Affichage des articles dont le libellé est Uma Thurman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Uma Thurman. Afficher tous les articles

29 mai 2018

Le Cinéma de Terry Gilliam II. 1985-1988

Brazil, 1985
Mariage réussi de Kafka et d'Orwell, et qui pourtant compose un univers qui ne se réduit pas à ces seules références, Brazil représente un des gros chocs cinématographiques de ma jeunesse. L'arrestation initiale de Buttle/Tuttle, avec ces types qui descendent par son plafond en plein réveillon de Noël, m'avait traumatisé. Débordant d'idées, Gilliam offre à nouveau un inépuisable réservoir d'images hallucinantes, appelées à faire date. Puissamment porté par une poésie libératrice, le film relève autant de la science-fiction que du drame, et passe avec brio de la satire grinçante à la romance surréaliste. 

C'est un chef-d'œuvre de désespoir incroyablement inspiré, inoubliable jusqu'à son (terrible) dernier plan. Et Sam Lowry (formidable Jonathan Pryce, qui ne retrouvera jamais par la suite un tel rôle de premier plan), rejoint  Joseph K et Winston Smith au panthéon des martyrs de la condition humaine. Je pense vraiment que tout comme le THX-1138 de Lucas, Brazil est devenu le mètre-étalon dès lors qu'il s'agit de mettre en scène un univers bureaucratique rongé par l'absurde. Et le cinéma reviendra longtemps puiser à cette source.




The Adventures of Baron Münchausen (Les Aventures du Baron de Münchausen), 1988
Personnellement, c'est un de mes plus grands souvenirs de cinéma et je chéris le souvenir de sa découverte en salle : l'ouverture sur la ville assiégée, l'ombre chinoise du Baron sur une affiche qu'il arrache, la vertigineuse mise en abîme du récit — ou comment mythomanie et réalité se confondent — jusqu'à la bataille finale où chacun des compagnons du Baron retrouve ses facultés. Plus généreux que jamais, Gilliam réjouit son spectateur par une direction artistique hors du commun. Je crois qu'encore aujourd'hui je n'ai pas vu de représentation de la mort aussi convaincante, tant visuellement que dans la terreur qu'elle inspire (en particulier cette scène où elle surgit d'une statue). Et puis rien que pour avoir eu cette idée de génie de révéler la ressemblance entre Uma Thurman et la Venus de Botticelli, le film mérite de rester dans l'Histoire.

Le récit conserve intact sa fascination et son merveilleux au fil des visions. Si on aime Gilliam, je ne pense pas qu'on puisse raisonnablement le trouver aujourd'hui vieilli, tant il est exemplaire de son style : invention visuelle permanente, décors baroques, humour enfantin, présence d'Eric Idle, et surtout toute cette thématique sur le refuge dans le rêve, la croyance en la fable, osant faire la confrontation entre les aventures passées du Baron et le vieillard pathétique qu'il est devenu. Ici, le mensonge se veut plus beau que la vérité. Le premier acte nous raconte toute l'histoire du film en mode théâtre, révélant les coulisses, avant de progressivement faire disparaître la réalité de ces dernières et de nous faire plonger dans toutes les dimensions de l'illusion, comme le fit aussi brillamment à sa façon le Frank Cassenti de L'Affiche rouge, et le Greenaway de The Baby of Macon.


Alors certes, le rythme peut paraître un peu hésitant, les interprètes parfois en roue libre, et on n'échappe pas toujours à l'effet du film à sketches, forcément inégaux. Gilliam n'est pas un cinéaste soucieux de rigueur, l'artiste étant plutôt habité par des visions, le goût du conte et des fulgurances improvisées. Il a ici trouvé un matériau idéal et c'est fou de se dire que ce qu'on voit sur l'écran a d'abord été couché sur le papier en se disant que ce serait possible techniquement de le mettre en image. Tourné entre Cinecittà et les studios Pinewood, Munchausen mit à rude épreuve ses participants. Maintenant que j'en connais les conditions de production (il faut voir son hallucinant making of), c'est incroyable de constater à quel point le film se tient malgré tout. Son discours est solide et la folie de chaque scène est un délice pour les sens. Le plus beau, c'est qu'en dehors d'une poignée d'écrans bleus, l'essentiel a été réalisé "in camera" comme on dit (you get what you film) : matte paintings, miniatures, décors prodigieux de Dante Ferreti, animatronics.

La cohérence de l'ensemble est régulièrement réaffirmée grâce au personnage de Sally, formidablement incarnée par Sarah Polley, qui s'acharne à remettre le Baron sur les rails de sa quête, et dont on peu considérer que c'est son regard d'enfant qui nous est donné à partager, interprétant pour nous le récit du narrateur, sans filtre, avec la foi la plus pure accordée aux contes de fées. Je suis juste un peu gêné quand le ton devient un peu trop adulte (les galipettes des époux lunaires, les jurons de Vulcain), jugeant ça un peu déplacé... tout comme la petite Sally en fait. Et bien sûr, le film ne serait rien sans la composition géniale de Sir John Neville. 

Le propos est d'une richesse et d'une beauté auxquelles je suis toujours aussi sensible, aujourd'hui comme hier. Frère d'âme de Cyrano, Munchausen célèbre la victoire de la création sur la destruction, de l'imagination sur la raison, de la paix sur la guerre, de la vie sur la mort (littéralement), et de l'art sur la vie. C'est un des rares cas de films qui me parle tellement que, parce que je suis aussi conscient de ses imperfections, je ne chercherai pas pour autant à batailler autour de moi pour le faire apprécier, comme si ça me suffisait de le savourer seul. Et puis j'adore le score flamboyant et toutes trompettes dehors de Michael Kamen, notamment sa somptueuse valse qui contient toute l'énergie du film : 


DOSSIER TERRY GILLIAM :

29 septembre 2016

Le Cinéma de John Woo IV. 2001-2008

Windtalkers (Les Messagers du vent), 2001
Désormais solidement installé à Hollywood, Woo acquiérait ici une réelle liberté dans les moyens et le choix d'un sujet qui lui tenait à cœur : l'histoire vraie de soldats Navajos chargés de coder les transmissions pendant la bataille du Pacifique. Découvert à sa sortie, j'avais été moyennement emballé par le film, concédant tout de même à son réalisateur la maîtrise impeccable d'une production aussi importante. Revu dans son director's cut sorti en video, j'ai davantage apprécié ses réelles qualités, qui tiennent en grande partie à la très grande justesse de l'interprétation, en particulier Nic Cage, toujours aussi crédible lorsqu'il laisse briller la folie dans son regard, soldat traumatisé ayant perdu la foi recherchant clairement à payer de sa vie son sentiment de culpabilité, et Adam Beach le souriant Navajo, qui va progressivement quitter l'enthousiasme juvénile du début et s'endurcir sur le champ de bataille. On appréciera également de voir Woo dirigier à nouveau Christian Slater — acteur qui est un peu passé à côté de sa carrière — composant un personnage plein de bienveillance mais jamais mièvre. 

Consciencieux, le cinéaste se laisse complètement aller à la dénonciation la plus implacable des horreurs de la guerre, parvenant à recréer le sentiment permanent de danger éprouvé par les soldats. Les scènes d'action sont d'autant plus impressionnantes que les plans sont assez longs, avec une caméra effectuant des mouvements souvent complexes sans jamais manquer de fluidité. Vues aériennes, grue et steadycam sont exploitées au maximum, les explosions et les cadavres pleuvent de partout avec un réalisme saisissant et où le spectateur finit par ne plus distinguer les artifices. Derrière cette reconstitution enragée d'événements historiques, derrière l'hommage rendu à la mémoire des Indiens Navajos et au code qu'ils ont préservé, le réalisateur raconte une nouvelle fois une belle et intense histoire d'amitié, avec des hommes qui apprendront à se connaître et à s'aimer. L'essentiel du film est ainsi loin d'être uniquement dans les scènes d'action, au contraire. On se familiarise avec les personnages. La musique de James Horner joue la carte de l'émotion mais, malgré un thème principal assez beau dans certaines de ses variations, m'a semblé quand même la plupart du temps passe-partout. Il manque encore quelque chose au film pour que j'y adhère totalement, et je ne sais vraiment pas quoi étant donné que j'en pense et en écris plutôt du bien. C'est une œuvre incontestablement sincère, mais sans doute encore trop bridée par la dignité qu'implique le respect dû à une histoire vraie.




Paycheck, 2003
Pas trop de raison de s'attarder sur cette oubliable adaptation d'une nouvelle de Phil Dick, l'auteur ayant opportunément retrouvé les faveurs d'Hollywood après la réussite du Minority report de Spielberg. Je n'ai pas cherché à me renseigner sur les raisons qui ont conduit le réalisateur sur ce projet, mais on ne le sent jamais concerné par l'envie de raconter son histoire. Le concept du film à base de mémoire trafiquée est exploité sans conviction, et d'ailleurs bien vite évacué au profit d'un enchaînement de scènes d'action mécaniques totalement dépourvues de la moindre justification. 

Ben Affleck qui n'a jamais brillé par son épaisseur dramatique donne ici du grain à moudre à ses détracteurs, échouant à nourrir le sentiment de paranoïa que devrait légitimement exprimer son personnage. Mais le pire étant que Woo se permet de ne même pas rendre glamour sa vedette féminine, Uma Thurman, dont je ne m'explique pas ici la laideur. Bref, un film aseptisé qui aura peut-être le mérite de réévaluer à la hausse un Mission : impossible 2 finalement plutôt grisant dans sa façon d'érotiser les corps en action.




Red cliff (Les Trois royaumes), 2008
Cette histoire de conquêtes, d'alliances, d'exploits héroïques et de loyauté intransigeante en des temps si lointains qu'ils acquièrent une patine mythologique, c'est un peu une Illiade chinoise. On est projeté dans un monde où les gens ne connaissent que la guerre, s'efforçant de mettre en pratique leurs expériences, sagesses et connaissances théoriques inspirés de Sun Tzu. Grosse entreprise à échelle cosmique — même si les Dieux en sont absents, les éléments naturels sont eux-mêmes acteurs du récit — le film fonctionne autant dans l'attente des batailles que dans leur exécution. Pour ce faire, il fallait des personnages charismatiques, et c'est ici plutôt le cas, chaque interprète étant fortement caractérisé, souvent de façon très visuelle. Au premier rang trônent le costume et la posture immobile du charismatique Takeshi Kaneshiro, ainsi que le mutisme et l'irrésistible sourire en coin de Tony Leung (formidablement introduit en hors-champ et en musique). 

Le film va interroger la loyauté de toute une troupe de figures pittoresques face à un conflit qui, plus que politique, va se révéler d'ordre sentimental. Ponctué de séquences époustouflantes, il nous permet de retrouver tout l'art du geste et du mouvement du metteur en scène (ses travellings et fondus enchaînés), cette symbiose entre rythme et images, son talent pour faire soudain surgir la grâce au milieu du chaos, qu'il s'agisse d'accompagner le ballet des corps ou les mouvements de la pensée. On assiste ainsi à une sorte de partie d'échec aux proportions épiques, jouée par des virtuoses qui doivent anticiper la stratégie de l'adversaire. C'est pas non plus du Shakespeare, les relations et enjeux sont relativement balisés, mais incarnés avec ce qu'il faut de panache pour que ça soit plaisant à suivre. Le score symphonique de Taro Iwashiro est plutôt efficace et bien utilisé, emballant avec ce qu'il faut de lyrisme les hauts faits des guerriers.

Toutes ces qualités étant posées, le film est quand même loin d'être parfait. Dès lors qu'il faut plonger ce petit monde dans le choc du champ de bataille, ça manque un peu d'homogénéité. On alterne entre purs morceaux de génie et passages plus plats voire confus. Peut-être sont-ce les dimensions colossales de l'entreprise, toujours est-il que le film m'a semblé un peu inégal sur le plan de l'inspiration. Un peu comme si, forcé de déléguer à ses équipes, Woo s'était ensuite dépatouillé pour donner (trouver ?) sur son banc de montage une cohérence. De la part d'un cinéaste aussi rompu aux grosses productions, c'est évidemment peu probable mais ce fut mon impression. Les scènes enchaînent des plans qui ne sont pas tous visuellement stimulants, avec cet usage auquel je suis toujours allergique du ralenti saccadé et un fréquent non-respect de la règle des 180° qui fait qu'on ne sait pas toujours qui tue qui (et on n'est pas aidé par le fait que les 2 camps portent exactement les mêmes armures). Certes, on peut se dire qu'une bataille de cette ampleur doit par nature brouiller les repères, mais en tant que spectateur — qui plus est face à un John Woo — on attend un maximum de lisibilité pour pouvoir s'impliquer dans le spectacle des corps qui tombent. Seul l'affrontement central du piège de la tortue émerge du lot, fulgurant morceau de bravoure cinématographique où le rapport entre l'individu et la foule m'a semblé le plus harmonieusement exploité.

C'est donc une semi-déception, m'attendant sans doute trop au film épique ultime. Film du retour au pays natal, Red cliff est à l'arrivée un grand spectacle relativement inoffensif, plutôt tous publics, qui ne marquera pas ma mémoire. Il présente pour moi un peu les mêmes défauts que Windtalkers, énorme machine de guerre qui, si elle a beau être une production très personnelle pour son réalisateur, noie inévitablement une bonne partie de son âme dans les nécessités pyrotechniques (mais parce qu'il met en scène du trouffion de base à la place de seigneurs compassés, Windtalkers m'apparaît en comparaison plus touchant, plus humain).



DOSSIER JOHN WOO :

1 juillet 2015

Dangereuses liaisons dangereuses

« On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une Loi de la Nature ; ce n'est pas ma faute.
Si donc, je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute. Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute. Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute. Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute. Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la Nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute. Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »
Lettre CXLI

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont



Publiées en 1782, Les Liaisons dangereuses de Monsieur Choderlos de Laclos sont bel et bien un monument de la littérature du Siècle des Lumières — donc de la littérature mondiale. Mais un monument qui n'a rien d'intimidant. Les relectures ne l'entament jamais, c'est un bonheur à chaque page que de savourer ce style impeccable, cette jouissance de la langue qui s'avère aussi délectable que le machiavélisme des personnages principaux. Mécanique sublime, le livre est également d'une formidable richesse concernant les mœurs de son temps, décrits avec une  ironie mordante sous couvert d'édification morale. On conseillera de le lire dans l'édition Livre de poche, dont l'appareil critique est aussi avisé que lumineux.

C'est un roman épistolaire touffu et jouant à fond la carte de l'éloquence et de la séduction par l'écrit. Par principe, l'adapter à l'écran relevait par conséquent de l'impossible. L'expérience à été cependant tentée à plusieurs reprises, avec plus ou moins de réussite selon qu'on garde ou non à l'esprit l'œuvre originale. Surtout c'est l'occasion pour des acteurs de trouver des rôles en or, au premier rang desquels Valmont et Merteuil offrent tout un éventail de performances entre pleine maîtrise de soi et émotion qui fait craquer le vernis.







Les Liaisons dangereuses, Roger Vadim, 1959
Avec : Jeanne Moreau (Merteuil), Gérard Philipe (Valmont), Annette Vadim (Tourvel), Jeanne Valérie (Cécile), Jean-Louis Trintignant (Danceny)...
Alors au faîte de sa gloire, Vadim modernise le roman en imaginant des Valmont et Merteuil vivant dans les années 60, s'efforçant ainsi d'enter en résonance avec les spectateurs d'alors. Robes de soirée et costumes-cravates remplacent corsages et perruques poudrées. Le film a fait son petit scandale à une époque où le réalisateur d'Et Dieu créa la femme était considéré comme un cinéaste sulfureux. 


Son audace doit gentiment faire sourire aujourd'hui. Au moins la présence d'un duo de stars au sommet de leur beauté n'en fait pas un spectacle désagréable. Il s'agit d'un des derniers films de Gérard Philipe.




Dangerous liaisons (Les Liaisons dangereuses), Stephen Frears, 1988
Avec : Glenn Close (Merteuil), John Malkovich (Valmont), Michelle Pfeiffer (Tourvel), Uma Thurman (Cécile), Keanu Reeves (Danceny)...
Christopher Hampton avait connu un certain succès à Broadway en adaptant le roman pour la scène. Il reprend ici son travail pour livrer un scénario qui demeure jusqu'à présent le plus fidèle à l'œuvre de Laclos. C'est ainsi que des scènes importantes du livre sont littéralement transposées, de même que de nombreuses répliques marquantes. Cet aspect seul suffit à combler de plaisir le spectateur-lecteur. Mais son adaptation, en plus de se montrer extrêmement fidèle, s'avère particulièrement intelligente. En effet, ne tombant jamais dans le piège de la banale illustration, Hampton et son réalisateur témoignent d'une compréhension profonde et offrent une restitution juste des enjeux du roman, de sa technique et de ses beautés.

Pour son premier film américain, Frears tente le pari assez osé du film en costume. Sa mise en scène donne l'impression de faire corps avec ses personnages, souvent filmés de très près. Lors de ma première vision, j'avais moyennement accroché à ce principe que j'accusais d'être trop théâtral, mais en le revoyant j'ai trouvé que c'était finalement assez puissant, donnant vraiment une force et un poids impressionnants aux moindres apparitions de Merteuil et Valmont. L'interprétation est incontestablement la cerise sur le gâteau. À sa sortie, le film proposait rien de moins que l'un des plus beaux castings de l'année. Jeu ciselé au millimètre de Glenn Close. Sous la poudre, Malkovich fier et soudain enragé, qui incarne avec brio la chair de son personnage. Et une Michelle Pfeiffer idéale en Madame de Tourvel fragile au possible, contemplant avec effroi et grâce l'abîme qui va la dévorer. Uma Thurman est assez inattendue dans le rôle de la naïve Cécile mais passe plutôt bien. Keanu Reeves en Chevalier Danceny fait moins d'étincelles. La musique de George Fenton qui accompagne ces images est très belle et évidemment dans un style baroque tout à fait approprié.




Valmont, Milos Forman,1989
Avec : Annette Bening (Merteuil), Colin Firth (Valmont), Meg Tilly (Tourvel), Fairuza Balk (Cécile), Henry Thomas (Danceny)...
Cinq ans après Amadeus, Forman tourne à nouveau un film sur le XVIIIe. Sa version sort quelques mois à peine après celle de Frears et cette double impression de redite lui fera manquer son public. En ce qui me concerne, je l'avais adoré à sa sortie, et je l'ai souvent revu depuis avec un plaisir renouvelé. Ce qui me plaisait particulièrement, c'était la transformation de Meg Tilly en Madame de Tourvel qui, lorsqu'elle s'abandonne à la passion, apparaît alors avec ses beaux cheveux noirs défaits.

Je ne vais pas m'attarder sur les costumes, la photo, les décors, la jolie musique sur instruments d'époque. Ici les personnages vivent vraiment. Ça respire, la mécanique est un peu moins écrasante, l'atmosphère un peu plus humaine. L'adaptation de Jean-Claude Carrière est en fait assez impitoyable vis-à-vis du roman. C'est presque une autre histoire, une variation sur des personnages et leurs passions. La façon dont le film se termine semble justifier son titre, au sens où la conclusion ne s'attarde que sur le seul destin de Valmont. Il semble emporter son secret avec lui dans la tombe. Tous les autres personnages viennent se recueillir, mais rien ne nous est dit quant à leur propre devenir et il n'apparaît pas qu'ils soient alors particulièrement perdus (La Tourvel en particulier donne l'impression d'avoir juste vécu une douloureuse parenthèse). Or, dans le bouquin, le final est réellement effroyable. Entre la mort, le couvent, la maladie, la ruine et le déshonneur, c'est presque une danse de damnés. Chez Forman, ça reste relativement paisible. Les personnages sont caractérisés avec précision, et on assiste à pas mal de scènes qui restaient hors-champ dans le roman.

Colin Firth est vraiment excellent dans le rôle-titre, Annette Bening compose une Merteuil qui sait parfois émouvoir. Et il est toujours sympathique de retrouver Jeffrey Jones chez Forman, de même que l'inévitable trogne de Vincent Schiavelli. La meilleure idée de casting est sans doute d'avoir confié le rôle de Cécile Volanges à Fairuza Balk, la Dorothy de Return to Oz. L'actrice a enfin l'âge du rôle et son physique étonnant, associé à son interprétation et à la manière dont elle est habillée et filmée, lui permet d'une scène à l'autre d'afficher tantôt une moue d'enfant, tantôt le visage d'une presque femme. Son ingénuité est délicieuse (irrésistible scène du petit déjeuner où elle croit bien faire en répondant qu'une fois mariée avec Gercourt, elle gardera Danceny comme amant !).




Cruel intentions (Sexe intentions), Roger Kumble, 1999
Avec : Sarah Michelle Gellar (Merteuil), Ryan Philippe (Valmont), Reese Witherspoon (équivalent de Tourvel), Selma Blair (Cécile)...
Nouvelle modernisation avec une intrigue transposée cette fois dans le milieu des campus américains, sa jeunesse décadente, friquée et arriviste. Projet qui semblait prometteur au premier abord mais qui se révélera une fausse bonne idée. Certes, les efforts de Roger Kumble — à la fois réalisateur et scénariste — pour donner à son récit une couleur "dixhuitièmiste" sont louables (décors, accessoires), mais les manœuvres de cette jeunesse contemporaine n'a plus grand chose de troublant aujourd'hui. Le pari entre Valmont et Merteuil n'est plus qu'un inconséquent marivaudage, un plan drague plutôt pathétique, d'où toute subversion est absente. Le récit de Laclos trouvait justement sa force par rapport à la société de son temps, offrant un cruel tableau des mœurs, de la condition de la femme et de l'hypocrisie de la noblesse. Ici, la conclusion nous montre les soi-disantes victimes interprétées par Selma Blair et Reese Witherspoon s'associer et retourner un peu trop facilement le plan de Sarah Michelle Gellar contre elle-même. Leur attitude montre bien à quel point leurs mésaventures n'en sont pas vraiment, arborant un sourire comme pour une mauvaise farce. Preuve de cette inconséquence, le film générera deux suites, vrais sous-produits télévisuels.

En dehors de Ryan Philippe qui est un acteur que j'aime bien et de Witherspoon qui s'en sort pas mal, l'interprétation est très moyenne. J'ai vu des acteurs réciter leur texte, mais à aucun moment vivre, souffrir, être troublés. Tout cela commençait plutôt bien avec un très beau générique et Every you every me de Placebo en fond sonore, suivi d'une scène d'ouverture assez maligne. Le reste de la bande son est occupé par des titres qui semblent là pour justifier l'édition d'une BO-compilation pour teenagers. En dehors de deux ou trois scènes, la fusion image/musique est ratée. Et je ne parle même pas de l'espèce de soupe qui sert de bande originale.




Les Liaisons dangereuses, Josée Dayan, 2003
Avec : Catherine Deneuve (Merteuil), Rupert Everett (Valmont), Nastassja Kinski (Tourvel), Leelee Sobieski (Cécile), Tedi Papavrami (Danceny)...
Pas vu, mais tout me semble annoncer une catastrophe. Les échos que j'en avais eus évoquaient même un truc assez ridicule. Éric-Emmanuel Schmitt signe l'adaptation télévisée, faussement modernisée puisque l'action est située dans les 60's. À ce titre, c'est presque un remake du film de Vadim. Josée Dayan régnait alors sur les productions de prestige de la télévision française, réalisatrice compétente mais peu exaltante d'autres adaptations de classiques de la littérature (Le Comte de Monte-Cristo, Les Misérables).

Casting international classieux mais dont les choix m'apparaissent peu convaincants : Deneuve est bien trop vieille pour donner corps à Merteuil, l'offensée rancunière. La durée conséquente de la série (252 minutes en deux ou trois épisodes) peut néanmoins permettre une transposition plus souple et ouverte. Mais je ne m'acharnerai pas forcément à chercher l'occasion de voir ça.