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14 janvier 2019

Le Cinéma de F.F. Coppola II. 1974-1979

The Conversation (Conversation secrète), 1974
Après le prodigieux succès du Parrain (1972), Coppola fait feu de tous bois, produisant, écrivant et réalisant ce projet sans concessions, qu'elles soient artistiques ou commerciales, qui obtiendra tout de même la Palme d'or au Festival de Cannes cette année-là. Discrètement soutenu par la musique épurée de David Shire, The Conversation est un film d'espionnage froid et déprimant, comme le sont les meilleurs (L'Espion qui venait du froid, La Lettre du Kremlin). Il se propose comme un jeu de pistes volontairement hermétique (comme nous l'est son protagoniste) dans son déroulement, mais passionnant, aussi bien formellement que dans son interprétation.

Coppola plonge le genre dans la sauce du Nouvel Hollywood, fait d'errance et de personnages en rupture, et nous invite à marcher dans les traces d'un impressionnant Gene Hackman, et à s'abandonner progressivement avec lui à la paranoïa. Cette façon d'aller faire surgir d'indices sonores l'idée d'un complot inspirera certainement De Palma pour son Blow out, qui lui même payait son tribut au séminal Blow up d'Antonioni. J'avoue ne l’avoir vu qu’une fois et en VF, or il me semble que le doublage dénature pas mal le sens des mots recueillis par Hackman lors de son écoute du parc, qui contiennent la clé de l'intrigue. Quand bien même l'intérêt du film repose moins sur l'élucidation de l'énigme que sur ses mécanismes, c'est d'autant plus impardonnable lorsqu'on sait que le montage est l'œuvre du perfectionniste Walter Murch. Un bijou.




The Godfather part II (Le Parrain deuxième partie), 1974
La figure du yoyo est décidément celle qui figure la mieux la carrière du cinéaste. Après l'échec du précédent film, Coppola retrouve le goût du triomphe avec cet indisputable chef-d'œuvre, magistralement mis en scène, qui défie tous les superlatifs. Une vraie leçon exécutée par un maître de 35 ans qui ne semble jamais dépassé par l'ampleur d'une production qui multiplie personnages, époques et lieux de tournage, mais aussi atmosphères. La photographie de Gordon Willis surpasse encore les prodiges du premier volet. Le score de Nino Rota est renversant de beauté.

Adoptant plus que jamais le ton funèbre et poignant de la tragédie, exploitant tous les recoins de l'œuvre de Mario Puzo, le scénario avec sa construction en flashback conçue comme une immense boucle est un modèle d'écriture, captivant du début à la fin. J’adore la façon dont on ressent au long de la saga le poids de la culpabilité, du remords et de la fatalité qui entraîne la famille Corleone sur la voie du sang. C'est une fresque époustouflante qui ne devrait pas intimider par sa longueur, et que je placerais devant les autres épisodes seulement parce que j’aime beaucoup tout ce qui y concerne John Cazale, acteur dont la trop courte carrière rend précieuse chacune de ses apparitions. On savoure également la présence de Lee Strasberg, évoluant avec Pacino son élève de l'Actor's studio. Et on sourira aussi du petit rôle donné à Roger Corman, histoire de solder les comptes avec celui qui lança la carrière de Coppola.

En 1977, pour contribuer au difficile financement d'Apocalypse now, Coppola remontera pour la NBC les deux premiers volets du Parrain en incluant des scènes inédites et en replaçant l'intégralité des séquences dans l'ordre chronologique. Cette mini-série se verra augmentée après la sortie du troisième film, et diffusée sous le titre The Godfather trilogy : 1901-1980, aboutissant à un métrage d'une dizaine d'heures.




Apocalypse now, 1979
Une œuvre fondamentale de ma cinéphilie. Un poème épique et halluciné dont j'oublie vite les folles conditions de tournage pour me laisser emporter par son rythme sinueux et me perdre dans sa jungle et sa fièvre. L’ouverture du film m’avait tout simplement terrassé lors de ma première vision. Harmonie miraculeuse de l'image et du son (Walter Murch aux commandes), Martin Sheen faisant littéralement corps avec son personnage, Marlon Brando sculpté par la lumière de Vittorio Storaro, et présence tellement logique de l'easy rider Dennis Hopper, fondateur malgré lui d'un Nouvel Hollywood arrivé ici au bout de sa route.

On peut se laisser emporter par l'étrange folie des images, mais percevoir aussi de vision en vision les interrogations soulevées par le film. Le Vietnam est transfiguré en champ de bataille où l'homme a fini par se hisser au rang de Dieu. Coppola réussissait là quelque chose de rare, poussant jusqu'à l'excès sa volonté de maîtrise et des tournages sans limites. Deuxième Palme d'or en une décennie pour le cinéaste qui verra cependant cette même année 1979 ses collègues Spielberg et Cimino fracasser leur propres rêves de mégalomanes (le premier avec 1941, le second avec Heaven's gate).

Selon mon humeur, je n'ai pas d'hésitation à opter parfois pour la version dite "redux", proposée par Coppola en 2000. Absente du montage de 1979, la scène de la plantation française est sans doute trop longue, imposant aux 3/4 du récit un retour à un rythme narratif plus conventionnel avant le basculement final dans l'hallucination. Mais je continue à la trouver intéressante sur le fond comme sur la forme. C'est une sorte de purgatoire, un monde de fantômes encore accrochés à leurs fantasmes, le dernier cercle à traverser avant d'atteindre l'apocalypse.

15 décembre 2018

Le Cinéma de F.F. Coppola I. 1963-1969

Dementia 13, 1963
C'est donc sous la houlette d'American international pictures et du mercenaire de la pellicule Roger Corman que Coppola fait ses débuts derrière la caméra. En véritable parrain, il traçait ainsi un sillon que suivraient bientôt d'autres futurs grands comme Bogdanovich et Scorsese, puis dans un second temps les Joe Dante, Ron Howard, Jonathan Demme et autres Paul Bartel qui tous purent bénéficier de la confiance du réalisateur-producteur pour démarrer leur carrière. Corman a cependant beau laisser une apparence de carte blanche, le jeune réalisateur doit se débrouiller avec un budget dérisoire, et répondre aux attentes de ce qui reste du pur cinéma d'exploitation.

Dementia 13 mélange ainsi dans son shaker un château irlandais, une malédiction familiale, deux blondes... et un tueur à la hache. On pensait avoir affaire à un film de fantôme, mais on se retrouve donc plutôt avec un slasher gothique sous influence Psycho. Si Coppola signe seul le scénario, le film fut contrôlé de près par Corman, qui fit même tourner une poignée de scènes additionnelles par Jack Hill et Monte Hellman. D'où le peu de personnalité du résultat, pas aidé par des dialogues qui ne s'affranchissent pas des clichés du genre, sans parler d'une musique péniblement envahissante. Émergent néanmoins une atmosphère étouffante, malgré une certaine complaisance dans le bizarre, de vrais moments d'angoisse via quelques scènes choc, et surtout l'interprétation exubérante de Patrick Magee qui dès lors qu'il entre en scène finit par faire de l'ombre aux acteurs censés être les personnages principaux.




Finian's rainbow (La Vallée du bonheur), 1968
Après avoir participé au scénario de Paris brûle-t-il et signé son deuxième long-métrage You're a big boy now, Coppola est entré dans la Cour des grands, se voyant confier les rênes d'une comédie musicale par Jack Warner en personne. Alors que ce qu'on n'appelle pas encore le Nouvel Hollywood est sur le point de bouleverser le studio-system, il est assez amusant de voir Coppola œuvrer sur un genre qui fut autrefois roi dans l'industrie mais qui à cette date agonise. De My fair lady à Darling Lili, ses derniers feux prennent la forme de gros barnums à la durée fleuve, tournés en scope Technicolor et destinés à faire l'événement lors de soirées Roadshow. Finian's rainbow se targue en plus de mettre à l'affiche star d'hier et vedette en vogue. 

Pour son dernier musical, Fred Astaire est impeccable, et c'est un délice de guetter son moindre jeu de jambes. Petula Clarke est pour sa part charmante dans un rôle qui n'échappe pourtant pas à la niaiserie. Dans la peau d'un improbable farfadet, Tommy Steele est vraiment marrant. La mise en scène fait preuve d'un bel élan, fait de mouvements sophistiqués, de plans à la grue ou à l'hélico, s'efforçant d'exploiter au maximum ses extérieurs, quitte à ce que le retour au studio contraste brutalement par son esthétique plus artificielle. Coppola tente également de moderniser l'adaptation de ce show créé à Broadway en 1947, faisant entrer au chausse-pied quelques résonances avec les troubles sociaux de cette Amérique des sixties. Ça aboutit à un récit un peu hybride, fable trop gentillette contre le racisme d'un côté, ode aux joies du libéralisme de l'autre (le final où tout le monde se réjouit de devenir riche). Et longuet.




The Rain people (Gens de la pluie), 1969
C'est sur le tournage du précédent film que Coppola fait la rencontre de George Lucas. En quête de contrôle artistique, les deux hommes s'associent pour fonder American zoetrope, réunissant pour un temps de jeunes cinéastes et techniciens (Walter Murch, Matthew Robbins, John Milius). The Rain people sera leur premier long-métrage, bientôt suivi de THX-1138. Coppola mise sur une production modeste, tournée au bord des routes, sans glamour. C'est une chronique typique de cette époque désenchantée, qui annonce le cinéma de Dennis Hopper (Easy rider), Bob Rafelson (Five easy pieces) et Barbara Loden (Wanda), tous proposant de beaux portraits d'êtres à la dérive.

Première collaboration de Coppola avec Robert Duvall, le film offre aussi à James Caan l'un de ses plus beaux rôles. Quels personnages, quelle conduite du récit, quel regard ! Le film est remarquable pour son humanité et son économie narrative. Road-movie pudique et sincère, The Rain People est certainement l'une des œuvres les plus fragiles et touchantes de Coppola. A noter que c'est à la suite de son douloureux échec que le cinéaste acceptera de réaliser The Godfather, premier épisode d'une longue série faite de compromissions et de coups de génie.


DOSSIER FRANCIS FORD COPPOLA :

19 septembre 2014

Tribute to Sidney Lumet (1924-2011)

À l'occasion d'une rétrospective à la Cinémathèque française en 2007, j'avais réussi à croiser Mr. Lumet. M'attendant à voir un croulant de 83 ans quelle ne fut pas ma stupéfaction de découvrir un homme qui donnait facilement l'impression d'en avoir 20 de moins, tout sourire, portant jeans et casquette !


À l'instar d'un Frankenheimer ou d'un Schaffner, Sidney Lumet est issu de cette famille de cinéastes solidement formés par leurs débuts à la télévision. Il s'impose dès 1957 avec l'adaptation inégalée de Twelve angry men (Douze hommes en colère), brillant huis-clos qui transcende ses origines théâtrales par la seule force de sa mise en scène et de sa direction d'acteurs. Sa carrière s'est donc achevée en 2007 sur Before the devil knows you're dead (7h58 ce samedi-là), tragédie familiale qui n'est pas sans défauts dans sa narration mais qui emporte à la fin le morceau par sa bouleversante noirceur. 

Le réalisateur laisse derrière lui une filmographie formidablement généreuse dans laquelle on pourra piocher en confiance. On y trouve à l'œuvre la même méticulosité du regard, avec souvent un côté film-enquête et une régulière fascination pour les mécaniques implacables qui enferment les personnages et les poussent à se dépasser. Lumet aura notamment livré quelques-unes des œuvres phares du genre policier, et offert surtout à ses acteurs parmi leurs meilleures performances (Al Pacino, Sean Connery, Treat Williams...). Voici quelques notes de visionnages pour lui rendre un juste hommage.



The Hill (La Colline des hommes perdus), 1965
Terrassant. Lumet nous offre un film incroyablement éprouvant, filmant avec une acuité extraordinaire une atroce entreprise de déshumanisation, sans jamais verser dans un manichéisme simpliste ou une dénonciation consensuelle. Loin de se résumer à un jeu d'opposition entre prisonniers et matons, ce film d'hommes présente une galerie de personnages aux relations bien complexes. En tant que spectateur, on cesse vite de vouloir mettre tous le monde dans des cases et on regarde ces pauvres types se débattre dans une moiteur étouffante qui pousse vers tous les excès. Rarement la folie aura été filmée de manière aussi palpable. À peine quitté le smoking de James Bond, Sean Connery (qui porte déjà très bien la moustache), livre une des ses interprétations les plus intenses, s'abandonnant totalement aux souffrances de son personnage. Le film est presque une suite de moments anthologiques, soutenus par de formidables dialogues et mis en scène par une caméra constamment en mouvement, tandis que la fabuleuse photographie noir et blanc d'Oswald Morris génère d'écrasants contrastes qui participent pleinement de l'atmosphère. Et quel final !

Une véritable leçon de maître où se détachent bien certaines obsessions du cinéaste. C'est une œuvre d'une audace étonnante, courageuse, et je me demande même comment une telle production a pu aboutir. En France on n'avait pas osé montrer pendant des dizaines d'années Les Sentiers de la gloire (1957) de Kubrick, et l'armée britannique aurait pu largement trouver dans le film de Lumet de quoi lui faire subir le même traitement.




The Anderson tapes (Le Gang Anderson), 1971
Deuxième des cinq films que Connery tournera avec Lumet, ici dans le genre bien balisé du film de casse, qui respecte les passages obligés : constitution du gang, préparatifs, réalisation du casse et petits soucis. Pour autant que les péripéties soient attendues, le résultat est vraiment passionnant grâce à des dialogues percutants qui profitent clairement d'une certaine libération des mœurs et de la censure. Ça parle en effet crûment de cul. Le personnage de Connery situe dès l'ouverture du film la question du braquage sur le plan sexuel. Sa petite amie lui reproche de vouloir régulièrement emprunter des "portes condamnées" et on la verra un peu traumatisée au lit après qu'il ait manifestement tenté de faire la même chose avec elle... Premier rôle de Christopher Walken, et interprétation pas trop cabotine mais bien surprenante de Martin Balsam en folle.

L'autre aspect intéressant est la fascination de Lumet pour la technologie, les personnages étant constamment mis sur écoute et filmés, et le réalisateur insiste sur la présence d'écrans vidéos. À la bande son, Quincy Jones fait place à des bruits électroniques, seul élément qui pour le coup vieillit mal. Tout ça s'ajoute à une construction faite de flash-forwards où une phrase enregistrée est reprise et analysée a posteriori par les enquêteurs, des témoins venant compléter ce que le spectateur vient de voir (un procédé repris notamment par Spike Lee dans l'efficace Inside man, 2006). C'est donc à l'arrivée un film étonnant de modernité, sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire.




Serpico, 1973
Grand film. Authentique fleuron du ciné ricain des seventies, qui s'inscrit dans la lignée de The New centurions (Les Flics ne dorment pas la nuit, 1972) de Richard Fleischer, comme parfait représentant du film de flic tel qu'il a pu se concevoir alors et que j'aime tant. Le réalisme et le social prennent désormais le pas sur le romantisme et la mythologie du genre. Deux ans avant l'intense Dog day afternoon, Lumet offre un premier rôle en or à Pacino. L'acteur se montre tout simplement flamboyant dans le rôle du type qui finit complètement isolé dans son combat, seul contre tous. Et l'histoire apparaît d'autant plus prenante qu'elle est inspirée d'une histoire vraie.

Ne lâchant pas son héros d'une semelle, le réalisateur rend compte sans complaisance et avec un beau sens du drame de la corruption sévissant à pas mal d'étages de la société. Il reprendra cette démarche quelques années plus tard avec un nouveau matériau encore plus ambitieux pour aboutir à ce formidable et méchant polar qu'est Prince of the city (Le Prince de New York, 1981).




Network (Main basse sur la télévision), 1976
Triomphe de l'année aux Oscar, ce très étrange film, satire impitoyable sur le monde de la télévision étonne encore aujourd'hui par sa dimension visionnaire. Les dialogues très écrits de Paddy Chayefsky offrent de très beaux moments, assez lyriques mais qui donnent finalement davantage l'impression d'avoir affaire à une fable, où le réalisme s'efface au profit du réquisitoire. Casting first class (Robert Duvall forever), avec notamment un Ned Beatty absolument méconnaissable en big boss d'une world company, et qui donne lieu à une scène anthologique et complètement délirante. Mais c'est surtout Peter Finch transformé en messie cathodique qui marque le plus, avec sa fantastique réplique : « I'm as mad as hell and I'm not gonna take it anymore ! »

En fait le film est d'autant plus fou qu'il est mis en scène avec la plus grande rigueur. La réalisation de Lumet se veut invisible et acquiert de fait une redoutable efficacité, avec un très intéressant usage du gros plan. Observateur des mutations de son époque, Network semble déjà exprimer une dimension nostalgique dans son évocation d'un âge d'or de la télévision et du journalisme. Ce sera également le propos de George Clooney dans son brillant Good night, and good luck (2005).




Running on empty (À bout de course), 1988
Voilà sans doute l'un des films les plus poignants de son auteur. C'est un drame formidablement touchant sur une famille confrontée à ses utopies révolues et aux conséquences de leurs choix et erreurs passés. Lumet pose un regard lucide sur l'engagement politique de la décennie précédente, dénué de jugement, cherchant avant tout à nous faire partager l'âme de ses personnages. Le film est magnifiquement vampirisé par son interprète principal, le regretté River Phœnix, bouleversant en jeune ado qui tente de trouver sa place, tiraillé entre son amour filial et ses propres et légitimes aspirations.

C'est un film plein de justesse, à la fois impeccablement maîtrisé (la puissante scène d'ouverture) et tout en sensibilité. Le scénario y injecte juste ce qu'il faut d'éléments pour dramatiser le récit sans l'alourdir et la narration sait ralentir son rythme quand il faut pour laisser simplement exister ses personnages. Tout cela aboutit à ce qui est bien plus qu'un énième film sur le si délicat passage à l'âge adulte. C'est un film qui touche au cœur et qui hante longtemps son spectateur. À (re)découvrir absolument !