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17 mars 2019

Le Cinéma de Xavier Dolan II. 2013-2016

Tom à la ferme, 2013
Dolan repasse devant la caméra pour un film à l'atmosphère différente, transposition d'une pièce de théâtre du Québécois Michel Marc Bouchard. L'adaptation est plutôt réussie, jouant vraiment de la mise en scène pour ne pas rendre artificielles les situations de huis clos forcé. C'est une histoire de relation perverse, tendue jusqu'à la rupture, avec un personnage contraint par un autre à jouer un rôle. Et l'on est invité à observer comment ces deux parties vont progressivement céder pour finalement assumer ce qui pourrait être leur vraie personnalité. Plus qu'Hitchcock auquel on l'a souvent rapproché, le film est en fait bien davantage polanskien.

Le réalisateur joue avec le format du film, soigne sa photographie tant en intérieur qu'en extérieur et bénéficie d'un score de Gabriel Yared impeccable. Mais Dolan ne va pas vraiment à fond ni dans l'angoisse psychologique, ni dans le mélodrame. Quelque scènes de confrontation fortes, de suspense ou de basculement surnagent au sein d'un fleuve plutôt opaque. Ce sont ces moments qui réussissent à maintenir l'attention, avec d'étonnant rebondissements presque surréalistes qui participent encore de cette mise à distance de personnages dont les motivations finissent par nous échapper. Le film manque donc un peu de vie, m'a laissé sur le seuil. Il gagne quand même un peu la partie en s'achevant sur le splendide Going to a town de Rufus Wainwright.




Mommy, 2014
Secoué par ce film, du début à la fin. J'en suis sorti en me faisant d'abord la réflexion que Mommy, c'est plus que du cinéma, c'est la vie : l'interprétation est d'une justesse telle, les dialogues sont d'une telle force que j'en oubliais la durée, happé par cette histoire riche en émotions, charriées par des non-dits qui leur donnent peut-être encore plus de force, car laissées à la libre interprétation du spectateur. Le fait d'ouvrir le film par la mention d'une loi punitive fictive suivie d'un crash, laisse planer sur tout le récit la menace d'un drame imminent, et j'avais la certitude que dès qu'un personnage se retrouvait sur la chaussée, une bagnole allait le faucher. Tout le récit acquiert alors une tension qui aurait pu être insupportable si elle n'avait pas été portée par l'interprétation d'ordre viscéral d'un trio d'acteurs aussi exceptionnel qu'inoubliable (composition hallucinante de Suzanne Clément, et encore un rôle magistral pour Anne Dorval).

Mais en fait non, Mommy c'est bel et bien du pur cinéma. Dolan y exploite avec maestria, inspiration et juste ce qu'il faut d'esbroufe, tous les moyens mis à sa disposition par le septième art : enceintes qui dégueulent de musique, caméra en mouvement pleine de lyrisme, montage énergique qui sait accompagner les coups d'éclats comme les moments plus évanescents, photo magnifique au diapason des émotions, tantôt chaude et caressante, tantôt froide et impitoyable. Le choix du format carré crée une incontestable proximité avec l'histoire racontée et les personnages. J'ignorais qu'il allait s'élargir et cet effet a provoqué en moi des bouffées d'euphorie qui m'ont complètement bouleversé. La seconde fois que le réalisateur en use, j'ai failli lui en vouloir parce que je savais que ça allait mal tourner, mais les émotions que ça a fait naître en moi étaient si puissantes que j'ai accepté ce jeu cruel. Ce sont des artifices, certes, mais comme le sont tous les outils du langage cinématographique. Une fois cela posé, demeure un seul constat : mon émotion de spectateur. Elle n'est pas davantage explicable ni justifiable. Juste communicable.




Juste la fin du monde, 2016
6 longs-métrages en 7 ans, donc. Si Mommy signait la consécration internationale du cinéaste, son triomphe à Cannes sera à double tranchant, offrant certes désormais au cinéaste des stars sur un plateau, mais le rendant aussi plus que jamais suspect. Placé sous le feu des projecteurs, le voilà donc soumis pour son prochain film à une grosse attente tant du public que de la critique. Retour à l'adaptation théâtrale après Tom à la ferme. La pièce de Jean-Luc Lagarce était d'inspiration fortement autobiographique. On devine sans mal que cette histoire de retour du fils prodigue entretient également beaucoup de résonance avec le parcours de Dolan lui-même, le héros interprété par Gaspard Ulliel ayant été comme lui promu au rang de wonder kid. Dolan déclarait dès la promo de son premier film qu'il ne pensait pas vivre longtemps d'où son besoin de profiter du temps qui lui était offert pour tourner. Il n'a pas donc du avoir trop de mal à s'approprier un sujet aussi fort, et le dispositif théâtral du matériau de base a du représenter un passionnant défi de mise en scène. Celle-ci se concentre ici plus que jamais sur la scrutation des visages. C'est souvent étouffant (c'est le but) mais aussi fascinant, parce que pour la plupart les visages des acteurs prennent merveilleusement la lumière. La caméra peut donc s'attarder sur eux pour en capturer la moindre émotion. 

Le travail de mise en scène, lorsqu'il joue sur ce type d'épure, m'a laissé captivé, guettant les moments de basculement, de violence sourde ou d'émotion libérée. Les quelques instants de respiration — j'ai compté 2 flashbacks musicaux — marchent du coup formidablement bien, véritables bouffées d'oxygène où Louis peut enfin se libérer du carcan de ce présent qu'il doit affronter. Mais ce n'est à chaque fois qu'une parenthèse qui ne fera que repousser l'inéluctable, et on lui fera bien comprendre que ce passé est bel et bien déjà mort, vain refuge. Louis a fait ce choix contraint de réduire la distance qui le tenait éloigné de sa famille. Il vient pour parler, or il échoue constamment, restant prudemment dans l'expectative. En face de lui, les autres semblent tout autant se refuser à livrer les émotions espérées par de telles retrouvailles. Louis va donc davantage se retrouver à écouter et à recevoir, l'air de rien, les justes reproches d'une famille qui a manifestement toujours respecté ses choix, jusqu'au sacrifice. Il apparaît ainsi presque comme un fantôme chuchoteur qui ne pourra jamais rattraper le temps perdu, offrant aux siens l'occasion de lui confesser, à leur façon souvent elliptique, leur amour. Finalement, ce qui devait être dit par lui ne le sera pas, censuré par le grand frère avec une violence qui ne trompe pas. On devine que ce dernier n'est pas le seul à avoir compris les raisons de la visite de Louis. Tout, dans les réactions paniquées des autres, montre qu'ils le devinent également, qu'ici va s'achever quelque chose qu'on ne retrouvera plus. Chacun aura juste sa propre façon de réagir.

Force m'est de constater cependant que la fin manque de force, entre la métaphore paresseuse et le choix peu imaginatif d'une chanson de Moby qui ne me parle pas (alors que j'ai adoré tout le reste de la riche bande son, dès l'ouverture et la chanson de Camille pour le coup parfaitement à sa place). Si Ulliel est parfait, je n'ai pas toujours été pleinement convaincu par le reste de la troupe. Chaque personnage a incontestablement de beaux moments, mais le film est trop souvent victime de séquences moins inspirées, maladroites, à cause de réactions excessives ou du choix des mots. Ce qui fait que ça restera, avec Tom à la ferme, le Dolan qui m'aura le moins ému, alors que ses thématiques avaient tout pour me toucher.



DOSSIER XAVIER DOLAN :

4 septembre 2017

Le Jukebox du lundi : Dix bandes originales de films

Crève-cœur évident que d'écrémer ainsi jusqu'à dix (bye-bye les Schifrin, Delerue, Goldsmith, Elfman, Hisaishi et autres Yoko Kanno) mes bandes originales de film préférées. Pour ne pas pousser trop loin le bouchon de l'arbitraire, foin de hiérarchisation, on se contentera d'un classement chronologique...



1. Michel Legrand : Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

J'ai déjà dit mon amour pour le cinéma de Jacques Demy et ce film en particulier. Et je garde le souvenir émerveillé de sa découverte, où chaque nouvelle chanson dévoilée était un ravissement supplémentaire. J'aime l'opulence des arrangements de Legrand, colorant son romantisme d'impeccables accents jazz. Et, cerise sur le gâteau, les textes de Demy confiant les espoirs de ses personnages me touchent...






2. Basil Poledouris : Conan the barbarian (John Milius, 1982)
L'ambition dont eut l'occasion de faire preuve ici Poledouris sonne si démesurée que cette partition ferait presque figure d'anomalie dans l'Histoire de la musique de film. Et j'ignore si on retrouvera un jour quelque chose d'équivalent à ce monumental Riders of doom, qui fait tellement corps avec les images lors de cette ouverture sans dialogue, donnant d'emblée au film de Milius une dimension épique et une puissance hors du temps...






3. John Williams : Empire of the sun (Steven Spielberg, 1987)
Si le film est sans doute un de mes préféres de Spielberg — spectacle aussi émouvant qu'impressionnant et dont les thèmes collent idéalement à la vision du cinéaste — c'est aussi grâce à la bande son signée Williams (son Schindler's list suit pas loin derrière). Mélange de chœurs déchirants et d'ambiances inquiétantes, ça atteint un lyrisme à coller des frissons et achève de rendre le voyage du jeune Jim inoubliable...






4. Peter Gabriel : The Last temptation of Christ (Martin Scorsese, 1988)

Production complexe et ambitieuse, qui mêle instruments traditionnels, musique d'inspiration orientale, nappes et rythmes synthétiques, avec parfois la propre voix de Gabriel qui surgit de ces strates inédites. Comptant notamment les collaborations de Youssou N'DourBilly CobhamManu Katché ou des marocains Nass El Ghiwane, c'est un voyage qui réinvente en quelque sorte la musique de film, un enregistrement tellement abouti, que Gabriel ira jusqu'à lui donner un titre propre — Passion — lui faisant ainsi dépasser le cadre strict de la bande originale. Et c'est clairement à cette source novatrice que puiseront par la suite systématiquement les films hollywoodiens exploitant le cadre moyen-oriental (en particulier Ridley Scott, de Gladiator à Exodus en passant par Black hawk down)...





5. Geinoh Yamashirogumi : Akira (Katsuhiro Otomo, 1988)
Là encore, comment décrire le choc ressenti lors de sa découverte en salle face au choc des images et de la musique de ce long-métrage, qui représente une date-charnière pour le cinéma d'animation et pour le développement du manga en France. Le gamin que j'étais en était resté totalement ahuri. Porté par une ambition proprement inhumaine, le réalisateur-mangaka Otomo offrait au collectif japonais Geinoh Yamashirogumi l'opportunité de composer une bande son elle-même hors-normes, s'interdisant la facilité et inventant son propre univers sonore...






6. Ennio & Andrea Morricone : Nuovo cinema paradiso (Giuseppe Tornatore, 1989)

La présence du maestro dans ce classement était ici incontournable, mais quel absurde exercice que de devoir piocher dans sa discographie aux proportions colossales. Si c'est avec Leone qu'Ennio a su atteindre les sommets et trouver sa légitimité, jusqu'au chef-d'œuvre de leur dernière collaboration (Once upon a time in America), mon honnêteté m'oblige à reconnaître mon faible pour la musique de ce film de Tornatore, en particulier du Love theme signé du fils Andrea, dont je ne me lasse pas, avec son sens de la mélodie mélancolique déchirante, indissolublement liée aux images...





7. Michael Nyman : The Cook, the thief, his wife and her lover (Peter Greenaway, 1989)

Officiellement, la pièce intitulée Memorial — décalque assez évident du King Arthur de Purcell et gros morceau de cette B.O. — n'a pas été composée pour le film. Mais Greenaway trouvait que cette sorte de marche funèbre s'associait idéalement aux prodigieux travellings qui ouvrent chaque chapitre de son film, œuvre fascinante, dérangeante, organique. Ma préférée de ce cinéaste totalement perdu de vue, et sans doute une des compositions les plus fortes de Nyman...






8. Elliot Goldenthal : Heat (Michael Mann, 1995)

Le film impose à moi le qualificatif de chef-d'œuvre à chaque visionnage. Secondé ici du Kronos quartet, le trop rare Goldenthal (Alien 3, Batman forever, Final fantasy the spirits within) atteint ici des sommets. Ambiance industrielle planante, jouant sur l'intensité sonore et soudainement traversée de fulgurances mélodiques, et des thèmes poignants qui collent parfaitement au rythme et à l'élégance des images d'un cinéaste en état de grâce. La bande son et l'album s'enrichissent de plus d'une foule d'artistes comme toujours soigneusement sélectionnés par Mann, parmi lesquels je citerai en particulier Moby, sa fabuleuse reprise de Joy Division, et son trippant morceau de fin...






9. Alan Menken : The Hunchback of Notre-Dame (Disney animation studio, 1996)
Incontestablement acteur du succès et de la renaissance que connait le studio Disney au cours des 90's, Menken profitait du cadre médiéval de ce nouveau projet et de la confiance de ses producteurs pour lâcher totalement la bride, telle une opportunité qui ne se présente qu'une fois (et il n'atteindra en effet jamais plus de tels sommets). En résulte une bande originale aux orchestrations démesurées et aux chœurs opératiques, aussi réussie dans ses instrumentaux que dans ses chansons (sur des paroles de Stephen Schwartz). Seul Dreamworks parviendra à rivaliser en grandiloquence quelques années plus tard avec la bande originale de Prince of Egypt, signée... Stephen Schwartz...




10. Gabriel Yared : The Talented Mr. Ripley (Anthony Minghella, 1999)
J'adore ce film du regretté Minghella, qui trouvait en Yared un complice de choix. Au sein d'une bande originale impeccable faite de morceaux jazz, le compositeur a su en effet magnifiquement trouver une équivalence musicale au caractère vénéneux de ce récit et de son héros éponyme. Pour moi le temps s'arrête à l'écoute de cette poignante Lullaby for Caïn, sublimement interprétée par Sinead O'Connor, et je reste sans voix jusqu'à la dernière image du film, tandis que s'efface "Crazy Tom" et que se déploie son thème. Thème tellement réussi que Yared le réemploiera (repompera ?) quelques années plus tard pour le Bon voyage de Rappeneau...

25 mars 2016

Légendes de l'Ouest IV. 2003-2012


Cold mountain (Retour à Cold mountain), Anthony Minghella, 2003
Après son vénéneux Ripley, le talent du regretté Minghella s'impose ici avec grâce et évidence, tant sur le plan visuel que sur celui des dialogues. Je suis tout à fait client de sa poésie et de son goût du romanesque, qu'il peinera malheureusement à faire exister dans le dernier film qu'il nous aura laissé, le bizarre Breaking & entering. Ce superbe Cold mountain fait lui partie de ces films vers lesquels j'aime régulièrement revenir, qui me charment davantage à chaque nouvelle vision, estompant mes dernières réserves. Le personnage de Zellweger, de même que la caractérisation des "méchants", et notamment de leur "chef" Teague, révèlent alors leur douce complexité. 

Œuvre d'orfèvre, le film est fignolé à tous les niveaux, et parvient tout de même à faire respirer et exister l'émotion. C'est d'autant plus fort, que tout le récit de cette odyssée qui s'assume comme telle, parle de la façon dont des personnages sont contraints de conserver douloureusement en eux leurs sentiments, de maintenir la passion intacte jusqu'au moment où ils auront la possibilité de la libérer, de la faire exploser, dans un monde en guerre qui vient les mettre à l'épreuve. Fidèle au réalisateur, Walter Murch livre un travail de montage remarquable. Le film ne cesse en effet de faire des basculements dans le temps et l'espace, s'accordant au rythme des cœurs des amants séparés. Au début, on alterne entre le présent (la guerre) et le passé (la rencontre). Puis ces deux dimensions finissent par se rejoindre, jusqu'à ce que les personnages se rapprochent et atteignent le même plan. Leurs retrouvailles sont d'ailleurs plus que belles, Minghella traitant avec intelligence et inspiration le moment où leurs corps vont enfin ne faire plus qu'un, eux qui n'avaient alors qu'à peine échangé un baiser, revécu mille fois depuis (eJude Law porte vraiment bien la barbe). 

Également signés Murch, les effets sonores participent de ce grand degré de réalisme qui donne une force peu commune à ce spectacle souvent flamboyant. Rien que le rendu du bruit des armes est du niveau de ce qui avait été fait sur le Soldat Ryan de Spielberg. On devine chaque balle qui fuse, avec un son d'armes de l'époque pour autant que mon oreille puisse en juger. La musique n'est une nouvelle fois pas en reste, entre chansons folks généreusement partagées et score symphonique qui joue la retenue de Gabriel Yared.




The Three burials of Melquiades Estrada (Trois enterrements), Tommy Lee Jones, 2005
Un film aride comme le désert qui l'accueille, et sur lequel planent inévitablement les ombres de Peckinpah et Leone. Le film ne tient peut-être pas toutes ses promesses, laissant pas mal de personnages en manque de réels développements (les deux rôles féminins en particulier). Cependant, j'ai bien apprécié son ambition à partir d'un script extrêmement simple, et plus encore la force de sa mise en scène que je trouve tout sauf impersonnelle. La photographie est de même très réussie, avec une lumière assez étrange tout le long du film. 

Le chemin de croix de Barry Pepper est réellement terrifiant, et donne lieu à de grands moments de cinéma, où toute l'intensité du duo de comédiens trouve l'occasion de s'exprimer dans un huis-clos à ciel ouvert. J'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Tommy Lee Jones, que j'ai du découvrir dans Piège en haute mer, et qui fait ici des débuts plus que convaincants derrière la caméra (pas eu l'occasion de voir ses opus suivants à cette date).




The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford), Andrew Dominik, 2007
Un bien beau film, d'une mélancolie insondable. Le réalisateur opte pour un rythme très contemplatif, qui s'accorde aux images sublimées par la photographie crépusculaire du maître Roger Deakins. Et pourtant, malgré la profusion de détails, le tissage assez serré d'événements et de relations entre les uns et les autres, avec cette bande qui finit véritablement par devenir une authentique famille redonnant un nouveau sens à l'expression "les liens du sang", on reste avec l'impression pas désagréable que le monde intérieur des personnages nous échappera jusqu'au bout. Seul demeurera ce que la légende aura choisi de graver. L'épilogue désabusé de cet anti-western m'a beaucoup touché, et j'avoue que j'avais envie de prolonger le voyage avec ces personnages au pathétique destin. 

Témoignage de cette direction narrative, je crois que Brad Pitt n'a jamais été aussi sobre, fermant son visage par des expressions plutôt fixes. Magnifique, Casey Affleck est quant à lui véritablement le protagoniste du film et il trouve assurément là son premier grand rôle. J'ai bien aimé la façon très brutale dont sont rendus les actes de violence, avec un travail sur le son très réaliste, qui dit bien que la mort est un sale boulot. Mes seules réserves concernent à la rigueur la construction du film comme une suite de petits chapitres avec la répétition de transitions sous la forme d'une voix off pas toujours pertinente accompagnée par les orchestrations de Nick Cave et Warren Ellis. J'ai trouvé ces thèmes très beaux, et ils impriment clairement une ambiance de douce tragédie, mais j'ai un peu regretté que Dominik ne leur fasse pas suffisamment confiance pour mieux les intégrer à son récit, et non pas comme de simples interludes. Certains dialogues m'ont semblé de même un peu trop paresseusement filmés en champ/contrechamp. Le film néanmoins continue de hanter ma mémoire, non pour des scènes précises, mais pour son atmosphère presque rêvée.





Appaloosa, Ed Harris, 2008
Acteur de première classe, dont la présence est aussi fascinante qu'indéfinissable, quel que soit le type de film, Ed Harris avait signé avec Pollock une première réalisation franchement loin d'être encourageante, tant elle ne sortait en rien des lassantes conventions du biopic hollywoodien. Manifestement décidé à continuer de se faire plaisir, il rempile ici encore derrière et devant la caméra, et s'offre le luxe d'un western particulièrement décontracté, plein d'élégance dans la forme et l'écriture, mais aussi de rudesse. 

Classieux et (néo- ?) classique, le récit se développe agréablement autour de paysages et de situations qui respectent parfaitement le genre, tout en s'attardant sur les relations entre des personnages légèrement décalés. Si le film est illuminé par la complicité contagieuse qui existe entre Harris et de Mortensen, et qui s'illustre notamment dans des échanges de dialogues savoureux et de regards pétillants, il nous épargne intelligemment tout second degré et tout cynisme. Aussi, lorsqu'il s'agit de jouer la carte du drame et de la gravité, ça fonctionne merveilleusement, et le spectateur n'a pas l'impression qu'on se joue de lui. La violence fait mal, on ne rigole plus. Plus qu'un hommage simplement honnête à un cinéma révolu, Appaloosa est un authentique western, soit un vrai bon film.




Django unchained, Quentin Tarantino, 2012
Cinéaste de la passion boulimique, pour le pire comme pour le meilleur, Tarantino n'a jamais vraiment cherché l'équilibre dans ses scripts, pourtant ciselés avec amour. Il compose plutôt ses films comme une succession de morceaux de bravoure à même de stupéfier et faire basculer les attentes d'un spectateur intégré au processus d'écriture, et ainsi pratiquement promu au rang d'acteur du film, invité à dialoguer avec lui. Se confrontant enfin à ce qui est peut-être le seul genre authentiquement américain, mais ici digéré de façon perverse par l'héritage italien, le réalisateur se révèle ici plus inspiré que jamais dans l'écriture de scènes qui s'étirent jusqu'aux limites du point de rupture. L'alchimie savante entre dialogues, interprètes, mise en scène et musique donne lieu une nouvelle fois à des séquences souvent époustouflantes. 

Et contrairement à la farce de mauvais goût d'Inglorious basterds, le film en costumes est ici porté par une rage qui prend vraiment à la gorge. Le thème de l'esclavage n'est pas traité que par rapport à une imagerie cinématographique, même si on est dans un monde référentiel. On devine que le jeu a ses limites, qu'on parle aussi de drames humains et d'injustices qui ont existé, Tarantino opérant mine de rien un brutal rafraîchissement de mémoire. Paradoxalement, ce sont les scènes d'action et de violence qui m'ont le moins convaincu ici, tandis que la capacité du scénariste à écrire des scènes à l'humour destabilisant est intacte, mention spéciale au débat sur les cagoules du KKK, hilarante à rendre jaloux les Monty pythons.




DOSSIER LÉGENDES DE L'OUEST :

10 juillet 2015

Mr Ripley va au cinéma

À l'origine : Patricia Highsmith, The Talented Mr. Ripley (Mr. Ripley en français). Thriller réellement brillant, prenant et d'autant plus réussi que la romancière nous invite à épouser la subjectivité de son antihéros, à trembler pour un personnage qui n'a franchement rien de sympathique, imposteur, fourbe et meurtrier, jusqu'à en avoir des sueurs froides. Comme le dit bien le 4e de couverture : « Highsmith pousse jusqu'aux limites du soutenable l'étude envoûtante d'un cas de schizophrénie meurtrière. » Le cinéma s'était très tôt intéressé à elle (Strangers on a train/L'Inconnu du Nord-express, Hitchcock, 1951), et ce roman en particulier a donné lieu à deux adaptations que j'adore tout autant sans que l'une vienne faire de l'ombre à l'autre, réalisées à 40 ans d'intervalle.



[ATTENTION : les lignes qui suivent contiennent quelques révélations qui pourraient gâcher le suspense à ceux qui n'auraient pas vu les films ou lu le livre.]





Plein soleil, René Clément, 1960
Avec Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt...

La ressemblance entre Delon et Ronet rend déjà le principe de substitution crédible. Leurs nombreux faces à faces sont vraiment excellemment écrits et amusants, en particulier celui sur le bateau où ils discutent justement de la possibilité de l'imposture, sans qu'on sache qui joue, qui est sincère (la discussion prend place autour d'une partie de cartes). Clément cosigne l'adaptation avec Paul Gégauff, scénariste dont la collaboration soutenue avec Chabrol a montré qu'il s'y connassait en matière de perversité. Les modifications par rapport au roman sont assez importantes mais on n'ira pas jusqu'à parler de trahison. Le meurtre a ainsi lieu à coups de couteau sur le voilier de Dickie (rebaptisé ici Philippe), et non plus à coups de rames sur une barque de location. Et plus tard, en abandonnant son identité d'emprunt, Ripley se débarrassera de l'argent détourné en faisant croire que Philippe le lègue à Marge. Il entreprendra alors la séduction de cette dernière pour récupérer le magot en toute légalité. Il aura ainsi volé jusqu'au moindre bien de Philippe, de ses chaussures à sa promise, alors que le Tom Ripley du bouquin méprise Marge et n'est absolument pas intéressé par sa conquête. Dans ce rôle, Marie Laforêt est un peu irritante mais s'en sort quand même bien. Delon, de tous les plans, est tout simplement éblouissant. Le concept de charme vénéneux aura rarement trouvé plus belle incarnation. Notons l'agréable et prémonitoire apparition de Romy Schneider dans un rôle de figuration au tout début du film.


Le suspense fonctionne bien, notamment dans la scène où Ripley fuit la police par les toits. L'utilisation des décors naturels d'Italie, l'impression de filmage en pleine rue, à la volée, créent une esthétique un peu Nouvelle vague qui favorise l'immersion du spectateur. Clément trouve de belles idées pour représenter les meurtres en hors champ (ainsi celui de Freddie, qui s'écroule sur des images de poulet et de tomates roulant au sol). Une scène est particulièrement remarquable : Ripley se promène peu de temps après le meurtre de Philippe dans un marché et semble fasciné par les poissons sur les étals. En fond musical, Nino Rota tisse une étrange partition avec un piano qui semble désaccordé. Toute la séquence donne le tournis, reflétant la culpabilité et le désordre mental qui agitent alors le protagoniste.

La fin est carrément géniale, et se détache elle aussi complètement du bouquin. On devine que Clément a voulu faire en sorte que la morale soit sauve et que le crime ne demeure pas impuni. Il amorce une conclusion faussement détendue, laissant croire au spectateur que Ripley a réussi. Et c'est un incroyable choc que de voir ressurgir le cadavre de Philippe. Le dernier plan — Ripley au soleil marchant totalement apaisé vers son arrestation — fait partie de ces fins que je qualifie de cosmique. Et l'on quitte alors le film sur une note sublime.











The Talented Mr. Ripley (Le Talentueux Mr. Ripley), Anthony Minghella, 1999
Avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Jack Davenport, Philip Seymour Hoffman, Philip Baker Hall...

Dans le rôle-titre, Matt Damon se révèle un parfait Monsieur Ripley et livre certainement une de ses plus mémorables performances. Il joue assez audacieusement de son physique mal dégrossi, de son visage sans finesse, de sa carrure sans grâce. Car le Tom Ripley de Patricia Highsmith est à la base un être insignifiant, qui éprouve régulièrement la honte de lui-même. Envieux de l'aisance de Dickie, il est également conscient des défauts qui le rendent insupportable. Aussi il entreprendra le moment venu de recomposer un nouveau Dickie, d'améliorer l'ancien. Signant lui-même l'adaptation, Minghella illustre brillamment cet aspect du roman, apportant par ses dialogues ou par sa mise en scène de nouvelles idées qui viennent intelligemment caractériser les personnages. Son Ripley est une figure profondément pathétique, obsédé par le désir de recommencer à zéro, de tout effacer, à commencer par lui-même. Il nous est présenté dès le début comme ayant une tendance presque naturelle au mensonge et à l'imposture. Jude Law parvient aussi bien que Maurice Ronet à composer un Dickie tantôt séduisant par son enthousiasme, tantôt vrai salaud d'égoïste. La nature ambiguë des rapports entre les deux hommes est exprimée de façon plus que troublante. Paltrow apporte beaucoup au personnage difficile de Marge, au départ chaleureuse et accueillante (alors que dans le bouquin elle se méfie très vite de Tom), puis horrifiée et seule à saisir la vérité.



Minghella ajoute encore d'importants rôles secondaires qui donneront ainsi plus d'opportunité au protagoniste d'exprimer ses affres, de révéler l'horreur de son crime et l'impasse dans laquelle son petit jeu l'a fait plonger. L'impeccable James Rebhorn est très bon dans le rôle du père Greenleaf. Et le regretté Philip Seymour Hoffman est comme toujours parfait dans le rôle du copain Freddie (l'acteur sera également au générique du Minghella suivant avec Jude Law : le très beau Cold mountain). Les dernières scènes avec Jack Davenport sur le bateau pour Athènes sont à ce titre magnifiques et bouleversantes de douleur. Le final est sans doute moins spectaculaire que dans la version Clément, mais n'en est pas moins puissant. Minghella pousse à fond l'exploration du tourment du personnage et nous abandonne avec un héros déchiré. C'est une conclusion extrêmement sombre, d'autant plus qu'elle ne résout rien, tandis que chez Clément, Delon se faisait arrêter, scellant la fin de son aventure. On a également droit à de très chouettes séquences de pur suspense où Ripley doit jongler entre ses deux identités (à l'Opéra notamment). Et le spectateur se surprend à faire corps avec l'imposteur, à espérer le voir échapper à la police.

Visuellement, le film est une splendeur, un spectacle d'une richesse infinie qui supporte plusieurs visionnages. Le montage de Walter Murch est une leçon de maître. Chaque plan, chaque raccord est soigneusement pensé, le tout étant encore embelli par des mouvements de caméra d'une grande élégance. Minghella donne peut-être encore plus d'importance que Clément aux décors naturels, qu'il s'agisse du village portuaire de Mongibello, de Naples, Rome ou Venise. Il s'efforce souvent de situer ses scènes dans des lieux connus (Panthéon, Piazza di Spagna, Fontaine des 4 fleuves, Forum), au risque de tomber dans le cliché carte postale, d'autant plus que la lumière est très travaillée. Mais le roman est précisément plein de l'émerveillement pour les beautés de ce pays. Il est donc assez justifié de nous amener à le partager.

Enfin, la partition de Gabriel Yared n'est pas pour rien dans l'attachement que j'éprouve pour ce film. Qu'il s'agisse des différents arrangements du thème principal — que Yared reprendra bizarrement à la note près sur le Bon voyage de Rappeneau — ou de la chanson écrite pour Sinead O'Connor qui ouvre le film, la musique est tout simplement somptueuse et en parfaite harmonie avec le récit. Art de l'improvisation, le jazz envahit régulièrement la bande son, à la fois pour renforcer la couleur d'époque et pour signifier les prouesses d'inventivité dont Ripley doit sans cesse faire preuve pour se tirer des situations dans lesquelles il s'est lui-même plongé. À sa sortie, le film est passé relativement inaperçu, considéré au mieux comme un remake sans intérêt du film de Clément. Pour moi, c'est une éblouissante réussite.

3 novembre 2014

Mémoires, mes belles mémoires... 4

Zappa par Zappa
Une lecture à la hauteur des attentes qu'on pourrait avoir avec un tel bonhomme au talent démesuré. Zappa a une sacrée verve et cette autobiographie publiée en 1989 — 4 ans avant sa mort — offre d'innombrables morceaux de jubilation, tout en s'efforçant de tordre le cou à certaines légendes : non, Zappa n'a jamais mangé de caca sur scène (ni ailleurs). Sont abordés aussi bien ses procès pour obscénité, les diverses mésaventures qui peuvent arriver à un groupe en tournée, le comportement de certaines groupies, les collaborations houleuses avec certains orchestres symphoniques. Zappa retrace également tout un pan de l'histoire de la musique américaine, et va jusqu'à anticiper sur le téléchargement via Internet (!). Plus que certaines anecdotes croustillantes sur Captain Beefheart, Steve Vai ou Hendrix, les nombreux commentaires sur sa conception de la musique m'ont passionné.

Zappa abandonne malheureusement au bout d'un moment tous ces aspects résolument autobiographiques pour virer carrément à une attaque en règle de la société américaine de ces années 80, qu'il s'agisse des mensonges de l'administration Reagan ou des télévangélistes. Je n'imagine même pas dans quel état l'aurait mis par la suite la politique d'un Bush junior. Ce n'est pas inintéressant en soi et l'auteur s'y montre sacrément remonté, mais ce n'est pas forcément ce qu'on vient chercher dans un tel livre. Le bouquin est sinon très joliment illustré et rempli de jeux typographiques qui donnent presque à entendre le ton outrancier du moustachu. Bref, c'est incontournable, et ça redonne bien sûr envie de replonger dans sa monstrueuse discographie, l'ouvrage permettant d'en faire un peu plus facilement le tri.




Françoise Hardy, Le Désespoir des singes... et autres bagatelles
Aucune mention d'un quelconque nègre sur les pages de garde et j'ai vraiment retrouvé à l'écrit la "voix" de Françoise. Aussi je veux bien croire qu'elle est l'unique rédactrice de ses mémoires tant la délicatesse et la sincérité du style colle avec la personnalité de l'auteur-interprète de Partir quand mêmeJ'ai d'autant plus apprécié cette lecture que le récit est copieux. Hardy verse parfois dans le pur anecdotique mais cela participe d'une sorte d'impudeur ici partout à l'œuvre. C'en est même troublant puisqu'elle évoque dans le détail mais sans croustillant sa relation amoureuse avec Dutronc, à la fois belle et douloureuse. Il en résulte une chaleureuse proximité avec cette femme. 

Et puis bien sûr, elle évoque sa carrière musicale, les conditions d'enregistrement de certains disques, ses collaborateurs, sans rien enjoliver. Ça m'a presque désolé de constater qu'elle reconnaît elle-même n'avoir pas su mieux contrôler la direction artistique de ses albums des années 80 produits par Yared/Jonasz que j'ai toujours trouvés bien ratés. L'ensemble est régulièrement ponctué de réflexions toutes simples mais touchantes sur l'existence, assumant les erreurs passées et profitant du recul d'aujourd'hui pour les analyser. Une confession précieuse, inespérée et désormais indispensable pour tout amateur.