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23 décembre 2018

Aardman animation, 2000-2011

Chicken run, Nick Park & Peter Lord, 2000
Adossés au puissant Dreamworks, Park et Lord, les deux génies du studio Aardman, se retrouvent à travailler ensemble sur l'une de leurs productions les plus ambitieuses : un long-métrage d'animation en stop-motion. Projet risqué qui avait précédemment porté chance à Disney avec L'Étrange Noël de Mr Jack, et dans lequel ils mettent tout leur savoir-faire, quitte à manquer cependant un peu d'audace dans l'écriture, soucieux de ne pas trop perdre de vue le public. Passée l'originalité du sujet, avec ces poules en cages qui rejouent La Grande évasion et autres films de camps de prisonniers, on se retrouve en effet avec des personnages qui relèvent pour la plupart d'archétypes. On apprécie néanmoins de reconnaître la patte de Nick Park, avec notamment l'attention accordée à des héroïnes fortes et surtout ce goût pour les bricolages les plus fous.

Un spectacle qui possède indiscutablement de très bons moments, mais qui n'emporte pas pour autant pleinement l'adhésion. Reste tout de même un impressionnant tour de force, et une qualité de fabrication qui force le respect. Sans doute aussi grâce aux arguments marketings de Dreamworks, qui fait comme toujours appel à des doubleurs de prestige (Depardieu, Lemercier, Balasko pour la VF), le film connaîtra un immense succès, prolongeant ainsi pour quelques années le partenariat entre les deux studios et imposant auprès du grand-public un nouveau label.




Wallace & Gromit : the curse of the were-rabbit (Le Mystère du lapin-garou), Nick Park & Steve Box, 2005
Gromit, mon héros ! Gags, personnages, lapins (Jeannot / Hutch rules !), j'en avais la mâchoire crispée à force de conserver un sourire réjoui tout du long. Le scénario est brillant avec son jeu de fausses pistes qui fonctionnent et ces références cinématographiques qui s'enchaînent comme des dominos-cascade (Frankenstein, Quasimodo, King Kong, La Belle et la Bête, et j'en oublie).

Produisant toujours dans les locaux du studio à Bristol, Park ne renie rien de la spécificité so british de sa création, appuyant au contraire avec un malin plaisir les travers et qualités de ses compatriotes. Techniquement, c'est renversant. L'animation est non seulement fluide et expressive mais les prises de vues sont encore plus audacieuses qu'auparavant, avec des mouvements de caméra et des jeux de lumière d'autant plus remarquables quand on se dit que tout ça a été capturé en stop-motion. La poursuite souterraine en voiture, et le final sont des morceaux éblouissants, tant sur le plan du rythme que de l'inventivité. Confiée aux poulains de Hans Zimmer, la musique fait également des merveilles, constamment employée avec ironie.




Arthur Christmas (Mission : Noël), Sarah Smith, 2011
Ne vous fiez pas à ce visuel peu engageant. Dans la catégorie finalement pas si fournie des films sur le Père Noël, ce fut une bonne pioche. Ça reste certes destiné à un jeune public, mais je l'ai réellement apprécié sans non plus me forcer à retomber en enfance. Après un Souris city où Aardman tentait la 3D et qui ne rencontra pas son public, le studio anglais cesse son partenariat avec Dreamworks, et c'est désormais en coproduction avec Sony que l'aventure se poursuit, ici encore en images de synthèse. J'ai découvert le film dans sa VF (correcte), et c'est donc au générique final — sur fond d'une immonde reprise de Santa claus is coming to town — que j'ai constaté la présence d'un gros casting très british qui pourrait justifier de le revoir en VO : James McAvoy, Hugh Laurie, Bill Nighy, Michael Palin et Jim Broadbent.

Le film est une course la montre puisque se déroulant les toutes dernières heures de la nuit de Noël, avec ce que cela suppose de tension et d'accélérations, mais sans pour autant sacrifier à son discours. On va en effet assister à l'opposition entre deux façons de répondre aux questions pratiques liées au boulot du père Noël, l'une ultra-industrialisée et bluffante d'efficacité (a priori), l'autre à l'ancienne, avec ce que cela implique de nostalgie. Cette opposition est illustrée avec beaucoup de drôlerie et d'inventivité, on retrouve là-dessus les délires du studio qui mit si brillamment en scène les folles inventions de Wallace & Gromit (les amateurs y repéreront quelques amusants clins d'œil).

Les gags ne cèdent jamais non plus à la satire facile, au cynisme ou au second degré. Même le traitement des elfes est marrant, alors qu'il aurait été si facile d'en faire ce que la plupart des studios font dès lors qu'ils ont à utiliser ce genre de petits personnages rigolos et mignons démultipliés à l'écran. Et puis il y a de la poésie, le film faisant le choix plutôt bienvenu de ne pas avoir de vrai méchant, et de donner aux différents membres de la famille Noël autant de qualités (courage, générosité) que de défauts (paresse, jalousie, rancœur). Le tout n'oubliant évidemment pas de jouer la carte du merveilleux, notamment lors des scènes de vol, qui bénéficient d'une partition pour une fois vraiment inspirée et particulièrement dynamique d'Harry Gregson-Williams.

29 janvier 2018

Trois films noirs français de 2004

Qui perd gagne !, Laurent Bénégui 2004
On devrait toujours se méfier de titres qui se finissent par un point d'exclamation, qui renvoient plutôt du côté du cinéma de Philippe Clair. Ni l'affiche, ni Lhermitte, ni le sujet (une histoire de joueur de casino, de Loto et d'arnaque) ne m'intéressaient. J'avais été voir ce truc parce que j'étais fan du film précédent de Bénégui, Mauvais genre, sorti en 1997. Un petit bijou de poésie et de drôlerie burlesque, plein d'idée et bien joué, avec un génial Jacques Gamblin faisant feu de tout bois. Une vraie perle à (re)découvrir, inexplicablement inédite en vidéo. 

Mais là qu'est-ce qu'on a ? Une sorte de téléfilm de prestige au scénario pas crédible pour trois sous, dont l'interprétation déficiente devient criante lorsque Michel Aumont fait son apparition, toujours impeccable, lui, et devenu la mascotte du réalisateur. Lhermittte et Zylberstein donnent juste l'impression de vouloir en finir au plus vite, franchement peu soutenus par une mise en scène d'une indigence rare. Bref, c'est un pénible naufrage sur lequel il n'est pas nécessaire de s'étendre davantage, à la suite duquel Bénégui lui-même préfèrera se cantonner à l'écriture. On pourra noter quand même une musique assez jolie et guillerette (enfin pas de quoi se payer la B.O., hein) signée Laurent Coq, et un gag assez drôle... en toute fin de générique !




36 quai des orfèvres, Olivier Marchal, 2004
La tension, la dramatisation m'ont emballé et j'ai souvent jubilé sur mon siège, y voyant à l'époque quelque chose de bien supérieur au tout venant de la production française. Malgré le background affiché du réalisateur (ses 10 années de police), on est vraiment face à un film de cinéma. Dans sa forme, dans sa construction, dans sa narration, Marchal ne souscrit pas à l'esthétique documentaire. Il joue avec des figures de cinéma, et on notera l'hommage à Melville avec Rochdy Zem qui porte le même nom que Serge Reggiani dans Le Doulos : Silien. Le réalisateur possède un sens de l'image et du montage assez stupéfiants, évident dès la séquence d'ouverture et son montage parallèle, mystérieuse façon d'introduire le personnage d'Auteuil. La caméra est mobile et la musique dynamise bien l'ensemble. Par la suite, il est vrai que je me ferai souvent la remarque que Marchal semblait incapable de se passer d'un accompagnement musical, au risque de sombrer parfait dans un effet musique d'ascenseur. Certains plans sont très beaux (le gamin qui regarde son père mort après avoir sauté du balcon, la fille d'Auteuil qui regarde les menottes se refermer sur les poignets de son père). De même cette belle mise en parallèle des deux flics, l'un rejoint par sa femme sous sa douche, l'autre regardant la pluie tomber de derrière sa large baie vitrée, incapable de communiquer avec la sienne. 

Cette présence des femmes, faussement à l'arrière-plan m'a pas mal fait penser au traitement que leur réservait Heat, le chef-d'œuvre de Michael Mann que Marchal a clairement ici en ligne de mire. Les conversations hommes/femmes y sont toujours lourdes de sens. Sans que cela soit plus qu'évoqué, on comprend que Camille (Valeria Golino) était avec Depardieu avant de rejoindre Auteuil. Leur rivalité n'est pas que sur le terrain du pouvoir policier. J'ai de manière générale beaucoup apprécié l'attention accordée à tous les personnages. Les acteurs sont vraiment tous épatant, et j'ai aimé retrouver le trop rare Francis Renaud.

Peut-être que le film manque d'un vrai clou du spectacle. La fusillade centrale aurait pu y prétendre. Elle dégage une vraie puissance (surtout grâce à l'interprète assez flippant du gangster tatoué). Mais on guette un pic qui ne vient pas. De même, en refusant le climax final, en éludant l'affrontement attendu entre Auteuil et Depardieu, Marchal nous frustre. Sa solution, si elle évite louablement la convention, laisse un sentiment d'inachevé. On ne sent pas le poids du calvaire vécu par Auteuil, et le dernier quart d'heure accumule les coïncidences et sent la facilité d'écriture. Du coup, il est vrai que je suis sorti de la salle sur un sentiment mitigé alors que j'étais très enthousiaste durant les 3/4 du métrage. Il faudrait le revoir aujourd'hui afin de constater si ces faiblesses se sont ou non estompées avec les années.




Je suis un assassin, Thomas Vincent, 2004
Le très bon précédent film du réalisateur, Karnaval qui révéla Sylvie Testud, m'était bien resté en tête et je partais donc confiant. C'était même assez rigolo quand j'ai du répéter bien fort à la caissière qui m'avait mal entendu : « Je suis un assassin !... » Résultat des courses, j'ai trouvé ce film noir adapté de Donald Westlake inégalement maîtrisé, avec surtout l'impression que toute la seconde partie, quand Viard et Cluzet s'installent chez Giraudeau, n'avait pas grand chose à dire et à montrer. Je ne sais pas si ça tient des dialogues ou des acteurs mais la description de leur chute dans la folie m'est apparue un peu légère, voire artificielle.

J'en ignore les causes, mais le film de Vincent a en fait été une production difficile et est sorti amputé de nombreuses scènes. Je suis pas sûr qu'il aurait été plus réussi s'il n'avait pas été coupé, mais c'est vrai que de nombreux trous sont sensibles et gênants. L'enquête policière et le personnage de l'inspecteur joué par Antoine Chappey semblent avoir particulièrement morflé au montage. Il reste encore des choses surprenantes, mais qui perdent trop vite en tension, ou qui ne vont pas très loin, avec un Giraudeau qui se croirait revenu sur le plateau de Ce jour-là de Raoul Ruiz. J'ai vraiment regardé le film se terminer avec un intérêt bien émoussé. Au final, l'attente est un peu déçue, même si ça m'avait quand même fait plaisir de voir à nouveau Cluzet sur les écrans, magistral comme toujours.

24 novembre 2017

Histoire permanente du cinéma français, 2003-2004

Tais-toi, Francis Veber, 2003
Après le retour en grâce qui lui offrit Le Dîner de cons (toujours pas vu), Veber tentait sans doute avec ce Tais-toi de ressusciter la formule gagnante de ses buddy movies. Le résultat est absolument navrant, un film qui se voit et qui s'oublie. La faute à une désolante paresse tant dans l'écriture que dans la mise en scène.

Je temporise charitablement cet avis en citant tout de même une scène qui m'avait vraiment fait marrer, mais pour des raisons extra-cinématographiques : lorsque Depardieu et Jean Reno se retrouvent pour la première fois en cellule, je me suis demandé comment ce dernier avait fait pour rester de marbre devant les conneries verbales du premier, qui joue ici le parfait benêt. Le plan-séquence qui nous les montre de face ne trahit aucun frémissement de narine de sa part. J'y vois là sans doute la plus impressionnante performance de Jean Reno à ce jour.




Le Soleil assassiné, Abdelkrim Bahloul, 2003
Le film raconte les derniers jours de la vie de Jean Sénac, poète Algérois qui participa de près à l'Indépendance algérienne avant de finir assassiné en 1973. Berling est comme toujours parfait (c'était l'époque où il savait encore choisir ses films), donnant le souffle nécessaire à la figure du poète sans jamais sombrer dans la naïveté. Bahloul trace ainsi un beau portrait, loin de toute hagiographie, et c'est une des grandes qualités de son film, là où j'avoue que je craignais quelque chose d'un peu didactique et lourd. Son intrigue reste très solide, avance intelligemment, laissant aux personnages le temps d'exister, évitant les facilités du manichéisme. Les dialogues ont beau être très écrits, les acteurs ont une telle fraîcheur de jeu qu'ils parviennent à faire sonner très agréablement ces phrases si joliment tournées et finalement justifiées. Car c'est exprimé sans complaisance. Ici, rien de superflu.

Délicat également dans sa mise en scène, le réalisateur sait aussi prendre le temps de capturer un rayon de lumière sur la campagne de Sétif, de saisir ces moments de retrouvailles entre amis, les espoirs de la jeunesse comme les désillusions politiques des militants. On notera également une très belle utilisation de la musique, parfois volontairement anachronique (Souad Massi), qui renforce le côté nostalgique et envoûtant de l'atmosphère générale, permettant ainsi au film de s'imprègner en nous un bon moment après que les lumières de la salle se soient rallumées.




Mon père est ingénieur, Robert Guédiguian, 2004
Encore une belle réussite de la part de Guédiguian après son très émouvant Marie-Jo et ses deux amours (2002) qui m'avait beaucoup séduit. On retrouve ici ses complices Darroussin et Ascaride dans le récit subtil et riche d'une histoire d'amour perdu, de déceptions politiques, d'utopie et d'humanité, toujours à Marseille.

Les dialogues, les interprètes, la mise en scène — avec quelques très beaux plans, et un travail sur la photographie particulièrement soigné — de même que les thèmes abordés, bref tout les ingrédients qui composent le film touchent parce que toujours justes, inspirés, sachant même faire preuve d'audace à l'occasion. Ainsi, la construction éclatée et l'ouverture à une certaine relecture des évangiles apportent une touche d'originalité qui rend au final ce long-métrage aussi étonnant qu'estimable.


31 août 2017

Le Cinéma de Peter Weir III. 1989-1998

Dead poets society (Le Cercle des poètes disparus), 1989
Voilà bien un titre qui mérite le qualificatif de "film générationnel". Succès critique et public aux proportions pas vraiment explicables, que tout le monde semblait avoir vu à l'époque, citant des répliques, parodiant des scènes, voire se faisant remaker à Bollywood (Mohabbatein). Un phénomène d'autant plus remarquable que la jeunesse française de 1989 s'est retrouvée en phase avec le propos d'un film qui prend place dans le cadre rétro de l'Amérique des 50's. Il marque aussi la consécration de Robin Williams, formidablement attachant et émouvant dans le rôle de ce professeur Keating, personnage parfois pas loin du stand-up comedian qui lui permet de pleinement développer sa palette de jeu. Face à son auditoire, adolescents fragiles dans une société corsetée, il agit comme un révélateur, bousculant les conventions pédagogiques et puisant dans la poésie comme dans le sport les ressources de la liberté et de l'émancipation. 

Après les jeunes filles de Picnic at Hanging rock, après River Phoenix dans Mosquito coast, Weir se montre une nouvelle fois à l'aise avec la direction de jeunes acteurs. On mettait à l'époque beaucoup d'espoir dans le devenir du casting. On recroisera encore Robert Sean Leonard dans le réjouissant Beaucoup de bruit pour rien de Kenneth Branagh, mais finalement seul Ethan Hawke est encore vraiment là aujourd'hui, même s'il a rarement eu les honneurs du premier rôle.

Enfin, si on attendait pas forcément Weir dans ce drame en velours côtelé, force est de constater que le réalisateur livre un produit impeccablement fini, manipulant efficacement les émotions du spectateur (indignation, tristesse, exaltation, etc.). Profitant du passage des saisons, la photographie de John Seale est somptueuse, et en plus des atmosphères composées par Maurice Jarre, Weir enrichit sa bande son de pièces de musique classique qui achèvent de rendre certaines scènes inoubliables (L'Hymne à la joie). Bref, voilà bien une œuvre emblématique du cinéma américain, qui basculait alors dans une nouvelle décennie, celle de la grande époque du studio Touchstone, filiale adulte de Disney qui produira encore le film suivant du cinéaste :




Green card, 1990
Après un tel triomphe commercial, Weir a sans doute eu Hollywood à ses pieds, et aurait pu en profiter pour faire aboutir des projets qui lui tenaient à cœur, lui dont on sait le goût pour les sujets risqués. Mais à défaut d'une carte blanche, son film suivant sera donc ce Green card, comédie romantique pépèrement tournée à New York et parfaitement inoffensive, qui n'a jamais suscité ma curiosité. Il en est pourtant pleinement l'auteur, mettant en scène son propre scénario.

J'imagine un divertissement taillé sur mesure pour ses deux superstars. Auréolée du succès de Sexe, mensonges & vidéo, Andie McDowell est alors sur la phase ascendante de sa carrière, et l'actrice va bientôt être incontournable dans ce registre (Un jour sans fin, Quatre mariages et un enterrement). Quant à Depardieu, son génie venait d'être coulé dans le marbre suite à Cyrano De Bergerac, et il tentait là l'aventure hollywoodienne, qui ne sera jamais bien concluante (en dehors de 1492, ça donnera en effet surtout des produits sans ambition comme L'Homme au masque de fer, Les 102 dalmatiens Wanted). 




Fearless (État second), 1993
Pas vu non plus... Le film semble être un peu être passé inaperçu à sa sortie, et durant cette décennie la carrière de Weir va connaître d'inexplicables difficultés. Il va lui falloir un peu de temps avant de retrouver les faveurs du public.

Fearless affichait pourtant beau casting (Jeff Bridges, Isabella Rossellini, Benicio Del Toro, John Turturro), et  proposait un sujet intriguant puisqu'il y est question du retour à la vie d'un rescapé, thème que Weir semblait tout à fait approprié pour traiter, capable qu'il est d'y porter un regard poétique et ouvert au mysticisme.











The Truman show, 1998
C'était l'époque où Andrew Niccol était encore inspiré (je n'ai rien vu de bon sortir de lui passé Gattaca), signant ici un scénario malin mais pas idiot, intelligemment géré dans sa progression,  qui ne perd pas de temps dans son exposition et fait démarrer l'action à l'instant précis où la mécanique se détraque. Tout le film expose en quelque sorte une vision de la condition humaine qui se définirait par le besoin inné de s'émanciper, et de préférer à un idéal factice son libre-arbitre. On aura beau tenter de verrouiller de toutes part le cocon, il finira fatalement par se fissurer, de lui-même, et éventuellement aidé par nos propres coups de boutoir. Le film est aussi une critique de cette american way of life idéalisée et figée à jamais dans les fifties, celle où la réussite sociale va de pair avec l'avénement des médias. Weir doit faire preuve d'inventivité pour assurer ce concept d'un monde quadrillé de caméras, d'un regard omniscient. Ça passe par une multiplication d'angles, un jeu avec les amorces en premier plan, pour suggérer que les caméras sont partout, jusque dans un taille-crayon. Et ça donne une vitalité assez inédite à son cinéma, sans pour autant en abuser, nuire à la lisibilité ou paraître gadget. Le but étant précisément de montrer la mise en scène, de nous rendre critiques dans notre propre lecture des images. 

Assurément caustique mais sans tomber dans la bouffonerie, The Truman show a l'intelligence de ne pas dilapider son propos, et de rester constamment distrayant et bien rythmé. On s'amuse vraiment de toutes les implications pratiques de ce monde artificiel, des décors qui s'arrêtent à leur façade, des figurants qui paniquent quand il faut improviser, des trouvailles pour contrer les élans naturels du protagoniste (la décoration de l'agence de voyage). Le talent de Weir est de parvenir par dessus ça à faire partager au spectateur exactement les mêmes espoirs et émotions que les spectateurs du show dans le film. Eux comme nous, ressentons la même tendresse pour le héros, au premier degré, sans cynisme. Le choc, éventuellement salutaire, se produira dans les toutes dernières secondes avec cette dernière réplique géniale des deux spectateurs qui, malgré le climax, basculent dans l'ennui et le besoin de zapper dès que le robinet à images s'arrête. Sans doute visionnaire, le film n'a à mes yeux en rien vieilli puisqu'on n'a pas particulièrement évolué de ce point de vue là, et que ce qu'il décrit a encore toute les chances de se produire. C'est un sujet qui travaillait apparemment pas mal Hollywood à l'époque puisqu'au même moment sortaient EdTV et Pleasantville, qu'on peut considérer comme des variations sur le même thème.

Portant clairement le film sur ses épaules, chargé de lui imposer son rythme et ses brusques accélérations, Jim Carrey réussissait là son accession à des rôles dramatiques. Weir peut bénéficier aussi bien de son registre excessif, lorsqu'il joue le rôle qu'on attend de lui, et de sa sensibilité lorsqu'il se laisse aller à écouter son cœur. Devenu l'un des acteurs hollywoodiens les plus bankables après ses comédies cartoonesques et le succès de The Mask, Carrey poursuivra sur cette trajectoire qui culminera avec les géniaux Man on the moon et Eternal sunshine of the spotless mind. Dans le rôle du père créateur, Ed Harris en impose une nouvelle fois, faisant passer dans son regard une richesse d'intentions qui le rendent vraiment émouvant, personnage finalement plein d'amour et demeurant pourtant solitaire et à distance de sa création. Et, preuve là encore de la profondeur du propos, il n'a sans doute pas tout à fait tort en disant que le monde réel est peut-être tout autant fait de mensonges que celui artificiel qu'il s'efforce au moins de maîtriser. Son dernier échange où il voit sa créature, son fils, lui échapper est assez touchant, très finement mis en scène dans la façon de positionner les deux personnages. Et puis on notera l'emploi réussi des morceaux de Philip Glass, qui trouvent une belle harmonie avec cet environnement où froideur et chaleur se conjuguent.




DOSSIER PETER WEIR :