Affichage des articles dont le libellé est Livres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Livres. Afficher tous les articles

27 mars 2020

Deux romans de Christopher Priest

The Separation (La Séparation), 2003
Le Britannique Christopher Priest est un auteur que j'attendais depuis longtemps de découvrir, séduit que j'avais été par l'adaptation cinématographique qu'avait fait Christopher Nolan de son roman The Prestige. J'ai choisi La Séparation un peu au pif, sur la foi de ce joli titre et par la promesse d'une intrigue prenant l'Histoire pour point de départ. Manque de bol, j'ai enchaîné dernièrement un peu trop de romans se déroulant pendant la Seconde guerre mondiale, et j'étais un peu blasé par la représentation du conflit et de l'époque. Priest y déroule en soi un récit plutôt réaliste et documenté, en particulier sur le fonctionnement des équipages de la RAF et la vie au temps du Blitz. Toute la saveur particulière qui lui vaut malgré tout d'être édité dans une collection SF étant le presque imperceptible glissement qu'il opère pour basculer dans le registre de l'uchronie, un concept que j'ai toujours bien apprécié, idéalement illustré par Philip K. Dick.

Je reste à l'arrivée avec l'impression d'avoir été un peu blousé, puisque Priest refuse in fine d'aboutir à un puzzle cohérent et complet, choisissant d'abandonner son lecteur dans une forme d'indécision et d'obscurité qui a le mérite de bousculer mais m'a fait également me demander si cela ne relevait pas de la facilité. Bref, lecture plaisante, roman souvent fascinant par sa façon d'inscrire sa petite histoire dans la grande, mais pas non plus le grand rendez-vous espéré. Du problème des trop grosses attentes.




The Adjacent (L'Adjacent), 2013
C'est pas mauvais, mais je lui ferai un peu le même reproche que j'avais fait à La Séparation. Plus proche d'Ubik que du Maître du haut château, jouant sur les réalités parallèles et l'uchronie, Priest laisse espérer qu'au final tout finira par avoir un sens, et les pièces du puzzle de s'assembler. C'est clairement ce qui motivait ma lecture, l'espoir de voir surgir une cohérence. Sauf que rien n'est finalement résolu, et même si chaque épisode est en soi fascinant, ça donne à l'arrivée l'impression d'un exercice purement gratuit, comme s'il s'agissait juste de s'amuser à créer des échos d'un récit à l'autre, aussi bien entre les faits qu'entre les personnages. D'un espace à l'autre, des guerres se superposent, des personnages se voient confinés, il y est question de guerre, de magie et de mystères non résolus. 

J'imagine que c'était bien là l'ambition de Priest, que de jouer une nouvelle fois à l'illusionniste, mais je me suis davantage senti blousé qu'agréablement séduit. L'univers déployé reste cependant suffisamment captivant pour continuer à habiter le lecteur une fois le livre refermé, et c'est sans doute ce qui ne condamne pas mon envie de revenir à l'occasion vers d'autres romans de cet auteur.

12 avril 2019

Sept romans d'Arnaldur Indridason

Opération Napoléon, 1999
Un one shot d'Indridason (au sens où il ne s'agit pas d'une nouvelle enquête de son commissaire Erlendur), thriller efficace et même assez brutal. L'intrigue prenant la forme d'une course contre la montre et contre la mort, le rythme est soutenu et ça se dévore donc bien. L'auteur se débrouille pour jouer avec nos nerfs en maintenant jusqu'au bout un suspense reposant sur un sacré postulat. Mais j'ai trouvé au bout d'un moment les réactions de certains personnages assez peu vraisemblables : censés être de "simples" quidams plongés malgré eux dans une affaire d'État, il font preuve d'un sang-froid assez surprenant là où j'aurais attendu un peu plus de doutes, de peurs et de failles.

On est donc assez loin des études de caractères touchantes dont sait habituellement faire preuve le romancier dans sa série policière phare. On continuera néanmoins d'apprécier la façon dont il mêle à travers ses récits l'Histoire sociale et politique de cette île si fascinante qu'est l'Islande. Amusant, donc, mais ça n'a pas d'autre prétention que d'être un bon roman de gare. Bizarrement traduit selon le souhait de l'auteur à partir de la traduction anglaise.




La Femme en vert, 2001
Dans la série des enquêtes du Commissaire Erlendur, j'avais commencé par l'excellent Homme du lac. Cette Femme en vert semble vraiment construite de la même façon, et ça pourrait apparaître à juste titre redondant. Mais Indridason est toujours aussi maître de son récit. Il réussit une nouvelle fois à charmer, avec cette enquête sur une vieille affaire dont la résolution n'a plus aucune nécessité, par conséquent menée sans précipitation. On s'attache à ce personnage de commissaire plus que flegmatique, bien alourdi par le poids de ses obsessions et fautes.

C'est précisément cet ancrage dans un passé sombre qui fait la force du récit, incarné par de réguliers flashbacks qui en profitent toujours pour dévoiler un peu plus les bizarres fondations de la modernité de ce pays à part qu'est l'Islande, notamment tout ce que son économie doit à la présence de l'armée américaine sur son sol. Ça donne également lieu à des pages franchement glaçantes — sans jeu de mots — et terriblement convaincantes sur la perversité à l'œuvre dans la violence conjugale.




Betty, 2003
Nouveau thriller one shot entre deux enquêtes d'Erlendur. Indridason trousse une histoire de manipulation à base de femme fatale, sorte de remake peu imaginatif d'Assurance sur la mort de Billy Wilder. On se dit pendant une bonne partie de la lecture, que ça ne peut pas être aussi convenu, l'auteur dressant un catalogue pratiquement exhaustif de tous les clichés du genre. Le twist attendu sera bien au rendez-vous, mais passé son petit effet, ça reste vraiment un gadget qui ne suffira pas à transcender et redonner de l'épaisseur à l'intrigue.

Grâce à son talent de romancier, Indridason parvient heureusement à demeurer suffisamment divertissant, c'est raconté sans gras pour ne pas tomber des mains, mais au-delà de son astuce de petit malin, Betty laisse sur une impression d'exercice de style relativement anecdotique.




L'Homme du lac, 2004
J'ai adoré l'ambiance si particulière de ce polar qui tire complétement parti de sa localisation si exotique en Islande, distillant une sorte de mélancolie latente. Errant sur une terre franchement peu hospitalière, les personnages et leur flegme sont décrits avec beaucoup de chaleur. Erlendur est un commissaire franchement à la cool, dont la vie privée est un désastre, et ses collègues sont autant de figures humaines qui échappent aux archétypes du genre.

Et je suis décidément très client de cette façon qu'a l'auteur de dévoiler ici encore les dessous louches de l'Histoire et de la société islandaise, offrant notamment une saisissante reconstitution d'une époque où l'utopie communiste séduisait une franche de la jeunesse locale, appelée à partir faire ses études en R.D.A. Rétrospectivement,  par la richesse de son intrigue et justement par cette exploration minutieuse et passionnante d'un passé, je considère ce titre comme le plus accompli de tous ceux que j'ai lus d'Indridason à ce jour.




Hiver arctique, 2005
Le lecteur fidèle de l'œuvre d'Indridason nourrit forcément une insatiable curiosité sur l'Islande, son atmosphère à ses yeux si exotique. Il aime replonger dans cet univers, retrouver ce commissaire en apparence constamment détaché, mais animé intérieurement par des obsessions sinistres et se heurtant à la tragique incompréhension du mal. Pour cette enquête, pas de coups de feu, de poursuite ou de suspense de dernière minute, même si l'intrigue semble condensée sur quelques jours. Le récit est construit sur une succession d'interrogatoires, qui dressent en creux le portrait d'une société islandaise repliée sur elle-même, de son rapport à l'étranger et à sa propre Histoire. 

Ça donne un polar évidemment guère joyeux, mais néanmoins vraiment prenant, grâce à la justesse du regard de l'auteur, qui développe juste ce qu'il faut de la personnalité de ses personnages pour les rendre touchants et crédibles. Un très bon cru.




Le Livre du Roi, 2006
Chronique précédemment publiée ici...

















Étranges rivages, 2010
Un peu réservé sur ce qui fut présenté à sa sortie comme la dernière aventure d'Erlendur (le personnage continuera d'apparaître dans d'autres romans, mais qui seront consacrées à sa jeunesse). S'il est toujours très séduisant de retrouver l'atmosphère singulière de l'Islande et la vision doucement nostalgique de l'auteur, si la personnalité tranquille du commissaire a toujours quelque chose de touchant, je dois avouer que je n'ai pas été particulièrement passionné par la relativement banale histoire criminelle narrée ici. J'ai surtout été peu emballé par la construction de l'enquête qui ne repose que sur des enchaînements d'interrogatoires, Erlendur rendant visite à chaque témoin l'un après l'autre, reconstituant ainsi le puzzle. Cette construction limite paresseuse fonctionnait pourtant dans d'autres romans (Hiver arctique). Elle est sans doute réaliste (et encore), mais manque par trop de variété, et j'ose à peine me permettre de qualifier de paresseux un écrivain avec autant de bouteille qu'Indridason.

C'est d'autant plus dommage — voire incompréhensible — que cette nouvelle enquête est censée être fondamentale dans le parcours du protagoniste, qui va ici jusqu'au bout de la quête qui l'obsède depuis ses débuts, de sa fascination pour les disparitions, et pour l'une d'entre elles en particulier. La lecture n'est pas non plus déplaisante, heureusement, d'autant plus qu'elle s'achève sur une conclusion vraiment émouvante qui permet de sortir de la lecture sur une note marquante, mais j'espérais sans doute davantage d'ambition et de nécessité dans l'écriture de ce volume.

22 février 2019

Conversations cinématographiques

De tous les ouvrages sur le cinéma (autobiographies, biographies, monographies, artbook, making of, etc.), ceux que je savoure le plus sont les livres d'entretiens où l'artiste commente ses films les uns après les autres, évoquant les personnalités croisées au cours de sa carrière, livrant des anecdotes de tournage, abordant les projets avortés et faisant son autocritique. Du séminal Hitchock/Truffaut au Joe Dante de Bill Krohn, du De Palma de Blumenfeld et Vachaud aux recueils d'entretiens menés par Michael Henry Wilson (Scorsese, Eastwood), j'aime partager ces dialogues vivants et sans complaisance puisque bénéficiant à la fois du recul des années et de la réactivité d'un intervieweur capable de rebondir sur ce qui est dit...



Michel Ciment, Kazan par Kazan, 1985
Dans cette série d'ouvrage, Michel Ciment tient une place particulière à mes yeux. Ses entretiens avec Kubrick et Boorman ont longtemps tenu pour moi une place mythique, considérant encore comme miraculeux que des cinéastes de cette trempe aient bien voulu s'exprimer sur leur art. Interviewant ici Elia Kazan, qui a alors tourné le dos au cinéma, le journaliste évoque chronologiquement la carrière et la filmographie du réalisateur d'America Amercia.

On perçoit bien la cohérence du bonhomme et il apparaît alors comme un cinéaste vraiment en marge par rapport au travail de ses confrères, dès ses débuts dans le Hollywood des années 50, pratiquant un cinéma moderne et courageux, distillant une conscience sociale dans des films pourtant produits par et pour la machine hollywoodienne. Je suis sorti de cette lecture avec l'envie de (re)voir plein de films, et c'est aussi ce que j'étais venu chercher.




Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, 1999
Le titre est plus que bien choisi puisque Cameron Crowe (Jerry Maguire, Almost famous) reconstitue le fil de ses discussions avec Wilder, nous entretenant à l'occasion des à-côtés de l'interview, de la façon dont le vénérable cinéaste accepte de se prêter au jeu. C'est complétement immersif, et le plus agréable est que Wilder conserve malgré les années une mémoire étonnamment précise de certains événements, de certaines productions. 

Si je l'ai parfois trouvé injustement sévère sur des films que j'aime beaucoup (Kiss me stupid, Avanti !), j'ai apprécié l'expression toujours vivace de son amour pour certains interprètes qui ont tourné sous sa direction (Audrey Hepburn, William Holden, Lemmon, Matthau), qu'il évoque avec une émotion qui m'a beaucoup touché. Un témoignage passionnant et précieux.





Stig Björkman, Woody Allen, entretiens, 2002
Se prêtant à l'exercice avec intelligence, Allen commente minutieusement sa foisonnante filmographie, un titre après l'autre. L'édition que j'ai lue allait jusqu'à Hollywood ending, mais je suppose que ça a eu le temps d'être augmenté depuis. C'est aussi passionnant que forcément frustrant, Björkman s'attardant parfois sur des sujets non directement liés au film en question. 

Comme toujours avec ce genre de bouquins, tout ça m'a surtout donné envie de compléter et approfondir ma connaissance de l'œuvre du cinéaste. J'en étais presque venu à perdre de vue l'excellence de sa production, noyée parmi beaucoup de films plus anecdotiques. Du même Björkman, on lira aussi avec profit un autre indispensable recueil d'entretiens qu'il avait consacré à Lars Von Trier, livrant des clés indispensables à la compréhension de l'œuvre.




Michael Ondaatje, Conversations avec Walter Murch, 2002
Discussion au long cours entre l'auteur du Patient anglais et le monteur / mixeur de Coppola, Lucas et Minghella, également signataire d'une unique réalisation, le bizarre Return to Oz. Cette fois la conversation ne prend pas la forme d'une filmographie commentée mais plutôt d'une sorte de profession de foi, même si évidemment on apprend énormément de choses sur la fabrication des divers films auxquels Murch a collaboré.

Ça parle de technique de façon brillante et passionnante, donnant quelques exemples très précis sur la façon dont il a pu aborder le montage de telle ou telle séquence mythique sur Apocalypse now ou The Talented Mr Ripley. Une manière d'encourager à revoir certains films et à mieux apprécier encore l'intelligence de leur fabrication. Et ça confirme bien évidemment le talent de cet artisan singulier, qui n'a jamais bradé son travail. Un ouvrage rare sur le sujet, dont on pourra compléter la lecture avec l'indispensable En un clin d'œil, essai pédagogique où Murch a rassemblé toute son expérience.




Alessandro De Rosa, Ennio Morricone : ma musique, ma vie, 2018
Témoignagne de première main non seulement sur la carrière, mais surtout sur l'art du compositeur. Contrairement à ce qu'indique le titre, il ne s'agit ni de mémoires, ni d'une biographie, mais bien d'un recueil d'entretien entre deux compositeurs. La discussion peut ainsi voler assez haut, et pour les musicologues ça doit être assez inespéré d'avoir accès à des développements aussi pointus sur la technique d'écriture d'un génie, avec commentaires de partitions. L'occasion pour eux de pas mal s'attarder sur ses compositions de musique dite "absolue" c'est-à-dire hors musique de film. Le livre est évidemment également riche en anecdotes, portraits et commentaires sur telle ou telle œuvre, Morricone faisant savoir quelles partitions lui sont restées chères.

Le plus touchant c'est surtout de constater que malgré la prestige auquel il est parvenu, l'artiste semble conserver une modestie et un respect pour les réalisateurs au service desquels il s'est mis, et qu'à ce jour encore il s'investit dans son art avec la même passion, le même désir d'expérimenter (il se montre particulièrement fier de ses toutes dernières compositions, notamment pour Tornatore). Et forcément, ça donne envie de réécouter avec une oreille enrichie certaines œuvres qu'on aurait trop rapidement survolé.

28 janvier 2019

Angoo trip 2008

Ça ne nous rajeunit pas. Voici le compte-rendu que j'avais réalisé suite à mon passage au FIBD d'Angoulême 2008. Celui de 2007 est à voir ici. Celui de 2006, là...


26 janvier 2019

Angoo trip 2007

Après l'édition 2006, et avant l'édition 2008, voici le compte-rendu que j'avais fait de mon passage au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême 2007. Année-charnière puisque c'est sous la présidence de Lewis Trondheim que fut instauré le Fauve, à la fois nouvelle mascotte du festival et nouvelle dénomination des prix décernés...


24 janvier 2019

Angoo trip 2006

C'est aujourd'hui et jusqu'à dimanche que démarre le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, un rendez-vous auquel j'avais été régulièrement fidèle à une lointaine époque. À cette occasion, j'ai ressorti de mes archives les planches réalisées au cours de mes passages. Je commence par l'édition 2006, et je publierai dans les prochains jours les pages de 2007 puis 2008. Toi aussi, vis ma vie de festivalier...

29 novembre 2018

Deux films de Bernardo Bertolucci

The Sheltering sky (Un thé au Sahara), 1990 
Aaah... les yeux de Debra Winger, ces paysages du Maroc magnifiés par la photo de Vittorio Storaro, ses images au charme étrange, et ces dialogues à la poésie déchirante. Aaah... le thème somptueux et poignant de Ryuichi Sakamoto, dans un style très proche de ce qu'on entendra sur Little Buddha du même Bertolucci ou sur le Snake eyes de Brian De Palma. Par son rythme faussement indolent, c'est un film qui transporte et impose son caractère de fascination très vite. Un fabuleux voyage sur le couple et le désœuvrement, où l'être se détache progressivement de sa condition antérieure et accepte de se perdre dans le mystère de l'inconnu, ici le désert et ses habitants. Un film-songe qui invite à s'abandonner comme le font ses personnages à cette espèce de force mystique, et que je suis pas loin de trouver parfait dans le genre.

Si les thèmes abordés par le film sont aussi puissants, ils le doivent évidemment au roman éponyme de Paul Bowles, ici très intelligemment transposé. Je ne peux qu'en recommander la lecture tant je considère ce texte comme un véritable chef-d'œuvre. Une œuvre étrange et chargée de mysticisme, qui fut pour moi une lecture très marquante. De Bowles, j'adore aussi ses nouvelles réunies dans le recueil intitulé Le Scorpion, contes à la poésie assez cruelle prenant place dans différents endroits de la planète.




Little buddha, 1993
Bertolucci conclut sa trilogie world entamée avec l'impeccable The Last Emperor en 1987. Il reviendra ensuite à l'Italie de sa jeunesse et à des films beaucoup plus intimistes (Beauté volée, Innocents). Dédié à Francis Bouygues, Little Buddah sera également la dernière production de CiBy2000, studio qui a marqué le cinéma d'auteur des 90's, permettant à Almodovar, Lynch, ou Kusturica de tourner leurs meilleurs films. Avant que Scorsese (Kundun) ou Jean-Jacques Annaud (Sept ans au Tibet) s'y intéressent à leur tour, Bertolucci voyait dans ce film l'occasion d'amener le public occidental à la rencontre de la spiritualité bouddhiste. Au premier visionnage, on reste sur l'impression d'un récit se déroulant sans trop de surprise, histoire limpide et évidente reposant sur une opposition facile entre d'une part le monde désincarné et matérialiste de l'Occident (photo glacée), et d'autre part la chaleur humaine et le sens des valeurs des moines tibétains.

Les acteurs américains (Bridget Fonda et Chris Isaak) se montrent cependant au diapason, et font passer ce qu'il faut de subtilité dans le regard porté à cette culture étrangère. À la revoyure, je dois avouer avoir cédé à l'envoûtement, et pas seulement lorsque le réalisateur raconte la vie de Siddhartha, incarné par un inattendu Keanu Reeves. Là, bien sûr c'est un ravissement visuel, entre le luxe des décors, la flamboyance des couleurs, et des effets visuels qui convient tout l'art de l'illusion cinématographique (maquillages, animatronics, effets optiques). Soit toute une esthétique volontairement artificielle qui assume la dimension livre d'images que souhaite partager Bertolucci avec ses spectateurs. Et là encore, lorsqu'intervient la musique sublime de Sakamoto, c'est l'extase, et je reste même sur le souvenir d'un final fort émouvant.

16 novembre 2018

Des Livres pour l'Histoire

Bartolomé Bennassar, La Guerre d'Espagne et ses lendemains, 2004
Décédé ce mois-ci, Bartolomé Bennassar fut l'un des grands spécialistes de l'Histoire de l'Espagne. S'appuyant en grande partie sur la somme rédigée par Hugh Thomas   (La Guerre d'Espagne, coll. Bouquins, Robert Laffont), encore considérée à l'heure actuelle comme une incontournable référence sur le sujet, Benassar brassait dans ce volume le flot des événements qui ont nourri la guerre civile espagnole, avant, pendant et après. Refusant tout parti-pris, il livre ici à la fois un compte-rendu précis des faits et un commentaire critique des travaux de collègues historiens, faisant le point sur les chiffres, et développant des questions passionnantes.

Ce souci d'exhaustivité des chiffres, des batailles et des sources donne parfois un caractère fastidieux à l'ouvrage, et l'on pourra selon sa sensibilité préférer une approche plus narrative. Mais si l'on veut approcher de près cette histoire tragique et douloureuse, cette Guerre d'Espagne et ses lendemains fait incontestablement figure de nouvelle référence.




Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, 1963
Envoyée spéciale du New Yorker, Arendt a couvert le procès Eichmann en 1961, et prétend n'en livrer ici qu'un compte-rendu journalistique. On est pourtant très loin de cette modeste ambition, et c'est une somme de travail et de réflexion assez impressionnante qui nous est ici donnée. Passionnante aussi parce qu'on est à un moment charnière de toute une réflexion sur l'Histoire du IIIe Reich et de la Shoah. Arendt s'est elle-même plongée dans une masse de documents, et l'un des intérêts du livre est aussi d'offrir un tableau de l'état des connaissances de l'époque, qui doit notamment beaucoup aux travaux de Raul Hillberg (La Destruction des Juifs d'Europe, paru en 1961). La philosophe dresse ainsi un panorama très complet des différentes étapes qui ont mené à la Solution finale, relatant très précisément ce qui s'est passé pays par pays dans l'Europe occupée. 

Inévitablement, elle fait aussi le procès du procès, creuse les zones d'ombre, pose les questions qui lui ont semblé manquer. La confrontation avec les faits et la question de la culpabilité au sens juridique de l'accusé semble en effet régulièrement dépassée au cours des audiences par une volonté politique de mener une accusation plus large sur toutes les responsabilités de l'Allemagne nazie, et d'offrir une tribune internationale aux témoins de l'inexplicable. Comment juge-t-on un crime qui dépasse tous les autres ? La culpabilité d'Eichmann ne fait aucun doute, et lui-même ne la niera jamais, mais la tentation d'en faire un bouc émissaire est bien là. Pour Arendt, Eichmann incarne ce qu'elle a intitulé « la banalité du mal ». Ce type n'était pas un monstre, mais un bureaucrate aux ambitions étroites, ayant à cœur de faire son travail, parvenant ainsi à ne même pas avoir de mauvaise conscience quant à ses actes. Un humain comme un autre ? 

Ce ne sont pas les seules interrogations qui firent scandale à la publication du livre, car Arendt y évoquait également une forme de "collaboration" entre certains dirigeants juifs et la bureaucratie nazie. Il est certain que l'auteur gratte là où on n'imaginait pas que quelqu'un vienne gratter, et ses formulations frappent encore aujourd'hui par leur audace d'autant plus quand on considère l'extrême proximité temporelle des faits. Mais par son intelligence et l'honnêteté manifeste qui la guide, le résultat demeure aujourd'hui encore incontestablement à la hauteur de l'enjeu.

5 octobre 2018

Fictions françaises

Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens, 2000
Jauffret y propose une suite de courts chapitres, comme autant de petits romans-variations d'une noirceur terrifiante sur — en gros — la vie de couple, l'insatisfaction existentielle de personnages coincés dans un environnement urbain sans empathie, et qui n'ont pour seules options que la défenestration ou le meurtre gratuit. Jamais de prénoms, c'est toujours "Elle" ou "Il". C'est impeccablement écrit, dans un style clinique que Jauffret semble parfaitement maîtriser, au risque de relever de la recette. C'est tellement vrai que c'est cette même recette, cette capacité à voir la vie comme autant de faits divers, qu'il réemploiera dans Microfictions (mais aussi Univers univers, et encore dans Microfictions 2018), sorte d'équivalent littéraire au cinéma glaçant de Michael Haneke (71 fragments d'une chronologie du hasard).

Le principe de la succession et de l'accumulation fait que chaque petit récit finit par laisser une impression de ressassement. Cette monotonie est certainement voulue, parce qu'elle colle avec son sujet. Sans doute que Jauffret cherche ainsi à assécher l'émotion de son lecteur, à le rendre indifférent au sort de ses héros du désespoir. En ce qui me concerne, ça m'a gavé, et j'ai lâché le bouquin au bout d'une trentaine de nouvelles (il en compte une cinquantaine). J'ai trouvé ça un peu dommage, parce que je reconnais le talent mis en œuvre, et que ça m'a évoqué un autre texte ultra-plombant qui lui m'avait bouleversé il n'y a pas longtemps : Bord de mer, de Véronique Olmi. Mais j'ai trop de trucs à lire pour accepter de m'imposer jusqu'au bout une aussi pénible expérience...




Christophe Dufossé, L'Heure de la sortie, 2002
Un premier roman primé, à l'écriture plus que finement ciselée, jusque dans les dialogues, ce qui finirait presque par nuire à la crédibilité de l'histoire, les personnages parlant en effet presque trop bien. Mais rien n'est pourtant gratuit, et ce qui est passionnant ici c'est que Dufossé ne se cantonne pas au simple déroulement de son intrigue, pourtant suffisamment riche en soi, dérangeante, se réclamant de plusieurs genres tout en en défiant les codes.

En effet, c'est avant tout la personnalité d'un narrateur aux sentiments momifiés qui fascine ici, observateur impitoyable de la médiocrité humaine qui l'entoure, au-dessus de laquelle surnage cette classe de préadolescents au comportement décalé, comme hors de leur corps. L'auteur compose ainsi de la première à la dernière ligne une atmosphère franchement étouffante, donnant le pressentiment d'une horreur sourde. La lecture en devient si ce n'est désagréable, en tous cas plus que perturbante, et j'ai plus d'une fois été écœuré. C'est donc très bien, mais il faut aimer le malsain. Curieux d'en découvrir l'adaptation ciné qu'en a tiré Sébastien Marnier.




Jean-Philippe Blondel, Accès direct à la plage, 2003
Premier récit publié par Blondel. Construit sur un enchaînement de subjectivités, ce très court bouquin nous invite à partager les pensées d'un groupe de personnages, saisis sur quatre décennies et plusieurs générations lors de leurs vacances estivales en bord de mer. J'avoue qu'au départ, j'étais peu convaincu par le procédé que je trouvais  facile, genre j'ai trouvé un thème sympa (le contexte des vacances), et je l'aborde sous autant d'angles que j'invente de personnalités. Et après ? Après, progressivement, une vraie toile se compose sous nos yeux. Ces personnages se révèlent ainsi tous liés les uns aux autres, parfois sans le savoir et c'est vraiment là que ça devient bon.

Alors on est content de disposer de plusieurs doigts pour marquer certaines pages, faire des allers-retours avec la table des matières qui liste les dates et les noms, pour bien repérer qui est qui, qui était où, faisait quoi, a croisé qui, quand, etc. Blondel brasse peut-être un peu trop de sujets, mais au final ces destins croisés ont quelque chose d'assez touchant, avec ce sentiment d'existences parfois gâchées mais pas irrémédiablement, que les hasards de la vie permettront peut-être encore de rattraper. Et moi qui suis fasciné par la question du destin et des coïncidences, ça m'a finalement bien parlé. Blondel se révèle fin observateur et juste dans la caractérisation de ces personnages d'âges, de sexes, de classes et d'origines différents, avec un langage qui évolue un peu avec le temps mais qui reste toujours très posé, entre journal intime et monologue intérieur. Pas mal du tout.

1 octobre 2018

Game of thrones, 2011-2018


Game of thrones, 2011-2018
Créée par Daniel B. Weiss et David Benioff 
7 saisons de 67 épisodes
Avec : Peter Dinklage, Emilia Clarke, Lena Headey, Kit Harington, Nikolaj Coster-Waldau, Stephen Dillane, Jack Gleeson...


À force d'excellence, les séries U.S. ont fini par rendre blasés les spectateurs les plus exigeants. Personnellement, je n'en reviens toujours pas qu'on puisse produire quelque chose d'aussi ambitieux à la télévision. Dès le pilote s'impose un spectacle époustouflant et visuellement splendide, à l'image de son fascinant générique. On est dans la filiation de ces productions de prestige HBO qui ne lésinent pas à la dépense, comme Rome ou Boardwalk empire. Les moyens semblent démesurés, rien ne respire l'économie, de même que la violence et le sexe ne jouent pas les timorés. Les extérieurs naturels se voient complétés par un usage spectaculaire des peintures numériques afin de rendre absolument crédible cet univers. L'intrigue est solide et ne craint pas la noirceur. On est totalement emporté par la dimension tragique du récit qui fait vraiment honneur à la richesse déployée par George R. R. Martin dans son grand-œuvre littéraire. et ce jusque dans les savoureux jeux d'esprit des scènes dialoguées.

Non seulement il y a foule de personnages, mais de plus ceux-ci sont très justement caractérisés et incarnés, la plupart des comédiens trouvant ici le rôle de leur vie, quand bien même on aurait déjà pu les croiser ailleurs (Lena Headey, Peter Dinklage, Liam Cunningham). La trame narrative ayant tendance à se déployer en une vertigineuse arborescence, on aboutit inévitablement à un dispositif pesant, où l'on passe d'un fil à l'autre, perdant de vue certains personnages pendant plusieurs épisodes, avec parfois la fausse impression de ne pas progresser et le perturbant sentiment que les saisons se déroulent finalement sur une poignée de jours, alors que ça voyage en tous sens. Mais je ne vois pas comment ça aurait été goupillable autrement, à moins de drastiquement réduire les ambitions du scénario.


À force de faire crever les héros, de les faire revenir, de trahir les alliances, et donc de redistribuer sans cesse les cartes du jeu, la lassitude du spectateur peut cependant raisonnablement pointer. Les moyens sont toujours là, usés avec intelligence pour faire pleinement exister à nos yeux ce monde, ces paysages et ces murs. Mais parvenu à la saison 6, j'en venais à penser que le récit risquait d'être interminable, et ne savais finalement même plus ce que je devais espérer comme résolution au sac de nœuds de l'intrigue. Ça a été particulièrement flagrant quand Daenerys s'est retrouvée à rejouer exactement la même scène de sortie du bûcher que dans la première saison. De même Ramsay réendossant le rôle du seigneur sadique abandonné par Joffrey. Ces allures de remake qu'a parfois la sixième saison n'étaient pas de bons présages. Les dialogues se font moins enlevés, les répliques moins piquantes, alors que la qualité d'écriture était clairement un des points forts du show. Et puis, je n'ai pas bien saisi le fonctionnement et les buts du Dieu multifaces, assistant aux enseignements d'Arya sans beaucoup d'intérêt, même si ça donne lieu à de jolis moments. Enfin, le parcours de Bran, qui ne m'avait pas trop manqué jusque là, se poursuit laborieusement, même s'il aura au moins le mérite de nous offrir les très émouvantes origines d'Hodor.

Progressivement cependant, les scénaristes parviennent à rassembler leurs pions, obtenant par conséquent une narration plus ramassée, là où auparavant on subissait des enchaînements peu harmonieux de micro-séquences, qui s'efforçaient de montrer les avancées parallèles de chaque micro-groupe de personnages. Et l'on achève cette saison en ayant l'impression inespérée de n'avoir jamais été aussi près du happy end. Évidemment, tout est relatif, mais la noirceur de la série ayant toujours été poussée à fond selon la logique du pire, j'avais perdu tout espoir de saisir un jour la moindre lueur dans cet océan d'horreurs. C'est quand même ici chose faite, et même si rien n'est encore joué, j'acceptais de me contenter de ces miettes.


Je ne vais pas retarir d'éloge sur le morceau de bravoure de l'épisode 9. Je guettais l'apparition de Neil Marshall au générique, responsable des gros épisodes de bataille sur les saisons précédentes, et s'il n'a pas rempilé, son successeur Miguel Sapochnik s'en tire formidablement bien. Encore une fois, sans tomber dans la gratuité ou l'épate, on a une scène aussi efficace qu'impressionnante. Et puis mention spéciale à la musique de Ramin Djawadi, dont les orchestrations s'étoffent pas mal ici, enrichissant remarquablement tout le mystérieux montage parallèle du début de l'épisode 10.


Après une fin de saison 6 qui épurait pas mal les enjeux, rassemblant assez radicalement des personnages jusqu'ici éparpillés et confortant certaines alliances, je me disais que ça allait vite être plié pour la suite. C'était sans compter sur le sadisme des auteurs toujours prompts à déjouer les attentes. Je n'ai pas vu venir ces coups de théâtre, ces plans machiavéliques concoctés dans le dos du spectateur par les uns et les autres, et qui font vraiment toute la saveur et les délices du feuilleton.

L'autre aspect toujours aussi enthousiasmant, et pour lequel je m'en voudrais de paraître blasé, c'est la dimension spectaculaire et épique jamais prise en défaut. Depuis l'assaut des Sauvageons sur Châteaunoir, chaque saison va proposer une séquence de bataille capable de damer le pion aux meilleures superproductions hollywoodiennes. Leur réussite tient au fait que les réalisateurs s'arrangent toujours pour y mettre une idée intéressante, qu'il s'agisse de trouvailles visuelles qui vont en renforcer l'intensité, ou par les stratégies mises en œuvres, destinées à nourrir le suspense et toujours rendues lisibles à l'écran. Et c'est peu de dire que je vais longtemps garder en têtes ces images splendides de guerriers perdus dans un paysage de braises.



Passé ce coup d'éclat, ça se tasse un peu. Profitant de la relative réduction du casting, les scènes peuvent enfin durer un peu plus longtemps, offrant ainsi aux dialogues la possibilité de simplement développer les relations entre les personnages sans forcément servir exclusivement à faire avancer la narration. D'où peut-être aussi quelques temps morts, des moments moins captivants, voire des tentatives peu convaincantes de fabriquer du faux suspense (la rivalité forcée entre les sœurs Stark qui s'achève de façon un peu incohérente, même si brillante). Et puis un peu d'émotion puisqu'on assiste quand même à des retrouvailles inespérées (mais ça aurait pu/du être plus émouvant encore vu les épreuves subies par chacun).

C'est passionnant, horrible et émouvant. Je suis conquis et ne me gêne pas pour faire trôner cette série parmi les meilleures vues jusqu'ici. Les mots finissent par manquer. Décidément un sommet de la production télévisuelle — et comme cet adjectif paraît petit pour la qualifier.