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27 mars 2020

Deux romans de Christopher Priest

The Separation (La Séparation), 2003
Le Britannique Christopher Priest est un auteur que j'attendais depuis longtemps de découvrir, séduit que j'avais été par l'adaptation cinématographique qu'avait fait Christopher Nolan de son roman The Prestige. J'ai choisi La Séparation un peu au pif, sur la foi de ce joli titre et par la promesse d'une intrigue prenant l'Histoire pour point de départ. Manque de bol, j'ai enchaîné dernièrement un peu trop de romans se déroulant pendant la Seconde guerre mondiale, et j'étais un peu blasé par la représentation du conflit et de l'époque. Priest y déroule en soi un récit plutôt réaliste et documenté, en particulier sur le fonctionnement des équipages de la RAF et la vie au temps du Blitz. Toute la saveur particulière qui lui vaut malgré tout d'être édité dans une collection SF étant le presque imperceptible glissement qu'il opère pour basculer dans le registre de l'uchronie, un concept que j'ai toujours bien apprécié, idéalement illustré par Philip K. Dick.

Je reste à l'arrivée avec l'impression d'avoir été un peu blousé, puisque Priest refuse in fine d'aboutir à un puzzle cohérent et complet, choisissant d'abandonner son lecteur dans une forme d'indécision et d'obscurité qui a le mérite de bousculer mais m'a fait également me demander si cela ne relevait pas de la facilité. Bref, lecture plaisante, roman souvent fascinant par sa façon d'inscrire sa petite histoire dans la grande, mais pas non plus le grand rendez-vous espéré. Du problème des trop grosses attentes.




The Adjacent (L'Adjacent), 2013
C'est pas mauvais, mais je lui ferai un peu le même reproche que j'avais fait à La Séparation. Plus proche d'Ubik que du Maître du haut château, jouant sur les réalités parallèles et l'uchronie, Priest laisse espérer qu'au final tout finira par avoir un sens, et les pièces du puzzle de s'assembler. C'est clairement ce qui motivait ma lecture, l'espoir de voir surgir une cohérence. Sauf que rien n'est finalement résolu, et même si chaque épisode est en soi fascinant, ça donne à l'arrivée l'impression d'un exercice purement gratuit, comme s'il s'agissait juste de s'amuser à créer des échos d'un récit à l'autre, aussi bien entre les faits qu'entre les personnages. D'un espace à l'autre, des guerres se superposent, des personnages se voient confinés, il y est question de guerre, de magie et de mystères non résolus. 

J'imagine que c'était bien là l'ambition de Priest, que de jouer une nouvelle fois à l'illusionniste, mais je me suis davantage senti blousé qu'agréablement séduit. L'univers déployé reste cependant suffisamment captivant pour continuer à habiter le lecteur une fois le livre refermé, et c'est sans doute ce qui ne condamne pas mon envie de revenir à l'occasion vers d'autres romans de cet auteur.

23 décembre 2018

Aardman animation, 2000-2011

Chicken run, Nick Park & Peter Lord, 2000
Adossés au puissant Dreamworks, Park et Lord, les deux génies du studio Aardman, se retrouvent à travailler ensemble sur l'une de leurs productions les plus ambitieuses : un long-métrage d'animation en stop-motion. Projet risqué qui avait précédemment porté chance à Disney avec L'Étrange Noël de Mr Jack, et dans lequel ils mettent tout leur savoir-faire, quitte à manquer cependant un peu d'audace dans l'écriture, soucieux de ne pas trop perdre de vue le public. Passée l'originalité du sujet, avec ces poules en cages qui rejouent La Grande évasion et autres films de camps de prisonniers, on se retrouve en effet avec des personnages qui relèvent pour la plupart d'archétypes. On apprécie néanmoins de reconnaître la patte de Nick Park, avec notamment l'attention accordée à des héroïnes fortes et surtout ce goût pour les bricolages les plus fous.

Un spectacle qui possède indiscutablement de très bons moments, mais qui n'emporte pas pour autant pleinement l'adhésion. Reste tout de même un impressionnant tour de force, et une qualité de fabrication qui force le respect. Sans doute aussi grâce aux arguments marketings de Dreamworks, qui fait comme toujours appel à des doubleurs de prestige (Depardieu, Lemercier, Balasko pour la VF), le film connaîtra un immense succès, prolongeant ainsi pour quelques années le partenariat entre les deux studios et imposant auprès du grand-public un nouveau label.




Wallace & Gromit : the curse of the were-rabbit (Le Mystère du lapin-garou), Nick Park & Steve Box, 2005
Gromit, mon héros ! Gags, personnages, lapins (Jeannot / Hutch rules !), j'en avais la mâchoire crispée à force de conserver un sourire réjoui tout du long. Le scénario est brillant avec son jeu de fausses pistes qui fonctionnent et ces références cinématographiques qui s'enchaînent comme des dominos-cascade (Frankenstein, Quasimodo, King Kong, La Belle et la Bête, et j'en oublie).

Produisant toujours dans les locaux du studio à Bristol, Park ne renie rien de la spécificité so british de sa création, appuyant au contraire avec un malin plaisir les travers et qualités de ses compatriotes. Techniquement, c'est renversant. L'animation est non seulement fluide et expressive mais les prises de vues sont encore plus audacieuses qu'auparavant, avec des mouvements de caméra et des jeux de lumière d'autant plus remarquables quand on se dit que tout ça a été capturé en stop-motion. La poursuite souterraine en voiture, et le final sont des morceaux éblouissants, tant sur le plan du rythme que de l'inventivité. Confiée aux poulains de Hans Zimmer, la musique fait également des merveilles, constamment employée avec ironie.




Arthur Christmas (Mission : Noël), Sarah Smith, 2011
Ne vous fiez pas à ce visuel peu engageant. Dans la catégorie finalement pas si fournie des films sur le Père Noël, ce fut une bonne pioche. Ça reste certes destiné à un jeune public, mais je l'ai réellement apprécié sans non plus me forcer à retomber en enfance. Après un Souris city où Aardman tentait la 3D et qui ne rencontra pas son public, le studio anglais cesse son partenariat avec Dreamworks, et c'est désormais en coproduction avec Sony que l'aventure se poursuit, ici encore en images de synthèse. J'ai découvert le film dans sa VF (correcte), et c'est donc au générique final — sur fond d'une immonde reprise de Santa claus is coming to town — que j'ai constaté la présence d'un gros casting très british qui pourrait justifier de le revoir en VO : James McAvoy, Hugh Laurie, Bill Nighy, Michael Palin et Jim Broadbent.

Le film est une course la montre puisque se déroulant les toutes dernières heures de la nuit de Noël, avec ce que cela suppose de tension et d'accélérations, mais sans pour autant sacrifier à son discours. On va en effet assister à l'opposition entre deux façons de répondre aux questions pratiques liées au boulot du père Noël, l'une ultra-industrialisée et bluffante d'efficacité (a priori), l'autre à l'ancienne, avec ce que cela implique de nostalgie. Cette opposition est illustrée avec beaucoup de drôlerie et d'inventivité, on retrouve là-dessus les délires du studio qui mit si brillamment en scène les folles inventions de Wallace & Gromit (les amateurs y repéreront quelques amusants clins d'œil).

Les gags ne cèdent jamais non plus à la satire facile, au cynisme ou au second degré. Même le traitement des elfes est marrant, alors qu'il aurait été si facile d'en faire ce que la plupart des studios font dès lors qu'ils ont à utiliser ce genre de petits personnages rigolos et mignons démultipliés à l'écran. Et puis il y a de la poésie, le film faisant le choix plutôt bienvenu de ne pas avoir de vrai méchant, et de donner aux différents membres de la famille Noël autant de qualités (courage, générosité) que de défauts (paresse, jalousie, rancœur). Le tout n'oubliant évidemment pas de jouer la carte du merveilleux, notamment lors des scènes de vol, qui bénéficient d'une partition pour une fois vraiment inspirée et particulièrement dynamique d'Harry Gregson-Williams.

13 juillet 2018

Summer page-turners

Dmitry Glukhovsky, Metro 2033, 2005
Trouvé dans une boîte à troc, et ce ne fut pas une pioche particulièrement heureuse. C'est de la SF postapocalyptique dont la seule — mais vraie — originalité est son cadre, à savoir Moscou et le pittoresque de son réseau de transport souterrain. Ici, abritant les rescapés d'une surface inhabitable, chaque station est devenue une sorte de territoire autonome, où survit laborieusement une population parano. L'auteur se débrouille plutôt bien pour faire exister ce petit monde, imaginant et mettant en scène les particularités de chaque microsociété. Et comme si cet univers dévasté ne suffisait pas, il faut qu'en plus de ça il rallonge la sauce en faisant également intervenir des zombies, des mutants, des néonazis, et une entité télépathe.

En soi, ça pourrait être fun, sauf que l'humour est ici absent, et que je n'ai à aucun moment véritablement ressenti la volonté de l'auteur d'appuyer le registre pulp. Le plus aberrant étant le fait que ce Metro 2033, déjà longuet de 800 pages, s'est vu prolongé par DEUX AUTRES PUTAINS DE TOMES ! Alors même si j'ai bien conscience que d'autres stations du métro moscovite restaient à explorer, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait s'y trouver encore à développer, et je préfère de loin relire l'indétrônable I am legend de Matheson, gage de davantage de frissons sur cette thématique...




Connie Willis, Blitz, 2010
Mais quelle arnaqueuse, cette Connie Willis ! Je ne peux plus nier ma nature de lecteur masochiste : de Willis, j'avais déjà lu Le Grand livre, dont l'écriture m'avait consterné. Et pourtant, j'ai eu envie d'y revenir, intrigué par le sujet de ce roman-ci, par son épaisseur prometteuse d'immersion et aussi sa floppée de prix auxquels j'accorde encore du crédit. Avant d'être réuni en intégrale sous le titre Blitz, le roman est paru en deux volumes respectivement intitulés Black-out et All clear. L'auteur y reprend son petit monde des historiens d'Oxford qui voyagent dans le passé pour l'étudier. Leur sujet porte cette fois sur la Seconde guerre mondiale, et en particulier le blitz londonien, sur lequel Willis s'est incontestablement documentée, livrant une reconstitution ultra minutieuse de la ville sous les bombes, de toutes les implications plus ou moins dramatiques sur la vie des gens. 

Ça avait donc tout pour être une plongée passionnante et même amusante (l'humour est souvent de la partie), avec en plus un argument SF censé être fascinant. Car évidemment, les explorateurs du futur vont ici encore se retrouver coincés dans le passé. Impossible pour le lecteur de ne pas s'interroger sur ce principe aberrant d'envoyer des gens à une époque ultra-dangereuse avec un tel risque de ne pas pouvoir être récupéré. Les personnages sont eux-mêmes les premiers à régulièrement exprimer leurs craintes d'avoir modifié le cours des choses, et ce n'est pas comme si la Seconde guerre mondiale ne représentait pas à elle seule un périlleux carrefour temporel.


Mais le pire c'est vraiment cette écriture dénuée de la moindre ellipse, qui pourrait relever du tour de force, genre James Joyce ou Nouveau roman, s'il avait été intentionnel mais qui m'est plutôt apparu comme une épreuve. Dans sa préface, Willis reconnaît elle-même qu'elle s'est laissée entraîner, et qu'il n'était pas du tout prévu que le roman prenne les dimensions d'un diptyque. On a donc un récit qui n'avance pas, qui repose sur les mêmes effets, entre description de lassants trajets à pieds ou en train qui n'aboutissent à rien, avec des pensées qui tournent en rond, le pire étant ces faux-suspenses dont abuse l'auteur. Si j'ai parlé de masochisme de ma part au début, c'est parce qu'au lieu de passer à autre chose, je me suis quand même acharné jusqu'à la 700e page (sur 1200), avant de laisser tomber. Et je ne conçois même pas que ça ait fait illusion une seule seconde auprès des jurés des prix Locus, Nebula et Hugo (ou alors c'était une année particulièrement médiocre)...





Robert Charles Wilson, Burning paradise (Les Derniers jours du paradis), 2014
Wilson est décidément capable d'alterner entre le fabuleux (À travers temps, Spin) et le moyen (Julian). Ces Derniers jours du paradis appartiendrait plutôt à la catégorie "roman alimentaire", à savoir une production parfaitement dispensable. On pourra apprécier la modestie de la proposition, son côté roman-feuilleton très S.F. des fifties, avec cette menace alien et ces humains traqués seuls à détenir la vérité, sur fond d'ambiance paranoïaque et de simulacre de réalité à la K. Dick. 

Mais je n'y ai pas retrouvé le talent de l'auteur pour peindre des personnages émouvants, et l'on suit sans grand enthousiasme les péripéties d'un récit construit sur un rythme de fuite, et ne proposant pas vraiment de profonde réflexion. Ça reste en effet très premier degré, le suspense et l'action priment, et en tant que lecteur, j'ai personnellement besoin d'un peu plus d'ambition. Z'êtes pas obligé de pondre un bouquin par an, Monsieur Wilson...

29 mai 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam II. 1985-1988

Brazil, 1985
Mariage réussi de Kafka et d'Orwell, et qui pourtant compose un univers qui ne se réduit pas à ces seules références, Brazil représente un des gros chocs cinématographiques de ma jeunesse. L'arrestation initiale de Buttle/Tuttle, avec ces types qui descendent par son plafond en plein réveillon de Noël, m'avait traumatisé. Débordant d'idées, Gilliam offre à nouveau un inépuisable réservoir d'images hallucinantes, appelées à faire date. Puissamment porté par une poésie libératrice, le film relève autant de la science-fiction que du drame, et passe avec brio de la satire grinçante à la romance surréaliste. 

C'est un chef-d'œuvre de désespoir incroyablement inspiré, inoubliable jusqu'à son (terrible) dernier plan. Et Sam Lowry (formidable Jonathan Pryce, qui ne retrouvera jamais par la suite un tel rôle de premier plan), rejoint  Joseph K et Winston Smith au panthéon des martyrs de la condition humaine. Je pense vraiment que tout comme le THX-1138 de Lucas, Brazil est devenu le mètre-étalon dès lors qu'il s'agit de mettre en scène un univers bureaucratique rongé par l'absurde. Et le cinéma reviendra longtemps puiser à cette source.




The Adventures of Baron Münchausen (Les Aventures du Baron de Münchausen), 1988
Personnellement, c'est un de mes plus grands souvenirs de cinéma et je chéris le souvenir de sa découverte en salle : l'ouverture sur la ville assiégée, l'ombre chinoise du Baron sur une affiche qu'il arrache, la vertigineuse mise en abîme du récit — ou comment mythomanie et réalité se confondent — jusqu'à la bataille finale où chacun des compagnons du Baron retrouve ses facultés. Plus généreux que jamais, Gilliam réjouit son spectateur par une direction artistique hors du commun. Je crois qu'encore aujourd'hui je n'ai pas vu de représentation de la mort aussi convaincante, tant visuellement que dans la terreur qu'elle inspire (en particulier cette scène où elle surgit d'une statue). Et puis rien que pour avoir eu cette idée de génie de révéler la ressemblance entre Uma Thurman et la Venus de Botticelli, le film mérite de rester dans l'Histoire.

Le récit conserve intact sa fascination et son merveilleux au fil des visions. Si on aime Gilliam, je ne pense pas qu'on puisse raisonnablement le trouver aujourd'hui vieilli, tant il est exemplaire de son style : invention visuelle permanente, décors baroques, humour enfantin, présence d'Eric Idle, et surtout toute cette thématique sur le refuge dans le rêve, la croyance en la fable, osant faire la confrontation entre les aventures passées du Baron et le vieillard pathétique qu'il est devenu. Ici, le mensonge se veut plus beau que la vérité. Le premier acte nous raconte toute l'histoire du film en mode théâtre, révélant les coulisses, avant de progressivement faire disparaître la réalité de ces dernières et de nous faire plonger dans toutes les dimensions de l'illusion, comme le fit aussi brillamment à sa façon le Frank Cassenti de L'Affiche rouge, et le Greenaway de The Baby of Macon.


Alors certes, le rythme peut paraître un peu hésitant, les interprètes parfois en roue libre, et on n'échappe pas toujours à l'effet du film à sketches, forcément inégaux. Gilliam n'est pas un cinéaste soucieux de rigueur, l'artiste étant plutôt habité par des visions, le goût du conte et des fulgurances improvisées. Il a ici trouvé un matériau idéal et c'est fou de se dire que ce qu'on voit sur l'écran a d'abord été couché sur le papier en se disant que ce serait possible techniquement de le mettre en image. Tourné entre Cinecittà et les studios Pinewood, Munchausen mit à rude épreuve ses participants. Maintenant que j'en connais les conditions de production (il faut voir son hallucinant making of), c'est incroyable de constater à quel point le film se tient malgré tout. Son discours est solide et la folie de chaque scène est un délice pour les sens. Le plus beau, c'est qu'en dehors d'une poignée d'écrans bleus, l'essentiel a été réalisé "in camera" comme on dit (you get what you film) : matte paintings, miniatures, décors prodigieux de Dante Ferreti, animatronics.

La cohérence de l'ensemble est régulièrement réaffirmée grâce au personnage de Sally, formidablement incarnée par Sarah Polley, qui s'acharne à remettre le Baron sur les rails de sa quête, et dont on peu considérer que c'est son regard d'enfant qui nous est donné à partager, interprétant pour nous le récit du narrateur, sans filtre, avec la foi la plus pure accordée aux contes de fées. Je suis juste un peu gêné quand le ton devient un peu trop adulte (les galipettes des époux lunaires, les jurons de Vulcain), jugeant ça un peu déplacé... tout comme la petite Sally en fait. Et bien sûr, le film ne serait rien sans la composition géniale de Sir John Neville. 

Le propos est d'une richesse et d'une beauté auxquelles je suis toujours aussi sensible, aujourd'hui comme hier. Frère d'âme de Cyrano, Munchausen célèbre la victoire de la création sur la destruction, de l'imagination sur la raison, de la paix sur la guerre, de la vie sur la mort (littéralement), et de l'art sur la vie. C'est un des rares cas de films qui me parle tellement que, parce que je suis aussi conscient de ses imperfections, je ne chercherai pas pour autant à batailler autour de moi pour le faire apprécier, comme si ça me suffisait de le savourer seul. Et puis j'adore le score flamboyant et toutes trompettes dehors de Michael Kamen, notamment sa somptueuse valse qui contient toute l'énergie du film : 


DOSSIER TERRY GILLIAM :

23 mai 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam I. 1975-1981

Monty Python and the Holy Grail (Sacré Graal !), coréal. Terry Jones, 1975
En plus d'être un cinéaste à la carrière passionnante, Terry Gilliam incarne également une figure particulièrement importante de mon parcours cinéphilique, pourvoyeur d'un univers visuel sans équivalent et d'une incontestable cohérence. Pas si prolifique, son œuvre supporte vraiment de fréquents visionnages, chaque film donnant l'impression d'un monde aussi riche que fou, telle une boîte à malice qui recèlerait sans cesse de nouveaux trésors. J'adore les animations en papier découpé de ses débuts, concoctées pour les intermèdes du Flying circus, et je savoure chacune de ses rares apparitions au sein du combo british, souvent muettes (rien que sa façon de manger une banane dans le Live at the Hollywood Bowl me réjouit).

Même s'il en cosigne la réalisation avec Terry Jones, il m'est néanmoins difficile de considérer Monty Python and the Holy Grail — premier vrai long-métrage du groupe — au sein de l'œuvre de Gilliam. Suite de sketches anthologiques, le résultat à l'écran doit avant tout au travail collectif des Python, dont il reste pour moi le sommet. Par l'écriture comme par l'interprétation, chaque membre y a mis du sien, et on ne peut véritablement en mettre un en vedette plus qu'un autre. Et pourtant, cet univers médiéval fait de sorcellerie, de récits légendaires et d'actes chevaleresques est loin d'être étranger à Gilliam.




Jabberwocky, 1976
Film pas encore tout à fait maîtrisé (quelques longueurs), qui exprime cependant déjà un style et une voix. Récit picaresque placé sous le signe de Lewis Carroll, Jabberwocky propose une vision du Moyen-âge encore esthétiquement assez proche de Holy Grail, achevé quelques mois plus tôt. On peut raisonnablement supposer que Gilliam a récupéré costumes et accessoires du précédent tournage, tout en demandant à Michael Palin de faire des heures sup. L'acteur, excellent, semble s'être impliqué à fond dans un rôle physiquement exigeant.

Même si l'humour y a sa place — le film est souvent très drôle — on sent que Gilliam croit à son histoire, et qu'il cherche à se démarquer de la veine ouvertement irrévérencieuse des Python. Le manque de moyens ne semble avoir en rien confiné son imagination. Adoptant une structure de conte de fée, le film est étonnamment riche en péripéties. Chevalerie, héros, rêves, tout est déjà là. Jabberwocky porte pleinement la signature de Gilliam, avec son univers branque et poétique, sa fascination pour le Moyen-âge et son imagerie fantastique teintée de cauchemar, son goût pour les décors baroques, les situations absurdes, et les monstres. Pour toutes ces raisons, pour la personnalité qu'il exprime, c'est de mon point de vue un film très attachant, que j'apprécie davantage à chaque nouvelle vision.




Time Bandits (Bandits, bandits), 1981
Déçu à la première vision, emballé à la seconde. Bénéficiant d'un budget relativement plus important, mais néanmoins dérisoire au vu de ses ambitions, Time bandits n'échappe pas à l'impression d'une succession de sketches avec son défilé de vedettes-trois-petits-tours-et-puis-s'en-vont (Sean Connery, Ian Holm, Shelley Duvall). Et là encore, tant pis pour le manque de moyens, visuellement Gilliam ne s'interdit aucun bricolage d'effets (matte paintings, incrustations, maquettes). Coécrit avec Palin, le film présente un peu le même aspect foutraque que Jabberwocky, mais demeure plus qu'agréable à suivre parce que constamment surprenant.

Voyage à travers le temps et ses mythes, revisitation par l'absurde de l'Histoire, contrepied des ennuyeux récits scolaires, Time bandits c'est pour Gilliam l'occasion d'un grand fourre-tout où il peut compiler tout ce qu'il aime, donner libre cours à sa liberté d'invention. C'est le film d'un grand enfant, plutôt catégorie cancre, qui refuse de raconter des histoires sérieuses, préférant au monde réel le refuge dans l'aventure et le rêve. Une invitation à croire à l'impossible, une ode à la rêverie, au pouvoir de la fiction et du conte qui résonne pleinement avec les quêtes d'un Münchhausen et d'un Quichotte, et anticipe également par bien des aspects sur le monde féérique de The Princess bride, réalisé six ans plus tard. 


DOSSIER TERRY GILLIAM :

16 mars 2018

Du romanesque britannique, 1980-1990

Anthony Burgess, Earthly powers (Les Puissances des ténèbres), 1980
Un roman gigantesque par son volume (1200 pages au total) et par son ambition, sous la forme de l'autobiographie fictive d'un romancier. Nous faisant traverser avec lui tout le XXe siècle, Burgess brasse quantité de sujets avec une intelligence impressionnante, sans pour autant faire de ses personnages des pantins ou exploiter l'Histoire avec un grand H de façon artificielle. Il y sera ainsi question aussi bien de politique, que de morale, de religion ou d'art, bien sûr. 

C'est d'une érudition admirable, mais aussi souvent drôle. Le ton y est en effet riche d'une ironie qu'on a envie de qualifier de typiquement british, le narrateur assumant régulièrement son rôle de créateur, légitimement libre de jouer avec la vérité de ses souvenirs. Derrière cette apparente désinvolture, on réalisera vite qu'il s'agit surtout de mieux dissimuler des événements douloureux. Le bouquin, publié au début des années 1980, est reparu il y a peu en un seul volume chez Pavillons poche. C'est une œuvre absolument magistrale, profondément marquante, qui mérite vraiment une nouvelle reconnaissance.




A.S. Byatt, Possession, 1990
Un « roman romanesque », dixit l'auteur, qui impressionne également par son ambition puisqu'il y est question de l'amour de la poésie aussi bien que de la poésie de l'amour. Byatt dévoile tout un jeu de miroir, souvent vertigineux, entre passé et présent, et ça donne des pages assez exquises. Les personnages sonnent vrai, il y a de la drôlerie, un peu de caricature aussi, et le voyage en leur compagnie recèle beaucoup de moments charmants.

J'ai juste trouvé un peu fastidieuse la volonté de l'auteur de nous donner à lire les œuvres fictives de ses poètes anglais du XIXe romantique, au lieu de plus simplement suggérer leur fascinant talent. Parce que c'est une traduction, ou parce que le lecteur sait pertinemment qu'il a affaire à des pastiches, on a du mal à être convaincu qu'on est véritablement face à des trésors littéraires. Aussi, je me suis un peu trop souvent retrouvé à lire ces passages longs et fréquents en diagonale.

15 février 2018

Le Cinéma de Ken Russell, 1975-1980

Tommy, 1975
Saisi par l'histoire hallucinante et hallucinée du messie pop Tommy, je trippe comme il faut face à ce torrent de visions délirantes, à l'interprétation furieuse de la superbe Ann-Margret, à la fraîcheur d'un Roger Daltrey plus christique que jamais, au charisme d'Oliver Reed, à la folie de Keith Moon, et aux orchestrations richissimes de Townshend. Et puis quelles chansons ! Les titres de l'album ont été réarrangés pour le film et personnellement j'aime beaucoup ces réinterprétations. C'est très riche et expressif, sans parler des compos exclusives comme Champagne. J'adore en particulier tous les titres interprétés pas Ann-Margret, actrice que j'ai toujours trouvée irrésistible. Le disque enregistré par The Who en 1969 — album conceptuel fondamental de l'Histoire du rock — apparaît en comparaison plus mesuré, presque plus fragile, et par conséquent sans doute plus attachant. Je ne me lasse pas de l'écouter. 

Ce qui m'a surtout frappé en revoyant le film c'est le luxe de moyens dont a disposé Russell. Certaines scènes comportent des centaines de figurants, dans des décors aussi impressionnants que vastes, et ça participe pas mal de la fascination qu'exerce ce spectacle qui exploite vraiment toutes les dimensions audiovisuelles. Une vraie réussite dans le genre finalement assez ingrat de l'opera-rock filmé, avec Pink Floyd the wall d'Alan Parker, que je vénère peut-être encore plus. Manifestement Russell et Daltrey s'étaient suffisamment bien amusés sur le tournage pour remettre le couvert dans la foulée avec l'improbable Lisztomania.




Valentino, 1977
Superbe rêverie hollywoodienne. Rudolf Noureyev incarne Rudolph Valentino. Choix étonnant puisque le danseur ne possède pas vraiment la beauté de l'acteur mythique mais il se révèle étonnamment convaincant. Et ses quelques scènes de danse en deviennent d'autant plus précieuses, en particulier lors d'une séquence où Valentino rencontre Nijinski. Leslie Caron et Seymour Cassel complètent le casting, l'une en diva russe homosexuelle, l'autre en impresario compréhensif. Le film démarre avec les émeutes qui ont accompagné les funérailles de l'idole puis se poursuit sous-forme de témoignages, un peu à la Citizen Kane. Valentino devra lutter contre les préjugés de son époque, passant des cabarets miteux aux villas californiennes tout en chérissant un rêve plus simple où il serait exploitant d'une orangeraie. Il serait intéressant de savoir la part d'authenticité et de délire quant à la vision de Valentino proposée par Russell et son scénariste, tant on sait que la rigueur historique est souvent loin des préoccupations du cinéaste dément.

La reconstitution de ces années folles est cependant fastueuse, tant dans le luxe des décors que dans le nombre de figurants et des costumes. Tout est vraiment magnifié ici, photographie de Peter Suschitzky et musique itou. Certaines scènes se laissent aller à l'outrance, marque de fabrique du réalisateur, en particulier lors d'une nuit cauchemardesque que Valentino passe en taule. On a également droit à un combat de boxe qui m'a inévitablement fait penser à Rocky, produit par les mêmes Chartoff et Winkler et sorti l'année précédente. Drame et humour se conjuguent ainsi pour livrer un portrait du mythe hollywoodien vraiment passionnant, surtout si on aime les films sur le sujet, puisqu'on y croise des personnalités comme Fatty Arbuckle, Rex Ingram, Jesse Lasky ou Joseph Schenck.




Altered states (Au-delà du réel), 1980
Le film est bien vendu par sa fascinante affiche et le nom prestigieux de Paddy Chayefsky au scénario, qui adaptait ici son propre roman. Le résulat est malheureusement loin d'être à la hauteur de ces attentes, Russell ruinant les prétentions scientifiques de son intrigue par une direction hasardeuse. On voit bien ce qui a pu l'intéresser dans l'histoire de ce savant fou, héritier du Dr. Jeckyll en ce sens qu'il est prêt à expérimenter sur sa personne pour retrouver sa part animale. 

Russell semble n'y avoir vu qu'un prétexte à une science-fiction hallucinatoire un peu facile, basculant un peu trop souvent dans de grotesques manifestations. William Hurt donne de sa personne mais on sent qu'il est en roue libre. Altered states mériterait éventuellement d'être revu, mais dans mon souvenir ça reste un film assez décevant, dont on pourra dire au mieux qu'il préparait le terrain au Cronenberg de The Fly. 

9 février 2018

Jonathan Coe : 2 romans

The House of sleep (La Maison du sommeil), 1997
Prix Médicis étranger. Fasciné depuis toujours par ces questions, je ne pouvais qu'apprécier ce roman qui prend le sommeil pour sujet, les rêves, les insomnies et la narcolepsie. Coe enrichit de plus sa trame narrative par une construction très alambiquée qui mêle les époques et tisse des liens savants entre les personnages. 

Mais je n'ai pas trouvé l'auteur très convaincant dans la peinture qu'il fait de ces mêmes personnages, qui n'échappent pas toujours à la caricature et qui, par conséquent, ne m'ont pas beaucoup touché. De même, le choix d'un traitement occasionnellement satirique ne m'a pas semblé s'harmoniser avec d'autres moments qui eux cherchent plutôt à susciter de la gravité. La satire est d'ailleurs un peu facile, donc sans surprise. Et lorsque le roman tente un peu de louvoyer vers la figure fantastique du savant fou, on perd encore ce qui restait de crédibilité. En conséquence de quoi, on en vient à reconsidérer la profondeur et l'importance des tourments que vivent les personnages. Bref, c'est plutôt ambitieux dans la forme, mais — si je puis me permettre un tel jugement — je n'ai pas trouvé le roman pleinement abouti.




Expo 58, 2013
L'histoire est relativement anecdotique, et fait de ce Expo 58 un roman sans prétention, si ce n'est sans grande ambition. Mais cette volonté de légéreté n'en est pas moins distrayante tout du long. Manifestement documenté, Coe nous projette dans une époque où beaucoup de choses sont en train de basculer, en particulier sur le plan de la politique internationale, mais aussi de la société, et des relations humaines. Pour le romancier, c'est donc un formidable terrain de jeu pour y nouer ses intrigues, entre retenue so british, romance à l'eau de rose et espionnage de série B. On savoure également le grand talent de dialoguiste de Coe, nous offrant des échanges souvent tordants. 

C'est en fait avec ce titre bonne pioche que j'ai découvert l'auteur, qui a suffit à me donner l'envie de prolonger ma découverte. The House of sleep ne m'aura pas convaincu, de même que l'adaptation cinématographique de La Vie très privée de Mr Sim, mais sans doute aurais-je été plus avisé de me pencher sur ses romans plus réputés (Testament à l'anglaise, Bienvenue au club).

27 septembre 2017

Deux films de Morten Tyldum

The Imitation game, 2014
La vie et l'œuvre du génial mathématicien Alan Turing présentaient tous les éléments susceptibles de répondre au goût d'Hollywood pour les biopics édifiants. Mais ça n'aura inspiré à Morten Tyldum — cinéaste norvégien passé à l'Ouest — et à son scénariste qu'un film sans saveur, une reconstitution de l'aventure Bletchley park "à la Hollywood". Il y avait pourtant des pistes passionnantes à explorer dans cette histoire d'un homme contraint au secret, que ce soit celui de son homosexualité dans un pays qui la condamne pénalement, ou de sa contribution fondamentale au V-day et à la technologie. En gros, tout ce que le dernier tiers du film survole alors que c'est finalement bien plus riche que de simplement nous montrer les étapes obligées et déjà vues du génie forcément en lutte contre l'archaïsme des institutions. L'essentiel du film déroule en effet sa petite histoire, sans jamais vraiment surprendre.  Même les moments de basculement ne sont pas particulièrement bien soutenus. Ainsi la grotesque scène de l'eureka au bar avec la collègue qui a identifié le style d'un radiomessager (on est quand même face à des génies sélectionnés sur le fil, et y'en a pas un qui a pensé aux mots récurrents dans les messages des nazis pour démarrer leur travail de décryptage ?).

Du coup le magnétique Benedict Cumberbatch (Sherlock, Star trek into darkness) n'a même pas l'occasion de nous impressionner par ce qui se veut calibré comme une performance à oscars. A contrario, preuve de leur incontestable talent, Keira Knightley et Mark Strong parviennent à briller, et le meilleur du film est sans doute à chercher dans leur moments de présence à l'écran.

Autre bonne idée mais à l'exploitation raté, lorsque le réalisateur s'efforce de façon plutôt pertinente de faire apparaître le lien entre le travail de laboratoire des ingénieurs et la réalité de la guerre, ça ne donne que des CGI fadasses de batailles aériennes et des plans de population sous abris échouant à susciter le moindre sentiment, car non incarnés. Jamais on ne ressent le poids du drame qui se joue, alors qu'on voudrait suggérer que des vies humaines sont en jeu à chaque minute perdue (le temps est censé jouer un rôle important). Avec le même type d'image très lêchée pour sa reconstitution d'époque, David Fincher témoignait quand même d'une présence et d'une personnalité bien plus affirmée dans sa mise en scène de Benjamin Button. On est finalement ici plus proche du Ron Howard d'Un homme d'exception, et ce n'est vraiment pas un compliment. J'ai même trouvé le score d'Alexandre Desplat paresseux, joli certes parce qu'il reste un compositeur doué, mais ne cherchant jamais à transcender la commande, ou à prendre des risques.




Passengers, 2016
J'étais plutôt circonspect en apprenant que l'excellente mais pas cinématographique pour un sou nouvelle de Philip K. Dick, Le Voyage gelé, avait donné lieu à une adaptation hollywoodienne. Et l'aurais été encore plus si j'avais su avant de la découvrir qu'elle avait été confié au réalisateur de l'inoffensif Imitation game. C'est donc tout à son honneur de se révéler ici capable d'un peu mieux tenir la barre d'un projet qui impliquait une vraie rigueur dans le traitement. Le postulat de départ est très bon, et le film s'y tient et le développe dans un premier temps de façon convaincante. J'ai trouvé Chris Pratt vraiment excellent, et j'ignore si c'était volontaire, mais j'ai eu l'agréable impression de voir la gueule de Dick lui-même lorsqu'il est au plus bas et se laisse pousser la barbe. Le film est surtout fascinant pour l'excellence de sa direction artistique, et la minutieuse description du fonctionnement entièrement automatisé du vaisseau. Le soin accordé aux détails, les solutions imaginées pour rendre crédible le voyage sont un régal pour l'amateur de SF. Il y a une inspiration kubrickienne évidente dans le travail sur l'atmosphère, puisque le film propose en quelque sorte un mix entre le Discovery de 2001 et l'hôtel Overlook de Shining. Même si la référence visuelle au bar de Shining n'est pas très subtile, les dialogues avec le barman sont un petit bijou d'écriture, nous amenant constamment à nous interroger sur ses éventuels double-sens ou au contraire sur le fait qu'il s'agirait de jargon préprogrammé et inconséquent juste bon à répondre au désœuvrement de ses clients (et dans le rôle de l'androïde, Michael Sheen est assez bluffant).


S'il offre son lot de rebondissements surprenants et efficaces, on sent cependant que le film s'est vu imposer de nombreuses coupes, le rôle fatigué de Larry Fishburne étant un peu commodément évacué, et la suite du récit déçoit un peu les attentes. Passengers redescent alors à un niveau relativement superficiel, proposant surtout une mise à l'épreuve de ses personnages, dont il enrichit néanmoins la relation par une dimension romantique dont je n'ai pas trouvé déplaisante la représentation à l'écran.



[SPOILER : J'ai été charmé car je ne savais rien du film avant de le découvrir, en dehors du postulat de la nouvelle. Aussi j'ai choisi de ne pas reprendre ici l'affiche originale, trouvant un peu dommage qu'elle gâche une partie du plaisir en révélant d'entrée de jeu la présence de la bankable Jennifer Lawrence, par conséquent laissant deviner que le héros ne va pas longtemps rester seul.]