pas dire « bullshit » m'ont ainsi paru d'une consternante hypocrisie, et la scène où Maggie retire ses bas en contre-plongée m'a semblé franchement gratuite.

L'art de la suggestion ne suffit pas, et on ne comprend plus rien des réactions des personnages, qui semblent alors suivre un peu artificiellement les différentes étapes programmées par le script. On les observe de loin se débattre dans des tourments qui nous échappent. J'en retiendrais finalement surtout — et c'est loin d'être insignifiant — la beauté révoltante de Liz Taylor. D'ailleurs Brooks lui-même reconnaissait que ça posait problème à la crédibilité de son film : « Au cinéma, vous voyez un homme à l’écran qui passe son temps à dire qu’il n’a pas envie de coucher avec Elisabeth Taylor, alors le public commencera à siffler. Ils ne peuvent s’identifier avec le héros parce qu’eux ont envie de coucher avec Elisabeth Taylor. »




The Cool and the crazy, William Witney, 1958 
Une production American International Pictures tout à fait typique de son époque, avec sa petite ville américaine où les jeunes sont livrés à eux-mêmes le week-end et s'amusent comme ils peuvent, cherchant des noises aux honnêtes gens, narguant la flicaille et sabotant les soirées dansantes. Un petit nouveau débarque et les initie à la marijuana pour le compte d'un truand. Les acteurs qui jouent les blousons noirs sont un peu trop âgés pour le rôle, et en leader of the pack Scott Marlowe adopte un jeu très marqué Actor's studio qui détonne un peu par rapport aux ambitions de ce pur film d'exploitation.

On s'amuse des clichés enfilés comme des perles, du fait que le scénario est bourré d'incohérences, et surtout on reste stupéfait par la puissance du matos fumé ici, puisqu'un seul joint suffira à rendre ces gamins addicted. Les voilà alors parcourus de sueurs froides et prêts à tous les vices pour se payer leur prochaine dose. Le tableau aurait été parfait si le film s'était montré plus généreux en rock n'roll et poursuites en bagnoles. Le plus rigolo c'est sans doute le texte en épilogue qui précise non sans humour que certaines libertés ont été prises avec la réalité de ce grave problème social qu'est la drogue. En 1994, la chaîne câblée Showtime produira la série Rebel highway, invitant quelques grands noms du cinéma à s'inspirer de ces teen movies A.I.P. pour en donner leur propre version. Parmi eux, rien de moins que William FriedkinJohn MiliusRobert Rodriguez ou Joe Dante qui réalisera l'excellent Runaway daughtersEt c'est Ralph Bakshi qui écopera de The Cool and the crazy.




Solomon and Sheba (Salomon et la reine de Saba), King Vidor, 1959
Sur la papier, on a la promesse d'un péplum biblique spectaculaire en Technirama 70mm Technicolor dirigé par le grand King Vidor (Duel au soleil). À l'écran, on obtient malheureusement un film pataud, risible même par moments. Tout juste rescapé des Dix commandements, Yul Brynner fait vraiment regretter Tyrone Power, décédé au cours du tournage. Et j'ai trouvé Lollobrigida, dont j'ai jamais apprécié le "jeu", pénible. Le comble du ridicule étant atteint dans une scène de baston au burlesque involontaire entre Salomon et des espèces de ninjas sur la terrasse du palais. On n'échappera pas non plus à l'incontournable bacchanale avec le Reine de Saba et son peuple, lors d'une danse qui se veut lascive au milieu d'un flamboyant assemblage de carton-pâte (vive Broadway !). Pour le reste, je trouve l'intrigue et les dialogues sans génie.

Les seuls moments où j'ai eu l'impression que ça s'animait un peu, sur le plan des idées de mise en scène et du rythme, sont les grandes scènes de batailles (l'armée égyptienne tombant en masse dans le ravin). C'est d'autant plus navrant qu'elles sont sans doute davantage l'œuvre de la seconde équipe que celle de Vidor. Pour leurs fins de carrière respectives, Anthony Mann et Nicholas Ray s'étaient aussi retrouvés sur des grosses machines tournées en Europe. Mais la réussite était au rendez-vous. Vidor laisse lui une catastrophe cinématographique que je rapprocherais du calamiteux Sodome et Gomorrhe, d'Aldrich.

22 avril 2019

Kings of Hong Kong VIII. 2004-2005

2046, Wong Kar Wai, 2004
Le cinéaste profite de sa consécration sur In the mood for love pour obtenir les pleins pouvoirs, exploiter les stars les plus en vogue du moment, et s'affranchir définitivement des contraintes de production et des méthodes traditionnelles de tournage et d'écriture. Je n'ai vraiment pas su comment entrer dans cet étrange objet filmique, qui s'offre telle une rêverie, au risque d'hermétisme. Parfois je tentais de me laisser porter par les images et les sons, mais bien vite je me rendais compte que la fascination ne pouvait jouer seule. La précision des dialogues et du monologue, le récurrence de certains plans (la terrasse de l'hotel), les musiques qui tournent en boucle, tout ça m'amenait à penser que quelque chose se racontait, que tous ces élements semaient les graines d'une histoire, qu'en perdre une miette ruinerait ma compréhension.

C'est au fond assez paradoxal. D'un côté on a une forme apparemment très libre et une construction éclatée, de l'autre on a une composition des plans très rigoureuse (champs / contrechamps sans profondeur, qui écrasent les personnages dans un décor qui tourne à l'abstraction), avec des éléments très importants montrés presque en images subliminales, à l'image de Maggie Cheung, pourtant rien de moins que le pivot du récit. Ne trouvant pas de position de spectateur idéale, j'ai suivi ça sans trop de passion. Au fond, j'ai eu l'audace d'estimer que Wong Kar Wai racontait mal son histoire. Certes tous les éléments sont là, il y a une cohérence incontestable, mais c'est communiqué avec une telle distance que j'ai été trop rarement ému. Seule la relation Tony Leung / Zhang Ziyi s'est révélée belle et touchante. C'est encore un peu confus dans mon crâne, mais j'avoue être resté perplexe pendant quasiment toute la durée du métrage. Certains films sont comme des rendez-vous manqués. Peut-être celui-ci mériterait une seconde chance.





Breaking news, Johnnie To, 2004
Johnnie To ne connaît décidément pas le pilotage automatique. Pas de repos pour les braves. Ses films se suivent et ne témoignent d'aucun essoufflement ou de facilité. S'il continue à creuser le registre du polar, le réalisateur démontre ici une maestria impressionnante et une vraie volonté de livrer un divertissement qui se plaît à travailler la forme, d'exprimer un vrai amour du cinéma bien fait.

Breaking news s'impose ainsi d'entrée de jeu par un phénoménal plan séquence d'ouverture en pleine rue, jouant aussi bien sur l'horizontalité que la verticalité de l'espace. Louée à juste titre, cette prouesse technique ne constitue heureusement pas le seul intérêt d'une œuvre qui a d'autres trouvailles à proposer. S'ensuit en effet un film de siège efficace, où l'on voit se débattre des deux côtés de la barrière flics et truands, comme autant de victimes d'une situation qui leur échappe, personnages intelligemment développés et incarnés par des acteurs charismatiques. Observation, tension et toujours ce talent du cinéaste à glisser quelques touches d'humour entre deux scènes d'action explosives supervisées par Yuen Bun. Le tout se double d'un commentaire sévère sur la façon dont les médias se complaisent dans la couverture d'une actualité en temps réel, tantôt manipulant, tantôt manipulés.




Kung fu hustle (Crazy kung fu), Stephen Chow, 2005
Déjà superstar chez lui, le comédien-réalisateur Stephen Chow connaît un inespéré triomphe international avec Shaolin soccer. Trois ans lui seront nécessaires pour son film suivant. Kung fu hustle déstabilise par la différence de traitement entre l'extrême soin accordé à la forme (décors ambitieux, lumière et cadrages joliment travaillés, riche musique), et la maigreur d'un scénario qui part un peu dans tous les sens et n'a a aucun moment le moindre souci de cohérence. Le personnage de Chow lui-même déçoit pas mal puisqu'il est en mode mineur pendant la majeure partie du métrage, à tel point qu'on ne peut pas vraiment dire qu'il y ait un personnage principal. Le spectateur ne sait trop du coup à qui s'attacher, le récit semblant manquer d'un véritable point d'ancrage.

Grand spectacle, le film se montre fort généreux en action, où Chow donne libre cours à ses visions, avec les complicités de Sammo Hung et Yuen Woo Ping. Personnellement, je ne suis pas trop fan de ce style de combats assistés par ordinateur. Ça peut certes donner de très belles idées visuelles, mais lorsque les effets sont techniquement pas très fignolés comme ici, le résultat est peu emballant, ne suscitant pas de vraies sensations. En dehors de ces réserves qui font que j'en suis sorti un peu déçu (car je partais très enthousiaste), le film est quand même bon, précisément par ce souci appréciable de la forme. Les gags sont nombreux et vraiment drôles, c'est spectaculaire, cruel, violent, cartoonesque, poétique. Big up, Stephen !




Seven swords, Tsui Hark, 2005
Il est toujours bon de revenir à des valeurs sûres, en l'occurence avec Seven swords Tsui Hark s'offre une énième resucée des Sept samouraïs, référence écrasante mais pas intimidante. J'en ignore les raisons, mais le film a été présenté comme une œuvre charcutée au montage. Je l'ai donc abordé comme s'il s'agissait d'une copie de travail, d'un bout à bout qui laisserait une moitié de métrage en plan. Mais Tsui Hark n'a jamais été reconnu pour la clarté de sa narration. Cela se ressent à certaines scènes pas très compréhensibles dans leurs enchaînements (l'apparition des guerriers), d'autant plus que sur certains brefs plans, l'obscurité ou le cadrage empêchent de distinguer vraiment l'action filmée. On pourrait regretter que les personnages soient peu développés, mais j'ai trouvé au contraire que ça renforçait leur côté archétype du héros. Ce sont un peu des figures mythiques qu'on vient réveiller dans leur montagne pour les rappeler au champ de bataille. De même, j'ai trouvé très réussie la caractérisation du bad guy, avec son rire sifflant et ses moments de lassitude.

Une fois ça admis, j'ai vraiment pris mon pied devant la splendeur de la photographie, le côté brut des décors et des costumes, et des chorégraphies câblées à couper le souffle qui ne cèdent pas aux effets numériques, auxquelles a participé le grand Liu Chia Liang. Il y a un côté brut que je trouve très réussi, collant parfaitement avec le côté rustre et barbare du monde que Tsui Hark cherche à peindre, tel un retour bienvenu à la fièvre de The Blade. Sa mise en scène est dans certains plans plus calligraphique que jamais. Certaines scènes sont géniales d'audace et de poésie. Le travail de la caméra, associé à celui du son, fait des merveilles. La générosité du réalisateur, notamment lors de l'ultime baroud, est comme un cadeau fait au spectateur. On devine parfaitement la puissance des différentes épées, et le duel final autour de Chimère est un pur morceau d'anthologie. C'est virtuose, ça fait mal et c'est beau.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

18 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 2013-2016 (say it with music)

Oblivion, Joseph Kosinski, 2013
Il a un peu marché ce film ? J'ai l'impression d'avoir complètement raté sa sortie. Un très malin et très bon scénario S.F., adapté par Kosinski de son roman graphique, qui se déguste scène après scène sans vrai temps mort. La mystification vertigineuse à la Philip K. DickPlanet of the apes n'est évidemment pas loin, mais le film ne repose heureusement pas que sur une seule grosse révélation, plutôt sur une cascade. Séduit par son esthétique froide, j'ai choisi de toutes façons assez vite de ne pas chercher à anticiper et de laisser tomber le jeu des hypothèses. Et ce qui est plaisant, c'est qu'au sortir du film, l'édifice ne souffre pas trop d'incohérences. Kosinski propose des climats suffisamment variés pour maintenir l'attention, il adopte un rythme plutôt posé, qui colle bien à son approche visuelle élégante et très épurée. Il parvient surtout à composer un univers solide, assez complet et surtout crédible qui accroche tout de suite. Ça passe notamment par la qualité du mecha design — vaisseaux, drones — sous forte influence japonaise (les mangas et animés de S.F. ont toujours su mettre en avant la crédibilité de leurs inventions technologiques). Une direction artistique de très haute tenue, aussi classieuse que celle du Passengers de Morten Tyldum. Seules concessions au mauvais goût, la course-poursuite dans les falaises et le look post-apo des Chacals, pas de première fraîcheur.

En réduisant au maximum les éléments de son histoire (en gros deux mondes et cinq personnages), le film génère de vrais moments de poésie. Ça s'ouvre sur une sorte de rêverie amoureuse suivie d'un questionnement existentiel, plaçant ainsi avant tout l'humain au cœur du récit. Même si les acteurs auraient pu briller davantage pour porter pleinement l'émotion attendue, j'ai été assez sensible à cette dimension très intime qui ne sombre pour moi jamais dans le ridicule. Les événements racontés sont graves, et il y a quand même quelques discrètes touches d'humour, d'autant plus bienvenues qu'elles ne jouent pas non plus sur l'autodérision et qu'on reste premier degré. Cruise ne phagocyte pas du tout un film qui ne se complaît jamais dans la surenchère en terme d'action (à part 2-3 roulades il n'est pas du tout en mode démo). Malgré ses efforts, Kosinski échoue néanmoins à obtenir quelque chose de véritablement contemplatif. La musique de M83 colle joliment à ses images léchées. Ça m'a autant surpris que fait plaisir de voir le nom du "groupe" (que j'aime beaucoup) au générique, persuadé tout le long du film que j'allais voir celui de Hans Zimmer, le score sonnant étonnamment proche de son travail (dans ses bons moments). Après Daft punk pour Tron legacy, j'aime bien l'idée que le réal persiste à faire appel à ce genre d'artistes :








Love & mercy, Bill Pohlad, 2015
L'édifiante vie et carrière des Beach boys contient tous les ingrédients romanesques nécessaires pour nourrir un film (je recommande la mini-série produite pour ABC en 2000, An american family, qui reste à mes yeux insurpassée). Au-delà du fait que j'adore ses chansons, Brian Wilson est un mec que j'ai toujours trouvé super touchant, me donnant l'impression d'être un gars aux intuitions géniales, n'ayant jamais perdu la candeur de l'enfance. Bill Pohlad a manifestement eu à cœur de tracer un portrait digne de toutes les personnalités évoquées, s'entourant de gens compétents et obtenant même les supervisions de Brian et son épouse. Dans son écriture comme dans son interprétation, son film se montre ainsi constamment juste, abordant sans trop de lourdeur les éléments biographiques importants, et traitant pleinement le génie artistique du compositeur. Je ne sais pas si le film pourra intéresser le spectateur à qui les Beach boys ne parlent pas, mais pour les fans c'est un régal. Car ici la musique est reine, entre l'utilisation généreuse des morceaux originaux, et les reconstitutions convaincantes du travail en studio en compagnie du mythique Wrecking crew. Le film se permet sans doute de broder sur certains passages, mais je j'ai à aucun moment eu l'impression qu'il prenait trop de libertés.

Paul Dano confirme sa prédilection pour les rôles hors-normes, le caméléon Paul Giamatti est une nouvelle fois parfait, et on n'est pas mécontent de voir John Cusack redonner un peu de dignité à sa carrière. La mise en scène de Pohlad ne fait pas vraiment d'étincelles, mais évite au moins les fautes de goût, laissant le temps à chaque scène de s'installer et donc aux personnages d'exister, le film privilégiant d'ailleurs les moments creux. Avec l'ambition de nous faire entrer dans la tête abîmée de son protagoniste, il aurait été facile de céder à des effets psychédéliques lourdauds. Or ici c'est vraiment le son qui est à l'honneur, et l'essentiel du travail passera donc davantage par les oreilles que par les yeux. Love & mercy a aussi été l'occasion pour moi d'apprendre que Wilson avait encore sorti un nouvel album solo, No pier pressure, découvrant lors du générique de fin le très beau One kind of love, qui fait sortir du film sur une note poignante et authentique :








La La Land, Damien Chazelle, 2016
Découvert en janvier dernier, 1000 ans après tout le monde. L'émotion fut si intense qu'elle m'a fait réaliser que ça faisait trèèès longtemps que je n'avais pas ressenti pareil coup de foudre cinématographique. Je me suis régalé de la virtuosité ahurissante de la mise en scène de Chazelle, toute de grâce et d'apesanteur, parvenant à faire perdre de vue la complexité folle que dut représenter une réalisation au millimètre. Pas seulement par la précision des nombreux plans-séquences, mais aussi par celle des raccords dans le mouvement entre les plans, par l'importance accordée aux couleurs. Le tout s'harmonisant avec les émotions et le parcours des personnages. J'ai savouré ça comme un cadeau d'exception, fait pour combler précisément mes attentes de spectateur en terme d'émotion purement filmique.


Chazelle reprend le genre de la comédie musicale là où Scorsese (New York New York) et Coppola (One from the heart) l'avaient laissé. Il puise comme eux au meilleur du musical hollywoodien, en premier lieu celui de Minnelli, et y ajoute la sentimentalité mélancolique des films de Demy & Legrandsans pour autant verser dans le fétichisme complaisant, poussant au maximum l'exigence en terme de chorégraphie et d'orchestration. Pour ces raisons, j'y vois un peu la même démarche opérée par le Crouching tiger, hidden dragon d'Ang Lee avec le wu xia pian. L'intrigue est relativement convenue, certes, mais intelligemment dégraissée pour ne parler que d'art, de sacrifice et d'engagement personnel. Ça aboutit à une super-comédie musicale feu d'artifice, une explosion de couleurs et de mouvement, et une déclaration d'amour fou à la musique de la part d'un type qui avait déjà exprimé la fièvre de sa passion avec le prodigieux Whiplash. Respect au génie  — oui-oui, j'assume le terme — de Chazelle et Justin Hurwitz (rappelez-moi leur âge ?) :