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22 février 2019

Conversations cinématographiques

De tous les ouvrages sur le cinéma (autobiographies, biographies, monographies, artbook, making of, etc.), ceux que je savoure le plus sont les livres d'entretiens où l'artiste commente ses films les uns après les autres, évoquant les personnalités croisées au cours de sa carrière, livrant des anecdotes de tournage, abordant les projets avortés et faisant son autocritique. Du séminal Hitchock/Truffaut au Joe Dante de Bill Krohn, du De Palma de Blumenfeld et Vachaud aux recueils d'entretiens menés par Michael Henry Wilson (Scorsese, Eastwood), j'aime partager ces dialogues vivants et sans complaisance puisque bénéficiant à la fois du recul des années et de la réactivité d'un intervieweur capable de rebondir sur ce qui est dit...



Michel Ciment, Kazan par Kazan, 1985
Dans cette série d'ouvrage, Michel Ciment tient une place particulière à mes yeux. Ses entretiens avec Kubrick et Boorman ont longtemps tenu pour moi une place mythique, considérant encore comme miraculeux que des cinéastes de cette trempe aient bien voulu s'exprimer sur leur art. Interviewant ici Elia Kazan, qui a alors tourné le dos au cinéma, le journaliste évoque chronologiquement la carrière et la filmographie du réalisateur d'America Amercia.

On perçoit bien la cohérence du bonhomme et il apparaît alors comme un cinéaste vraiment en marge par rapport au travail de ses confrères, dès ses débuts dans le Hollywood des années 50, pratiquant un cinéma moderne et courageux, distillant une conscience sociale dans des films pourtant produits par et pour la machine hollywoodienne. Je suis sorti de cette lecture avec l'envie de (re)voir plein de films, et c'est aussi ce que j'étais venu chercher.




Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, 1999
Le titre est plus que bien choisi puisque Cameron Crowe (Jerry Maguire, Almost famous) reconstitue le fil de ses discussions avec Wilder, nous entretenant à l'occasion des à-côtés de l'interview, de la façon dont le vénérable cinéaste accepte de se prêter au jeu. C'est complétement immersif, et le plus agréable est que Wilder conserve malgré les années une mémoire étonnamment précise de certains événements, de certaines productions. 

Si je l'ai parfois trouvé injustement sévère sur des films que j'aime beaucoup (Kiss me stupid, Avanti !), j'ai apprécié l'expression toujours vivace de son amour pour certains interprètes qui ont tourné sous sa direction (Audrey Hepburn, William Holden, Lemmon, Matthau), qu'il évoque avec une émotion qui m'a beaucoup touché. Un témoignage passionnant et précieux.





Stig Björkman, Woody Allen, entretiens, 2002
Se prêtant à l'exercice avec intelligence, Allen commente minutieusement sa foisonnante filmographie, un titre après l'autre. L'édition que j'ai lue allait jusqu'à Hollywood ending, mais je suppose que ça a eu le temps d'être augmenté depuis. C'est aussi passionnant que forcément frustrant, Björkman s'attardant parfois sur des sujets non directement liés au film en question. 

Comme toujours avec ce genre de bouquins, tout ça m'a surtout donné envie de compléter et approfondir ma connaissance de l'œuvre du cinéaste. J'en étais presque venu à perdre de vue l'excellence de sa production, noyée parmi beaucoup de films plus anecdotiques. Du même Björkman, on lira aussi avec profit un autre indispensable recueil d'entretiens qu'il avait consacré à Lars Von Trier, livrant des clés indispensables à la compréhension de l'œuvre.




Michael Ondaatje, Conversations avec Walter Murch, 2002
Discussion au long cours entre l'auteur du Patient anglais et le monteur / mixeur de Coppola, Lucas et Minghella, également signataire d'une unique réalisation, le bizarre Return to Oz. Cette fois la conversation ne prend pas la forme d'une filmographie commentée mais plutôt d'une sorte de profession de foi, même si évidemment on apprend énormément de choses sur la fabrication des divers films auxquels Murch a collaboré.

Ça parle de technique de façon brillante et passionnante, donnant quelques exemples très précis sur la façon dont il a pu aborder le montage de telle ou telle séquence mythique sur Apocalypse now ou The Talented Mr Ripley. Une manière d'encourager à revoir certains films et à mieux apprécier encore l'intelligence de leur fabrication. Et ça confirme bien évidemment le talent de cet artisan singulier, qui n'a jamais bradé son travail. Un ouvrage rare sur le sujet, dont on pourra compléter la lecture avec l'indispensable En un clin d'œil, essai pédagogique où Murch a rassemblé toute son expérience.




Alessandro De Rosa, Ennio Morricone : ma musique, ma vie, 2018
Témoignagne de première main non seulement sur la carrière, mais surtout sur l'art du compositeur. Contrairement à ce qu'indique le titre, il ne s'agit ni de mémoires, ni d'une biographie, mais bien d'un recueil d'entretien entre deux compositeurs. La discussion peut ainsi voler assez haut, et pour les musicologues ça doit être assez inespéré d'avoir accès à des développements aussi pointus sur la technique d'écriture d'un génie, avec commentaires de partitions. L'occasion pour eux de pas mal s'attarder sur ses compositions de musique dite "absolue" c'est-à-dire hors musique de film. Le livre est évidemment également riche en anecdotes, portraits et commentaires sur telle ou telle œuvre, Morricone faisant savoir quelles partitions lui sont restées chères.

Le plus touchant c'est surtout de constater que malgré la prestige auquel il est parvenu, l'artiste semble conserver une modestie et un respect pour les réalisateurs au service desquels il s'est mis, et qu'à ce jour encore il s'investit dans son art avec la même passion, le même désir d'expérimenter (il se montre particulièrement fier de ses toutes dernières compositions, notamment pour Tornatore). Et forcément, ça donne envie de réécouter avec une oreille enrichie certaines œuvres qu'on aurait trop rapidement survolé.

14 janvier 2019

Le Cinéma de F.F. Coppola II. 1974-1979

The Conversation (Conversation secrète), 1974
Après le prodigieux succès du Parrain (1972), Coppola fait feu de tous bois, produisant, écrivant et réalisant ce projet sans concessions, qu'elles soient artistiques ou commerciales, qui obtiendra tout de même la Palme d'or au Festival de Cannes cette année-là. Discrètement soutenu par la musique épurée de David Shire, The Conversation est un film d'espionnage froid et déprimant, comme le sont les meilleurs (L'Espion qui venait du froid, La Lettre du Kremlin). Il se propose comme un jeu de pistes volontairement hermétique (comme nous l'est son protagoniste) dans son déroulement, mais passionnant, aussi bien formellement que dans son interprétation.

Coppola plonge le genre dans la sauce du Nouvel Hollywood, fait d'errance et de personnages en rupture, et nous invite à marcher dans les traces d'un impressionnant Gene Hackman, et à s'abandonner progressivement avec lui à la paranoïa. Cette façon d'aller faire surgir d'indices sonores l'idée d'un complot inspirera certainement De Palma pour son Blow out, qui lui même payait son tribut au séminal Blow up d'Antonioni. J'avoue ne l’avoir vu qu’une fois et en VF, or il me semble que le doublage dénature pas mal le sens des mots recueillis par Hackman lors de son écoute du parc, qui contiennent la clé de l'intrigue. Quand bien même l'intérêt du film repose moins sur l'élucidation de l'énigme que sur ses mécanismes, c'est d'autant plus impardonnable lorsqu'on sait que le montage est l'œuvre du perfectionniste Walter Murch. Un bijou.




The Godfather part II (Le Parrain deuxième partie), 1974
La figure du yoyo est décidément celle qui figure la mieux la carrière du cinéaste. Après l'échec du précédent film, Coppola retrouve le goût du triomphe avec cet indisputable chef-d'œuvre, magistralement mis en scène, qui défie tous les superlatifs. Une vraie leçon exécutée par un maître de 35 ans qui ne semble jamais dépassé par l'ampleur d'une production qui multiplie personnages, époques et lieux de tournage, mais aussi atmosphères. La photographie de Gordon Willis surpasse encore les prodiges du premier volet. Le score de Nino Rota est renversant de beauté.

Adoptant plus que jamais le ton funèbre et poignant de la tragédie, exploitant tous les recoins de l'œuvre de Mario Puzo, le scénario avec sa construction en flashback conçue comme une immense boucle est un modèle d'écriture, captivant du début à la fin. J’adore la façon dont on ressent au long de la saga le poids de la culpabilité, du remords et de la fatalité qui entraîne la famille Corleone sur la voie du sang. C'est une fresque époustouflante qui ne devrait pas intimider par sa longueur, et que je placerais devant les autres épisodes seulement parce que j’aime beaucoup tout ce qui y concerne John Cazale, acteur dont la trop courte carrière rend précieuse chacune de ses apparitions. On savoure également la présence de Lee Strasberg, évoluant avec Pacino son élève de l'Actor's studio. Et on sourira aussi du petit rôle donné à Roger Corman, histoire de solder les comptes avec celui qui lança la carrière de Coppola.

En 1977, pour contribuer au difficile financement d'Apocalypse now, Coppola remontera pour la NBC les deux premiers volets du Parrain en incluant des scènes inédites et en replaçant l'intégralité des séquences dans l'ordre chronologique. Cette mini-série se verra augmentée après la sortie du troisième film, et diffusée sous le titre The Godfather trilogy : 1901-1980, aboutissant à un métrage d'une dizaine d'heures.




Apocalypse now, 1979
Une œuvre fondamentale de ma cinéphilie. Un poème épique et halluciné dont j'oublie vite les folles conditions de tournage pour me laisser emporter par son rythme sinueux et me perdre dans sa jungle et sa fièvre. L’ouverture du film m’avait tout simplement terrassé lors de ma première vision. Harmonie miraculeuse de l'image et du son (Walter Murch aux commandes), Martin Sheen faisant littéralement corps avec son personnage, Marlon Brando sculpté par la lumière de Vittorio Storaro, et présence tellement logique de l'easy rider Dennis Hopper, fondateur malgré lui d'un Nouvel Hollywood arrivé ici au bout de sa route.

On peut se laisser emporter par l'étrange folie des images, mais percevoir aussi de vision en vision les interrogations soulevées par le film. Le Vietnam est transfiguré en champ de bataille où l'homme a fini par se hisser au rang de Dieu. Coppola réussissait là quelque chose de rare, poussant jusqu'à l'excès sa volonté de maîtrise et des tournages sans limites. Deuxième Palme d'or en une décennie pour le cinéaste qui verra cependant cette même année 1979 ses collègues Spielberg et Cimino fracasser leur propres rêves de mégalomanes (le premier avec 1941, le second avec Heaven's gate).

Selon mon humeur, je n'ai pas d'hésitation à opter parfois pour la version dite "redux", proposée par Coppola en 2000. Absente du montage de 1979, la scène de la plantation française est sans doute trop longue, imposant aux 3/4 du récit un retour à un rythme narratif plus conventionnel avant le basculement final dans l'hallucination. Mais je continue à la trouver intéressante sur le fond comme sur la forme. C'est une sorte de purgatoire, un monde de fantômes encore accrochés à leurs fantasmes, le dernier cercle à traverser avant d'atteindre l'apocalypse.

15 décembre 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola I. 1963-1969

Dementia 13, 1963
C'est donc sous la houlette d'American international pictures et du mercenaire de la pellicule Roger Corman que Coppola fait ses débuts derrière la caméra. En véritable parrain, il traçait ainsi un sillon que suivraient bientôt d'autres futurs grands comme Bogdanovich et Scorsese, puis dans un second temps les Joe Dante, Ron Howard, Jonathan Demme et autres Paul Bartel qui tous purent bénéficier de la confiance du réalisateur-producteur pour démarrer leur carrière. Corman a cependant beau laisser une apparence de carte blanche, le jeune réalisateur doit se débrouiller avec un budget dérisoire, et répondre aux attentes de ce qui reste du pur cinéma d'exploitation.

Dementia 13 mélange ainsi dans son shaker un château irlandais, une malédiction familiale, deux blondes... et un tueur à la hache. On pensait avoir affaire à un film de fantôme, mais on se retrouve donc plutôt avec un slasher gothique sous influence Psycho. Si Coppola signe seul le scénario, le film fut contrôlé de près par Corman, qui fit même tourner une poignée de scènes additionnelles par Jack Hill et Monte Hellman. D'où le peu de personnalité du résultat, pas aidé par des dialogues qui ne s'affranchissent pas des clichés du genre, sans parler d'une musique péniblement envahissante. Émergent néanmoins une atmosphère étouffante, malgré une certaine complaisance dans le bizarre, de vrais moments d'angoisse via quelques scènes choc, et surtout l'interprétation exubérante de Patrick Magee qui dès lors qu'il entre en scène finit par faire de l'ombre aux acteurs censés être les personnages principaux.




Finian's rainbow (La Vallée du bonheur), 1968
Après avoir participé au scénario de Paris brûle-t-il et signé son deuxième long-métrage You're a big boy now, Coppola est entré dans la Cour des grands, se voyant confier les rênes d'une comédie musicale par Jack Warner en personne. Alors que ce qu'on n'appelle pas encore le Nouvel Hollywood est sur le point de bouleverser le studio-system, il est assez amusant de voir Coppola œuvrer sur un genre qui fut autrefois roi dans l'industrie mais qui à cette date agonise. De My fair lady à Darling Lili, ses derniers feux prennent la forme de gros barnums à la durée fleuve, tournés en scope Technicolor et destinés à faire l'événement lors de soirées Roadshow. Finian's rainbow se targue en plus de mettre à l'affiche star d'hier et vedette en vogue. 

Pour son dernier musical, Fred Astaire est impeccable, et c'est un délice de guetter son moindre jeu de jambes. Petula Clarke est pour sa part charmante dans un rôle qui n'échappe pourtant pas à la niaiserie. Dans la peau d'un improbable farfadet, Tommy Steele est vraiment marrant. La mise en scène fait preuve d'un bel élan, fait de mouvements sophistiqués, de plans à la grue ou à l'hélico, s'efforçant d'exploiter au maximum ses extérieurs, quitte à ce que le retour au studio contraste brutalement par son esthétique plus artificielle. Coppola tente également de moderniser l'adaptation de ce show créé à Broadway en 1947, faisant entrer au chausse-pied quelques résonances avec les troubles sociaux de cette Amérique des sixties. Ça aboutit à un récit un peu hybride, fable trop gentillette contre le racisme d'un côté, ode aux joies du libéralisme de l'autre (le final où tout le monde se réjouit de devenir riche). Et longuet.




The Rain people (Gens de la pluie), 1969
C'est sur le tournage du précédent film que Coppola fait la rencontre de George Lucas. En quête de contrôle artistique, les deux hommes s'associent pour fonder American zoetrope, réunissant pour un temps de jeunes cinéastes et techniciens (Walter Murch, Matthew Robbins, John Milius). The Rain people sera leur premier long-métrage, bientôt suivi de THX-1138. Coppola mise sur une production modeste, tournée au bord des routes, sans glamour. C'est une chronique typique de cette époque désenchantée, qui annonce le cinéma de Dennis Hopper (Easy rider), Bob Rafelson (Five easy pieces) et Barbara Loden (Wanda), tous proposant de beaux portraits d'êtres à la dérive.

Première collaboration de Coppola avec Robert Duvall, le film offre aussi à James Caan l'un de ses plus beaux rôles. Quels personnages, quelle conduite du récit, quel regard ! Le film est remarquable pour son humanité et son économie narrative. Road-movie pudique et sincère, The Rain People est certainement l'une des œuvres les plus fragiles et touchantes de Coppola. A noter que c'est à la suite de son douloureux échec que le cinéaste acceptera de réaliser The Godfather, premier épisode d'une longue série faite de compromissions et de coups de génie.


DOSSIER FRANCIS FORD COPPOLA :

28 septembre 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola VII. 2007-2012

Youth without youth (L'Homme sans âge), 2007
Après dix ans sans tourner, dix années une nouvelle fois pavées de projets avortés comme l'arlésienne Megalopolis, Coppola revient. En 2007, une telle annonce pouvait encore faire figure d'événement. D'autant que ce fut un retour via une œuvre difficile, très personnelle, et non un énième film de commande — quand bien même il est toujours parvenu dans ces cas-là à des résultats ne respirant pas trop la compromission (on se rappellera que The Godfather était une commande).

Comme la plupart du temps avec le cinéaste, la source est littéraire. Adaptant une nouvelle de Mircea Eliade, L'Homme sans âge est une œuvre de poète, osée, étrange et finalement très attachante, riche d'idées formelles qui laissent deviner la touche du fidèle complice Walter Murch au montage. Coppola, qui imprima si souvent dans nos rétines l'image d'une Amérique mythique, s'exporte et laisse enfin pleinement s'exprimer sa sensibilité européenne. Le film raconte l'histoire d'une quête douloureuse à travers le temps des Hommes, et invite à un voyage passionnant aux origines du langage. Progressivement émerge une émouvante romance mystique qui n'est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, Bram Stoker's Dracula, alternant moments dérangeants et pur envoûtement. Tim Roth et Bruno Ganz sont de la partie et l'on se dit alors que Mister Francis is still alive.





Tetro, 2009
C'était il n'y a pas si longtemps encore un cinéaste qu'on n'attendait plus. Miraculeusement, voilà que Coppola se retrouve à enchaîner les tournages, et parvient encore à surprendre, manifestement désormais affranchi des exigences commerciales des studios et libre de créer. Le spectateur est embarqué dès les premiers plans dans l'atmosphère très épurée, presque rêvée, d'un Buenos Aires intemporel magnifié par le noir et blanc. Échappant à toute catégorie, Tetro rappelle comme une évidence ce qu'est le cinéma, ce qu'il doit être : splendeur de la photographie, élégance des cadrages, goût du risque avec un rythme fait de nonchalance et de sorties de routes, confiance donnée à des acteurs capables de tenir une scène dans sa durée. J'ai apprécié retrouver Vincent Gallo, perdu de vue depuis sa grande période dans les 90's, et le jeune Alden Ehrenreich est une vraie et belle révélation. Le film développe leur relation fraternelle complexe, entre admiration et salutaire mise à distance, tandis que la figure de Maribel Verdu complète le triangle. Se cantonnant pour un temps à l'observation de leur cohabitation en appartement, le film fascine par sa liberté et sa théâtralité, comme si le maître retrouvait la fraîcheur du débutant.

Et puis la vie de Buenos aires s'immisce, on se familiarise avec le petit monde exubérant du music hall et de cette troupe de théâtreux de quartier. Gallo avait plus ou moins réussi à s'y faire une place en tournant le dos à son passé, et son petit frère va en quelque sorte réussir à trouver sa voie en occupant la place laissé vacante. Entre deux fulgurances visuelles où Coppola rend hommage au cinéma de Powell et Pressburger, le récit déroule une histoire très riche sur la famille, le poids de l'héritage, la soif d'absolu de l'artiste confrontée à la présence écrasante du patriarche auquel on est censé tout devoir (impeccable Brandauer). Et l'on est une nouvelle fois fortement tenté d'y voir une projection du cinéaste lui-même et du combat de toute sa vie. Mes seules réserves porteront sur un dernier quart d'heure moins convaincant, où les situations semblent un peu s'embourber dans le cadre d'un festival présidé par Carmen Maura qui manque étrangement de vraisemblance, alors que jusqu'ici authenticité et poésie se mariaient idéalement.




Twixt, 2012
Retour au film de vampire, que Coppola avait lui-même revitalisé exactement vingt ans plus tôt. Mais on est loin du baroque de son Dracula. Tourné avec peu de moyens, et en équipe réduite, Twixt ressemble presque à un film de jeunesse. Inspiré d'un rêve du cinéaste, le scénario ne cherche jamais à solidifier cette base, et aurait sans doute mieux tenu la distance sur un court-métrage. Coppola nous invite à un voyage aux sources de l'inspiration de l'artiste. Ici il s'agit d'un écrivain, mais on pourrait aussi y voir le portrait du cinéaste, écartelé entre les nécessités matérielles qui le contraindraient presque à la commande commerciale, et ses envies d'œuvres plus personnelles mais que personne ne veut financer. Son imagination s'abreuve autant de son vécu, douloureux ou prosaïque, que de ses rêves, qui sont eux-mêmes le fruit de la réalité qu'il vit et de ses références culturelles. Le terreau est donc assez riche.

Placée sous le signe de la poésie macabre et romantique d'Edgar Poe, mais loin de la vision romanesque qu'en donna Roger Corman, la trame est relativement lâche, et si elle fonctionne à peu près, c'est en partie grâce à l'amusante prestation d'un Val Kilmer gentiment hagard. Visuellement, reflétant la fièvre et les fantasmes de son protagoniste, le film présente une esthétique très travaillée et volontairement artificielle. Le traitement numérique de l'image est toutefois moins heureux que les effets optiques tout aussi anachroniques d'un Dracula. Le budget n'explique pas tout, mais difficile de résister à l'impression d'avoir davantage affaire à un Direct to video qu'à un long-métrage de cinéma. Jusqu'à l'épilogue qui tient presque de la blague. Mais je prèfère ça plutôt que de nous infliger un sérieux papal tout du long. 

Twixt tient donc un peu de la récréation, et court sans doute le risque de ne pas marquer les esprits, mais pour une fois son peu d'ambition n'est pas pour autant indigne d'intérêt. On notera enfin l'excellente bande son, pas du tout conventionnelle dans ses orchestrations, signée par l'Argentin Osvaldo Golijov, qui collaborait ici pour la troisième fois avec le metteur en scène. 



DOSSIER FRANCIS FORD COPPOLA :

25 mars 2016

Légendes de l'Ouest IV. 2003-2012


Cold mountain (Retour à Cold mountain), Anthony Minghella, 2003
Après son vénéneux Ripley, le talent du regretté Minghella s'impose ici avec grâce et évidence, tant sur le plan visuel que sur celui des dialogues. Je suis tout à fait client de sa poésie et de son goût du romanesque, qu'il peinera malheureusement à faire exister dans le dernier film qu'il nous aura laissé, le bizarre Breaking & entering. Ce superbe Cold mountain fait lui partie de ces films vers lesquels j'aime régulièrement revenir, qui me charment davantage à chaque nouvelle vision, estompant mes dernières réserves. Le personnage de Zellweger, de même que la caractérisation des "méchants", et notamment de leur "chef" Teague, révèlent alors leur douce complexité. 

Œuvre d'orfèvre, le film est fignolé à tous les niveaux, et parvient tout de même à faire respirer et exister l'émotion. C'est d'autant plus fort, que tout le récit de cette odyssée qui s'assume comme telle, parle de la façon dont des personnages sont contraints de conserver douloureusement en eux leurs sentiments, de maintenir la passion intacte jusqu'au moment où ils auront la possibilité de la libérer, de la faire exploser, dans un monde en guerre qui vient les mettre à l'épreuve. Fidèle au réalisateur, Walter Murch livre un travail de montage remarquable. Le film ne cesse en effet de faire des basculements dans le temps et l'espace, s'accordant au rythme des cœurs des amants séparés. Au début, on alterne entre le présent (la guerre) et le passé (la rencontre). Puis ces deux dimensions finissent par se rejoindre, jusqu'à ce que les personnages se rapprochent et atteignent le même plan. Leurs retrouvailles sont d'ailleurs plus que belles, Minghella traitant avec intelligence et inspiration le moment où leurs corps vont enfin ne faire plus qu'un, eux qui n'avaient alors qu'à peine échangé un baiser, revécu mille fois depuis (et Jude Law porte vraiment bien la barbe). 

Également signés Murch, les effets sonores participent de ce grand degré de réalisme qui donne une force peu commune à ce spectacle souvent flamboyant. Rien que le rendu du bruit des armes est du niveau de ce qui avait été fait sur le Soldat Ryan de Spielberg. On devine chaque balle qui fuse, avec un son d'armes de l'époque pour autant que mon oreille puisse en juger. La musique n'est une nouvelle fois pas en reste, entre chansons folks généreusement partagées et score symphonique qui joue la retenue de Gabriel Yared.




The Three burials of Melquiades Estrada (Trois enterrements), Tommy Lee Jones, 2005
Un film aride comme le désert qui l'accueille, et sur lequel planent inévitablement les ombres de Peckinpah et Leone. Le film ne tient peut-être pas toutes ses promesses, laissant pas mal de personnages en manque de réels développements (les deux rôles féminins en particulier). Cependant, j'ai bien apprécié son ambition à partir d'un script extrêmement simple, et plus encore la force de sa mise en scène que je trouve tout sauf impersonnelle. La photographie est de même très réussie, avec une lumière assez étrange tout le long du film. 

Le chemin de croix de Barry Pepper est réellement terrifiant, et donne lieu à de grands moments de cinéma, où toute l'intensité du duo de comédiens trouve l'occasion de s'exprimer dans un huis-clos à ciel ouvert. J'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Tommy Lee Jones, que j'ai du découvrir dans Piège en haute mer, et qui fait ici des débuts plus que convaincants derrière la caméra (pas eu l'occasion de voir ses opus suivants à cette date).




The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford), Andrew Dominik, 2007
Un bien beau film, d'une mélancolie insondable. Le réalisateur opte pour un rythme très contemplatif, qui s'accorde aux images sublimées par la photographie crépusculaire du maître Roger Deakins. Et pourtant, malgré la profusion de détails, le tissage assez serré d'événements et de relations entre les uns et les autres, avec cette bande qui finit véritablement par devenir une authentique famille redonnant un nouveau sens à l'expression "les liens du sang", on reste avec l'impression pas désagréable que le monde intérieur des personnages nous échappera jusqu'au bout. Seul demeurera ce que la légende aura choisi de graver. L'épilogue désabusé de cet anti-western m'a beaucoup touché, et j'avoue que j'avais envie de prolonger le voyage avec ces personnages au pathétique destin. 

Témoignage de cette direction narrative, je crois que Brad Pitt n'a jamais été aussi sobre, fermant son visage par des expressions plutôt fixes. Magnifique, Casey Affleck est quant à lui véritablement le protagoniste du film et il trouve assurément là son premier grand rôle. J'ai bien aimé la façon très brutale dont sont rendus les actes de violence, avec un travail sur le son très réaliste, qui dit bien que la mort est un sale boulot. Mes seules réserves concernent à la rigueur la construction du film comme une suite de petits chapitres avec la répétition de transitions sous la forme d'une voix off pas toujours pertinente accompagnée par les orchestrations de Nick Cave et Warren Ellis. J'ai trouvé ces thèmes très beaux, et ils impriment clairement une ambiance de douce tragédie, mais j'ai un peu regretté que Dominik ne leur fasse pas suffisamment confiance pour mieux les intégrer à son récit, et non pas comme de simples interludes. Certains dialogues m'ont semblé de même un peu trop paresseusement filmés en champ/contrechamp. Le film néanmoins continue de hanter ma mémoire, non pour des scènes précises, mais pour son atmosphère presque rêvée.





Appaloosa, Ed Harris, 2008
Acteur de première classe, dont la présence est aussi fascinante qu'indéfinissable, quel que soit le type de film, Ed Harris avait signé avec Pollock une première réalisation franchement loin d'être encourageante, tant elle ne sortait en rien des lassantes conventions du biopic hollywoodien. Manifestement décidé à continuer de se faire plaisir, il rempile ici encore derrière et devant la caméra, et s'offre le luxe d'un western particulièrement décontracté, plein d'élégance dans la forme et l'écriture, mais aussi de rudesse. 

Classieux et (néo- ?) classique, le récit se développe agréablement autour de paysages et de situations qui respectent parfaitement le genre, tout en s'attardant sur les relations entre des personnages légèrement décalés. Si le film est illuminé par la complicité contagieuse qui existe entre Harris et de Mortensen, et qui s'illustre notamment dans des échanges de dialogues savoureux et de regards pétillants, il nous épargne intelligemment tout second degré et tout cynisme. Aussi, lorsqu'il s'agit de jouer la carte du drame et de la gravité, ça fonctionne merveilleusement, et le spectateur n'a pas l'impression qu'on se joue de lui. La violence fait mal, on ne rigole plus. Plus qu'un hommage simplement honnête à un cinéma révolu, Appaloosa est un authentique western, soit un vrai bon film.




Django unchained, Quentin Tarantino, 2012
Cinéaste de la passion boulimique, pour le pire comme pour le meilleur, Tarantino n'a jamais vraiment cherché l'équilibre dans ses scripts, pourtant ciselés avec amour. Il compose plutôt ses films comme une succession de morceaux de bravoure à même de stupéfier et faire basculer les attentes d'un spectateur intégré au processus d'écriture, et ainsi pratiquement promu au rang d'acteur du film, invité à dialoguer avec lui. Se confrontant enfin à ce qui est peut-être le seul genre authentiquement américain, mais ici digéré de façon perverse par l'héritage italien, le réalisateur se révèle ici plus inspiré que jamais dans l'écriture de scènes qui s'étirent jusqu'aux limites du point de rupture. L'alchimie savante entre dialogues, interprètes, mise en scène et musique donne lieu une nouvelle fois à des séquences souvent époustouflantes. 

Et contrairement à la farce de mauvais goût d'Inglorious basterds, le film en costumes est ici porté par une rage qui prend vraiment à la gorge. Le thème de l'esclavage n'est pas traité que par rapport à une imagerie cinématographique, même si on est dans un monde référentiel. On devine que le jeu a ses limites, qu'on parle aussi de drames humains et d'injustices qui ont existé, Tarantino opérant mine de rien un brutal rafraîchissement de mémoire. Paradoxalement, ce sont les scènes d'action et de violence qui m'ont le moins convaincu ici, tandis que la capacité du scénariste à écrire des scènes à l'humour destabilisant est intacte, mention spéciale au débat sur les cagoules du KKK, hilarante à rendre jaloux les Monty pythons.




DOSSIER LÉGENDES DE L'OUEST :

10 juillet 2015

Mr Ripley va au cinéma

À l'origine : Patricia Highsmith, The Talented Mr. Ripley (Mr. Ripley en français). Thriller réellement brillant, prenant et d'autant plus réussi que la romancière nous invite à épouser la subjectivité de son antihéros, à trembler pour un personnage qui n'a franchement rien de sympathique, imposteur, fourbe et meurtrier, jusqu'à en avoir des sueurs froides. Comme le dit bien le 4e de couverture : « Highsmith pousse jusqu'aux limites du soutenable l'étude envoûtante d'un cas de schizophrénie meurtrière. » Le cinéma s'était très tôt intéressé à elle (Strangers on a train/L'Inconnu du Nord-express, Hitchcock, 1951), et ce roman en particulier a donné lieu à deux adaptations que j'adore tout autant sans que l'une vienne faire de l'ombre à l'autre, réalisées à 40 ans d'intervalle.



[ATTENTION : les lignes qui suivent contiennent quelques révélations qui pourraient gâcher le suspense à ceux qui n'auraient pas vu les films ou lu le livre.]





Plein soleil, René Clément, 1960
Avec Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt...

La ressemblance entre Delon et Ronet rend déjà le principe de substitution crédible. Leurs nombreux faces à faces sont vraiment excellemment écrits et amusants, en particulier celui sur le bateau où ils discutent justement de la possibilité de l'imposture, sans qu'on sache qui joue, qui est sincère (la discussion prend place autour d'une partie de cartes). Clément cosigne l'adaptation avec Paul Gégauff, scénariste dont la collaboration soutenue avec Chabrol a montré qu'il s'y connassait en matière de perversité. Les modifications par rapport au roman sont assez importantes mais on n'ira pas jusqu'à parler de trahison. Le meurtre a ainsi lieu à coups de couteau sur le voilier de Dickie (rebaptisé ici Philippe), et non plus à coups de rames sur une barque de location. Et plus tard, en abandonnant son identité d'emprunt, Ripley se débarrassera de l'argent détourné en faisant croire que Philippe le lègue à Marge. Il entreprendra alors la séduction de cette dernière pour récupérer le magot en toute légalité. Il aura ainsi volé jusqu'au moindre bien de Philippe, de ses chaussures à sa promise, alors que le Tom Ripley du bouquin méprise Marge et n'est absolument pas intéressé par sa conquête. Dans ce rôle, Marie Laforêt est un peu irritante mais s'en sort quand même bien. Delon, de tous les plans, est tout simplement éblouissant. Le concept de charme vénéneux aura rarement trouvé plus belle incarnation. Notons l'agréable et prémonitoire apparition de Romy Schneider dans un rôle de figuration au tout début du film.


Le suspense fonctionne bien, notamment dans la scène où Ripley fuit la police par les toits. L'utilisation des décors naturels d'Italie, l'impression de filmage en pleine rue, à la volée, créent une esthétique un peu Nouvelle vague qui favorise l'immersion du spectateur. Clément trouve de belles idées pour représenter les meurtres en hors champ (ainsi celui de Freddie, qui s'écroule sur des images de poulet et de tomates roulant au sol). Une scène est particulièrement remarquable : Ripley se promène peu de temps après le meurtre de Philippe dans un marché et semble fasciné par les poissons sur les étals. En fond musical, Nino Rota tisse une étrange partition avec un piano qui semble désaccordé. Toute la séquence donne le tournis, reflétant la culpabilité et le désordre mental qui agitent alors le protagoniste.

La fin est carrément géniale, et se détache elle aussi complètement du bouquin. On devine que Clément a voulu faire en sorte que la morale soit sauve et que le crime ne demeure pas impuni. Il amorce une conclusion faussement détendue, laissant croire au spectateur que Ripley a réussi. Et c'est un incroyable choc que de voir ressurgir le cadavre de Philippe. Le dernier plan — Ripley au soleil marchant totalement apaisé vers son arrestation — fait partie de ces fins que je qualifie de cosmique. Et l'on quitte alors le film sur une note sublime.











The Talented Mr. Ripley (Le Talentueux Mr. Ripley), Anthony Minghella, 1999
Avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Jack Davenport, Philip Seymour Hoffman, Philip Baker Hall...

Dans le rôle-titre, Matt Damon se révèle un parfait Monsieur Ripley et livre certainement une de ses plus mémorables performances. Il joue assez audacieusement de son physique mal dégrossi, de son visage sans finesse, de sa carrure sans grâce. Car le Tom Ripley de Patricia Highsmith est à la base un être insignifiant, qui éprouve régulièrement la honte de lui-même. Envieux de l'aisance de Dickie, il est également conscient des défauts qui le rendent insupportable. Aussi il entreprendra le moment venu de recomposer un nouveau Dickie, d'améliorer l'ancien. Signant lui-même l'adaptation, Minghella illustre brillamment cet aspect du roman, apportant par ses dialogues ou par sa mise en scène de nouvelles idées qui viennent intelligemment caractériser les personnages. Son Ripley est une figure profondément pathétique, obsédé par le désir de recommencer à zéro, de tout effacer, à commencer par lui-même. Il nous est présenté dès le début comme ayant une tendance presque naturelle au mensonge et à l'imposture. Jude Law parvient aussi bien que Maurice Ronet à composer un Dickie tantôt séduisant par son enthousiasme, tantôt vrai salaud d'égoïste. La nature ambiguë des rapports entre les deux hommes est exprimée de façon plus que troublante. Paltrow apporte beaucoup au personnage difficile de Marge, au départ chaleureuse et accueillante (alors que dans le bouquin elle se méfie très vite de Tom), puis horrifiée et seule à saisir la vérité.



Minghella ajoute encore d'importants rôles secondaires qui donneront ainsi plus d'opportunité au protagoniste d'exprimer ses affres, de révéler l'horreur de son crime et l'impasse dans laquelle son petit jeu l'a fait plonger. L'impeccable James Rebhorn est très bon dans le rôle du père Greenleaf. Et le regretté Philip Seymour Hoffman est comme toujours parfait dans le rôle du copain Freddie (l'acteur sera également au générique du Minghella suivant avec Jude Law : le très beau Cold mountain). Les dernières scènes avec Jack Davenport sur le bateau pour Athènes sont à ce titre magnifiques et bouleversantes de douleur. Le final est sans doute moins spectaculaire que dans la version Clément, mais n'en est pas moins puissant. Minghella pousse à fond l'exploration du tourment du personnage et nous abandonne avec un héros déchiré. C'est une conclusion extrêmement sombre, d'autant plus qu'elle ne résout rien, tandis que chez Clément, Delon se faisait arrêter, scellant la fin de son aventure. On a également droit à de très chouettes séquences de pur suspense où Ripley doit jongler entre ses deux identités (à l'Opéra notamment). Et le spectateur se surprend à faire corps avec l'imposteur, à espérer le voir échapper à la police.

Visuellement, le film est une splendeur, un spectacle d'une richesse infinie qui supporte plusieurs visionnages. Le montage de Walter Murch est une leçon de maître. Chaque plan, chaque raccord est soigneusement pensé, le tout étant encore embelli par des mouvements de caméra d'une grande élégance. Minghella donne peut-être encore plus d'importance que Clément aux décors naturels, qu'il s'agisse du village portuaire de Mongibello, de Naples, Rome ou Venise. Il s'efforce souvent de situer ses scènes dans des lieux connus (Panthéon, Piazza di Spagna, Fontaine des 4 fleuves, Forum), au risque de tomber dans le cliché carte postale, d'autant plus que la lumière est très travaillée. Mais le roman est précisément plein de l'émerveillement pour les beautés de ce pays. Il est donc assez justifié de nous amener à le partager.

Enfin, la partition de Gabriel Yared n'est pas pour rien dans l'attachement que j'éprouve pour ce film. Qu'il s'agisse des différents arrangements du thème principal — que Yared reprendra bizarrement à la note près sur le Bon voyage de Rappeneau — ou de la chanson écrite pour Sinead O'Connor qui ouvre le film, la musique est tout simplement somptueuse et en parfaite harmonie avec le récit. Art de l'improvisation, le jazz envahit régulièrement la bande son, à la fois pour renforcer la couleur d'époque et pour signifier les prouesses d'inventivité dont Ripley doit sans cesse faire preuve pour se tirer des situations dans lesquelles il s'est lui-même plongé. À sa sortie, le film est passé relativement inaperçu, considéré au mieux comme un remake sans intérêt du film de Clément. Pour moi, c'est une éblouissante réussite.