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15 décembre 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola I. 1963-1969

Dementia 13, 1963
C'est donc sous la houlette d'American international pictures et du mercenaire de la pellicule Roger Corman que Coppola fait ses débuts derrière la caméra. En véritable parrain, il traçait ainsi un sillon que suivraient bientôt d'autres futurs grands comme Bogdanovich et Scorsese, puis dans un second temps les Joe Dante, Ron Howard, Jonathan Demme et autres Paul Bartel qui tous purent bénéficier de la confiance du réalisateur-producteur pour démarrer leur carrière. Corman a cependant beau laisser une apparence de carte blanche, le jeune réalisateur doit se débrouiller avec un budget dérisoire, et répondre aux attentes de ce qui reste du pur cinéma d'exploitation.

Dementia 13 mélange ainsi dans son shaker un château irlandais, une malédiction familiale, deux blondes... et un tueur à la hache. On pensait avoir affaire à un film de fantôme, mais on se retrouve donc plutôt avec un slasher gothique sous influence Psycho. Si Coppola signe seul le scénario, le film fut contrôlé de près par Corman, qui fit même tourner une poignée de scènes additionnelles par Jack Hill et Monte Hellman. D'où le peu de personnalité du résultat, pas aidé par des dialogues qui ne s'affranchissent pas des clichés du genre, sans parler d'une musique péniblement envahissante. Émergent néanmoins une atmosphère étouffante, malgré une certaine complaisance dans le bizarre, de vrais moments d'angoisse via quelques scènes choc, et surtout l'interprétation exubérante de Patrick Magee qui dès lors qu'il entre en scène finit par faire de l'ombre aux acteurs censés être les personnages principaux.




Finian's rainbow (La Vallée du bonheur), 1968
Après avoir participé au scénario de Paris brûle-t-il et signé son deuxième long-métrage You're a big boy now, Coppola est entré dans la Cour des grands, se voyant confier les rênes d'une comédie musicale par Jack Warner en personne. Alors que ce qu'on n'appelle pas encore le Nouvel Hollywood est sur le point de bouleverser le studio-system, il est assez amusant de voir Coppola œuvrer sur un genre qui fut autrefois roi dans l'industrie mais qui à cette date agonise. De My fair lady à Darling Lili, ses derniers feux prennent la forme de gros barnums à la durée fleuve, tournés en scope Technicolor et destinés à faire l'événement lors de soirées Roadshow. Finian's rainbow se targue en plus de mettre à l'affiche star d'hier et vedette en vogue. 

Pour son dernier musical, Fred Astaire est impeccable, et c'est un délice de guetter son moindre jeu de jambes. Petula Clarke est pour sa part charmante dans un rôle qui n'échappe pourtant pas à la niaiserie. Dans la peau d'un improbable farfadet, Tommy Steele est vraiment marrant. La mise en scène fait preuve d'un bel élan, fait de mouvements sophistiqués, de plans à la grue ou à l'hélico, s'efforçant d'exploiter au maximum ses extérieurs, quitte à ce que le retour au studio contraste brutalement par son esthétique plus artificielle. Coppola tente également de moderniser l'adaptation de ce show créé à Broadway en 1947, faisant entrer au chausse-pied quelques résonances avec les troubles sociaux de cette Amérique des sixties. Ça aboutit à un récit un peu hybride, fable trop gentillette contre le racisme d'un côté, ode aux joies du libéralisme de l'autre (le final où tout le monde se réjouit de devenir riche). Et longuet.




The Rain people (Gens de la pluie), 1969
C'est sur le tournage du précédent film que Coppola fait la rencontre de George Lucas. En quête de contrôle artistique, les deux hommes s'associent pour fonder American zoetrope, réunissant pour un temps de jeunes cinéastes et techniciens (Walter Murch, Matthew Robbins, John Milius). The Rain people sera leur premier long-métrage, bientôt suivi de THX-1138. Coppola mise sur une production modeste, tournée au bord des routes, sans glamour. C'est une chronique typique de cette époque désenchantée, qui annonce le cinéma de Dennis Hopper (Easy rider), Bob Rafelson (Five easy pieces) et Barbara Loden (Wanda), tous proposant de beaux portraits d'êtres à la dérive.

Première collaboration de Coppola avec Robert Duvall, le film offre aussi à James Caan l'un de ses plus beaux rôles. Quels personnages, quelle conduite du récit, quel regard ! Le film est remarquable pour son humanité et son économie narrative. Road-movie pudique et sincère, The Rain People est certainement l'une des œuvres les plus fragiles et touchantes de Coppola. A noter que c'est à la suite de son douloureux échec que le cinéaste acceptera de réaliser The Godfather, premier épisode d'une longue série faite de compromissions et de coups de génie.


DOSSIER FRANCIS FORD COPPOLA :

9 décembre 2016

Le Monde animé de Don Bluth III. 1988-1989

The Land before time (Le Petit dinosaure et la vallée des merveilles), 1988
Conscient de disposer d'une poule aux œufs d'or après l'énorme succès de Fievel, Spielberg (dont on connait le goût pour les dinosaures) prolonge son association avec Don Bluth et le nouveau studio qu'il a mis en place en Irlande. Ils sont rejoints par l'ami George Lucas, et confient une nouvelle fois la bande originale à James Horner. C'est donc une véritable dream team qui met en chantier The Land before time.

Au-delà de son environnement qui semble développer sur la durée d'un long-métrage le segment préhistorique de Fantasia, The Land before time fait preuve d'assez peu d'audace dans sa trame, racontant l'histoire classique d'un petit herbivore qui perd ses parents, rencontre de nouveaux amis et doit affronter en la personne d'un T-rex les obstacles de l'existence. C'est donc un peu Bambi chez les dinos, une trame tellement basique que Disney s'en resservira quelques années plus tard pour son propre Dinosaur. De même, l'attention portée à la découverte du monde par un personnage innocent n'est évidemment pas sans rappeler le personnage de Fievel. Mais là où le souriceau s'efforçait de décrypter les mensonges d'un monde d'adultes, Littlefoot est ici surtout entouré de mignons petits dinosaures multipliant les cabrioles.

Malgré des personnages au design pas très heureux, où l'anthropomorphisme révèle ses limites, le film propose des atmosphères visuellement souvent réussies, témoignant une nouvelle fois du style graphique si poussé et si expressif du réalisateur. Il contient son lot de scènes spectaculaires et traumatiques, à base de cataclysmes, morts poignantes de personnages importants et prédateurs féroces. Au point que Spielberg et Lucas trouvèrent cette approche trop effrayante pour le public visé et imposèrent d'importantes coupes, qui affadirent davantage le film. Parti pour conquérir son indépendance, Bluth se retrouve donc avec ses encombrants parrains privé d'une partie de sa liberté créatrice, et les reproches autrefois faits à Disney semblent désormais guetter son cinéma. Le succès public est néanmoins une nouvelle fois au rendez-vous, et sa popularité entraînera pas moins d'une douzaine de suites, destinées au marché video donc de qualité médiocre et sans aucune participation des créateurs d'origine.




All dogs go to heaven (Charlie), 1989
Même si grâce à Spielberg, ses films ont pu rencontrer leur public et se rentabiliser, Bluth préfère tourner le dos à Amblin et Lucasfilm, espérant retrouver une pleine liberté artistisque. Lui qui s'est battu dès le début pour avoir son nom en gros sur l'affiche veut pouvoir entièrement assumer ses œuvres. Formidablement ambitieux, son studio basé en Irlande mène plusieurs projets en parallèle, selon le modèle Disney, afin d'être régulièrement présent sur les écrans. Premier titre à sortir, All dogs go to heaven est un film que j'aime beaucoup, plein de fantaisie. Même s'il met à nouveau en scène un personnage de gentille orpheline, et même s'il a des allures de remake de Heaven can wait (de Warren Beatty) ou Switch (de Blake Edwards), ce nouveau long-métrage propose un mélange d'ingrédients assez original, où le merveilleux et le fantastique ne nuisent pas à la justesse des émotions. 

Capable de parler aux animaux, la jeune héroïne va faire la rencontre de Charlie, un sale cabot, gentil voyou — excellement doublé par Burt Reynolds — qu'on a vu mourir au début du film, et qui est renvoyé sur Terre pour laver ses péchés. Contraint de jouer l'ange gardien de la petite fille, cet authentique antihéros espère ainsi accéder au Paradis des chiens. Aussi roublard que foncièrement sympathique, Charlie est entouré de ses potes chiens magouilleurs, personnages secondaires tous très attachants, à l'humour jamais lourd, et leurs relations sont développées avec une profondeur bienvenue. Fable morale assumée, le film échappe à la mièvrerie justement par le choix de cet environnement de bas-fonds et de décors désolés, où règne la pègre et les déclassés. L'action, située dans les années 30, permet à Bluth de mettre enfin au premier plan des personnages humains, et l'animation de la petite Anne-Marie bénéficie d'une délicatesse absolument exquise. Le fantastique n'est néanmoins pas absent, et on a à nouveau droit à d'impressionnantes et très belles visions lorsque Charlie est renvoyé du Paradis pour atterrir sur un lac de lave symbolisant les Enfers. Le genre de séquences que seule l'animation permet de porter avec autant de poésie à l'écran. Le rythme est enlevé, plein de péripéties et de moments touchants. Les numéros musicaux reviennent en nombre mais peinent à marquer les mémoires. 

Au cours de cette décennie 80, les productions de Don Bluth ont profité du relatif creux de la vague dans lequel vivotait Disney son principal concurrent. Cette période est révolue.  L'année 1989 marque en effet le retour inespéré du studio de Burbank qui, avec La Petite sirène, fait un carton et retrouve pour longtemps un nouveau souffle. Bluth est brutalement plongé dans l'ombre et, sans non plus être un échec commercial, Charlie devra véritablement attendre sa sortie en vidéo pour rencontrer son public. Le film apparaît retrospectivement comme sa dernière grande réussite, peut-être la dernière occasion qu'il a eu de faire pleinement entendre sa voix si singulière.



DOSSIER DON BLUTH :

30 juin 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg V. 2008-2015

Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull (Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal), 2008
À l'époque de sa sortie en 1989, certains critiques et spectateurs (pas moi) pouvaient éventuellement se laisser aller à penser que La dernière croisade était le film le plus faible des trois alors tournés. Tout a changé en 2008 avec l'ajout de ce quatrième titre. Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull fut en tout honnêteté emballant sur l'instant, enthousiasmant dès ses premières minutes par la vivacité épatante de la mise en scène, par sa plongée rafraîchissante dans les fifties chères à George Lucas. Et je fus touché — pour ne pas dire ému — par les inévitables clins d'œil qui viennent titiller nos souvenirs de spectateur.

Mais, le récit se développant, et les scènes s'enchaînant, je me retrouvais vite rattrapé par un arrière-goût bizarre que je n'osais pas trop interroger. Au sortir du film, certaines images me revenaient soudain en tête, et c'est alors l'embarras qui s'est imposé, au point où j'en venais à considérer certains choix, tant narratifs qu'esthétiques, indéfendables. Les trois premiers films faisaient preuve d'une réelle intelligence dans le scénario, donnée insuffisamment présente ici (David Koepp, décidément inégal). J'avoue ne pas avoir tenté de le revoir depuis. Et peut-être faudra-t-il encore relativiser ce jugement au vu de l'annonce franchement inquiétante d'un cinquième épisode...



The Adventures of Tintin : secret of the unicorn (Les Aventures de Tintin : le secret de la licorne), 2011
Forcément suspicieux au moment de m'y mettre, j'ai été conquis par la démarche visuelle dès l'ouverture sur le marché aux puces de Bruxelles. Le mix entre le rendu photoréaliste des décors et la stylisation des personnages aboutit en effet à quelque chose d'à la fois parfaitement fidèle au monde d'Hergé et judicieusement calibré pour le média cinématographique. Le film nous offre tout à coup l'occasion de plonger dans la profondeur insoupçonnée d'un univers graphique pourtant tellement familier. Le tout est porté par un scénario formidable de malice cosigné par Edgar Wright (Shaun of the dead, Scott Pilgrim), qu'on devine incontestablement connaisseur de la bande dessinée, et ayant clairement à cœur de lui rendre dignement hommage. Sans céder à la tentation du remplissage, il mêle adroitement à son récit des éléments pertinents tirés du Crabe aux pinces d'or. Il y a du vrai fan derrière, ça se sent et fait d'autant plus plaisir qu'Hollywood se soucie peu des questions de fidélité dans ses adaptations, du moment qu'on a sur l'affiche un nom de franchise porteur.

La réalisation délirante de Spielberg achève de rendre le spectacle distrayant, et on sent que c'est son seul objectif. Pas de temps mort, un enchaînement de cadres aussi variés que dans un bon James Bond. C'est chargé d'action jusqu'à la gueule et ça culmine lors de ce plan-séquence au Maroc dont j'imagine qu'il a du faire son petit effet aux spectateurs des séances 3D. En soi, cette séquence de ride pourrait légitimement être considérée hors-sujet dans l'univers d'Hergé. Mais dans le rythme du film, elle s'intègre sans heurt. Un seul regret : qu'après ce climax, Spielberg se soit senti obligé d'en rajouter un autre. En plus d'être incompréhensible et abusivement démesurée, la baston de grue à ce stade ne nous intéresse plus, on n'y ressent plus aucune sensation de danger.



War horse (Cheval de guerre), 2011
Un vrai grand spectacle de cinéma, où Spielberg semble une nouvelle fois confirmer sa filiation avec les grands réalisateurs classiques hollywoodiens (et John Ford évidemment en première ligne). C'est une véritable odyssée qui nous fait vibrer à travers tout un riche panel d'émotions. Trop riche, peut-être, mais le sujet s'y prête et Spielberg aurait eu tort de s'en priver. La vraie belle surprise est que malgré la violence inévitable du sujet, le réalisateur fait preuve dans son regard d'une sobriété qui rend les images encore plus fortes, dissimulant souvent la mort tout en nous saisissant à la gorge.

Le premier acte du film est sans doute le moins intéressant, étape obligée pour poser les bases du relation qui va ensuite y puiser toute sa force. Mais on se laisse prendre parce que c'est fait avec un talent admirable. Toute la maturité du metteur en scène se ressent dans la volonté qui est la sienne de peindre des personnages touchants (Niels Arestrup est fabuleux). En fait, le film est truffé de scènes ultra-fortes, tant dans le thème abordé que dans la mise en scène. Je ne les citerai pas mais ceux qui ont vu le film n'ont pas pu passer à côté. Le tout évidemment emballé par des images somptueuses et pleines de poésie. Bref, dans le détail, on pourra toujours reprocher une recherche de lyrisme appuyée, mais personnellement le film m'a transporté. D'autant plus que je n'en attendais franchement rien au vu de son improbable sujet.



Lincoln, 2012
Spielberg semble désormais affranchi des modes, faisant des films qui échappent aux catégories. Projet longtemps porté, Lincoln se présente ainsi comme un film assurément ambitieux par son approche, sa volonté de traiter un sujet historique complexe en circonscrivant son action quasiment aux seules alcôves du pouvoir. Ça peut paraître limité au premier abord et pourtant, grâce à la finesse du scénario et des dialogues, énormément de choses sont dites, l'essentiel semblant comme projeté hors champ. On y reconnaîtra là le talent du dramaturge Tony Kushner (Angels in America, Munich), d'autant plus à l'aise ici que le film privilégie les discours aux actes. Les dilemmes moraux et politiques d'un pays qui est alors toujours en phase de construction sont mis sur le même plan que ceux d'un homme qui se doit d'être au-dessus des autres, de (faire) voir plus loin. Et ça crée de vrais moments d'émotions, le metteur en scène y mettant ce qu'il faut de sensibilité dans la peinture de la famille Lincoln, parfaitement secondé par un casting très classe à tous les niveaux (j'ai découvert au générique de fin la présence d'un James Spader méconnaissable, et Tommy Lee Jones m'a paru un peu fatigué).

Décors et costumes créent une impression de pesanteur qui contribue sans doute à cette sensation de voir l'Histoire en marche, qui doit se débarrasser du poids des préjugés et traditions. Je note aussi le montage vraiment inspiré de Michael Kahn qui par de petites trouvailles vient mine de rien régulièrement accélérer le rythme du film par des séquences illustratives ou par sa façon de bousculer la chronologie. À côté de ça, on sent Spielberg tellement respectueux de son sujet (de son protagoniste), que son film n'échappe pas toujours à un aspect un peu compassé, même s'il a à cœur d'éviter les facilités. Un petit côté film scolaire, au sens de destiné aux écoles, comme un travail de mémoire. Animé des mêmes intentions, Saving private Ryan avait par nature davantage de souffle. Le film ne souffre vraiment d'aucun défaut, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de revenir de sitôt vers Lincoln.




Bridge of spies (Le Pont des espions), 2015
Ça commence plutôt très bien, et j'en viens aujourd'hui à ressentir du plaisir dans le simple fait de retrouver la grammaire et l'univers visuel familiers de Spielby et Kaminski. Après une admirable séquence d'ouverture, où je me suis délecté de la maîtrise confondante du réal pour introduire son personnage muet, son environnement, et mettre en scène sa filature, j'ai trouvé que le film perdait un peu vite en efficacité, jusque dans les ressorts de son intrigue. Ainsi, quel dommage de devoir tiquer après à peine 10mn, lorsqu'Abel réussit à faire disparaître son petit papier avec autant de facilité, au milieu de tous ces agents du FBI qui ont envahi son appart et qui devraient précisément être à l'affût (scène un peu gadget puisque cet élément de preuve ne servira en rien le récit par la suite). Les séquences de procès dévoilent progressivement une réflexion intéressante, où le personnage de l'avocat prend au sérieux le rôle qu'on lui a assigné, seul contre tous y compris sa famille, refusant de céder à la mascarade politique qui se met en place. On se retrouve ainsi avec un film au propos très citoyen, qui dit des choses sur le monde d'aujourd'hui, où face à de nouvelles crises la question du respect des droits fondamentaux est toujours posée.

Puis, lorsque les scènes avec les soldats de l'US Air force commencent à s'intercaler, on devine où tout cela va conduire. Dès lors, le suspense m'a paru complètement éventé, me laissant avec la pénible impression que le film ne démarrait vraiment qu'au bout d'une heure, lorsque Hanks déboule à Berlin. Certes, toute cette première partie sert à montrer sa détermination à toute épreuve, mais dans ce cas j'aurais préféré qu'on nous laisse hors-champ l'histoire du pilote — sa scène de crash n'ayant plus aucune intensité, puisqu'on sait qu'il est destiné à devenir monnaie d'échange, donc à survivre. Le meilleur du film réside peut-être dans ces harassantes et parfois absurdes tractations que mène le héros, à cheval sur le rideau de fer. Là c'est souvent passionnant. Tout passant essentiellement par le dialogue, les scènes doivent une grande part de leur réussite à l'excellence de l'interprétation. Evidemment, ça fait plaisir de voir un acteur de la trempe de Hanks prolonger sa collaboration avec Spielberg, et il incarne vraiment ici une sorte de tradition du héros américain, humaniste et individualiste — dans le sens où il trace son propre chemin contre les règles — à la James Stewart chez Capra. Mais le réalisateur a beau montrer des moments pénibles (l'interrogatoire du pilote et les tentatives de franchissement du mur), je n'ai jamais pleinement ressenti angoisse et froideur. Même quand Hanks se fait agresser dans la rue, c'en est presque inconséquent. Et ce n'est pas la photo de Kaminski aux teintes bleutées qui compensera ça. L'échange final lui-même pâtit d'un suspense gentiment artificiel, on n'est jamais vraiment inquiet pour sa résolution.



Si je me permet de dire que le film ronronne, c'est parce que j'espérais davantage de tripes de la part de Spielberg pour un sujet pareil qui offrait une bonne opportunite de mélanger réflexion citoyenne et spectacle efficace, en nous plongeant dans un monde où la confiance n'est plus de mise. Pourtant, on ne peut nier qu'il est impliqué et qu'il croit à l'histoire qu'il raconte, mettant en scène cette époque de paranoïa qu'il a lui-même connu (celle que Joe Dante évoquait à sa façon dans Matinee). L'épilogue est peut-être le moment le plus réussi, trouvant le juste ton. À la lecture des notes de fin qui racontent le devenir des personnages, c'est peut-être davantage la négociation de l'avocat à Cuba qui m'aurait semblé mériter un traitement. Parce que film d'espionnage inscrit dans une réalité historique, j'avais le fabuleux Munich en ligne de mire, et espérai une réussite au moins approchante. On est ici plutôt dans la lignée du bavard Lincoln. Surprise au générique : le nom des Coen Bros. à l'écriture, et c'est sans doute à eux qu'on doit ces nombreuses répliques pleine d'esprit qui trouvent plutôt bien leur place dans un récit sérieux.


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :

11 mai 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg I. 1974-1984

The Sugarland express, 1974
Premier film de Spielberg pour le cinéma, tourné en scope, avec déjà les complicités de John Williams à la musique (très chouette thème à base d'harmonica, dans une ambiance country pleine de modestie) et Vilmos Zsigmond à la photo, particulièrement solaire. Film sur le mouvement (la route et ce qui se trouve au bout) et sur le désir de retrouver ou reconstruire une cellule familiale protectrice (la voiture qui devient un lieu de vie), The Sugarland express est plein d'idées de mise en scène qui tirent justement parti des décors imposés par son sujet. La maestria avec laquelle le jeune réalisateur filme le ballet des voitures impressionne, et on n'oubliera pas que sur ce sujet, il s'était plus que bien fait la main lors du coup de génie de Duel (1971). 

Inspiré d'un authentique fait divers, le film est un road movie au ralenti. Les poursuites sont assez rares et pendant la majeure partie du métrage, la police est réduite à suivre en une longue file indienne le véhicule du couple en cavale, avec son otage de flic. L'intérêt se porte évidemment sur les personnages, au portrait psychologique complexe et dénué de manichéisme. On se régale de l'intelligence du scénario et des dialogues qui rendent avec justesse les émotions créées par les diverses situations. On en vient ainsi à mieux les connaître et à se prendre d'affection pour eux, tout comme la population texanne qui vient leur montrer son soutien au fur et à mesure du périple. Car Lou Jean et Clovis Poplin n'ont rien à voir avec les amants criminels du type Bonnie & Clyde. Ils ne sont pas dangereux et ne pensent pas à mal. Au passage, le film en profite pour égratigner l'extrémisme de certains citoyens américains, engagés dans des milices et prompts à sortir les armes pour se faire soi-même justice, comme au temps du western.

Spielberg impose un casting aux petits oignons, opposant un vétéran d'Hollywood à de nouvelles têtes. Ben Johnson est excellent et particulièrement touchant en sheriff qui fait son boulot mais souhaite le faire avec dignité et compassion, vrai père de substitution pour le jeune couple en fuite. Avec son physique de femme enfant, Goldie Hawn est parfaite, vivant les événements à fleur de peau, sombrant à l'occasion dans l'hystérie, animée et presque aveuglée par le désir de récupérer son enfant. Dans sa bouche, le mot "Sugarland" sonne comme "Neverland" et devient un lieu mythique, celui de l'enfance. Dans le rôle du mari, William Atherton (le journaliste sans scrupules des Die hard) est vraiment bon, exprimant avec justesse sa condition, entre la réalité qu'il doit gérer et qui le fait pencher dans le monde des adultes et son amour pour Lou Jean qui demande à être vécu avec une simplicité et une inconséquence au contraire juvéniles. Enfin Michael Sacks, qu'on avait remarqué chez George Roy Hill (le Billy Pilgrim de Slaughterhouse-five), compose un flic novice qui va se lier d'amitié avec ses ravisseurs et se révéler finalement lui aussi capable de goûter la puérilité (rien de péjoratif ici). En laissant libre cours à sa fascination pour le monde de l'enfance et à sa volonté d'adopter le point de vue de ses héros, le réalisateur se fait également plaisir en montrant ceux-ci gloussant comme des gosses devant une projection en plein air d'épisodes de Bip-bip et Coyote. On notera aussi une brève apparition de gamins à vélo, figure emblématique de son cinéma.


The Sugarland express est un spectacle qui peut être apprécié à tous âges, sans jamais apparaître pour autant comme une œuvre de compromis. Car les personnages ont parfaitement conscience que leur échappée n'est qu'un leurre, et très vite un sentiment désabusé gagne le spectateur, devant une situation qui apparaît clairement sans issue possible. La fin est magnifiquement amenée et nous offre un plan à contre-jour marquant, qui personnellement m'évoque instantanément son équivalent par Lucas dans le final de THX-1138. Film réellement touchant, sincère et sans épate, c'est sans conteste pour moi un des Spielberg les plus attachants, une pièce musicale jouée en mineur, capable de susciter la joie la plus primitive liée à la fièvre du mouvement, et la tristesse la plus inconsolable. J'y retrouve la même fraîcheur que dans The Rain People de Coppola, qui parvenait pareillement à détendre le spectateur avant de déboucher sur un brutal basculement qui le laissait stupéfait un bon moment.




1941, 1979
Coécrit par le tandem des deux Bob (Gale et Zemeckis) et directement inspiré par l'esprit irrévérencieux et référentiel de Mad magazine, ce quatrième long-métrage de Spielberg est une immense chorégraphie, tant dans les déplacements des personnages que dans ceux de la caméra qui est constamment en mouvements, le réalisateur étant trop content de donner ses lettres de noblesse à la Louma. C'est peut-être le film burlesque ultime, une sorte de point de non-retour. Et à ce titre, la scène de bagarre dans le night club est monumentale. Ça pête de partout, c'est un festival de maquettes, illuminé par un casting de furieux, et c'est blindé de références cinématographiques, comme si Spielberg prenait plaisir à y convoquer tout ce qui a nourri sa passion. On pourra trouver ça lourdaud, et trop long. Personnellement, j'adore d'autant plus que le film a gagné une patine nostalgique sans équivalent en ces temps de tournages sur fond vert et de lissage numérique, sans parler de toute cette troupe d'acteurs.

Après avoir contribué à définir la notion de blockbuster, le réalisateur se voyait ici donner les moyens de faire ce qu'il veut, tel un enfant gâté qui se serait mis le Père Noël dans la poche, un peu comme Scorsese de son côté avec New York New York. Vrai gros bide à sa sortie, le film va sans doute commencer à faire douter Hollywood qui durant toute la décennie avait accepté de faire aveuglément confiance à tous ces prodiges barbus (il faudra attendre le Heaven's gate de Cimino pour définitivement enfoncer le clou de ce cercueil).




E.T. the extraterrestrial (E.T. l'extra-terrestre), 1982
Merveille de chef d'œuvre aussi poignant que libérateur, réalisé avec une sincérité de tous les instants et illuminé aussi bien par la photographie éblouissante au sens propre d'Allen Daviau que par la musique tourneboulante, riche et aérienne de monsieur Williams. Au-delà du phénomène commercial inédit qu'il a incarné, E.T. apparaît aujourd'hui comme un vrai classique du cinéma américain des 80's qu'il faut continuer à revoir. Le film est un miracle de justesse et d'émotion, et c'est davantage ses qualités propres que l'effet nostalgique qui font que je pleure toutes les larmes de mon corps devant la peinture de cette enfance si complice et de ces adultes qui n'ont pas perdu tout espoir.

Je n'ai pas réussi à déterminer si c'est le premier film que j'ai vu en salle de ma vie, mais je garde un souvenir très précis de la séance et des toutes premières images qui avaient suffi à m'impressionner au point de me faire quitter la projection un moment. Dans leur mémoire, les spectateurs ont peut-être surtout retenu à quel point ce film jouait sur la corde sensible, ce qu'ils associent trop facilement à de la mièvrerie. Or, s'il regardaient le film aujourd'hui, ils se rendraient compte à quel point on en est loin. Que l'émotion qui y est présente est sincère, juste et que le film est admirable de naturel. C'est là tout le talent de Spielberg que d'être parvenu à cette alchimie grâce à sa capacité à diriger ses jeunes comédiens (on est loin des gamins têtes à claque des Jurassic park) et de transcender la lourdeur des effets spéciaux mécaniques. Et c'est peu de dire qu'on y croit au petit bonhomme en mousse de Carlo Rambaldi.




Twilight zone : the movie (La Quatrième dimension), 1983
Chronique du film à retrouver dans ma retrospective Joe Dante publiée ici...


















Indiana Jones and the temple of doom (Indiana Jones et le temple maudit), 1984
En 1981, Spielberg s'associait avec Lucas pour Raiders of the lost ark qui, après Star wars, se voulait un nouvel hommage aux serials de leur enfance, mais versant aventure exotique et avec des moyens de superproduction. La réussite commerciale de ces deux films a fini par imposer le blockbuster comme nouveau modèle économique hollywoodien. Le second volet des exploits d'Indiana Jones a l'intelligence de ne pas trop marcher sur les pas du premier, même s'il persiste à cultiver le goût de la citation. Il s'en distingue en particulier par son mélange entre une approche décomplexée du film d'aventure et des enjeux franchement sombres.

Ébourriffant spectacle, le premier quart d'heure est sans doute l'une des plus folles ouvertures de film jamais conçues, suite d'hommages à un certain classicisme hollywoodien fait de burlesque et de comédie musicale. Confrontée à de purs méchants de cinéma, Kate Capshaw joue certes un rôle de potiche blonde assez risqué, mais le film nous offre grâce à elle de savoureuses percées vers la screwball comedy. Pétillance des dialogues, virtuosité de la chorégraphie, folie des cascades, rythme crescendo et scènes d'action en mode poupées russes : tout n'est que jubilation pour le spectateur. Entre ce démarrage et le rollercoaster final qui affirmera la suprématie d'ILM en terme d'effets spéciaux, l'impeccable mécanique de Temple of doom se permet donc aussi des ruptures de ton étonnantes, dès lors qu'on a basculé dans le monde des ténèbres où sont maintenus en esclavage des enfants volés à des villageois miséreux. Le divertissement reste alors en travers de la gorge, et donne l'occasion à Spielberg d'exprimer plus franchement son côté sadique de vilain garçon.


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :