17 janvier 2019

Deux films d'Éric Rohmer 1967-1987

Présent dès les débuts de la Nouvelle vague, produit par Barbet Schroeder et mené sur presque cinquante ans, le cinéma d'Eric Rohmer (1920-2010) pourrait prétendre avoir ausculté la société française en long et en large. Si la sociologie y trouve effectivement un écrin de choix, la démarche est bien éloignée de celle d'un Sautet, qui capturait lui avec précision l'air du temps. Disposant d'une connaissance encyclopédique de l'Histoire, passionné par l'art du discours des grands moralistes français du XVIIIe, Rohmer a une façon bien à lui de faire naitre l'authenticité, comme en témoignent ses régulières incursions dans le film en costumes (La Marquise d'O., Perceval Le Gallois, L'Anglaise et le Duc, Les Amours d'Astrée et de Céladon).


Toujours soucieuses de filmer la jeunesse, ses œuvres contemporaines ne sont pas pour autant décontextualisées du réel. Et pourtant, peuplées de ses acteurs fétiches (Luchini, Dombasle, Pascal Greggory, Pascale Ogier, Marie Rivière, Rosette), elles se présentent tout de même comme un monde en soi. J'aurais bien vu Rohmer s'essayer à la comédie musicale...




La Collectionneuse, 1967
Encore succombé au charme indéfinissable de l'univers rohmerien. Premières minutes toujours déstabilisantes où je suis prêt à régler leur compte aux acteurs dont le jeu et à la diction semblent si artificiels, à la mise en scène et au montage faussement détachés. Et puis tous ces éléments se mettent en place, imposent leur rythme et je finis par me régaler de me retrouver dans des terres à la fois familières et génératrices de surprises permanentes. Le postulat du film est en soi formidable : un squatt dans une superbe maison de campagne, où parade un personnage de dandy qui  s'applique à ne surtout rien faire. Ambiance délicieuse et fascinante. Un triangle amoureux se met en place, les personnages s'approchent, discutent. Rien de linéaire, on tente des trucs, on croit maîtriser la situation avant de repenser sa stratégie. Et nous, spectateurs, sommes invités à regarder ces scandaleux marivaudages, parfois cruels, souvent touchants.

La photographie de Nestor Almendros est absolument sublime, avec notamment des plans fixes au rendu incroyablement pictural qui personnellement m'évoquent certains clichés de Willy Ronis. Dans le rôle du dandy, Patrick Bauchau a un charme fou — sa voix, ses gestes. Son commentaire habite véritablement le film, remarquablement bien écrit. Et puis il y a cette séquence magnifique où il découvre soudain l'ennui à la terrasse d'un café, observant les passants, réalisant alors qu'il ressent sans doute vraiment quelque chose pour cette « petite salope » d'Haydée qu'il méprisait jusqu'ici avec une facilité autosatisfaite. La toute dernière scène de ce conte moral est d'un cynisme parfait. Je n'en reviens pas de savoir que le film ait écopé d'une interdiction aux moins de 18 ans à sa sortie (désolante époque qui voyait la même année La Religieuse de Rivette carrément interdite de diffusion).




L'Ami de mon amie, 1987
Pour moi il y a un décidément un mystère Rohmer. Pendant le visionnage, je suis plus qu'agacé par sa volonté de dépouillement, d'artificialité à la fois dans le jeu et dans une mise en scène a priori sans attraits. Et pourtant. Pourtant, de La Boulangère de Monceau à Triple agent, en passant par L'Arbre, Le Maire et la médiathèque, j'en sors à chaque fois conquis. Inexplicablement. Et je conserve d'excellents souvenirs et une grande affection pour l'émotion et l'intelligence ressenties devant Pauline à la plage ou Conte d'été (seule exception à ce jour : Ma Nuit chez Maud qui m'avait bien agacé mais qui mériterait que je lui redonne sa chance).

L'Ami de mon amie est un autre de mes Rohmer préférés. S'inscrivant dans son cycle des Comédies et proverbes, il s'agit bien d'un nouveau conte moral. Sous des dehors faussement austères, faits d'intérieurs sans cachet ni relief et de discussions triviales, le film parvient à surprendre et à nous laisser sous le charme d'une belle et touchante histoire, dans laquelle on peut très bien se reconnaître. Dénué de glamour et de poids dramatique, le parcours des personnages dans la cité est particulièrement intéressant. Toujours à l'arrière-plan mais exerçant une incontestable fascination sur le cinéaste, la ville nouvelle de Cergy offre un terrain de marivaudage riche et poétique. Pendant un temps, on a accompagné de près ces êtres et on conserve durablement le sentiment d'un précieux partage. Ce qui fait également que je suis un peu dépourvu d'arguments et qu'il me semblerait vain de chercher à convaincre le spectateur qui serait resté insensible, sur le seuil de ce film-bulle.

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