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30 juin 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg V. 2008-2015

Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull (Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal), 2008
À l'époque de sa sortie en 1989, certains critiques et spectateurs (pas moi) pouvaient éventuellement se laisser aller à penser que La dernière croisade était le film le plus faible des trois alors tournés. Tout a changé en 2008 avec l'ajout de ce quatrième titre. Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull fut en tout honnêteté emballant sur l'instant, enthousiasmant dès ses premières minutes par la vivacité épatante de la mise en scène, par sa plongée rafraîchissante dans les fifties chères à George Lucas. Et je fus touché — pour ne pas dire ému — par les inévitables clins d'œil qui viennent titiller nos souvenirs de spectateur.

Mais, le récit se développant, et les scènes s'enchaînant, je me retrouvais vite rattrapé par un arrière-goût bizarre que je n'osais pas trop interroger. Au sortir du film, certaines images me revenaient soudain en tête, et c'est alors l'embarras qui s'est imposé, au point où j'en venais à considérer certains choix, tant narratifs qu'esthétiques, indéfendables. Les trois premiers films faisaient preuve d'une réelle intelligence dans le scénario, donnée insuffisamment présente ici (David Koepp, décidément inégal). J'avoue ne pas avoir tenté de le revoir depuis. Et peut-être faudra-t-il encore relativiser ce jugement au vu de l'annonce franchement inquiétante d'un cinquième épisode...



The Adventures of Tintin : secret of the unicorn (Les Aventures de Tintin : le secret de la licorne), 2011
Forcément suspicieux au moment de m'y mettre, j'ai été conquis par la démarche visuelle dès l'ouverture sur le marché aux puces de Bruxelles. Le mix entre le rendu photoréaliste des décors et la stylisation des personnages aboutit en effet à quelque chose d'à la fois parfaitement fidèle au monde d'Hergé et judicieusement calibré pour le média cinématographique. Le film nous offre tout à coup l'occasion de plonger dans la profondeur insoupçonnée d'un univers graphique pourtant tellement familier. Le tout est porté par un scénario formidable de malice cosigné par Edgar Wright (Shaun of the dead, Scott Pilgrim), qu'on devine incontestablement connaisseur de la bande dessinée, et ayant clairement à cœur de lui rendre dignement hommage. Sans céder à la tentation du remplissage, il mêle adroitement à son récit des éléments pertinents tirés du Crabe aux pinces d'or. Il y a du vrai fan derrière, ça se sent et fait d'autant plus plaisir qu'Hollywood se soucie peu des questions de fidélité dans ses adaptations, du moment qu'on a sur l'affiche un nom de franchise porteur.

La réalisation délirante de Spielberg achève de rendre le spectacle distrayant, et on sent que c'est son seul objectif. Pas de temps mort, un enchaînement de cadres aussi variés que dans un bon James Bond. C'est chargé d'action jusqu'à la gueule et ça culmine lors de ce plan-séquence au Maroc dont j'imagine qu'il a du faire son petit effet aux spectateurs des séances 3D. En soi, cette séquence de ride pourrait légitimement être considérée hors-sujet dans l'univers d'Hergé. Mais dans le rythme du film, elle s'intègre sans heurt. Un seul regret : qu'après ce climax, Spielberg se soit senti obligé d'en rajouter un autre. En plus d'être incompréhensible et abusivement démesurée, la baston de grue à ce stade ne nous intéresse plus, on n'y ressent plus aucune sensation de danger.



War horse (Cheval de guerre), 2011
Un vrai grand spectacle de cinéma, où Spielberg semble une nouvelle fois confirmer sa filiation avec les grands réalisateurs classiques hollywoodiens (et John Ford évidemment en première ligne). C'est une véritable odyssée qui nous fait vibrer à travers tout un riche panel d'émotions. Trop riche, peut-être, mais le sujet s'y prête et Spielberg aurait eu tort de s'en priver. La vraie belle surprise est que malgré la violence inévitable du sujet, le réalisateur fait preuve dans son regard d'une sobriété qui rend les images encore plus fortes, dissimulant souvent la mort tout en nous saisissant à la gorge.

Le premier acte du film est sans doute le moins intéressant, étape obligée pour poser les bases du relation qui va ensuite y puiser toute sa force. Mais on se laisse prendre parce que c'est fait avec un talent admirable. Toute la maturité du metteur en scène se ressent dans la volonté qui est la sienne de peindre des personnages touchants (Niels Arestrup est fabuleux). En fait, le film est truffé de scènes ultra-fortes, tant dans le thème abordé que dans la mise en scène. Je ne les citerai pas mais ceux qui ont vu le film n'ont pas pu passer à côté. Le tout évidemment emballé par des images somptueuses et pleines de poésie. Bref, dans le détail, on pourra toujours reprocher une recherche de lyrisme appuyée, mais personnellement le film m'a transporté. D'autant plus que je n'en attendais franchement rien au vu de son improbable sujet.



Lincoln, 2012
Spielberg semble désormais affranchi des modes, faisant des films qui échappent aux catégories. Projet longtemps porté, Lincoln se présente ainsi comme un film assurément ambitieux par son approche, sa volonté de traiter un sujet historique complexe en circonscrivant son action quasiment aux seules alcôves du pouvoir. Ça peut paraître limité au premier abord et pourtant, grâce à la finesse du scénario et des dialogues, énormément de choses sont dites, l'essentiel semblant comme projeté hors champ. On y reconnaîtra là le talent du dramaturge Tony Kushner (Angels in America, Munich), d'autant plus à l'aise ici que le film privilégie les discours aux actes. Les dilemmes moraux et politiques d'un pays qui est alors toujours en phase de construction sont mis sur le même plan que ceux d'un homme qui se doit d'être au-dessus des autres, de (faire) voir plus loin. Et ça crée de vrais moments d'émotions, le metteur en scène y mettant ce qu'il faut de sensibilité dans la peinture de la famille Lincoln, parfaitement secondé par un casting très classe à tous les niveaux (j'ai découvert au générique de fin la présence d'un James Spader méconnaissable, et Tommy Lee Jones m'a paru un peu fatigué).

Décors et costumes créent une impression de pesanteur qui contribue sans doute à cette sensation de voir l'Histoire en marche, qui doit se débarrasser du poids des préjugés et traditions. Je note aussi le montage vraiment inspiré de Michael Kahn qui par de petites trouvailles vient mine de rien régulièrement accélérer le rythme du film par des séquences illustratives ou par sa façon de bousculer la chronologie. À côté de ça, on sent Spielberg tellement respectueux de son sujet (de son protagoniste), que son film n'échappe pas toujours à un aspect un peu compassé, même s'il a à cœur d'éviter les facilités. Un petit côté film scolaire, au sens de destiné aux écoles, comme un travail de mémoire. Animé des mêmes intentions, Saving private Ryan avait par nature davantage de souffle. Le film ne souffre vraiment d'aucun défaut, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de revenir de sitôt vers Lincoln.




Bridge of spies (Le Pont des espions), 2015
Ça commence plutôt très bien, et j'en viens aujourd'hui à ressentir du plaisir dans le simple fait de retrouver la grammaire et l'univers visuel familiers de Spielby et Kaminski. Après une admirable séquence d'ouverture, où je me suis délecté de la maîtrise confondante du réal pour introduire son personnage muet, son environnement, et mettre en scène sa filature, j'ai trouvé que le film perdait un peu vite en efficacité, jusque dans les ressorts de son intrigue. Ainsi, quel dommage de devoir tiquer après à peine 10mn, lorsqu'Abel réussit à faire disparaître son petit papier avec autant de facilité, au milieu de tous ces agents du FBI qui ont envahi son appart et qui devraient précisément être à l'affût (scène un peu gadget puisque cet élément de preuve ne servira en rien le récit par la suite). Les séquences de procès dévoilent progressivement une réflexion intéressante, où le personnage de l'avocat prend au sérieux le rôle qu'on lui a assigné, seul contre tous y compris sa famille, refusant de céder à la mascarade politique qui se met en place. On se retrouve ainsi avec un film au propos très citoyen, qui dit des choses sur le monde d'aujourd'hui, où face à de nouvelles crises la question du respect des droits fondamentaux est toujours posée.

Puis, lorsque les scènes avec les soldats de l'US Air force commencent à s'intercaler, on devine où tout cela va conduire. Dès lors, le suspense m'a paru complètement éventé, me laissant avec la pénible impression que le film ne démarrait vraiment qu'au bout d'une heure, lorsque Hanks déboule à Berlin. Certes, toute cette première partie sert à montrer sa détermination à toute épreuve, mais dans ce cas j'aurais préféré qu'on nous laisse hors-champ l'histoire du pilote — sa scène de crash n'ayant plus aucune intensité, puisqu'on sait qu'il est destiné à devenir monnaie d'échange, donc à survivre. Le meilleur du film réside peut-être dans ces harassantes et parfois absurdes tractations que mène le héros, à cheval sur le rideau de fer. Là c'est souvent passionnant. Tout passant essentiellement par le dialogue, les scènes doivent une grande part de leur réussite à l'excellence de l'interprétation. Evidemment, ça fait plaisir de voir un acteur de la trempe de Hanks prolonger sa collaboration avec Spielberg, et il incarne vraiment ici une sorte de tradition du héros américain, humaniste et individualiste — dans le sens où il trace son propre chemin contre les règles — à la James Stewart chez Capra. Mais le réalisateur a beau montrer des moments pénibles (l'interrogatoire du pilote et les tentatives de franchissement du mur), je n'ai jamais pleinement ressenti angoisse et froideur. Même quand Hanks se fait agresser dans la rue, c'en est presque inconséquent. Et ce n'est pas la photo de Kaminski aux teintes bleutées qui compensera ça. L'échange final lui-même pâtit d'un suspense gentiment artificiel, on n'est jamais vraiment inquiet pour sa résolution.



Si je me permet de dire que le film ronronne, c'est parce que j'espérais davantage de tripes de la part de Spielberg pour un sujet pareil qui offrait une bonne opportunite de mélanger réflexion citoyenne et spectacle efficace, en nous plongeant dans un monde où la confiance n'est plus de mise. Pourtant, on ne peut nier qu'il est impliqué et qu'il croit à l'histoire qu'il raconte, mettant en scène cette époque de paranoïa qu'il a lui-même connu (celle que Joe Dante évoquait à sa façon dans Matinee). L'épilogue est peut-être le moment le plus réussi, trouvant le juste ton. À la lecture des notes de fin qui racontent le devenir des personnages, c'est peut-être davantage la négociation de l'avocat à Cuba qui m'aurait semblé mériter un traitement. Parce que film d'espionnage inscrit dans une réalité historique, j'avais le fabuleux Munich en ligne de mire, et espérai une réussite au moins approchante. On est ici plutôt dans la lignée du bavard Lincoln. Surprise au générique : le nom des Coen Bros. à l'écriture, et c'est sans doute à eux qu'on doit ces nombreuses répliques pleine d'esprit qui trouvent plutôt bien leur place dans un récit sérieux.


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :

25 mars 2016

Légendes de l'Ouest IV. 2003-2012


Cold mountain (Retour à Cold mountain), Anthony Minghella, 2003
Après son vénéneux Ripley, le talent du regretté Minghella s'impose ici avec grâce et évidence, tant sur le plan visuel que sur celui des dialogues. Je suis tout à fait client de sa poésie et de son goût du romanesque, qu'il peinera malheureusement à faire exister dans le dernier film qu'il nous aura laissé, le bizarre Breaking & entering. Ce superbe Cold mountain fait lui partie de ces films vers lesquels j'aime régulièrement revenir, qui me charment davantage à chaque nouvelle vision, estompant mes dernières réserves. Le personnage de Zellweger, de même que la caractérisation des "méchants", et notamment de leur "chef" Teague, révèlent alors leur douce complexité. 

Œuvre d'orfèvre, le film est fignolé à tous les niveaux, et parvient tout de même à faire respirer et exister l'émotion. C'est d'autant plus fort, que tout le récit de cette odyssée qui s'assume comme telle, parle de la façon dont des personnages sont contraints de conserver douloureusement en eux leurs sentiments, de maintenir la passion intacte jusqu'au moment où ils auront la possibilité de la libérer, de la faire exploser, dans un monde en guerre qui vient les mettre à l'épreuve. Fidèle au réalisateur, Walter Murch livre un travail de montage remarquable. Le film ne cesse en effet de faire des basculements dans le temps et l'espace, s'accordant au rythme des cœurs des amants séparés. Au début, on alterne entre le présent (la guerre) et le passé (la rencontre). Puis ces deux dimensions finissent par se rejoindre, jusqu'à ce que les personnages se rapprochent et atteignent le même plan. Leurs retrouvailles sont d'ailleurs plus que belles, Minghella traitant avec intelligence et inspiration le moment où leurs corps vont enfin ne faire plus qu'un, eux qui n'avaient alors qu'à peine échangé un baiser, revécu mille fois depuis (et Jude Law porte vraiment bien la barbe). 

Également signés Murch, les effets sonores participent de ce grand degré de réalisme qui donne une force peu commune à ce spectacle souvent flamboyant. Rien que le rendu du bruit des armes est du niveau de ce qui avait été fait sur le Soldat Ryan de Spielberg. On devine chaque balle qui fuse, avec un son d'armes de l'époque pour autant que mon oreille puisse en juger. La musique n'est une nouvelle fois pas en reste, entre chansons folks généreusement partagées et score symphonique qui joue la retenue de Gabriel Yared.




The Three burials of Melquiades Estrada (Trois enterrements), Tommy Lee Jones, 2005
Un film aride comme le désert qui l'accueille, et sur lequel planent inévitablement les ombres de Peckinpah et Leone. Le film ne tient peut-être pas toutes ses promesses, laissant pas mal de personnages en manque de réels développements (les deux rôles féminins en particulier). Cependant, j'ai bien apprécié son ambition à partir d'un script extrêmement simple, et plus encore la force de sa mise en scène que je trouve tout sauf impersonnelle. La photographie est de même très réussie, avec une lumière assez étrange tout le long du film. 

Le chemin de croix de Barry Pepper est réellement terrifiant, et donne lieu à de grands moments de cinéma, où toute l'intensité du duo de comédiens trouve l'occasion de s'exprimer dans un huis-clos à ciel ouvert. J'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Tommy Lee Jones, que j'ai du découvrir dans Piège en haute mer, et qui fait ici des débuts plus que convaincants derrière la caméra (pas eu l'occasion de voir ses opus suivants à cette date).




The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford), Andrew Dominik, 2007
Un bien beau film, d'une mélancolie insondable. Le réalisateur opte pour un rythme très contemplatif, qui s'accorde aux images sublimées par la photographie crépusculaire du maître Roger Deakins. Et pourtant, malgré la profusion de détails, le tissage assez serré d'événements et de relations entre les uns et les autres, avec cette bande qui finit véritablement par devenir une authentique famille redonnant un nouveau sens à l'expression "les liens du sang", on reste avec l'impression pas désagréable que le monde intérieur des personnages nous échappera jusqu'au bout. Seul demeurera ce que la légende aura choisi de graver. L'épilogue désabusé de cet anti-western m'a beaucoup touché, et j'avoue que j'avais envie de prolonger le voyage avec ces personnages au pathétique destin. 

Témoignage de cette direction narrative, je crois que Brad Pitt n'a jamais été aussi sobre, fermant son visage par des expressions plutôt fixes. Magnifique, Casey Affleck est quant à lui véritablement le protagoniste du film et il trouve assurément là son premier grand rôle. J'ai bien aimé la façon très brutale dont sont rendus les actes de violence, avec un travail sur le son très réaliste, qui dit bien que la mort est un sale boulot. Mes seules réserves concernent à la rigueur la construction du film comme une suite de petits chapitres avec la répétition de transitions sous la forme d'une voix off pas toujours pertinente accompagnée par les orchestrations de Nick Cave et Warren Ellis. J'ai trouvé ces thèmes très beaux, et ils impriment clairement une ambiance de douce tragédie, mais j'ai un peu regretté que Dominik ne leur fasse pas suffisamment confiance pour mieux les intégrer à son récit, et non pas comme de simples interludes. Certains dialogues m'ont semblé de même un peu trop paresseusement filmés en champ/contrechamp. Le film néanmoins continue de hanter ma mémoire, non pour des scènes précises, mais pour son atmosphère presque rêvée.





Appaloosa, Ed Harris, 2008
Acteur de première classe, dont la présence est aussi fascinante qu'indéfinissable, quel que soit le type de film, Ed Harris avait signé avec Pollock une première réalisation franchement loin d'être encourageante, tant elle ne sortait en rien des lassantes conventions du biopic hollywoodien. Manifestement décidé à continuer de se faire plaisir, il rempile ici encore derrière et devant la caméra, et s'offre le luxe d'un western particulièrement décontracté, plein d'élégance dans la forme et l'écriture, mais aussi de rudesse. 

Classieux et (néo- ?) classique, le récit se développe agréablement autour de paysages et de situations qui respectent parfaitement le genre, tout en s'attardant sur les relations entre des personnages légèrement décalés. Si le film est illuminé par la complicité contagieuse qui existe entre Harris et de Mortensen, et qui s'illustre notamment dans des échanges de dialogues savoureux et de regards pétillants, il nous épargne intelligemment tout second degré et tout cynisme. Aussi, lorsqu'il s'agit de jouer la carte du drame et de la gravité, ça fonctionne merveilleusement, et le spectateur n'a pas l'impression qu'on se joue de lui. La violence fait mal, on ne rigole plus. Plus qu'un hommage simplement honnête à un cinéma révolu, Appaloosa est un authentique western, soit un vrai bon film.




Django unchained, Quentin Tarantino, 2012
Cinéaste de la passion boulimique, pour le pire comme pour le meilleur, Tarantino n'a jamais vraiment cherché l'équilibre dans ses scripts, pourtant ciselés avec amour. Il compose plutôt ses films comme une succession de morceaux de bravoure à même de stupéfier et faire basculer les attentes d'un spectateur intégré au processus d'écriture, et ainsi pratiquement promu au rang d'acteur du film, invité à dialoguer avec lui. Se confrontant enfin à ce qui est peut-être le seul genre authentiquement américain, mais ici digéré de façon perverse par l'héritage italien, le réalisateur se révèle ici plus inspiré que jamais dans l'écriture de scènes qui s'étirent jusqu'aux limites du point de rupture. L'alchimie savante entre dialogues, interprètes, mise en scène et musique donne lieu une nouvelle fois à des séquences souvent époustouflantes. 

Et contrairement à la farce de mauvais goût d'Inglorious basterds, le film en costumes est ici porté par une rage qui prend vraiment à la gorge. Le thème de l'esclavage n'est pas traité que par rapport à une imagerie cinématographique, même si on est dans un monde référentiel. On devine que le jeu a ses limites, qu'on parle aussi de drames humains et d'injustices qui ont existé, Tarantino opérant mine de rien un brutal rafraîchissement de mémoire. Paradoxalement, ce sont les scènes d'action et de violence qui m'ont le moins convaincu ici, tandis que la capacité du scénariste à écrire des scènes à l'humour destabilisant est intacte, mention spéciale au débat sur les cagoules du KKK, hilarante à rendre jaloux les Monty pythons.




DOSSIER LÉGENDES DE L'OUEST :

12 novembre 2015

CLINT 4/2000-2008





Space cowboys, Clint Eastwood, 2000
J'ai l'impression que ce Eastwood est un peu mésestimé, jugé au mieux anecdotique au pire ridicule. Pour ma part, j'avais été conquis dès sa découverte en salle. Le pitch est osé, assurément. Comment concevoir en effet qu'un gros studio comme la Warner accepte de produire un film ayant pour héros des représentants du troisième âge, donc à mille lieues des contingences marketing ? D'entrée de jeu, Space cowboys fait donc  déjà figure de petit miracle.


Le réalisateur désormais septuagénaire nous offre un regard sur la vieillesse sans condescendance, un mariage harmonieux entre comédie, drame et film d'action. On est épaté du début à la fin par la fluidité sans faille de la mise en scène comme par la qualité de l'interprétation, en particulier un Tommy Lee Jones plus que parfait, profondément humain. Le long-métrage n'est pas loin de ressembler parfois à un film de potes, et les yeux rieurs du quatuor de papys laissent facilement deviner l'amusement réel qui dut être celui des comédiens sur le plateau. Les effets spéciaux qui m'avaient énormément impressionné en salle tiennent bien la route et j'adore la façon dont le vieux satellite russe est doté d'une vraie personnalité grâce à son design, son animation et ses effets sonores. Le dernier plan du film est fabuleux, un véritable poème. Plus qu'un agréable divertissement, Space cowboys est une œuvre émouvante et belle, d'une inattendue mélancolie, et que je prends énormément de plaisir à revoir.





Mystic river, Clint Eastwood, 2003
Une tragédie d'une densité assez éprouvante, un film tendu et douloureux servi par une troupe d'acteurs éblouissants. Clint ne fait appel qu'à des têtes connues sans que l'on perde de vue le personnage derrière la star et sans non plus tomber dans le numéro d'acteur, chacun jouant sur une gamme à la fois différente et complémentaire. Je demeure en admiration devant la moindre subtilité du jeu des interprètes. L'histoire est d'autant plus bouleversante qu'on sait assez vite qu'il ne pourra jamais y avoir d'issue dès lors qu'il est question d'enfance gâchée. La quête d'absolution n'aboutira qu'à un écœurant simulacre où nul ne sort libéré de son propre drame, de sa culpabilité. 


Fidèle à lui-même, le regard du cinéaste ne vient juger personne, il se pose avec une douceur et une honnêteté désarmantes sur des événements bien atroces qui résonnent profondément en nous, car ils brassent finalement des inquiétudes et des sentiments  universels. Un très beau film, d'une cohérence formelle indiscutable, y compris dans son emballage musical très sobre, et dont je suis encore loin d'avoir fait le tour.



Million dollar baby, Clint Eastwood, 2004
Ce titre restera éternellement associé pour moi au souvenir d'une séance de cinéma magique, où la salle a atteint une parfaite harmonie avec le spectacle sur l'écran. L’objectivité du spectateur est une chimère, qu’on peut prétendre approcher dans certains cas. Mais lorsqu’il s’agit de Clint, il faut accepter de me voir quasiment conquis d’avance, fétichisant le moindre élément composant le film (la seule apparition du logo Warner bros. suffisant à démarrer mes frissons). Million dollar baby s'est donc imposé à moi comme une œuvre magnifique, presque hors du temps. À plusieurs reprises, je me faisais en effet la réflexion qu'il n'était pas si évident que ça de situer l'action à une époque précise. Tout — des décors aux personnages — semble figé dans une sorte d’entre-deux mondes : le passé et l’avenir, la faute et le pardon, l’ombre et la lumière. Un lieu où les fantômes du passé ont leur place. 


J'adore ce goût que cultive le réalisateur de film en film pour le clair-obscur, la sous-exposition à la limite des conventions admises par les majors qui le financent. Ici, on atteint de nouveaux sommets, et Tom Stern mérite désormais pleinement sa place aux côtés des fidèles Jack Green et Bruce Surtees. La découverte de cet univers visuel en scope a fait son petit effet à l’ouverture du film, avec ces ambiances nocturnes aux frontières du réel. De même, le travail sur le son est tout à fait remarquable, dynamisant incroyablement les scènes de boxes, elles-mêmes brillamment chorégraphiées. Toujours fidèle au poste, le vétéran Buddy Van Horn s'est surpassé : les coups font mal, et la succession de KO est franchement spectaculaire. Eastwood manipule son spectateur en maître. J’ai rarement eu à ce point l’impression de faire corps avec un film. 


La progression optimiste de la première partie m’a mis en confiance. Les personnages parviennent à se sortir des pièges qui se dressent sur leur chemin, le film évitant ou traitant avec subtilité certains passages obligés. Par exemple, on sait très bien que Clint va accepter d’entraîner Swank, et qu’elle se révèlera douée. Mais là n'est pas l'essence du film. Le spectateur est pris par la main et baladé d'une émotion à l'autre, il commence à se plaire au milieu de ces personnages attachants, même si tout n’est pas rose, comme dans la vie. Le match à Las Vegas arrive alors, particulièrement chargé d'espoirs. Après quelques difficultés, notre héroïne semble en passe de remporter la victoire et Clint choisit de la mettre à terre à ce moment-là, ce qui produit un effet assez inouï, qui m’a personnellement laissé le souffle coupé. C'est peu de dire que l'interprétation de Hillary Swank est magistrale. On oublie complètement l’actrice au profit de cet incroyable personnage plein de ténacité. Quant à Clint, plus j’y repense, plus je me rends compte de la puissance de sa performance, toute en intériorité, jusqu’à cette scène hallucinante où son visage en larmes se décompose littéralement face au prêtre. Son personnage est vraiment riche, avec son questionnement sur la foi, sa quête d'une famille, et tout un tas d’autres trucs qui ne s’expriment pas mais qu’on ressent (les non-dits sont ici particulièrement prégnants), et que Gran Torino viendra encore prolonger. 


Le texte narré en voix off par Freeman est sublime et les échanges entre les deux vieux briscards sont à la fois pleins de malice et lourds du poids du passé. Clint parvient ici à une alchimie assez rare, pour une œuvre qui ne me semble jamais tapageuse ou malhonnête sur un sujet difficile, où la vie finit quand même par sortir gagnante (magnifique dernier plan). Lorsque les lumières sont revenues dans la salle, les applaudissements spontanés des spectateurs célébraient comme rarement un authentique sentiment de fusion. Au final, je crois que j’ai été autant bouleversé par l'émotion que charrie le récit que par la réussite cinématographique que représente ce film.






Flags of our fathers (Mémoires de nos pères), Clint, 2006
Un grand et beau film — aussi surprenant par sa façon de déjouer les attentes du film de guerre, que complexe par son propos. Eastwood obtient ici des moyens impressionnants pour une reconstitution audacieuse, mais au service d'une atmosphère profondément triste. Aucun manichéisme, une volonté d'être juste avec tout le monde en n'oubliant personne. Scène absolument formidable, le buffet avec les mères des soldats contient le discours de quasiment tout le film. Flags of our fathers se révèle alors une passionnante réflexion sur la médiatisation en tant qu'arme politique, cette capacité d'une nation à préférer vivre dans la fable. C'est un faux film de guerre à l'approche très originale, pour ne pas dire inédite. J'ai aimé la façon dont les soldats revivent par flash le champ de bataille et je trouve assez admirable de construire un film sur l'histoire d'une photographie, point de départ faussement dérisoire qui renferme un véritable océan de drames humains. Clint retarde l'instant décisif du cliché sans jamais chercher à faire le malin. Les scènes de guerre sont éprouvantes, aucun plan ne respire la facilité, et c'est même généreux en gore. 

À l'époque de Firefox puis de Space cowboys, Eastwood déclarait que ça l'ennuyait de tourner des films à effets spéciaux. On peut dire là qu'il s'est lâché mais je ne trouve pas qu'il se soit perdu pour autant, démontrant au contraire une époustouflante maîtrise, qui lui permet de nous plonger viscéralement au cœur de cette atroce mêlée, sur ce bout de rocher infernal qu'est l'île d'Iwo Jima. Il m'a fallu cependant un peu batailler contre moi-même et ma vénération pour le reconnaître, mais la construction très éclatée du récit m'a paru parfois confuse. Et le récit est un peu plombé par un épilogue qui n'en finit pas de conclure sur fond de ritournelle bluesy, au point d'assécher un peu toute l'émotion accumulée. Cela dit j'ai beaucoup aimé le dernier plan, image faussement apaisée du passé, pause presque irréelle qui deviendra pour les personnages un moment d'une saveur inégalable. 



Letters from Iwo Jima (Lettres d'Iwo Jima), Clint Eastwood, 2006
Une production courageuse. Eastwood s'offre le luxe de produire un film à gros budget, tourné avec un casting japonais dans leur langue. Côté pile du diptyque qu'il compose avec Flags of our fathers, le film est cependant plus classique dans son propos comme dans sa forme, qui est beaucoup plus linéaire que le premier volet. 

Derrière la reconstitution toujours aussi spectaculaire de la bataille d'Iwo Jima, Eastwood ne renouvelle en effet pas véritablement le film de guerre. Le spectacle est une nouvelle fois impeccable, mais au service d'une dénonciation attendue de l'aveuglement militaire et des horreurs du champ de bataille. Sa seule, mais néanmoins appréciable originalité, est de nous proposer le point de vue de l' "ennemi". Et c'est évidemment moins les scènes de guerre qui passionnent que les moments d'accalmie qui permettent de caractériser les personnages avec un louable souci de justesse, offrant à l'occasion d'authentiques instants de poésie. C'est certainement un film qui mérite d'être revu, réexploré, sans forcément le mettre en concurrence avec le précédent afin de ne pas lui faire d'ombre.




Changeling (L'Échange), Clint Eastwood, 2008
J'ai été happé par cette histoire, d'autant plus édifiante qu'elle est inspirée d'un authentique et atroce fait divers. Derrière la maestria de la reconstitution d'époque, Changeling est un film franchement troublant par son sujet et par la façon dont le metteur en scène élargit progressivement le champ d'action de son récit, qui prend une ampleur inattendue, comme si, plus libre que jamais, il n'hésitait pas à creuser chaque nouvel élément mis en lumière par son point de départ. Ça démarre par une situation à la limite du fantastique, avant de basculer dans un cauchemar qui affirme au contraire impitoyablement son ancrage dans un monde bien réel. 

Angelina Jolie trouve le juste ton pour incarner ce petit bout de femme brutalement basculée dans un drame, qu'on tentera d'instrumentaliser pour des raisons politiques avant de vouloir la faire taire. D'une élégance absolue dans sa mise en scène, le film est à la fois passionnant, et puissamment bouleversant, posant comme souvent beaucoup plus de questions qu'il n'apporte de réponses. C'est clairement pour moi l'un de ses films les plus forts, et qui témoigne clairement que le cinéaste conserve malgré les années un talent et une audace intacts. 



DOSSIER CLINT EASTWOOD :