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9 avril 2020

Histoire permanente du cinéma français, 2004


Comme une image, Agnès Jaoui, 2004
Je n'en attendais rien (n'ayant pas tant goûté la précédente réalisation de Jaoui), et je dois dire que j'ai passé plus qu'un excellent moment. Après un petit faux départ où les situations et les dialogues me semblaient forcés, démonstratifs, les personnages s'installent et le film trouve sa vitesse de croisière. L'écriture se révèle finalement très subtile, parvenant à animer une dizaine de personnages tous intéressants et profonds, dans lesquels on pourra reconnaître des travers qu'on sait partager (l'hypocrisie, la compromission, les préjugés). Le milieu de ces intellectuels bourgeois — ou en passe de l'être — est assez justement décrit. On se balade avec eux, on les voit surmonter des crises, s'aimer, s'engueuler, bref "grandir". L'approche est très sensible (voir les rapports entre Lolita et Sebastien), sans simplisme ni manichéisme. Vient toujours un moment, une scène, où on n'accepte plus de les suivre, où on en vient à les trouver insupportables, avant de finalement reconnaître là des comportements qui nous guettent tous.

Je ne vois pas du tout ça comme un film moralisateur, mais plus comme une captation de l'air du temps. Avec un petit côté film de potes, chaleureux, lucide, drôle parfois — moins par ses répliques que par la justesse de ses observations encore une fois. Comme dans nos vies dans lesquelles on aimerait bien trouver de la grâce alors qu'on nage dans nos mesquineries quotidiennes. La mise en scène, discrète, colle parfaitement à ses personnages et mène le récit avec une réelle efficacité. Un vrai petit coup de cœur que je n'espérais pas.




Les Sœurs fâchées, Alexandra Leclère, 2004
Si je concède au film d'inattendues qualités, j'y ai aussi constaté les travers que j'avais craints au vu de son pitch cousu de fil blanc. Les personnages de Frot et Huppert sont parfaitement stéréotypés et agissent de façon aussi attendue qu'artificielle. D'un côté la Provinciale aux gros sabots, forcément maladroite, candide et abordant la vie avec bonhommie. De l'autre la Parisienne mécaniquement irascible, attachée à son confort bourgeois et à ses petites habitudes. On se contente alors d'assister à une suite d'oppositions / réconciliations aussi artificielles que lassantes. Ce manque d'originalité, ce ressort dramatique lourdaud est très dommageable au récit, qui épuise vite ses possibilités.

Heureusement, Alexandra Leclère parvient à intriguer en faisant en sorte de livrer un film très grinçant, voire dérangeant. L'affiche nous vendait une comédie, on est plutôt devant une étude de mœurs peu reluisante. Car la violence et le sordide sont constamment présents à l'arrière-plan, avec un personnage absent qui conditionne tout : la mère (que la réalisatrice traitera de front quelques années plus tard dans Maman). La sexualité triste des personnages parisiens est traitée avec une crudité à faire suffoquer le public du troisième âge qui se trouvera inévitablement dans la salle (il faut voir Huppert empoigner sa voisine par les cheveux en lui ordonnant de répéter « je suis une grosse salope ! »). Le jeu de Catherine Frot absolument admirable parvient à sauver certaines scènes, notamment la dernière, très belle à la fois sur le plan cinématographique et sur celui de l'émotion, enfin simple, enfin vraie.




Narco, Tristan Aurouet & Gilles Lellouche, 2004
Une comédie française qui détonne un peu par le soin que les réalisateurs accordent à la forme, malheureusement le parent pauvre dans ce genre cinématographique, sagement formaté pour les diffusions télévisées. Cela ne fait cependant pas tout. Certes, les ressorts comiques liés à la narcolépsie du protagoniste amusent, et je reconnais que j'ai bien du garder le sourire pendant les quarante premières minutes au moins. Zabou a un très beau rôle. La direction musicale est plaisante (entre standards rock et BO de Sebasien Tellier). La photo est très travaillée, et il y a effectivement de vraies idées de mise en scène. Mais pour le reste...

Le film se révèle assez vite à courts d'idées, a finalement trop peu à raconter, se disperse dans ses effets qui révèlent une agitation suspecte, et finit par ne plus trop savoir où il veut aller. Même Poelvoorde est incapable de rendre drôles ses dialogues (je crois qu'il n'en a jamais eu d'aussi nuls). Lourdingue.




Un long dimanche de fiançailles, Jean-Pierre Jeunet, 2004
Amélie Poulain est un film que je continue à apprécier et qui me touche beaucoup. Les premières caresses échangés entre Kassovitz et Tautou sur le pas de la porte, à la fin du film, me bouleversent parce qu'elles sont l'aboutissement tant espéré d'un récit linéaire, qui sait rester près de ses personnages, composer une mosaïque qui met en valeur une trajectoire unique (c'est un peu comme si on me montrait Deneuve et Perrin tomber dans les bras l'un de l'autre à la fin des Demoiselles de Rochefort). Mais son successeur tant attendu, Un long dimanche de fiançailles a échoué à m'émouvoir. Mathilde et Mannec nous sont présentés dès le tout début comme un couple qui s'aime. On n'assiste pas à la naissance de ce lien, on n'éprouve pas sa source. Du coup, c'est comme si on me demandait d'accepter le résultat sans chercher à comprendre et l'accepter comme un froid postulat.

Les choix de Jeunet m'ont laissé sur le seuil : de son ouverture en forme de bande-annonce interminable à sa construction éclatée en forme d'enquête qui passe en revue des témoins certes dignes d'intérêt, mais qui nous détournent de la seule chose qui nous préoccupe, le sort de Mannec. On sauvera tout de même la présence lumineuse de Jodie Foster qui apporte au film ce supplément d'âme et de sensualité qui lui fait défaut. Le personnage de Marion Cotillard, son mystère et le petit mot qu'elle trouve dans la montre à gousset, auraient pu apporter un poids tragique à l'histoire. Mais j'ai trouvé les dialogues peu inspirés. En dehors du running gag du facteur et du gravier, j'ai peu ri aux blagues du film. Les décors surchargés, la méticulosité de Jeunet le desservent également, dans cette histoire qui souhaite avant tout faire le plus de place à l'émotion. Comment être touché par cette maison bretonne de calendrier des P.T.T., ce Paris numérique de pub CNP, ces plans aériens autour du train ou du phare, cette musique de Badalamenti pompeuse et sans finesse ? Certes Jeunet y oppose l'horreur des tranchées et s'efforce de la filmer par des plans inédits spectaculaire. Mais le déséquilibre est consommé, et un tel ratage m'attriste.




Exils, Tony Gatlif, 2004
Un film bien emballant, à la fois nu et riche de plénitude, une vraie ode à l'errance. J'ai totalement épousé le rythme de la narration, suis vraiment parti en balade avec ses personnages, leurs états d'âmes partagés dans le silence, le trouble de leurs désirs, la quête du sens de leurs origines (en traversant l'Espagne, le Maroc et l'Algérie, c'est un peu de moi-même que je retrouvais aussi, par procuration). L'expérience culmine lors de ce long plan-séquence de la transe finale, avec le retour au calme magnifique qui lui succède, scène d'anthologie fascinante. Le film est sincère, ses acteurs sont vrais, le scope et les paysages sont beaux.

C'est frais, intense, mais triste aussi, parfois. La relation qu'entretiennent Duris et Azabal nous est donnée sans qu'on éprouve le besoin de la décrypter, de l'analyser. Ici on ne scrute pas, on vit. Et on est presque déçu quand vient le moment de les abandonner et de sortir du film, éprouvant le blues du voyageur de retour au pays. J'ai été impressionné d'apprendre au générique de fin que Gatlif était (co-)responsable de la majorité des musiques, tant j'ai trouvé la bande originale constamment remarquable. La musicalité, le rythme, prennent le film à bras le corps et saisissent le spectateur dès le puissant plan d'ouverture. Mention spéciale à ce passage génialement poétique où Duris marche sur une grande place pavée en donnant des coups de pieds aux bouteilles abandonnées là et qui produisent une musique inattendue !

17 janvier 2019

Deux films d'Éric Rohmer 1967-1987

Présent dès les débuts de la Nouvelle vague, produit par Barbet Schroeder et mené sur presque cinquante ans, le cinéma d'Eric Rohmer (1920-2010) pourrait prétendre avoir ausculté la société française en long et en large. Si la sociologie y trouve effectivement un écrin de choix, la démarche est bien éloignée de celle d'un Sautet, qui capturait lui avec précision l'air du temps. Disposant d'une connaissance encyclopédique de l'Histoire, passionné par l'art du discours des grands moralistes français du XVIIIe, Rohmer a une façon bien à lui de faire naitre l'authenticité, comme en témoignent ses régulières incursions dans le film en costumes (La Marquise d'O., Perceval Le Gallois, L'Anglaise et le Duc, Les Amours d'Astrée et de Céladon).


Toujours soucieuses de filmer la jeunesse, ses œuvres contemporaines ne sont pas pour autant décontextualisées du réel. Et pourtant, peuplées de ses acteurs fétiches (Luchini, Dombasle, Pascal Greggory, Pascale Ogier, Marie Rivière, Rosette), elles se présentent tout de même comme un monde en soi. J'aurais bien vu Rohmer s'essayer à la comédie musicale...




La Collectionneuse, 1967
Encore succombé au charme indéfinissable de l'univers rohmerien. Premières minutes toujours déstabilisantes où je suis prêt à régler leur compte aux acteurs dont le jeu et à la diction semblent si artificiels, à la mise en scène et au montage faussement détachés. Et puis tous ces éléments se mettent en place, imposent leur rythme et je finis par me régaler de me retrouver dans des terres à la fois familières et génératrices de surprises permanentes. Le postulat du film est en soi formidable : un squatt dans une superbe maison de campagne, où parade un personnage de dandy qui  s'applique à ne surtout rien faire. Ambiance délicieuse et fascinante. Un triangle amoureux se met en place, les personnages s'approchent, discutent. Rien de linéaire, on tente des trucs, on croit maîtriser la situation avant de repenser sa stratégie. Et nous, spectateurs, sommes invités à regarder ces scandaleux marivaudages, parfois cruels, souvent touchants.

La photographie de Nestor Almendros est absolument sublime, avec notamment des plans fixes au rendu incroyablement pictural qui personnellement m'évoquent certains clichés de Willy Ronis. Dans le rôle du dandy, Patrick Bauchau a un charme fou — sa voix, ses gestes. Son commentaire habite véritablement le film, remarquablement bien écrit. Et puis il y a cette séquence magnifique où il découvre soudain l'ennui à la terrasse d'un café, observant les passants, réalisant alors qu'il ressent sans doute vraiment quelque chose pour cette « petite salope » d'Haydée qu'il méprisait jusqu'ici avec une facilité autosatisfaite. La toute dernière scène de ce conte moral est d'un cynisme parfait. Je n'en reviens pas de savoir que le film ait écopé d'une interdiction aux moins de 18 ans à sa sortie (désolante époque qui voyait la même année La Religieuse de Rivette carrément interdite de diffusion).




L'Ami de mon amie, 1987
Pour moi il y a un décidément un mystère Rohmer. Pendant le visionnage, je suis plus qu'agacé par sa volonté de dépouillement, d'artificialité à la fois dans le jeu et dans une mise en scène a priori sans attraits. Et pourtant. Pourtant, de La Boulangère de Monceau à Triple agent, en passant par L'Arbre, Le Maire et la médiathèque, j'en sors à chaque fois conquis. Inexplicablement. Et je conserve d'excellents souvenirs et une grande affection pour l'émotion et l'intelligence ressenties devant Pauline à la plage ou Conte d'été (seule exception à ce jour : Ma Nuit chez Maud qui m'avait bien agacé mais qui mériterait que je lui redonne sa chance).

L'Ami de mon amie est un autre de mes Rohmer préférés. S'inscrivant dans son cycle des Comédies et proverbes, il s'agit bien d'un nouveau conte moral. Sous des dehors faussement austères, faits d'intérieurs sans cachet ni relief et de discussions triviales, le film parvient à surprendre et à nous laisser sous le charme d'une belle et touchante histoire, dans laquelle on peut très bien se reconnaître. Dénué de glamour et de poids dramatique, le parcours des personnages dans la cité est particulièrement intéressant. Toujours à l'arrière-plan mais exerçant une incontestable fascination sur le cinéaste, la ville nouvelle de Cergy offre un terrain de marivaudage riche et poétique. Pendant un temps, on a accompagné de près ces êtres et on conserve durablement le sentiment d'un précieux partage. Ce qui fait également que je suis un peu dépourvu d'arguments et qu'il me semblerait vain de chercher à convaincre le spectateur qui serait resté insensible, sur le seuil de ce film-bulle.

9 décembre 2018

Le Cinéma de Jean Renoir III. 1953-1962

Le Carrosse d'or, 1953
Fièrement présenté comme la première superproduction française en Technicolor. Il m'aura cependant fallu plus d'une vision pour vraiment apprécier la richesse thématique et visuelle de ce film éblouissant. La mise en scène est loin d'être plate, Renoir poussant même assez loin son goût pour la mise en abîme (tant dans la forme que dans le fond), parfaitement à son aise lorsqu'il s'agit de mélanger non seulement la vie dans le théâtre, mais aussi le théâtre dans le théâtre. Sa maîtrise du sujet et de l'espace filmique impose le respect.

François Truffaut, particulièrement ébloui par ce film pourtant si éloigné des canons et inspirations de la Nouvelle vague, voyait en Renoir un père spirituel, y retrouvant sans doute son idéal secret pour le romanesque. Le Carrosse d'or peut également s'apprécier comme un hommage à la gloire de la Magnani, ici réellement impériale et véritable pivot du récit. Je n'en ferai pas mon Renoir préféré, mais c'est assurément un film qui se bonifie au fil des revoyures (décidément une constante chez le cinéaste).




Le Testament du Docteur Cordelier, 1959
Une adaptation de L'Étrange cas du Dr. Jeckyll et de Mr. Hyde de Stevenson pas franchement mémorable. On n'attendait pas vraiment Renoir dans ce registre du cinéma de genre, lui qui s'est toujours tenu bien loin du fantastique poétique de Cocteau, René Clair et autres Franju. Il dut sans doute voir dans ce sujet l'occasion d'une nouvelle expérience mais le résultat ne respire pas vraiment le goût de l'audace.

Pensé pour le cinéma mais avec les moyens de la télévision, le film pêche par une esthétique sans éclat. La réalisation est assez terne, donnant l'impression que la caméra se tient trop souvent loin de l'action, ne parvenant jamais à transcender l'impression d'artificialité d'un décor de studio. Dans le rôle titre, Jean-Louis Barrault  — qui n'avait encore jamais tourné sous la direction du Patron — fait preuve d'un bel abattage mais cela ne suffit pas pour convaincre. Une curiosité, comme on dit parfois avec condescendance.




Le Caporal épinglé, 1962 
Dernier long-métrage de cinéma de Renoir, d'après le roman de Jacques Perret. Après La Grande illusion, retour au film de prisonniers de guerre. Sauf qu'ici nous sommes en 1940, et que la société a changé. Sans jamais tomber dans la redite, Renoir ménage des ruptures de ton aussi réjouissantes que glaçantes. Car on rit beaucoup devant ce film, avant que soudain le rire ne s'étrangle dans la gorge. Rien à voir avec les comédies de bidasses qui inonderont les écrans dans la décennie suivante, en France comme en Italie. Le ton est souvent picaresque, avec ces tentatives d'évasions qui ne cessent de rater. Des séquences entières fonctionnent sans dialogues, semblant sortir tout droit d'un burlesque début de siècle. 

En pieds nickelés du régiment, Jean-Pierre Cassel, Claude Brasseur et Claude Rich campent des personnages solides, tantôt braves, tantôt misérables. Leur interprétation comme leurs répliques, aussi brillantes les unes que les autres, sont incroyablement chargées d'humanité. Les Allemands sont traités sans grossier manichéisme. On nous montre même un paysan français qui explique très bien les raisons qu'il a de travailler en Allemagne (esclave ici ou ailleurs, quelle différence ?).

C'est une magnifique ode à l'amitié que chante Renoir, sans jamais verser dans la facilité, car le drame n'est jamais loin. Le sentiment de liberté, l'horreur de la mort, le besoin de croire en quelque chose de meilleur, la lucidité quant à ce qui nous attend ou pas derrière les barbelés, toutes ces émotions sont intelligemment rendues en autant de scènes franchement anthologiques, de l'ultime tentative d'évasion de Claude Rich au bouleversant final sur un pont de Paris. Le noir et blanc de Georges Leclerc est superbe, plein des nuances du paysage ou des uniformes. Bref, non seulement je ne le considère pas comme un film mineur, mais j'en ferais même un de mes préférés du cinéaste.

6 décembre 2018

Le Cinéma musical de Brian De Palma VIII. 2002-2006

Femme fatale, 2002
Bizarrement, c'est lorsqu'il a enfin les mains libres, affranchi de l'écrasante tutelle des studios, que De Palma peine à convaincre. À l'époque de sa sortie, il était de bon ton de se gausser de cette production franco-suisse, qu'on pouvait sans trop d'hésitation mettre dans le panier des films ratés du cinéaste. Si je persiste aujourd'hui à le considérer comme une œuvre dispensable, force m'est de reconnaître qu'au vu des titres qui ont suivi, ce Femme fatale apparaîtrait presque comme une réussite. De Palma y est certes en totale roue libre, absolument pas gêné par la foule d'incohérences d'un scénario qu'il signe seul. Il cède à nouveau à la tendance mauvais goût qui donnait son cachet à ses Pulsions et autres Body double. Même l'interprétation est déficiente. Et pourtant, malgré ses aberrations, le spectacle vaut le coup d'œil.

Preuve d'un inexplicable charme, c'est un film que je me plais à revoir, qui procure une jubilation certes totalement inconséquente mais néanmoins efficace. Le plaisir pris repose autant sur le caractère ludique d'une mise en scène qui ose tout, que sur la plastique de Rebecca Romijn-Stamos, qui tient complètement le film sur ses épaules (ça restera d'ailleurs son seul rôle en tête d'affiche). Visuellement Femme fatale souffle le chaud et le froid. La photographie de Thierry Arbogast s'applique à révéler le caractère fantastique de Paris, et tout le film invite à être considéré comme un rêve éveillé, mieux un délire où règne le sentiment du déjà vu. Toutes proportions gardées, c'est un peu le Lost Highway de De Palma. Pour la bande son, le cinéaste prolonge après Snake eyes son heureuse association avec Ryuichi Sakamoto. Le compositeur japonais signe une élégante partition sous le signe des influences conjuguées de Ravel et Satie :





The Black dahlia (Le Dahlia noir), 2006
En apparence, The Black dahlia se présente comme un gros polar en costume, avec reconstitution fastueuse des rues de Los Angeles et des villas hollywoodiennes de la fin des années 40. La photographie du grand Vilmos Zsigmond est du meilleur tonneau. De Palma s'efforce de capturer au mieux l'atmosphère poisseuse du roman de James Ellroy et de peindre fidèlement le triangle amoureux qui en est le cœur. Par son cadre comme son intrigue, le film pourrait raisonnablement prétendre s'inscrire dans la filiation d'un Chinatown ou d'un L.A. Confidential.

Mais le résultat est désespérément plat, malgré la participation d'acteurs brillants (Aaron Eckhart, Hilary Swank et Scarlett Johansson). Le roman parvenait à captiver par la richesse de son étude de caractères, quitte à nous détourner de l'enquête proprement dite. Ici, durée de long-métrage oblige, dès que De Palma se voit contraint de revenir à l'élucidation du mystère, ça devient lourd. En étant indulgent, on retiendra cette scène de mort très stylisée dans un escalier, seul moment où l'intérêt du spectateur s'éveille un tant soit peu et qui renvoie aux belles heures de De Palma (d'autant plus qu'on y retrouve le vieil ami William Finley). Belles heures qui semblent de plus en plus lointaines. Pour la musique du film, le réalisateur fait pour la première fois appel à Mark Isham, et le compositeur-trompettiste se montre ici parfaitement à l'aise dans le registre du film noir. Il livre un très beau score qui va au-delà de la simple et attendue inspiration jazz cool, apportant une classe bienvenue à un film vraiment peu attachant :


5 décembre 2018

Le Cinéma de Jean Renoir II. 1937-1939

La Grande illusion, 1937
Un film de guerre sans batailles et pourtant plein de scènes cinématographiquement intenses. Des acteurs magnifiques — avec au sommet le trio Gabin / Fresnay / Von Stroheim — et des dialogues touchés par la grâce, loin de tout manichéisme. En offrant à Von Stroheim ce rôle mémorable et plein de génuflexions du commandant Von Rauffenstein, Renoir témoignait en quelque sorte sa reconnaissance au réalisateur qui l'avait fasciné. La bande des prisonniers est une savoureuse brochette composée des fidèles Carette, Dalio et Gaston Modot, réjouissant le spectateur de leurs bons mots, l'émouvant de leurs espoirs. Le film est d'autant plus admirable qu'il était assez audacieux pour l'époque, osant courageusement évoquer en pleine entre-deux guerres l'idée d'une possible amitié franco-allemande, quand bien même la réalité de la guerre rattrapera tout le monde, faisant voler en éclat cette illusion.

Comme de nombreux Renoir, c'est un film qui révèle de nouvelles richesses à chaque visionnage. Le cinéaste montre bien que la guerre laisse certaines choses intactes comme la notion de classe — même dans des camps opposés Von Stroheim et Fresnay se comprennent — mais peut aussi faire évoluer ces rapports — Fresnay et Gabin sympathiseront. Le monde serait-il en train de changer ? Entre sens du devoir et patriotisme, quelle est la place de l'honneur ? Au milieu de tout ça, Renoir parvient à mélanger l'humour au drame avec un brio qui me bouleverse tellement je trouve ça beau (superbe scène du spectacle de travesti). Preuve de sa grandeur, tous les films de camps de prisonniers qui lui feront suite ne feront qu'en reprendre les principaux motifs : Stalag 17, Le Pont de la rivière Kwaï, La Grande évasion... jusqu'au Caporal épinglé.




La Règle du jeu, 1939 
L'un de mes films fétiches, avec lequel j'entretiens un rapport très personnel (et passionnel), parce qu'il parle de spectacle, de la société de son temps, et parce qu'il offre des numéros d'acteurs délicieux (Carette, Dalio, Modot, encore eux, mais aussi Renoir himself). Je pense que c'est de là que vient mon goût pour ce qu'on appelle le film choral, genre qui ne compte pas tant de réussites (parmi celles-ci, je citerai Mikhalkov et son merveilleux Partition inachevée pour piano mécanique). Soit ces récits collectifs où toute une troupe est donnée à observer dans un contexte précis, avec une unité de temps et de lieu qui permettra aux masques de tomber, aux rancœurs et regrets de surgir. 

Avec une intelligence qui me laisse pantois à chaque visionnage, Renoir transposait là Les Caprices de Marianne de Musset. Et tout est justement ici question de théâtre, de représentation et de la façon dont on est capable de s'affranchir des règles sociales. Et si l'on enlève tout l'apparat de châtelain, je trouve que ce qui se joue ici reste parfaitement contemporain, universel. Connaissant ce film presque par cœur, je me délecte de la moindre subtilité du jeu des acteurs, leur phrasé comme leur gestuelle. Dalio et Carette sont tout simplement géniaux, parvenant à exprimer une complicité qui finit par devenir très touchante, où les classes sociales se mêlent pour exprimer le même désordre des passions. Et ce n'est pas un hasard si Renoir s'attribue le rôle d'Octave, cet entremetteur bouffon qui se rêvait chef d'orchestre, à l'ombre de son père, et finira en costume d'ours. Par l'assurance qu'il met dans son jeu, par la profonde humanité qui se dégage de lui, Octave parvient à me toucher profondément. Sa larme à l'oeil qu'on surprend après qu'il ait finalement "rendu" Christine à Jurieu me déchire toujours le coeur.

Le réalisateur orchestre son film comme une véritable symphonie, avec différents mouvements plus ou moins rythmés. L'hystérie qui va saisir le château lors de l'ultime soirée est évidemment un des grands moments du film, avec une gestion de l'espace et des déplacements des personnages totalement virtuose, sur un rythme de folie qui emporte tout sur son passage. Du sous-sol où règnent les domestiques aux chambres à l'étage où se trament des complots, une sarabande se joue, faisant voler en éclat les conventions. Derrière le jeu de masques et de dupes, Renoir révèle toute l'hypocrisie d'une société avec autant de rage que de malice. Je reste confondu devant la richesse de cette œuvre fabuleuse.

21 novembre 2018

Le Cinéma de Jean Renoir I. Partie de campagne, 1936

Partie de campagne, 1936
Adaptant Maupassant et tourné effectivement en 1936, le film fut laissé inachevé et sortit finalement en 1946 alors que Jean Renoir travaillait encore à Hollywood (je recommande d'ailleurs le documentaire Un tournage à la campagne, montage de rushes et témoignage savoureux de l'atmosphère du tournage). Loin cependant d'apparaître comme une œuvre en lambeaux, cette Partie de campagne est un petit bijou, pleinement abouti. D'une fraîcheur désarmante, le film respire l'évidence et la simplicité en même temps qu'il fait naître des sentiments tristes et désabusés qui lui donnent toute sa profondeur.

Sous l'apparence d'une escapade sans enjeux, Renoir y développe tout un discours sur une Nature mouvante et pourtant immuable, elle-même spectatrice des jeux humains et révélatrice des âmes. Une Nature qui peut se montrer tantôt accueillante, tantôt menaçante — c'est-à-dire indomptable — à l'inverse de ce que vivent les personnages, précisément contraints eux d'apprivoiser leurs désirs. Renoir suspend le temps et nous invite à un retour aux origines, saisissant la pureté des éléments (le soleil, le vent, la terre, l'eau, la chair). L'ambiance bucolique est en effet marquée du sceau du primitivisme, notamment via cette scène où l'un des canotiers imite la danse du Dieu Pan pour séduire la mère. C'est l'après-midi d'un faune, une atmosphère propice à tous les abandons, mais qui ne durera qu'un temps, avant le retour à une vie moderne sans joies.


Le Déjeuner au bord de la rivière, 1879

Les rides que l'on fait apparaître sur l'eau finissent toujours par disparaître. S'il ne fera pas varier le cours de leur destin, ce dimanche à la campagne restera cependant comme une parenthèse non refermée pour Henriette (Sylvia Bataille). C'est le sens d'un épilogue déchirant, et le spectateur lui-même repensera longtemps à la force cosmique de la musique de Joseph Kosma sur ces images de la Nature déchaînée, et conservera l'écho de la dernière réplique d'Henriette.


Le Déjeuner des canotiers, 1881

Nostalgique, le film est certes plein du sentiment d'une époque révolue et regrettée, du souvenir d'avant la tempête. Mais ce que je trouve beau c'est aussi son côté intemporel, exprimé par la modernité de sa mise en scène (savants mouvements de caméra, naturalisme du jeu des comédiens), que Renoir continue à parfaire de film en film jusqu'à l'exquis aboutissement que sera La Règle du jeu. Ça a peut-être même encore plus de force pour les spectateurs d'aujourd'hui que ceux d'hier. Bref, un merveilleux film au charme fou, qui me fait dire des choses un peu bêtes, que c'est beau le cinéma.


La Balançoire, 1876

Sous influence évidente de la peinture impressionniste — malgré le recours obligé au noir et blanc — Partie de campagne peut aussi s'apprécier comme un hommage à Renoir père. On y retrouve en effet les motifs, les sujets, et jusqu'aux costumes, qui ont inspiré Pierre-Auguste en particulier dans sa série de tableaux sur les divertissements légers des bords de Marne. On plonge littéralement dans la toile, dont le cinéaste nous montrerait l'envers,  dévoilant les pensées de ces figures que l'on se contentait d'observer mais demeuraient une énigme. Le cinéaste ira encore plus loin dans son travail sur la lumière et les couleurs dès que l'occasion lui sera donnée de tourner en Technicolor. Le Fleuve, Le Carrosse d'or, French cancan, Elena et les hommes, Le Déjeuner sur l'herbe peuvent ainsi être vus comme autant de flamboyants tributs à un précieux héritage.

La Promenade, 1870

Les Amoureux, 1875




5 octobre 2018

Fictions françaises

Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens, 2000
Jauffret y propose une suite de courts chapitres, comme autant de petits romans-variations d'une noirceur terrifiante sur — en gros — la vie de couple, l'insatisfaction existentielle de personnages coincés dans un environnement urbain sans empathie, et qui n'ont pour seules options que la défenestration ou le meurtre gratuit. Jamais de prénoms, c'est toujours "Elle" ou "Il". C'est impeccablement écrit, dans un style clinique que Jauffret semble parfaitement maîtriser, au risque de relever de la recette. C'est tellement vrai que c'est cette même recette, cette capacité à voir la vie comme autant de faits divers, qu'il réemploiera dans Microfictions (mais aussi Univers univers, et encore dans Microfictions 2018), sorte d'équivalent littéraire au cinéma glaçant de Michael Haneke (71 fragments d'une chronologie du hasard).

Le principe de la succession et de l'accumulation fait que chaque petit récit finit par laisser une impression de ressassement. Cette monotonie est certainement voulue, parce qu'elle colle avec son sujet. Sans doute que Jauffret cherche ainsi à assécher l'émotion de son lecteur, à le rendre indifférent au sort de ses héros du désespoir. En ce qui me concerne, ça m'a gavé, et j'ai lâché le bouquin au bout d'une trentaine de nouvelles (il en compte une cinquantaine). J'ai trouvé ça un peu dommage, parce que je reconnais le talent mis en œuvre, et que ça m'a évoqué un autre texte ultra-plombant qui lui m'avait bouleversé il n'y a pas longtemps : Bord de mer, de Véronique Olmi. Mais j'ai trop de trucs à lire pour accepter de m'imposer jusqu'au bout une aussi pénible expérience...




Christophe Dufossé, L'Heure de la sortie, 2002
Un premier roman primé, à l'écriture plus que finement ciselée, jusque dans les dialogues, ce qui finirait presque par nuire à la crédibilité de l'histoire, les personnages parlant en effet presque trop bien. Mais rien n'est pourtant gratuit, et ce qui est passionnant ici c'est que Dufossé ne se cantonne pas au simple déroulement de son intrigue, pourtant suffisamment riche en soi, dérangeante, se réclamant de plusieurs genres tout en en défiant les codes.

En effet, c'est avant tout la personnalité d'un narrateur aux sentiments momifiés qui fascine ici, observateur impitoyable de la médiocrité humaine qui l'entoure, au-dessus de laquelle surnage cette classe de préadolescents au comportement décalé, comme hors de leur corps. L'auteur compose ainsi de la première à la dernière ligne une atmosphère franchement étouffante, donnant le pressentiment d'une horreur sourde. La lecture en devient si ce n'est désagréable, en tous cas plus que perturbante, et j'ai plus d'une fois été écœuré. C'est donc très bien, mais il faut aimer le malsain. Curieux d'en découvrir l'adaptation ciné qu'en a tiré Sébastien Marnier.




Jean-Philippe Blondel, Accès direct à la plage, 2003
Premier récit publié par Blondel. Construit sur un enchaînement de subjectivités, ce très court bouquin nous invite à partager les pensées d'un groupe de personnages, saisis sur quatre décennies et plusieurs générations lors de leurs vacances estivales en bord de mer. J'avoue qu'au départ, j'étais peu convaincu par le procédé que je trouvais  facile, genre j'ai trouvé un thème sympa (le contexte des vacances), et je l'aborde sous autant d'angles que j'invente de personnalités. Et après ? Après, progressivement, une vraie toile se compose sous nos yeux. Ces personnages se révèlent ainsi tous liés les uns aux autres, parfois sans le savoir et c'est vraiment là que ça devient bon.

Alors on est content de disposer de plusieurs doigts pour marquer certaines pages, faire des allers-retours avec la table des matières qui liste les dates et les noms, pour bien repérer qui est qui, qui était où, faisait quoi, a croisé qui, quand, etc. Blondel brasse peut-être un peu trop de sujets, mais au final ces destins croisés ont quelque chose d'assez touchant, avec ce sentiment d'existences parfois gâchées mais pas irrémédiablement, que les hasards de la vie permettront peut-être encore de rattraper. Et moi qui suis fasciné par la question du destin et des coïncidences, ça m'a finalement bien parlé. Blondel se révèle fin observateur et juste dans la caractérisation de ces personnages d'âges, de sexes, de classes et d'origines différents, avec un langage qui évolue un peu avec le temps mais qui reste toujours très posé, entre journal intime et monologue intérieur. Pas mal du tout.