22 juillet 2016

Quatre pavés anglo-saxons pour l'été

Katherine Neville, Le Huit, 1988
Paru la même année que l'excellent Pendule de Foucault d'Eco, Le Huit s'apparente lui aussi à un gros thriller ésotérique totalement rocambolesque, avec tout ce que cela implique de réactions absurdes des personnages face aux dangers mortels qui leur tombent dessus, et de coïncidences improbables. Pour son premier roman, mettant à profit toute son expérience professionnelle et ses voyages, Neville fait preuve d'une ambition démesurée, alternant entre les époques et les lieux, et menant son récit avec une assurance folle. Sans que ça tienne du gadget, elle réussit à mettre dans son creuset pratiquement tout ce qui peut exister de mythes et de croyances sur la planète, et réussit à en faire les expressions d'un seul et même système. 

S'appuyant manifestement sur de vraies connaissances, tant culturelles que géographiques, elle nous fait voyager avec ses personnages dans des ambiances très variées, qu'il s'agisse de la France de la Terreur, du Manhattan des 70's ou de l'Algérie post-coloniale. On s'y croit, le suspense est bien tenu, même si on se fiche un peu de la résolution d'une énigme qui a tendance à trop épaissir. Comme de coutume dans ce genre de roman dès qu'il est question d'Histoire, on y croise forcément que des personnages célèbres, que ce soit Rousseau, Talleyrand, Napoléon, Bach ou Catherine II, et c'est fait avec une générosité telle, avec ce qu'il faut de sérieux dans la documentation et d'ironie dans les péripéties, qu'on s'amuse beaucoup tout du long. Et quand on y regarde de plus près, on apprécie également le fait que ce soit plutôt très bien écrit.




Connie Willis, Le Grand livre, 1992
Willis est une auteur qui m'intriguait depuis longtemps. Ce titre en particulier a eu récemment les honneurs d'une belle réédition grand format chez J'ai lu, et été auréolé de rien de moins que les prix Hugo, Nebula et Locus. Je m'attendais donc à quelque chose de puissant. La déception n'en fut que plus grande. J'ignore si la traduction est en cause, mais j'ai rarement eu autant l'impression d'avoir affaire à un roman aussi inabouti. Le récit est inexplicablement répétitif, l'intrigue se traîne tellement que je me suis demandé si Willis ne s'était pas contentée de livrer son premier jet, sans jamais se relire, ce qui est évidemment improbable de la part d'une auteure avec autant de métier. Les personnages ne cessent de se poser les mêmes questions, c'est sans rythme ni action, alors qu'on est plongé dans un monde (deux mondes, en fait) qui devraient nous fasciner. 

Il est question de voyages temporels, mais le système est décrit avec une absence totale de crédibilité. Les scènes du présent se révèlent vite sans intérêt, les personnages étant contraints à des aller-retours entre une université et un hôpital pour mener une enquête sur les origines d'une épidémie, mais parvenir à mettre en lumière le moindre indice. En parallèle, les scènes médiévales mettent en scène une héroïne qui se retrouve bien vite à faire pareillement du surplace. Il y a certes des touches régulières d'humour et une certaine loufoquerie, mais ce sont toujours les mêmes ressorts employés. Alors, certes, les cent dernières pages de ce pavé qui en compte sept cent sont formidables, dressant un tableau aussi effroyable qu'émouvant des ravages de la peste dans un petit hameau de l'Angleterre du XIVe siècle, et c'est ce qui permet d'achever sa lecture sur une forme de récompense. Mais moi qui abordais cet écrivaine avec enthousiasme, me voilà bien refroidi à l'idée d'en prolonger la découverte en ayant à nouveau affaire à ce style.




Kate Mosse, Labyrinthe, 2005
Un autre pavé estival, thriller historique proposant lui aussi une alternance entre deux époques qui se répondent à travers le temps. Le roman n'est pas toujours très fin sur le plan du style et de la construction de l'intrigue policière, et Mosse ne parvient pas vraiment à composer des personnages attachant, tombant un peu facilement dans les stéréotypes. Mais le voyage est plutôt bien conduit, nous emmenant de Chartres aux Pyrénées, avec la cité de Carcassonne comme pivot. 

C'est surtout tout l'aspect historique qui tient en haleine, incontestablement documenté et dont on sent que le sujet passionne l'auteur. Mosse nous fait en effet revivre avec émotion et précision le monde du Midi en pleine époque de croisade contre les Cathares. La reconstitution de cette période est évidemment bien plus palpitante que les chapitres contemporains prenant la forme d'une enquête, même s'il y est question du passionnant langage de l'architecture religieuse. Ayant continué à œuvrer dans cette même veine, il sera intéressant à l'occasion de voir si les titres suivants de l'auteure ont gagné en finesse d'écriture.




Dan Simmons, Drood, 2009
Pour une première rencontre avec l'œuvre de Simmons, ce ne fut pas la révélation espérée. On assiste ici de très près aux dernières années de la vie de Dickens, narrées en toute subjectivité par son confrère Wilkie Collins. Tout en nous plongeant dans une étrange affaire à la Dr Mabuse, Simmons a apparemment eu à cœur d'offrir la reconstitution la plus riche possible du milieu littéraire de l'époque, quitte à s'attarder sur des éléments qui jouent finalement peu dans l'intérêt de l'intrigue proprement dite. Ce qui aboutit à un roman ultra touffu de pratiquement mille deux cent pages, qui n'a réellement commencé à m'amuser qu'à partir de la 600e (je sais, je suis un acharné), alors que je m'attendais à un page turner jubilatoire.

Si on est amateur de Dickens, ça doit être un régal de voir ainsi revivre le Saint-Patron des écrivains anglais, ses petites manies, ses angoisses et ses aveuglements. Personnellement, dès qu'on s'éloignait trop du récit de mystère patiemment construit, j'avais envie de crier au hors sujet. Et si Simmons sait incontestablement raconter, son bouquin n'est pas non plus du genre de ceux qui transcendent par leur style. Ça ne m'empêchera évidemment pas de revenir vers d'autres titres, et j'aurais sans doute du commencer par me tourner vers les valeurs plus sûres que sont ses grands cycles (Hypérion, Ilium ou l'Echiquier du mal).


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