15 avril 2019

Kings of Hong Kong VII. 1999-2002

Running out of time, Johnnie To, 1999
Scénariste attitré du studio Milkyway image, Yau Nai-Hoi accepte de se faire seconder pour ce titre par les frenchies Julien Carbon et Laurent Courtiaud, ex-critiques de cinéma passés à l'Est, qui œuvreront encore à Hong Kong sur les scénarios de Black mask 2 et du Talisman avec Michelle Yeoh. Pour sa part, Running out of time s'impose comme une éclatante réussite, un bel exemple de ce style ludique que Johnnie To continuera à parfaire par la suite.

Excellemment menée, l'intrigue s'assume ici comme un mince prétexte pour filmer une amusante variation du jeu du chat et de la souris, ou du gendarme et du voleur. Soit d'un côté le stoïque et machiavélique Andy Lau en homme mourant et plein d'assurance qui n'a rien à perdre, et de l'autre le charismatique Lau Ching-Wan en super détective à la cool attitude, qui voit forcément toujours plus loin que ses collègues. Le duo est comme souvent chez To entouré de seconds rôles attachants, et le film bénéficie d'un humour pas trop lourd et d'une violence plutôt mesurée où priment surtout l'énergie de la scène et l'originalité des situations. Visuellement, le spectacle pourra paraître un peu terne, et on sent que le tournage a été expédié, mais c'est constamment prenant. Rencontrant un succès inattendu, Running out of time connaîtra une prequel opportuniste deux ans plus tard, coréalisée avec Law Wing-Cheong.




The Mission, Johnnie To, 1999
À cette date, l'amateur français de cinéma hongkongais devait se contenter de suivre de loin les carrières américaines décevantes des idoles d'hier, les John Woo, Tsui Hark et autres Ringo Lam. C'est avec The Mission, miraculeusement distribué en salles en 2001, que le cinéma de Johnnie To va connaître la consécration chez nous, qui culminera avec la rétrospective que lui consacrera la Cinémathèque française en 2008. C'est en tous cas par ce film que je découvrais le cinéaste, que je ne connaissais jusqu'ici que de nom en tant que réalisateur du diptyque Heroic trio / Executioners.

Sous la forme d'un polar avec mafieux et tueurs à gages, The Mission propose là encore une approche du genre presque iconoclaste, jouant à en déconstruire les codes jusqu'à l'os pour mieux les redistribuer. Pas de chevalier au premier plan, l'importance ici c'est le groupe, avec casting aux petits oignons : Anthony Wong, Lam Suet, Simon Yam, Eddy Ko, Wong Tin-Lam et autres tronches familières du studio. Cette façon d'observer un ensemble hétéroclite se constituer et éprouver sa solidité est bien typique du cinéaste, et ces petites frappes gangsters encore capables de se laisser aller à des jeux d'enfants ne sont pas très éloignées de la vision donnée par Kitano dans son merveilleux SonatineAvec une magnifique économie de moyens, le réalisateur réussit par la seule force de sa mise en scène à caractériser ses personnages et à contrebalancer le sérieux des situations par des touches d'humour qui lorgnent parfois vers l'absurde. Et lorsque l'action et le talent chorégraphique du cinéaste explosent au cœur de cette trame faussement légère, la jubilation du spectateur est totale. Un bijou.




Time and Tide, Tsui Hark, 2000
Retour à Hong Kong pour l'enfant prodigue Tsui Hark, après le douloureux épisode hollywoodien. On sent le type regonflé à bloc pour la reprise en main de sa carrière. Mais le paysage a changé. Seule concession à la mode : le look des personnages, incarnés par des minets qui surjouent leur côté badassAppliquant les expérimentations visuelles rageuses de The Blade au genre du polar à flingues, le réalisateur semble habité par une fureur formelle dont chaque parcelle d'image revendique un affranchissement définitif de toutes les contraintes artistiques qui pourraient encore subsister. Comme l'exprime le monologue d'ouverture, il s'agit de déclencher une sorte de nouvelle genèse.

Le résultat à l'écran est stupéfiant, passionnant dans sa façon d'inscrire quand même une histoire au milieu d'un chaos visuel dès l'introduction stroboscopique, où le spectateur se voit bousculé sans ménagement par un cocktail de néons aveuglants, de plongées vertigineuses et de personnages à peine présentés. Toujours animée, la caméra est autant malmenée que les personnages sont réduits à des pantins, à des corps pleins de fluides qui se vident. La matière filmique elle-même finit transformée en quelque chose d'organique, de viscéral. Loin de la bouillie visuelle des pires monteurs hollywoodiens qui confondent énergie et incohérence, la perte de repères crée quelque chose. Une frénésie prolongée en partie au-delà du film, puisqu'à partir de Time and tide, Tsui Hark ne s'arrête plus de produire et de tourner, sans toutefois reconduire le style paroxystique exprimé ici, qui demeure donc comme l'ultime point de non-retour.




Black mask 2 : city of masks, Tsui Hark, 2002
Après cet époustouflant Time and tide qui semblait remettre le compteur à zéro, Tsui Hark va étrangement enchaîner deux suites. D'abord Legend of Zu, puis cet improbable Black mask 2Quand on voit le résultat, on se demande bien pourquoi un cinéaste en passe de retrouver les pleins pouvoirs à Hong Kong décide de se commettre dans un tel projet. Produit par Film workshop en 1993 à une époque où les superhéros à l'écran recommencent à devenir rentables (X-men, Spider-man), le premier volet avec Jet Li n'était déjà pas fameux et son héros ne manquait à personne. City of masks repose sur une intrigue débile qu'on croirait écrite par des enfants qui auraient trop regardé la série animée des Tortues ninjas. Le spectateur se farcit donc une bande de catcheurs mutants recalés d'un mauvais jeu video, dont l'interprétation est à la mesure des personnages. Quand on a Jon PolitoTraci Lords et Tobin Bell en têtes d'affiche, il est vrai que ça annonçait déjà la couleur. Même le successeur de Jet Li est pathétique d'inexistence.

Mais le plus inexplicable c'est que les scènes d'action — parfois le seul élément qui sauve les productions HK les plus indigentes — ne profitent en rien des présences conjointes de Yuen Woo-ping et Yuen Bun aux chorégraphies, que le réalisateur échoue à mettre en valeurFace à des monstres en caoutchouc grimaçants, doublés d'effets numériques honteux, le public adulte ne peut être qu'embarrassé, persuadé d'halluciner. À un moment où mon cerveau s'est reconnecté, j'ai cru voir les personnages se battre à dos d'éléphants. C'est donc la grosse descente après les espoirs de Time and tide, un triste retour en arrière, avec ce navet cheap inférieur même à The Master (les personnages y étaient certes neuneus mais les situations au moins vraiment nanardes, et les fights de très haute volée)J'en déconseille la découverte aux complétistes, même par curiosité perverse.




P.T.U. (Police tactical unit), Johnnie To, 2002
Après un surprenant film de fantômes, My left eye sees ghosts, coréalisé cette même année 2002 avec Wai Ka Fai, To signe seul ce nouveau film qui se présente comme une contre-proposition subtile, répondant sur le fond aux attentes formatées du public tout en avançant en marge des exigences commerciales. Le cinéaste pose son rythme le temps d'une tournée de flic la nuit, filmée en quasi temps réel, narration tranquille, percée de soudaines accélérations. Le moteur de l'intrigue, révélateur du vrai visage des personnages, sera la recherche d'un flingue dans les rues spectaculairement désertes de la ville. 

Anticipant sur le rendu nocturne en numérique de Los Angeles dans le Collateral de Michael Mann, le film se montre visuellement novateur. Hong Kong n'a jamais été filmée comme ça. Comme toujours chez Johnnie To, il s'agit aussi d'un film de groupe (de troupe, même), le metteur en scène appréciant de pouvoir mettre ses acteurs à l'honneur, et en particulier ici un Lam Suet qui entre davantage dans la lumière. Avec toujours une approche très prosaïque qui répugne à la moindre idéalisation, les flics étant avant tout montrés comme des prolos qui ne font pas forcément ce métier par vocation. Brillant.


DOSSIER KINGS OF HONG KONG :

12 avril 2019

Sept romans d'Arnaldur Indridason

Opération Napoléon, 1999
Un one shot d'Indridason (au sens où il ne s'agit pas d'une nouvelle enquête de son commissaire Erlendur), thriller efficace et même assez brutal. L'intrigue prenant la forme d'une course contre la montre et contre la mort, le rythme est soutenu et ça se dévore donc bien. L'auteur se débrouille pour jouer avec nos nerfs en maintenant jusqu'au bout un suspense reposant sur un sacré postulat. Mais j'ai trouvé au bout d'un moment les réactions de certains personnages assez peu vraisemblables : censés être de "simples" quidams plongés malgré eux dans une affaire d'État, il font preuve d'un sang-froid assez surprenant là où j'aurais attendu un peu plus de doutes, de peurs et de failles.

On est donc assez loin des études de caractères touchantes dont sait habituellement faire preuve le romancier dans sa série policière phare. On continuera néanmoins d'apprécier la façon dont il mêle à travers ses récits l'Histoire sociale et politique de cette île si fascinante qu'est l'Islande. Amusant, donc, mais ça n'a pas d'autre prétention que d'être un bon roman de gare. Bizarrement traduit selon le souhait de l'auteur à partir de la traduction anglaise.




La Femme en vert, 2001
Dans la série des enquêtes du Commissaire Erlendur, j'avais commencé par l'excellent Homme du lac. Cette Femme en vert semble vraiment construite de la même façon, et ça pourrait apparaître à juste titre redondant. Mais Indridason est toujours aussi maître de son récit. Il réussit une nouvelle fois à charmer, avec cette enquête sur une vieille affaire dont la résolution n'a plus aucune nécessité, par conséquent menée sans précipitation. On s'attache à ce personnage de commissaire plus que flegmatique, bien alourdi par le poids de ses obsessions et fautes.

C'est précisément cet ancrage dans un passé sombre qui fait la force du récit, incarné par de réguliers flashbacks qui en profitent toujours pour dévoiler un peu plus les bizarres fondations de la modernité de ce pays à part qu'est l'Islande, notamment tout ce que son économie doit à la présence de l'armée américaine sur son sol. Ça donne également lieu à des pages franchement glaçantes — sans jeu de mots — et terriblement convaincantes sur la perversité à l'œuvre dans la violence conjugale.




Betty, 2003
Nouveau thriller one shot entre deux enquêtes d'Erlendur. Indridason trousse une histoire de manipulation à base de femme fatale, sorte de remake peu imaginatif d'Assurance sur la mort de Billy Wilder. On se dit pendant une bonne partie de la lecture, que ça ne peut pas être aussi convenu, l'auteur dressant un catalogue pratiquement exhaustif de tous les clichés du genre. Le twist attendu sera bien au rendez-vous, mais passé son petit effet, ça reste vraiment un gadget qui ne suffira pas à transcender et redonner de l'épaisseur à l'intrigue.

Grâce à son talent de romancier, Indridason parvient heureusement à demeurer suffisamment divertissant, c'est raconté sans gras pour ne pas tomber des mains, mais au-delà de son astuce de petit malin, Betty laisse sur une impression d'exercice de style relativement anecdotique.




L'Homme du lac, 2004
J'ai adoré l'ambiance si particulière de ce polar qui tire complétement parti de sa localisation si exotique en Islande, distillant une sorte de mélancolie latente. Errant sur une terre franchement peu hospitalière, les personnages et leur flegme sont décrits avec beaucoup de chaleur. Erlendur est un commissaire franchement à la cool, dont la vie privée est un désastre, et ses collègues sont autant de figures humaines qui échappent aux archétypes du genre.

Et je suis décidément très client de cette façon qu'a l'auteur de dévoiler ici encore les dessous louches de l'Histoire et de la société islandaise, offrant notamment une saisissante reconstitution d'une époque où l'utopie communiste séduisait une franche de la jeunesse locale, appelée à partir faire ses études en R.D.A. Rétrospectivement,  par la richesse de son intrigue et justement par cette exploration minutieuse et passionnante d'un passé, je considère ce titre comme le plus accompli de tous ceux que j'ai lus d'Indridason à ce jour.




Hiver arctique, 2005
Le lecteur fidèle de l'œuvre d'Indridason nourrit forcément une insatiable curiosité sur l'Islande, son atmosphère à ses yeux si exotique. Il aime replonger dans cet univers, retrouver ce commissaire en apparence constamment détaché, mais animé intérieurement par des obsessions sinistres et se heurtant à la tragique incompréhension du mal. Pour cette enquête, pas de coups de feu, de poursuite ou de suspense de dernière minute, même si l'intrigue semble condensée sur quelques jours. Le récit est construit sur une succession d'interrogatoires, qui dressent en creux le portrait d'une société islandaise repliée sur elle-même, de son rapport à l'étranger et à sa propre Histoire. 

Ça donne un polar évidemment guère joyeux, mais néanmoins vraiment prenant, grâce à la justesse du regard de l'auteur, qui développe juste ce qu'il faut de la personnalité de ses personnages pour les rendre touchants et crédibles. Un très bon cru.




Le Livre du Roi, 2006
Chronique précédemment publiée ici...

















Étranges rivages, 2010
Un peu réservé sur ce qui fut présenté à sa sortie comme la dernière aventure d'Erlendur (le personnage continuera d'apparaître dans d'autres romans, mais qui seront consacrées à sa jeunesse). S'il est toujours très séduisant de retrouver l'atmosphère singulière de l'Islande et la vision doucement nostalgique de l'auteur, si la personnalité tranquille du commissaire a toujours quelque chose de touchant, je dois avouer que je n'ai pas été particulièrement passionné par la relativement banale histoire criminelle narrée ici. J'ai surtout été peu emballé par la construction de l'enquête qui ne repose que sur des enchaînements d'interrogatoires, Erlendur rendant visite à chaque témoin l'un après l'autre, reconstituant ainsi le puzzle. Cette construction limite paresseuse fonctionnait pourtant dans d'autres romans (Hiver arctique). Elle est sans doute réaliste (et encore), mais manque par trop de variété, et j'ose à peine me permettre de qualifier de paresseux un écrivain avec autant de bouteille qu'Indridason.

C'est d'autant plus dommage — voire incompréhensible — que cette nouvelle enquête est censée être fondamentale dans le parcours du protagoniste, qui va ici jusqu'au bout de la quête qui l'obsède depuis ses débuts, de sa fascination pour les disparitions, et pour l'une d'entre elles en particulier. La lecture n'est pas non plus déplaisante, heureusement, d'autant plus qu'elle s'achève sur une conclusion vraiment émouvante qui permet de sortir de la lecture sur une note marquante, mais j'espérais sans doute davantage d'ambition et de nécessité dans l'écriture de ce volume.

10 avril 2019

Walt Disney pictures presents (1948-1959)

Melody time (Melody cocktail), 1948
Entre Bambi (1941) et Cendrillon (1950), Disney est financièrement à la peine. Le studio cesse de produire des longs-métrages d'animation, ne distribuant en salle que des anthologies, forcément moins coûteuses. Melody cocktail regroupe pour sa part 7 courts-métrages qui, parce que conçus autour de la musique, auraient pu prétendre à une filiation avec Fantasia, sans cependant bénéficier du prestige de s'attaquer au répertoire classique ni du parrainage d'un chef d'orchestre mondialement respecté. Les interprètes sont ici des chanteurs populaires de l'époque (Roy RogersThe Andrew sisters), et par leur modestie les films sont bien plus proches de la légèreté, presque anecdotique, des Silly symphonies.

La thématique dominante est très ancrée dans l'Americana, incarnant une sorte d'innocence idéalisée des fondateurs de la Nation américaine, pas toujours du meilleur goût. Au programme : romance faiblarde sur fond de patinage hivernal,  histoire un peu niaise du pionnier Johnny Appleseed, numéro de danse avec Donald et José Carioca autour d'Ethel Smith, virtuose de l'orgue, dans l'esprit de Saludos Amigos et des Three Caballeros, avec des effets visuels psychédéliques avant l'heure. Seul le segment mettant en image un poème bucolique ravit par sa délicatesse d'exécution, et je retiens également la véritable histoire du cowboy Pecos Bill, segment complètement délirant, qui n'a pas grand chose à envier aux meilleurs cartoons de Dingo.




Lady and the tramp (La Belle et le clochard), Clyde Geronimi, Wilfred Jackson & Hamilton Luske, 1955
Si comme moi on n'éprouve pas de sentiment particulier pour les canidés, c'est franchement pas emballant. Le scénario est étonnamment peu ambitieux, en contraste flagrant avec le soin accordé à la réalisation où tout, des décors aux couleurs, témoigne d'une volonté de perfection. Disney était un des tous premiers studios sur les rangs pour exploiter le format nouveau du Cinemascope avec 20 000 lieues sous les mers. Je ne comprends dès lors même pas que pour sa première production d'animation en scope, l'Oncle Walt fasse le choix d'un sujet aussi anodin. L'histoire, plutôt intimiste, ne propose pas la moindre dimension épique pour s'accorder à ce qui se veut quand même encore à cette date comme un format spectaculaire.

Belle est un personnage sans caractère et peu futée. Ses voisins de chien sont inexistants et leurs scènes dialoguées ne m'ont jamais intéressé, ni amusantes ni spirituelles. Et surtout, au-delà d'un discours très superficiel sur le fait qu'il faut savoir se méfier des apparences, je ne sais même pas ce que le film cherche à raconter. Ça se conclut quand même sur une image de bonheur familial et domestique, en contradiction totale avec les convictions exprimées un peu plus tôt par le rebelle Clochard / Bandito, dont je pensais naïvement qu'on serait encouragé à les partager. En réalité, je me souvenais très bien de cet épilogue, mais pas de la critique exprimée un peu plus tôt par le héros dénonçant la vie derrière une clôture et faisant l'éloge de la liberté à travers champs.

Le film donne alors l'impression, pourtant peu probable, que les scènes s'enchaînent sans vraiment tenir compte de ce que les précédentes ont construit, avec même un mélange de tons bizarre (la mélopée des chiens de la fourrière, qui enchaîne séquence tire-larmes des petits chiots derrière leur cage et comédie). Les musiques sont plutôt passe-partout, la poignée de numéros chantés étant de peu d'intérêt. On sauvera donc 2-3 séquences qui émergent d'un ensemble assez terne, au premier rang desquels la mémorable à juste titre scène des spaghettis, ainsi que le génial numéro de sournois des chats-siamois. Au final, ce qui m'aura le plus séduit dans ce titre, c'est la qualité de l'animation mise en œuvre pour le personnage de Clochard, d'une subtilité et d'une expressivité telles que chaque seconde de présence à l'écran est un enchantement. L'anthropomorphisme disneyien à son sommet. J'ignore lequel des Nine old men en eut la charge, mais c'est clairement une contribution majeure à l'Histoire de l'animation, et un témoignage précieux de leur savoir-faire. J'ai même l'impression que tout le travail effectué ici sur les chiens, a par la suite été recyclé sur les films suivants du studio mettant en scène ces animaux (des Aristochats à Oliver et Cie en particulier, en passant par Rox et Rouky).




Sleeping beauty (La Belle au bois dormant), Clyde Geronimi, 1959
J'ignore si je l'avais vu en salle, lors d'une éventuelle reprise qui aurait pu avoir lieu dans les 80's. Toujours est-il que j'avais particulièrement envie d'y revenir depuis que j'avais découvert le travail graphique époustouflant sur les décors lors d'une lointaine expo Disney. Ce fut un régal. On est encore dans cette période glorieuse où Walt Disney aborde chaque nouveau projet avec une ambition folle, animé d'une volonté de pionnier. Je suis persuadé qu'en ce temps-là, opter pour le format large du Technirama 70mm en animation devait représenter des difficultés techniques insurmontables. Fleischer servit d'ailleurs de consultant sur ce film tout comme sur le précédent. Sous la direction artistique audacieuse de Eyvind Earle, le cadre est pleinement exploité pour créer du grand spectacle, jusque dans les références graphiques à bases d'enluminures médiévales et l'emploi d'une perspective aplatie, qui rendent chaque plan fascinant. L'animation est absolument exquise, de même que le choix des couleurs. Rien que celles bien particulières des trois fées témoignent de ce souci de perfection. Et c'est évidemment formidable de pouvoir bénéficier pour ce titre comme pour les autres du studio d'éditions vidéo si soignées, rendant justice à ce travail.

Comme souvent, le film est entièrement vampirisé par le méchant, et l'on guette avec gourmandise les moindres apparitions de cette sublime Maléfice. Son design, sa gestuelle, composent un personnage en tous points impressionnant. Et ça se prolonge jusqu'au sinistre château qui l'abrite. Tout le climax à partir de l'évasion du Prince est ainsi un pur morceau d'anthologie épique, que même l'intégralité de Taram et le chaudron magique ne parviendra pas à égaler : jeux quasi-expressionnistes sur les ombres et les couleurs, cadrages audacieux et dynamiques, effets visuels, bande son, etc. Le tout culminant par le design magistral du dragon dont le faible temps de présence à l'écran serait presque frustrant. On a vraiment l'impression que le studio est ici au sommet de son art, reprenant et améliorant encore toutes les expérimentations de Fantasia, cette capacité à harmoniser sons et images en mouvement. Je suis resté estomaqué par l'animation des étoffes, du tissu qui vole lors de la confection de la robe. Quand on pense que l'animation en CGI du tapis d'Aladdin avait impressionné tout le monde à l'époque, c'est encore plus admirable de se dire qu'ici tout résulte d'un travail manuel.

Une des autres qualités du film est de ne souffrir d'aucune baisse de rythme. L'histoire se déroule de façon idéale, et toutes les facéties dévolues aux fées ne viennent jamais gâcher l'intérêt du spectateur (contrairement aux pénibles souris de Cendrillon). Même le roi Hubert m'a amusé pour l'expressivité de son animation. Et j'ai adoré le personnage burlesque du troubadour discrétement porté sur la bouteille, dont je n'avais aucun souvenir. Alors oui, la princesse Aurore n'est qu'une potiche de plus, tristement caractérisée dès son entrée en scène par sa fonction de ménagère. De ce point de vue-là, on n'a pas évolué depuis Blanche-neigeLes chansons sont sinon charmantes, pas du tout envahissantes. Le duo dans la forêt entre le Prince et la Princesse est un petit bijou, digne d'un musical hollywoodien. Et c'est là encore une des heureuses idées de Disney que d'avoir directement pioché dans Tchaïkovsky pour sa bande son.



DOSSIER WALT DISNEY PICTURES :

4 avril 2019

Histoire permanente du cinéma américain, 1951-1955

When worlds collide (Le Choc des mondes), Rudolph Maté, 1951
Film catastrophe assez inoffensif, empêtré qu'il est dans une intrigue qui à mon sens passe à côté de son sujet. Le premier acte n'est qu'une suite de mornes discussions scientifiques sur l'imminence d'une catastrophe qui laisse incompréhensiblement les personnages concernés sans réaction de peur. C'est produit par George Pal et je m'attendais à ce que cette exposition s'assume vite comme un pur prétexte pour mieux laisser la place aux spectaculaires destructions de masse promises par le titre accrocheur. Or le film est de ce point de vue-là cruellement chiche, limité à quelques plans certes réussis d'un tsunami déboulant au milieu du récit. Effets et incrustations corrects, mais sans réel impact, débarrassés qu'ils sont de toute présence humaine (pour le coup, j'aurais même apprécié quelques stock shots). Après ça, on revient à des scènes de parlottes, aux enjeux dramatiques misérables. On est quand même censés avoir assisté à la quasi destruction de la civilisation humaine, et ça n'inspirera aucune émotion particulière aux personnages. Je veux bien qu'on ne sombre pas dans le pathos, mais il y aurait tellement de conséquences intéressantes à exploiter, ne serait-ce que sur le plan mélodramatique, comme saura si bien le faire plus tard, sur un postulat semblable, un Deep impact.

D'inspiration clairement biblique (transposition explicite de l'Arche de Noé), le film nous épargne même tout jugement moral sur une société qui aurait mérité un tel cataclysme. Le seul personnage vraiment mauvais — un milliardaire égoïste — étant trop caricatural pour qu'on lui accorde du poids. Le film n'a pas davantage de saveur nanarde, quand bien même on pourra sourire de son absence totale de crédibilité scientifique (le voyage en fusée où tout le monde est gentiment assis, et l'arrivée sur Zyra où on ne se préoccupe à aucun moment de savoir si l'atmosphère est respirable). Finalement, la seule chose qui m'a un peu amusé, et c'est sans doute involontaire, c'est la caractérisation du héros, un pilote franchement benêt qui est systématiquement à la masse pendant tout le film, se laissant manipuler par les uns et les autres en protestant mollement. Le charme de la SF hollywoodienne des fifties n'est donc pas tellement au rendez-vous.



Lovely to look at (Les Rois de la couture), Mervyn Le Roy, 1952
Une comédie musicale de papy, bien qu'issue de l'écurie MGM, inspirée d'un show de Jerome Kern et dont j'ai trouvé les chansons assez pénibles, avec Howard Keel ici en insupportable crooner. Ça se regarde gentiment et dans la bonne humeur mais c'est quand même un peu nul, dénué d'exigence. Minnelli est censé avoir supervisé et réalisé le défilé de mode final, aux costumes et décors pas particulièrement enthousiasmants.

Les chorégraphies sont signées Hermes Pan, et c'est surtout cet élément qui sauve un peu le film, en particulier deux ou trois danses assez belles et inventives mettant en scène le couple Gower et Marge Champion, ainsi que quelques bouffonneries bienvenues avec le personnage de l'impresario joyeux fêtard et une vraie séquence de one-man-show de Red Skelton, qu'on croirait plaquée là pour remplir un métrage un peu léger.




The Prisoner of Zenda (Le Prisonnier de Zenda), Richard Thorpe, 1952 
L'affiche ainsi que le long affrontement final entre Stewart Granger et James Mason — légitimement réputé — ne doivent pas faire illusion. On n'est pas du tout devant un de ces swashbucklers à la Scaramouche qui connaissent à cette époque un nouvel âge d'or. Manifestement jugé porteur, le roman avait déjà été porté à l'écran pas moins de trois fois par Hollywood. Cette version Thorpe se la joue intrigue à la Cour, avec ce personnage de touriste qui s'avère comme par hasard être le parfait sosie du monarque d'un Royaume imaginaire d'Europe de l'Est, idée digne d'une aventure de Spirou, pour ne pas citer Le Dictateur de Chaplin.

La mise en scène de Thorpe est désespérément plan-plan, confirme finalement le caractère très théâtral de ce postulat. On suit une intrigue franchement peu passionnante, avec des scènes très vaudevillesques dans leur fonctionnement, et des dialogues sans éclats qui peinent à nous rendre émouvante la passion entre Granger et Deborah Kerr (cette dernière en deviendrait presque fade et c'est peut-être le plus désolant). J'en sauve néanmoins l'étonnante composition de James Mason en vilain, et donc ce véritable morceau de bravoure du duel, qui ne mérite cependant pas qu'on s'impose le visionnage intégral.





I'll cry tomorrow (Une femme en enfer), Daniel Mann, 1955
La femme c'est Lillian Roth, chanteuse américaine très populaire dans les années 30 incarnée ici par Susan Hayward (L'Attaque de la malle-poste). L'enfer c'est celui dans lequel la plonge l'alcoolisme. Le film est l'adaptation de ses mémoires, best-seller publié à peine deux ans plus tôt, et c'est assez triste. Entre une mère possessive qui a bousillé sa vie par sa volonté presque maladive de faire de sa fille une star dès l'enfance, entre ses déboires sentimentaux (les différents hommes qu'elle a connus, avec lesquels elle s'est mariée, étaient soit malades, soit idiots, soit violents), Roth finit par perdre son identité. Le titre original, que je trouve vraiment très beau, est parfaitement bien choisi, avec cette idée d'un chagrin qu'on s'efforce de nier, de sentiments qu'on tait pour mieux supporter la vie par le mensonge. Le récit est à l'occasion interrompu par quelques numéros chantés, mais c'est davantage la vie privée de l'artiste qui est au centre du film.

Hayward trouve ici un rôle en or et livre une performance époustouflante qui lui vaudra le prix d'interprétation à Cannes cette année-là. C'est particulièrement saisissant lorsqu'on compare ses premières apparitions sur scène, fraîche et enjouée, et les scènes qui la montrent dans la plus sordide et terrifiante déchéance. Le seul aspect déconcertant, mais nullement gênant, c'est qu'il n'y a pas vraiment d"effort de reconstitution et on a vraiment l'impression que tout le film se passe dans les années 50. La mise en scène de Mann est très sobre, peut-être un peu figée, privilégiant les plans-séquences filmés depuis le même angle, mais sert néanmoins bien l'histoire, dans un noir et blanc implacable. Ce qui fait qu'au final, j'ai bien envie de considérer ce drame comme l'un des meilleurs consacrés à l'alcoolisme, au même titre que le Lost weekend de Billy Wilder ou Days of wine and roses de Blake Edwards.

1 avril 2019

Kings of Hong Kong VI. 1996-1998

Beyond hypothermia, Patrick Leung, 1996
À cette date sur le point d'être rétrocédé à la République Populaire de Chine, Hong Kong voit son industrie cinématographique peu à peu désertée par les grands noms qui l'ont consolidée durant une décennie, désormais tous passés à l'Ouest. Du côté des réalisateurs ce sera John Woo (Hard target), Tsui Hark (Double team), Ringo Lam (Risque maximum), Ronny Yu (Magic warriors) ou encore Kirk Wong (l'excellent The Big hit). Du côté des acteurs, on aura rien de moins que Jackie Chan (Rush hour)Jet Li (Lethal weapon 4), Michelle Yeoh (Demain ne meurt jamais), Chow Yun Fat (The Replacement killers) et même Sammo Hung réduit pour sa part au petit écran (Le Flic de Shanghai). Profitant de ce boulevard laissé vacant, le réalisateur Johnnie To s'associe à son collègue scénariste Wai Ka-Fai pour fonder Milkyway image.

Ce studio repose sur un système économique très équilibré, avec des films au budget serré tournés à la chaîne — donc facilement rentables — et pourtant amoureusement fignolés, qui sont autant de vraies propositions personnelles et artistiques, comme insérées en contrebande dans ce qui reste du cinéma commercial où le polar domine. Pour optimiser les coûts, To place sous contrat et emploie les mêmes équipes de techniciens, scénaristes, réalisateurs, compositeurs et chorégraphes. Il tourne autant que possible dans les décors des environs, transformant de film en film la ville en un étonnant terrain de jeu, parcouru par les sempiternels mêmes archétypes — truands, tueurs à gages, flics — avares en dialogues. Ce sens de l'épure se retrouve jusque dans l'action, chorégraphiée avec un goût du minimalisme qui transforme gestes et gunfights en autant de figures quasi-abstraites. L'influence du polar froid français à la Melville est certaine, comme chez John Woo, mais avec une attention peut-être davantage portée à l'alchimie du groupe qu'aux individualités. L'ensemble met à l'honneur une troupe d'acteurs solides, superstars comme seconds couteaux, qui composent pour le spectateur un univers familier Simon YamAndy LauAnthony WongLau Ching WanLam Suet ou encore Wong Tin Lam. La formule est tellement au point, qu'elle aboutit cependant souvent à des œuvres qui, à quelques exceptions, n'ont pas vocation à s'inscrire dans le temps et laissent un souvenir qu'on aimerait moins volatil. Outre Beyond hypothermia, extraordinaire polar conceptuel, je retiendrais de cette première période The Odd one dies (parfois lourdingue, parfois rafraîchissant de liberté), le très bon Expect the unexpected, ainsi que le sympathique A hero never dies, que To signe seul en 1998.




The Longest nite, Patrick Yau, 1997
Dix ans plus tôt, Johnnie To s'était vu dépossédé de la réalisation de The Big heat par Tsui Hark. Devenu patron de studio, il n'hésitera pas à procéder de même avec son poulain Patrick Yau. On ne saura dire à quel point il aura ici sauvé les meubles, mais The Longest nite m'avait plutôt déçu. J'avais trouvé le film prétentieux, se la jouant petit malin, un peu comme le personnage interprété par Lau Ching Wan. Manifestement réécrit en cours de route, le scénario en fait trop, en rajoute dans la noirceur, la violence et les manipulations improbables. Le spectateur avale couleuvres sur couleuvres, contraint d'accepter que toutes les réactions de Tony Leung ont été évidemment prévues depuis le début.

C'est faussement machiavélique, d'autant plus qu'une fois qu'il est clair que le spectateur s'est fait avoir, au lieu de défaire ce sac de nœud, l'intrigue lâche définitivement la rampe pour ne proposer que de la confrontation armée, sans le moindre enjeu, avec une scène de duel absurde dans un entrepôt plein de miroirs forcément très joliment et judicieusement disposés. Ma crédulité à ses limites et ça m'a un peu fait hausser les sourcils. Par contre la musique synthétique de Raymond Wong est assez étonnante. On croirait entendre le Hans Zimmer de Backdraft ou Black rain, et moi j'aime bien.




Double Team, Tsui Hark, 1997
Comme ses confrères fuyant la rétrocession John Woo et Ringo Lam, en débarquant à Hollywood Tsui Hark passe obligatoirement par la case Jean-Claude Van Damme. L'acteur américano-belge est alors plus ou moins au sommet de sa popularité, seul dans le genre à voir encore ses films sortir en salle (Chuck Norris fait sa préretraite à la télévision, Steven Seagal voit se profiler les DTV, et Wesley Snipes est juste derrière la porte). Il vient d'achever son propre grand-œuvre avec The Quest et accueille donc l'ex-empereur du cinéma hongkongais. Mais c'est bel et bien d'une série B sans génie qu'écope le réalisateur, dont le nom ne sera même pas jugé digne de servir d'argument promotionnel.

Buddy movie d'action teinté d'espionnage, Double team déroule un scénario crétin, rempli de clichés et de punchlines désolantes. Seule idée amusante, presque involontairement parodique : l'île pour espions en retraite. Sammo Hung vient prêter main forte aux scènes d'action, mais le résultat est la plupart du temps informe, Tsui Hark étant manifestement contraint de brider son style. Le summum de l'indécence étant ce climax où Mickey Rourke, méconnaissable et imposante masse de muscle ressortie du placard, vient castagner Van Damme et l'ex-star de la NBA Dennis Rodman en plein Colisée. Honteuse et douloureuse tentative de rappeler La Fureur du dragon de Bruce Lee au triste souvenir du spectateur.





Knock Off (Piège à Hong Kong), Tsui Hark, 1998
Si John Woo avait pu monter en grade avec son deuxième film hollywoodien, écopant de stars du calibre de Travolta et Christian Slater, Tsui Hark est pour sa part toujours bloqué chez Van Damme, auquel s'adjoint cette fois le pesant comique du Saturday night live Rob SchneiderCe qui aboutit logiquement à un autre film crétin, certes, mais aussi proprement jouissif. Van Damme et Schneider en roue libre jouent les pieds nickelés dans une intrigue absurde qui mêle mafia russe, taupes de la CIA, complot terroriste international, courses de pousse-pousse, angoisse de la rétrocession et personnages féminins forts. C'est un des rares rôles ou JCVD joue clairement un benêt. En dehors de son personnage d'homme d'affaire un peu escroc et pas futé, de nombreuses scènes le ridiculisent ouvertement : sa première apparition lorsqu'il chantonne en cantonais dans sa décapotable, lorsqu'il est fouetté au cul par une anguille pendant la course de pousse-pousse, ou encore quand il craque sa chemise au restaurant. Il est tout à fait possible qu'il s'amuse lui-même de ce jeu avec son image, mais on peut aussi douter que l'humour soit de sa part volontaire.

Il semble donc évident que Knock off n'est à aucun moment à prendre au sérieux. Si la première vision est un choc face à toutes les aberrations que le film propose, on se rend compte par la suite que le talent de Hark est ici très loin d'être en berne. Le rythme du film ne ralentit presque jamais. Supervisées par Yuen Bun et Sammo Hung, les scènes d'action et les cascades en plus d'être nombreuses sont toutes époustouflantes et d'une générosité folle. Tsui Hark est en pleine possession de ses moyens, s'autorisant des angles de prise de vue hallucinants qui ne seront cette fois pas défigurés au montage. Le réalisateur livre au final à la fois un film d'action brillant et qui témoigne parfaitement de sa manière de faire, et une comédie hilarante impitoyable avec ses personnages. Comme un grand bras d'honneur aux exécutifs hollywoodiens qui pensaient le faire rentrer dans le moule. Je suis fan et ça fonctionne étonnamment aussi bien en VO qu'en VF (il est par contre impératif de le voir au format scope respecté).



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