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26 janvier 2019

Angoo trip 2007

Après l'édition 2006, et avant l'édition 2008, voici le compte-rendu que j'avais fait de mon passage au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême 2007. Année-charnière puisque c'est sous la présidence de Lewis Trondheim que fut instauré le Fauve, à la fois nouvelle mascotte du festival et nouvelle dénomination des prix décernés...


24 janvier 2019

Angoo trip 2006

C'est aujourd'hui et jusqu'à dimanche que démarre le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, un rendez-vous auquel j'avais été régulièrement fidèle à une lointaine époque. À cette occasion, j'ai ressorti de mes archives les planches réalisées au cours de mes passages. Je commence par l'édition 2006, et je publierai dans les prochains jours les pages de 2007 puis 2008Toi aussi, vis ma vie de festivalier...

27 janvier 2017

Manu Larcenet, trait pour trait

Manu Larcenet, Blast, 2009-2014
Un livre important, à la fois pour le monde de la bande dessinée et dans la carrière d'un auteur en perpétuelle recherche. Pour l'avoir suivie depuis le début, son évolution est passionnante : des premières séries parodiques et potaches dans les pages de Fluide glacial — mythique période qui le voyait cohabiter avec Goossens et Blutch — jusqu'à l'intimidant Rapport de Brodeck, en passant par la houlette de Lewis Trondheim, qui écrira pour lui les réjouissants Cosmonautes du futur et (avec Sfarles trois tomes récréatifs de Donjon parade, Manu Larcenet est un auteur qui a toujours refusé le confort et n'a cessé de se remettre en question pour mieux éprouver son art. 

L'œuvre-tournant, affirmation de son indépendance, c'est sans doute Le Combat ordinaire, qui offrait la  symbiose idéale entre le récit adulte, intime et sensible, et un découpage encore traditionnel en planches à 4 bandes. Reposant sur une intrigue solide, d'inspiration autobiographique sans pour autant en être esclave (son pendant comique étant Le Retour à la terre), c'est un roman graphique admirable, vivant, profond, et tout simplement touchant, qui obtint légitimement la reconnaissance du public et de la critique.

Gros morceau dont les previews sur le blog de l'auteur faisaient bien saliver à l'époque, Blast réinvestit finalement un sillon inauguré par ses ouvrages essentiels parus à la fin des années 1990 chez les Rêveurs (Dallas cowboy, Presque...), et qui ont beaucoup marqué ses lecteurs, révélant les ambitions à la fois graphiques et narratives d'un auteur déjà à l'étroit dans le carcan de la bande dessinée d'humour. Libérés du format d'album traditionnel, le trait et la mise en page s'y épanchaient avec une liberté nouvelle, supportant harmonieusement un ton impudique à visée cathartique.

Un peu comme Chris Ware, et avec la juste bienveillance de ses éditeurs, Larcenet semble désormais penser/concevoir l'objet-livre en accord avec son propos. Il livre ainsi Blast découpé en quatre tranches épaisses de 200 pages chacune, où il fait une nouvelle fois la démonstration d'une totale et grisante liberté artistique, tant sur le fond que sur la forme. Dans un somptueux noir et blanc, qui laissera de temps en temps entrer la couleur, le dessin y est aussi travaillé que décomplexé, acceptant l'inexactitude pour mieux faire parler l'émotion (son évolution est sensible de façon très intéressante au fil des tomes). En quelques coups de pinceaux, Larcenet compose des atmosphères incroyablement expressives, où le naturalisme fusionne avec les visions les plus hallucinées de son protagoniste. Le récit est en effet essentiellement une narration subjective et retrospective, où la pulsion est reine pour le meilleur comme pour le pire, ce qui autorisera un regard très décalé. Et loin de se contenter de mettre le dessin au premier plan, l'auteur fait aussi preuve d'un remarquable talent d'écrivain et de dialoguiste. Tout ça aboutit à un choc d'autant plus puissant que Blast raconte une histoire particulièrement sombre, s'apparentant à une sorte d'épopée bizarre et effrayante, pleine de fer et de chair.

Le quatrième et dernier volume, contraint de conclure, s'achève sur un très long épilogue, exercice indispensable qui va repeindre sous un nouveau jour ce qui jusqu'ici était bel et bien un long récit de témoignage, donc partial et incomplet. Mais exercice également très ingrat puisque l'auteur est contraint de mettre en scène un interminable tunnel dialogué où au bout d'un moment il semble avoir un peu épuisé tous les cadrages possibles (champs-contrechamps, flashbacks). Après un voyage harassant caractérisé par tant d'inventivité formelle, on ne pourra que constater que ça devient visuellement d'une platitude inattendue. On ne le déplorera pas pour autant, parce que l'intérêt pour l'histoire reste néanmoins maintenu, et que ça a tout de même pour effet de participer à une sorte de retour à une réalité qui se devait d'apparaître comparativement forcément plus morne. 

On aura donc lu Blast en ressentant pleinement le long galop auquel a du ressembler pour l'auteur sa conception. C'est une véritable expérience de lecture qui bouscule, un trip sensoriel qu'on n'approchera finalement jamais autrement qu'en tremblant. Et malgré son côté no future, ça reste l'œuvre d'un artiste qui, s'il vit son trait, est aussi quelqu'un qui aime raconter des histoires. Et qui prouvera bien vite qu'il est encore loin d'avoir vidé toute sa sève, nous offrant une nouvelle œuvre-monstre, libre transposition d'un récit de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck.





7 janvier 2016

Trondheim mon amour

Slaloms, 1993
Ma première rencontre avec Lewis Trondheim coïncide avec la lecture de mon tout premier Psykopat au début des années 90. J'y avais déjà été bien estomaqué par le graphisme punk de Mattt Konture qui y promenait son Ivan Morve, mais c'est surtout l'épatant et diablement efficace concept des cases photocopiées du Dormeur qui m'avait marqué. Celui qui ne signait encore que Lewis y révélait déjà son goût pour les contraintes, ainsi que son talent de dialoguiste. Quelques années plus tard, la découverte de Slaloms, avec sa couverture au graphisme aussi sobre que classe, fut une révélation. Je devenais instantanément fan de ce dessin à l'apparence fragile mais qui semblait n'avoir peur de rien, et de cet humour caustique au service d'un récit qui ne manquait pas de rigueur. Voilà une bande dessinée qui ne cherchait pas à respecter un quelconque genre, et qui parvenait à me faire rire à partir d'anecdotes que j'aurais pu moi-même raconter.

Trondheim est ainsi devenu un des auteurs qui a le plus compté pour moi, me révélant qu'une autre forme de bande dessinée était possible. Une bande dessinée qui sortait des canons tant graphiques que scénaristiques. Je découvrais qu'on pouvait dessiner de façon relativement simple, sans formation académique, qu'on n'avait pas besoin d'envoyer ses héros explorer des planètes hostiles, et que l'aventure pouvait aussi s'inspirer de notre environnement le plus proche, entre autobiographie et histoires de potes. 

La découverte de ses premiers bouquins, concomittente à ceux de L'Association représenta donc à mes yeux une vrai révolution, et j'en viens presque à considérer cette époque comme un âge d'or. Du chemin a en effet été parcouru depuis, et cette nouvelle approche de la bande dessinée a pour le meilleur comme pour le pire contaminé le marché dit traditionnel de l'édition (de Dargaud à Casterman, tout le monde s'est mis à proposer sa collection de BD d'auteur), jusqu'à l'incontestable reconnaissance en 2006 lorsque Trondheim reçu le Grand prix de la ville d'Angoulême. Ce fut pour moi un vrai bonheur à cette époque de voir régulièrement de nouveaux titres fleurir les présentoirs des librairies, du jubilatoire Mildiou à l'extraordinaire feuilleton des formidables aventures de Lapinot




Venezia, 2001-2002
Avant de se retrouver sur ce diptyque, Fabrice Parme (dessin) et Trondheim (scénario) signaient déjà ensemble les albums du sympathique Roi Catastrophe. Alors que ce dernier était avant tout destiné aux enfants, cette nouvelle série est un joyeux délire d'adulte situé dans la Venise des Doges du XVIe siècle. Entre ses murs, il n'y a pas que l'eau qui coule, on y ourdit aussi de sombres complots internationaux. C'est ainsi que deux espions concurrents s'y retrouvent, Herr Pintorello, envoyé de Charles Quint, et Signorina Cantabella, émissaire de la France, tous deux, bien sûr, sous des identités secrètes. Leur première rencontre va suffisamment mal se passer (aucun des deux ne veut céder sa gondole à l'autre !) et placer très vite leurs relations sous le signe de la vanne et des coups bas. 

L'auteur des Cosmonautes du futur imagine ici avec un réel bonheur les aventures rocambolesques de ces deux espions dans lesquelles les éléments de comédie sont parfaitement soutenus par les enjeux de l'intrigue, le tout sur un rythme délicieusement trépidant. On n'est pas loin des comédies américaines (période Howard Hawks/Cary Grant), pleines de quiproquos redoutables. Et c'est un véritable festival de répliques hilarantes, de jeux de mots éhontés et de burlesque échevelé qui ne cesse pas avant la dernière case. Graphiste hors-pair, Parme possède un trait incroyablement dynamique, proche du cartoon, et le maîtrise avec une impressionnante perfection. De plus les histoires savent faire un minimum de place aux aspects historiques, en évitant la facilité de l'anachronisme. Cette série est nourrie d'une inépuisable richesse d'inspiration qui ne peut qu'emballer le lecteur, et Trondheim s'y révèle le digne héritier de Goscinny. Le duo poursuivra par la suite sa féconde collaboration sur Panique en Atlantique, une mémorable aventure de Spirou.




Les Petits riens, 2006-2015
On pourrait croire que Trondheim avait fait le tour en matière de bande dessinée autobiographique et pourtant il parvient encore à surprendre. Comparé à ses Carnets de bord précédemment publiés chez L'Association, il s'impose ici une construction sous forme de vrais gags en une page, prépubliés sur son blog. Et si son dessin se réclame toujours du carnet de croquis fait sur le vif et sans retouche, le résultat apparaît beaucoup plus soigné, proposant même de superbes planches grâce à sa mise en couleurs directes. Son talent pour l'autodérision et l'observation des petits riens du quotidien est décidément intact, et j'ai été vraiment impressionné de constater page après page à quel point il parvenait encore à se montrer surprenant et drôle.

Si les deux-trois premiers tomes sont vraiment  très agréables, j'ai cependant trouvé l'inspiration plus inégale, moins pertinente sur les suivants, abandonnant parfois la contrainte de la chute pour le simple partage d'impressions. Dans cette veine autobiographique à visée humoristique, je pense que Trondheim n'égalera sans doute jamais Approximativement, recueil publié par Cornélius en 1995. Sans doute parce que c'était la première fois que je le voyais se prêter à cet exercice et que ce bouquin a longtemps incarné pour moi la bande dessinée idéale.



Île Bourbon 1730, 2007
À l'instar de son frère d'armes Joann Sfar, la productivité de Trondheim, de qualité franchement dans la moyenne haute, avait presque fini par banaliser son talent. Les titres sortaient et je suivais le rythme, content mais, à quelques exceptions, sans plus de passion. Île Bourbon 1730 c'est un peu la claque que je n'attendais plus, véritable aboutissement de toute l'œuvre qui précède. Fabuleusement secondé par le scénario richement documenté d'Appollo, Monsieur Trondheim nous plonge dans une fascinante aventure, où pourtant les vrais héros appartiennent déjà au passé. C'est la fin de la grande époque de la flibuste, avec pirates amnistiés et derniers sursauts de brigandage, le tout sur fond de colonialisme et de traite des Noirs. 

C'est donc une bande dessinée extrêmement ambitieuse, et parfaitement maîtrisée, portée par un récit assez imprévisible que j'ai trouvé franchement passionnant, prenant qui plus est le risque d'un très grand nombre de personnages. Le ton oscille pour sa part entre un humour typiquement trondheimien et une gravité propre à la révélation de certains faits d'Histoire bien atroces. Je pense que Trondheim avait ici pour volonté de réaliser un vrai manga, avec un découpage magnifiquement aéré, profitant également à fond de ses nombreux voyages et croquis effectués sur l'île de La Réunion pour recréer une terre et une jungle bluffantes de vérité. Et en même temps son dessin est bien plus relâché que d'habitude, et l'on sent qu'il a pris du plaisir à cette liberté du trait. Le passage qui m'a peut-être le plus enthousiasmé met en scène sur une cinquantaine de pages (!) une chevauchée au milieu de la forêt. C'est purement graphique et pourtant ça raconte quelque chose. Il n'y a que la fin que je trouve un peu abrupte. Les nombreuses situations exposées semblaient en attente d'une ultime résolution, or on passe directement à un épilogue qui manque un peu de force. Mais bon, ce bouquin est pas loin de toucher au génie.




Ralph Azham, 1. Est-ce qu'on ment aux gens qu'on aime ?, 2011
Je n'étais pas particulièrement enthousiasmé par le choix de Trondheim d'éparpiller son inspiration sur une nouvelle série d'heroic fantasy en parallèle de Donjon. Bien que prépubliée dans Spirou, Ralph Azham frappe par son ambition d'un récit plutôt mature et sombre. Avec ce premier tome, Trondheim pose son univers et fait démarrer doucement la quête de son protagoniste. Celui-ci est un paria un peu couard mais à la langue bien trempée qui rappellera inévitablement d'autres héros trondheimiens, au premier rang desquels le Herbert de Donjon Zenith. Les ingrédients conviés sont relativement des classiques du genre, mais l'ensemble dégage un étrange sentiment de mélancolie et de douleur, que viennent tenter de dissiper des répliques toujours aussi percutantes.

À ce stade, je ne manifeste pas un emballement total pour l'histoire, mais visuellement c'est un régal pour les yeux. Tout ce tome se déroule dans le même environnement, donc on pourra trouver ça un peu répétitif mais on sent que Trondheim dessine ses décors avec amour. Le découpage est toujours aussi enlevé et je retiens tout particulièrement le merveilleux travail sur les couleurs faites à la main par Brigitte Findakly. Ça crée de superbes ambiances bien dramatisées qui a elles seules suffisent à dépayser le lecteur de DonjonCe premier album se finit quand même correctement pour ne pas trop frustrer, tel un vrai premier chapitre. Tout peut ensuite arriver donc je reste curieux de la suite, ignorant sur quelle lancée souhaite partir l'auteur, mais un peu intimidé par la quantité de tomes déjà sortis.



Capharnaüm, 2015
Une bande dessinée jubilatoire par sa façon de tantôt détourner, tantôt assumer les clichés du récit d'espionnage. J'ai été emporté par les personnages pittoresques,  les situations surprenantes, les dialogues hilarants, qui témoignent d'une qualité d'inspiration jamais prise en défaut jusqu'à la fin. Une fin évidemment frustrante puisqu'il s'agit d'un récit laissé inachevé en 2005 par l'auteur. Mais on le sait d'entrée de jeu, et on pourra considérer que cela fonctionne un peu comme le final diabolique de Lapinot et les carottes de Patagonie. L'intrigue feuilletonesque aurait pu ici aussi continuer indéfiniment à multiplier les rebondissements, or ce qui compte c'est moins la résolution de cette intrigue que les trouvailles scénaristiques. 

Le plus dingue, c'est qu'on a à la fois l'impression d'un récit  un peu jazzy qui s'improvise mais aussi d'une intrigue solide où chaque élément du puzzle semble trouver parfaitement sa place. C'est peut-être tout simplement la preuve supplémentaire de la maîtrise qu'a Trondheim de son métier. Et en plus de cette qualité narrative, se devine un amour du dessin qui transpire de chaque planche, tant dans la mise en scène super ambitieuse que dans le goût du détail avec cette ville représentée sous tous les angles avec sa foule et ses quartiers qui semblent vraiment vivre. Et ça, de la part d'un artiste qui a produit autant, c'est un véritable cadeau qui n'a pas de prix. Une œuvre virtuose.

11 juillet 2015

Les Voyages de Spirou & Fantasio

Franquin, La Corne de rhinocéros, 1953
Une aventure très légère menée avec efficacité. C'est surtout une course au "macguffin",  c'est-à-dire une quête-prétexte pour la simple joie des péripéties, et il ne faudra pas se montrer trop exigeant. Le scénario semble improvisé par moments, témoignage d'une élaboration de type feuilletonesque qui était vraiment la façon de faire en ce temps-là au Journal de Spirou (même sentiment à la relecture des premières aventures de Johan par Peyo). Par sa finition également, l'album laisse deviner les conditions de travail alors en vigueurGraphiquement, on sent que Franquin était contraint par d'impitoyables délais, qu'il lui fallait pisser de la planche chaque semaine. Le dessin est un peu vite exécuté, le lettrage déborde, le coloriste bave.

Mais tout est relatif, ça reste du Franquin, donc un régal de chaque case. Si on n'est pas encore pleinement entré dans l'âge d'or de la série, on savoure néanmoins le charme délicieux de l'époque ici restituée (les dialogues, la course au scoop, les relations hommes/femmes).




Franquin, Le Voyageur du Mésozoïque, 1957
Passée une exotique introduction, l'intrigue se révèle follement dérisoire, prétexte là encore à un enchaînement de scènes burlesques assez hénaurmes, de drôleries et de catastrophes. Franquin s'amuse comme un petit fou et son lecteur avec. Il en profite pour caser quelques éléments satiriques jubilatoires sur l'armée, les scientifiques pourvoyeurs d'armes de destruction, les associations humanitaires, la bêtise provinciale, bref, toute une philosophie qui s'exprimera avec plus de franchise encore dans les futurs Gaston Lagaffe. Enfin la présence du Marsupilami est toujours un plus appréciable, surtout lors du face à face entre le petit animal et le gigantesque dinosaure au regard débile. Le rôle de Fantasio ne manque pas de piquant également, réduit à l'inaction par un rhume carabiné. 

Un second récit est proposé dans le même album, bien plus abouti, scénarisé par Greg : La Peur au bout du fil. Le Comte de Champignac y avale par erreur les résidus d'une potion et se transforme en effroyable vilain, assommant les passants, et leur disant « zut ! », animé d'un rire démoniaque. C'est très rigolo, surtout lorsque le rythme s'accélère. Je crois que c'est là que Jidéhem assurait pour la première fois le dessin des décors. Armé de ces nouveaux talents qui vont apporter une redoutable efficacité à son travail, Franquin passera à la vitesse supérieure dès l'album suivant, Le Prisonnier du Bouddha. Une merveille que je considère comme l'un des plus beaux de la série.




Franquin, Bravo les brothers, 1965
Bravo les brothers, c'est un récit court qu'on trouvait jusqu'ici en complément du tout dernier album consacré au groom par Franquin, le délirant Panade à Champignac. On est en fait bien plus ici dans une histoire de Gaston que dans une aventure de Spirou et Fantasio, puisqu'il s'agit d'une avalanche de gags fabuleusement ouvragée qui se déroule dans les locaux de la rédaction. Pour moi, ça reste un des mes plus gros fous rires de lecteur. Par un ébouriffant geste d'anarchiste, Franquin met en quelque sorte fin à une de ses plus belles créations en un incroyable feu d'artifice qui désacralise nos idoles. L'irresponsabilité qui règne ici à quelque chose de délicieux, sans doute parce qu'elle capture quelque chose qui est proche de l'enfance.

Engagé depuis plusieurs années dans une admirable démarche de valorisation de son patrimoine, l'éditeur Dupuis a fait le choix aussi improbable que génial de mettre ce récit à l'honneur dans un superbe album. Au programme : réédition de la bande dessinée dans une qualité d'impression optimale, fac-similé des planches originales, et exégèse ultra-pertinente et complète qui aborde aussi bien la vie et l'œuvre de l'auteur que le contexte éditorial de cette production. Un superbe cadeau pour tous les fans.




Tome & Janry, Le Réveil du Z, 1985
En reprenant les rênes d'une franchise qui menaçait alors de sombrer dans une relative médiocrité, Tome et Janry y apportèrent ce qu'on peut raisonnablement qualifier de sang neuf, entre respect du travail des aînés et plongée virtuose dans un irrévérencieux postmodernisme. Le tandem, assisté à l'occasion des excellents Gazzoti et Stéphane De Becker, a signé ainsi quelques albums réjouissants, bénéficiant d'un sens du cadre et de l'ironie savoureux, et qui n'ont certainement pas à rougir de la comparaison avec les meilleurs Franquin. 

Ce volume-ci est sans doute un de leurs plus délirants. On pourrait dire que c'est un peu leur Panade à Champignac. Zorglub (ou plutôt son descendant nabot) et voyage temporel sont de la partie. Et on obtient à l'arrivée un incontestable bijou, bourré d'idées, de gags, et d'action, parfaitement inspiré de la première à la dernière case, jamais hésitant ou laborieux. Les auteurs arrivent à caser un nombre incroyable d'événements, avec un découpage parfaitement maîtrisé qui en fait un modèle de rythme. Et puis on y croise l'hilarant Snouffelaire, créature farfelue imaginée dans le tome précédent, L'Horloger de la comète. Le dessin est véritablement excellent, même s'il reste encore en deçà de ce que fera Janry lorsqu'il assurera seul cette tâche, culminant sur le diptyque La Frousse aux trousses/La Vallée des bannis. Pour la petite histoire, j'ai découvert le travail du duo avec ce dernier. Moi qui en était resté à Nic et Cauvin, on imaginera sans mal la grosse claque reçue à la découverte de ce graphisme d'une classe folle, l'originalité de la mise en couleur et la folie du scénario. 





Tome & Janry, Luna fatale, 1995
Avant-dernier opus du génial duo, en forme d'avant-dernière levée des tabous. Sympathique rappel de Spirou à New York, l'histoire se passe pour l'essentiel dans la grosse pomme et plonge Spirou, Spip et Fantasio au cœur d'un impitoyable affrontement entre les triades chinoises et la mafia italienne aux ordres de Vito Cortizone. Rondement menée, l'intrigue est riche en gags irrésistibles et situations aussi cocasses que les méchants sont bêtes. Dessin et découpage sont toujours aussi éblouissants, tandis qu'aux couleurs De Becker signe peut-être là son chef-d'œuvre, créant des atmosphères dramatiques particulièrement originales. Mais ce qui va distinguer ce 45e volet, c'est le jeu délicieux avec l'image de Spirou. Une démystification du personnage entamée ici et qui culminera avec ce courageux album du non-retour qu'est Machine qui rêve.

Interrogeant certaines conventions du neuvième art, les auteurs abordent ouvertement la dimension (a)sexuelle du héros de bande dessinée. Forcément chaste et vierge de désir, Spirou est désormais confronté à une brochette de filles sexy. Les dialogues abondent en allusions salaces digne des comédies d'Howard Hawks et les charmantes mais inoffensives Seccotine et Ororéa semblent soudain bien loin. Cette volonté de remise en question est à coup sûr le pendant d'une certaine lassitude qui allait amener le duo à quitter le navire, pour le meilleur... comme pour le pire (Janry est-il définitivement perdu pour le neuvième art ?). Et il faut bien avouer que depuis leur défection, Dupuis s'empêtre dans une direction éditoriale confuse qui semble davantage guidée par des études marketing.






Frank Le Gall, Les Marais du temps, 2007
Inscrit dans une collection de one-shots parallèles à la série désormais dite "officielle", ce tome est visuellement un régal. L'élégance du trait, le soin accordé aux décors, le travail très sobre sur les couleurs, tout ces éléments procurent un réel plaisir de lecture. Il n'en va hélas pas de même du scénario qui ne tient pas la distance. Rejouant en quelque sorte la formule du Réveil du ZLe Gall nous embarque à nouveau pour un voyage dans le temps en compagnie de Zorglub. Mais l'intrigue se met très laborieusement en place, avec des scènes d'exposition bien bavardes qui donnent l'impression de gâcher de la page qui aurait pu être consacrée à de la vraie aventure. Or, même après, ça ne bouge pas beaucoup. Spirou et Fantasio n'ont quasiment rien à faire de toute l'histoire, se contentant de subir l'action, de vadrouiller en attendant que Champignac trouve une solution un peu trop facile à leur problème. Même le retour de Zorglub se fait sans panache. Le pire étant atteint avec un personnage de gamin surdoué qui débarque de nulle part pour tirer nos héros d'une inextricable situation.

L'humour, reposant sur la confrontation avec les Parigos du XIXe siècle, arrache quelques sourires bienveillants, mais qu'on est loin du rythme et de la grâce de l'ère Tome & Janry, sans même remonter à Franquin & Greg ! Le Gall semble vraiment s'être contenté d'un  simple concept et de diluer la sauce pour boucler ses cinquante pages, se faisant plaisir sur l'atmosphère. À force de respect pour ses idoles, le créateur de Théodore Poussin aboutit à un résultat assurément sincère et digne, mais tiède. Et ses quelques audaces (Spirou qui jure) sont peu convaincantes. Bref, un bel emballage pour une aventure guère mémorable.





Fabrice Parme & Lewis Trondheim, Panique en Atlantique, 2010
Trondheim s'était déjà fendu quelques années plus tôt d'un hommage jubilatoire mais officieux au génie d'André Franquin, avec sa formidable aventure de Lapinot en groom, L'Accélérateur atomique. On ne pouvait donc que se réjouir à l'idée de le voir œuvrer officiellement au service de la série. Le résultat est à mes yeux tout bonnement génial. Le trait fascinant d'élégance et de dynamisme de Fabrice Parme et l'inventivité débordante de Trondheim s'associent pour un récit burlesque au possible et rempli jusqu'à la gueule de rebondissements. On est pris par le rythme d'une intrigue infernale jouant qui plus est de façon virtuose avec l'unité de lieu. On s'esclaffe des quiproquos, de la loufoquerie des situations, de l'esprit des répliques.

Trondheim a de plus la bonne idée de ne pas céder au réflexe nostalgique et exploite vraiment Spirou en tant que héros pressé de toutes parts pour réparer les catastrophes. Parme conserve le charme de l'esthétique fifties comme un clin d'œil assumé à la meilleure période de la série (ce regard dans le rétroviseur est curieusement celui qui réussit le mieux aux auteurs sollicités pour alimenter la série parallèle). Un album franchement irrésistible.