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29 juin 2018

Le Cinéma musical de Brian De Palma II. 1976-1980

Carrie (au bal du diable), 1976
Une des plus franches réussites de Brian De Palma, qui impose le nom du cinéaste comme nouveau maître du fantastique, chouchou du festival d'Avoriaz. Illuminé par l'interprétation impressionnante d'une Sissy Spacek qui se livre corps et âme, le film propose une belle, touchante et terrifiante recréation fantasmatique du monde de l'adolescence, au sein d'une petite ville de province comme les affectionne tant Stephen King. Le succès du film auréola d'ailleurs aussi le romancier, qui voyait enfin sa carrière décoller.

Le film scelle également la rencontre entre De Palma et le compositeur italien Pino Donaggio, qui réalisait là un véritable coup de maître avec son approche très personnelle de la musique de film d'horreur. Et ce, dès l'inoubliable générique d'ouverture qui impose une atmosphère d'une délicatesse proprement poignante : 





The Fury (Furie), 1978 
Génial et fou. À partir d'un scénario prenant et assez imprévisible, De Palma réalise un film incroyablement brillant, plein à craquer de ses thèmes de prédilection. Comme souvent, ses personnages se retrouvent dans la peau de spectateurs impuissants d'un drame, toute la question étant de savoir si ce qu'ils ont vu ne relève pas d'une mise en scène. Pour le public de l'autre côté de l'écran, c'est un régal de se faire pareillement manipuler. Les morceaux d'anthologie se succèdent, toujours filmés de manière originale et sans paresse. Typiquement le genre de film dont la vision en salle aurait des chances d'être gâchée par les rires gras de certains spectateurs face à l'outrance de certaines scènes. Le passage le plus puissant étant peut-être celui de la fuite d'Amy Irving au ralenti, magistralement élaborée comme une mécanique où le moindre élément fait sens. La jeune actrice se donne à fond et compose un personnage à fleur de peau vraiment émouvant. Kirk Douglas est toujours aussi fringuant et assure avec talent le rôle d'un père déterminé, capable à l'occasion de craquer (la scène du bus). Cassavetes en méchant est aussi étonnant que convaincant. On s'amusera aussi à repérer des débutants comme Darryl Hannah ou Dennis Franz

Les quelques scènes du début qui montrent Irving au collège semblent vraiment faire du pied sous la table à Carrie. Les deux films mettent en scène télékinésie et pouvoirs psychiques, aussi la critique et les spectateurs purent rapidement considérer The Fury comme une redite sans prise de risque, ce qui renforce encore plus cette impression de « De Palma's digest. » C'est pourtant encore un sujet neuf, enrichi qui plus est par une dimension espionnage qui rend le film franchement haletant. On est encore quelques années avant que Cronenberg s'en réempare pour son Scanners, puis ce seront les enfants mutants d'Akira et bientôt ceux de Stranger thingsEffets spéciaux de maquillage bien gores de Rick Baker particulièrement saisissants. Quant à la musique, le film bénéficie du talent de John Williams qui compose en particulier un Main theme tout simplement somptueux. On regrette alors d'autant plus que le compositeur n'ait pas eu d'autre occasion de travailler avec le réalisateur (trop cher, peut-être ?) :






Home movies, 1979
L'un des films les plus confidentiels du cinéaste, sans doute vécu comme un retour salutaire au cinéma underground de ses débuts. Home movies fut en effet tourné en toute liberté dans le cadre d'un cours donné par le réalisateur, avec ses étudiants et les participations amicales d'amis acteurs : Kirk Douglas, Gerrit  Graham, Nancy Allen et Keith Gordon

Je n'ai toujours pas eu l'occasion de le voir, mais son synopsis suggère une œuvre assez personnelle, avec un nouveau personnage de cinéaste voyeur et cette idée du cinéma-mensonge. Sans attente commerciale, le réalisateur se fait plaisir, et s'offre même le luxe d'une partition de Donaggio, qui lui aussi fait preuve de zèle avec un Main theme jubilatoire :









Dressed to kill (Pulsions), 1980
Si le spectateur est un pervers, De Palma s'avère ici l'être au même titre. L'influence d'Hitchcock ne se cache plus, Psycho et Vertigo dans le rétro, mâtinée de giallo pour la violence graphique et l'improbabilité de l'intrigue. Ici l'effet et le suspense priment sur la vraisemblance, et le mauvais goût n'est jamais bien loin mais assumé avec fraîcheur. Comme sur The Fury, la conclusion est là aussi décevante, pas à la hauteur des promesses de la première moitié, mais reste un fascinant travail de metteur en scène. 

Le film voit se succéder de longues séquences de pure extase cinématographique, sans dialogue. Tout passe par l'image et le mouvement, et la musique se doit de fusionner. De Palma et Donaggio ne se quittent plus, et c'est une nouvelle démonstration de symbiose pour cet étrange film œuvre d'art :



DOSSIER BRIAN DE PALMA :

27 novembre 2017

Le Cinéma de Richard Donner I. 1961-1978

X-15, 1961
Après avoir fait ses armes à la télévision américaine (The Twilight zone, Au nom de la loi, The Man from U.N.C.L.E., Les Mystères de l'Ouest notamment), Richard Donner réalise une poignée de films sans grand succès au cours des années 60. Tout d'abord ce X-15, un docu-fiction sponsorisé par la NASA mettant en scène les exploits de l'avion-fusée X-15, avec Charles Bronson en pilote d'essai et James Stewart en narrateur. Projet bizarre, le film connut une distribution internationale, mais passa néanmoins inaperçu.

Il faudra attendre 1968 pour que Donner réalise son premier "vrai" film de cinéma : Salt & Pepper (Sel, poivre et dynamite), véhicule mettant en vedette Sammy Davis Jr. et son pote du Rat pack, Peter Lawford, qui dut être suffisamment populaire pour justifier d'une suite deux ans plus tard, réalisée cette fois par Jerry Lewis (One more time). Puis ce sera Twinky (L'Ange et le démon), en 1970, une comédie dramatique tournée entre Londres et New York où il retrouve Bronson, et qui ressemble déjà plus à un projet personnel. Film hélas sans grand succès qui contraint Donner à retourner travailler pour la télévision (Les Rues de San Francisco, Kojak), jusqu'à ce qu'enfin il tombe sur un sujet qui lui apparaît comme la chance de sa vie, une opportunité à ne pas rater.




The Omen (La Malédiction), 1976
Enfin découvert ce titre, considéré comme emblématique d'une époque où le cinéma fantastique se plaisait à créer du malaise psychologique avec des marmots, de Rosemary's baby à The Shining, en passant par Audrey Rose. Donner et ses producteurs se retrouvent ici évidemment en quête de la formule à succès de The Exorcist, et leur sujet est plutôt bien trouvé, mais le résultat est loin d'arriver à la cheville du Friedkin. Ça démarrait plutôt bien, le film se montrant remarquablement inventif dans sa mise en scène, ses cadrages, son éclairage et son montage, qui témoignent d'un vrai appétit du cinéaste, d'une volonté de dépasser le cadre bas de gamme de la série B, auquel son budget pouvait le contraindre. Donner opte donc pour une approche plutôt réaliste, se montrant relativement avare en effets chocs et scènes ouvertement fantastiques, pour mieux leur donner un impact maximal au moment où elles surgissent, et en faire des petits morceaux de bravoure d'autant plus grandiloquents et fascinants qu'ils sont portés par une musique hors-norme (et oscarisée) de Jerry Goldsmith, en mode chants grégoriens inversés. Le problème est que ce qu'il raconte ne m'a pas vraiment passionné. La faute en grande partie à un scénario qui fait bientôt le choix de se focaliser sur la minutieuse — mais tellement pleine de trous qu'elle en deviendrait nanarde — enquête autour du monde de papa Peck et de son copain David Warner (très bon) pour aboutir à une conclusion qui ne faisait aucun doute aux yeux du spectateur. Même le moment où Peck doute est vite évacué.

On passe du coup complètement à côté de ce qui me semblait pourtant être le vrai sujet. Sur le papier, The Omen avait tout pour donner un drame déchirant, avec cette idée du mal absolu incarné au cœur de la cellule familiale, dans le corps par nature aimable et innocent d'un enfant, avec par dessus ça l'idée brillante de situer l'intrigue dans le milieu politique. Malheureusement, le film échoue totalement à susciter le moindre trouble, le moindre vertige, notamment à cause de l'interprétation fadasse de la mère par Lee Remick, personnage sans relief, à la platitude des dialogues amoureux du couple, et à un gamin qui joue mal (ou est très mal dirigé, donnant presque l'impression de plans volés), et qui n'a donc aucune présence à l'écran. Même le climax, qui n'est tout de même rien d'autre qu'une scène d'infanticide, est impitoyablement escamoté (mais je crois que Donner n'a pas eu les coudées franches sur ce final). Évidemment, ça aurait été un autre film — et j'ignore si le remake de 2006 exploite mieux cette veine — mais par conséquent, je n'ai guère été emballé par un récit sur lequel le spectateur a trois longueurs d'avance sur les personnages. J'en retiens des bouts de scène, isolément, morceaux brillants (la mort du prêtre, la fouille du cimetière italien, la composition fantastique de la gouvernante). Le plus désolant est que le passage qui m'aura finalement le plus intéressé aura été le tout dernier plan, me donnant presque envie de m'intéresser aux suites réputées médiocres.






Superman the movie, 1978
Chronique précédemment publiée dans ma retrospective Superman au cinéma...



















Superman II, 1978
Alors qu'il le tournait en parallèle du premier volet, Donner se vit dépossédé du projet par ses producteurs. Et c'est le britannique Richard Lester qui reprit, réorienta et acheva ce Superman II tel qu'il sortit sur les écrans et qu'on l'a vu pendant des années. Trente ans plus tard, la Warner offrit à Donner l'opportunité de revenir sur la matière déjà en boîte et de présenter sa version du film, qui s'affirme plus que jamais pensé dans la continuité du premier volet, tant sur le plan de la narration, que du ton. Bien que dissimulant mal son côté un peu bricolée (en reconstituant par exemple des scènes perdues à partir de répétitions filmées, et en conservant quand même des plans tournés par Lester), cette Donner's cut ne manque pas d'intérêt, et c'est quand même assez fabuleux qu'elle ait eu droit à sa résurrection.


Elle permet surtout de constater à quel point l'autre Richard avait de son côté réussi à marquer le film de son empreinte, pour le meilleur ou pour le pire, avant de pouvoir pleinement lâcher son goût pour le burlesque dans le troisième volet. Dans un cas comme dans l'autre, j'avoue que ça reste un film qui ne m'a jamais vraiment passionné, un peu trop en mode remake paresseux et dispensable, n'ajoutant que peu de développements au premier film qui avait déjà tout dit.


DOSSIER RICHARD DONNER :

4 septembre 2017

Le Jukebox du lundi : Dix bandes originales de films

Crève-cœur évident que d'écrémer ainsi jusqu'à dix (bye-bye les Schifrin, Delerue, Goldsmith, Elfman, Hisaishi et autres Yoko Kanno) mes bandes originales de film préférées. Pour ne pas pousser trop loin le bouchon de l'arbitraire, foin de hiérarchisation, on se contentera d'un classement chronologique...



1. Michel Legrand : Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

J'ai déjà dit mon amour pour le cinéma de Jacques Demy et ce film en particulier. Et je garde le souvenir émerveillé de sa découverte, où chaque nouvelle chanson dévoilée était un ravissement supplémentaire. J'aime l'opulence des arrangements de Legrand, colorant son romantisme d'impeccables accents jazz. Et, cerise sur le gâteau, les textes de Demy confiant les espoirs de ses personnages me touchent...






2. Basil Poledouris : Conan the barbarian (John Milius, 1982)
L'ambition dont eut l'occasion de faire preuve ici Poledouris sonne si démesurée que cette partition ferait presque figure d'anomalie dans l'Histoire de la musique de film. Et j'ignore si on retrouvera un jour quelque chose d'équivalent à ce monumental Riders of doom, qui fait tellement corps avec les images lors de cette ouverture sans dialogue, donnant d'emblée au film de Milius une dimension épique et une puissance hors du temps...






3. John Williams : Empire of the sun (Steven Spielberg, 1987)
Si le film est sans doute un de mes préféres de Spielberg — spectacle aussi émouvant qu'impressionnant et dont les thèmes collent idéalement à la vision du cinéaste — c'est aussi grâce à la bande son signée Williams (son Schindler's list suit pas loin derrière). Mélange de chœurs déchirants et d'ambiances inquiétantes, ça atteint un lyrisme à coller des frissons et achève de rendre le voyage du jeune Jim inoubliable...






4. Peter Gabriel : The Last temptation of Christ (Martin Scorsese, 1988)

Production complexe et ambitieuse, qui mêle instruments traditionnels, musique d'inspiration orientale, nappes et rythmes synthétiques, avec parfois la propre voix de Gabriel qui surgit de ces strates inédites. Comptant notamment les collaborations de Youssou N'DourBilly CobhamManu Katché ou des marocains Nass El Ghiwane, c'est un voyage qui réinvente en quelque sorte la musique de film, un enregistrement tellement abouti, que Gabriel ira jusqu'à lui donner un titre propre — Passion — lui faisant ainsi dépasser le cadre strict de la bande originale. Et c'est clairement à cette source novatrice que puiseront par la suite systématiquement les films hollywoodiens exploitant le cadre moyen-oriental (en particulier Ridley Scott, de Gladiator à Exodus en passant par Black hawk down)...





5. Geinoh Yamashirogumi : Akira (Katsuhiro Otomo, 1988)
Là encore, comment décrire le choc ressenti lors de sa découverte en salle face au choc des images et de la musique de ce long-métrage, qui représente une date-charnière pour le cinéma d'animation et pour le développement du manga en France. Le gamin que j'étais en était resté totalement ahuri. Porté par une ambition proprement inhumaine, le réalisateur-mangaka Otomo offrait au collectif japonais Geinoh Yamashirogumi l'opportunité de composer une bande son elle-même hors-normes, s'interdisant la facilité et inventant son propre univers sonore...






6. Ennio & Andrea Morricone : Nuovo cinema paradiso (Giuseppe Tornatore, 1989)

La présence du maestro dans ce classement était ici incontournable, mais quel absurde exercice que de devoir piocher dans sa discographie aux proportions colossales. Si c'est avec Leone qu'Ennio a su atteindre les sommets et trouver sa légitimité, jusqu'au chef-d'œuvre de leur dernière collaboration (Once upon a time in America), mon honnêteté m'oblige à reconnaître mon faible pour la musique de ce film de Tornatore, en particulier du Love theme signé du fils Andrea, dont je ne me lasse pas, avec son sens de la mélodie mélancolique déchirante, indissolublement liée aux images...





7. Michael Nyman : The Cook, the thief, his wife and her lover (Peter Greenaway, 1989)

Officiellement, la pièce intitulée Memorial — décalque assez évident du King Arthur de Purcell et gros morceau de cette B.O. — n'a pas été composée pour le film. Mais Greenaway trouvait que cette sorte de marche funèbre s'associait idéalement aux prodigieux travellings qui ouvrent chaque chapitre de son film, œuvre fascinante, dérangeante, organique. Ma préférée de ce cinéaste totalement perdu de vue, et sans doute une des compositions les plus fortes de Nyman...






8. Elliot Goldenthal : Heat (Michael Mann, 1995)

Le film impose à moi le qualificatif de chef-d'œuvre à chaque visionnage. Secondé ici du Kronos quartet, le trop rare Goldenthal (Alien 3, Batman forever, Final fantasy the spirits within) atteint ici des sommets. Ambiance industrielle planante, jouant sur l'intensité sonore et soudainement traversée de fulgurances mélodiques, et des thèmes poignants qui collent parfaitement au rythme et à l'élégance des images d'un cinéaste en état de grâce. La bande son et l'album s'enrichissent de plus d'une foule d'artistes comme toujours soigneusement sélectionnés par Mann, parmi lesquels je citerai en particulier Moby, sa fabuleuse reprise de Joy Division, et son trippant morceau de fin...






9. Alan Menken : The Hunchback of Notre-Dame (Disney animation studio, 1996)
Incontestablement acteur du succès et de la renaissance que connait le studio Disney au cours des 90's, Menken profitait du cadre médiéval de ce nouveau projet et de la confiance de ses producteurs pour lâcher totalement la bride, telle une opportunité qui ne se présente qu'une fois (et il n'atteindra en effet jamais plus de tels sommets). En résulte une bande originale aux orchestrations démesurées et aux chœurs opératiques, aussi réussie dans ses instrumentaux que dans ses chansons (sur des paroles de Stephen Schwartz). Seul Dreamworks parviendra à rivaliser en grandiloquence quelques années plus tard avec la bande originale de Prince of Egypt, signée... Stephen Schwartz...




10. Gabriel Yared : The Talented Mr. Ripley (Anthony Minghella, 1999)
J'adore ce film du regretté Minghella, qui trouvait en Yared un complice de choix. Au sein d'une bande originale impeccable faite de morceaux jazz, le compositeur a su en effet magnifiquement trouver une équivalence musicale au caractère vénéneux de ce récit et de son héros éponyme. Pour moi le temps s'arrête à l'écoute de cette poignante Lullaby for Caïn, sublimement interprétée par Sinead O'Connor, et je reste sans voix jusqu'à la dernière image du film, tandis que s'efface "Crazy Tom" et que se déploie son thème. Thème tellement réussi que Yared le réemploiera (repompera ?) quelques années plus tard pour le Bon voyage de Rappeneau...

30 juin 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg V. 2008-2015

Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull (Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal), 2008
À l'époque de sa sortie en 1989, certains critiques et spectateurs (pas moi) pouvaient éventuellement se laisser aller à penser que La dernière croisade était le film le plus faible des trois alors tournés. Tout a changé en 2008 avec l'ajout de ce quatrième titre. Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull fut en tout honnêteté emballant sur l'instant, enthousiasmant dès ses premières minutes par la vivacité épatante de la mise en scène, par sa plongée rafraîchissante dans les fifties chères à George Lucas. Et je fus touché — pour ne pas dire ému — par les inévitables clins d'œil qui viennent titiller nos souvenirs de spectateur.

Mais, le récit se développant, et les scènes s'enchaînant, je me retrouvais vite rattrapé par un arrière-goût bizarre que je n'osais pas trop interroger. Au sortir du film, certaines images me revenaient soudain en tête, et c'est alors l'embarras qui s'est imposé, au point où j'en venais à considérer certains choix, tant narratifs qu'esthétiques, indéfendables. Les trois premiers films faisaient preuve d'une réelle intelligence dans le scénario, donnée insuffisamment présente ici (David Koepp, décidément inégal). J'avoue ne pas avoir tenté de le revoir depuis. Et peut-être faudra-t-il encore relativiser ce jugement au vu de l'annonce franchement inquiétante d'un cinquième épisode...



The Adventures of Tintin : secret of the unicorn (Les Aventures de Tintin : le secret de la licorne), 2011
Forcément suspicieux au moment de m'y mettre, j'ai été conquis par la démarche visuelle dès l'ouverture sur le marché aux puces de Bruxelles. Le mix entre le rendu photoréaliste des décors et la stylisation des personnages aboutit en effet à quelque chose d'à la fois parfaitement fidèle au monde d'Hergé et judicieusement calibré pour le média cinématographique. Le film nous offre tout à coup l'occasion de plonger dans la profondeur insoupçonnée d'un univers graphique pourtant tellement familier. Le tout est porté par un scénario formidable de malice cosigné par Edgar Wright (Shaun of the dead, Scott Pilgrim), qu'on devine incontestablement connaisseur de la bande dessinée, et ayant clairement à cœur de lui rendre dignement hommage. Sans céder à la tentation du remplissage, il mêle adroitement à son récit des éléments pertinents tirés du Crabe aux pinces d'or. Il y a du vrai fan derrière, ça se sent et fait d'autant plus plaisir qu'Hollywood se soucie peu des questions de fidélité dans ses adaptations, du moment qu'on a sur l'affiche un nom de franchise porteur.

La réalisation délirante de Spielberg achève de rendre le spectacle distrayant, et on sent que c'est son seul objectif. Pas de temps mort, un enchaînement de cadres aussi variés que dans un bon James Bond. C'est chargé d'action jusqu'à la gueule et ça culmine lors de ce plan-séquence au Maroc dont j'imagine qu'il a du faire son petit effet aux spectateurs des séances 3D. En soi, cette séquence de ride pourrait légitimement être considérée hors-sujet dans l'univers d'Hergé. Mais dans le rythme du film, elle s'intègre sans heurt. Un seul regret : qu'après ce climax, Spielberg se soit senti obligé d'en rajouter un autre. En plus d'être incompréhensible et abusivement démesurée, la baston de grue à ce stade ne nous intéresse plus, on n'y ressent plus aucune sensation de danger.



War horse (Cheval de guerre), 2011
Un vrai grand spectacle de cinéma, où Spielberg semble une nouvelle fois confirmer sa filiation avec les grands réalisateurs classiques hollywoodiens (et John Ford évidemment en première ligne). C'est une véritable odyssée qui nous fait vibrer à travers tout un riche panel d'émotions. Trop riche, peut-être, mais le sujet s'y prête et Spielberg aurait eu tort de s'en priver. La vraie belle surprise est que malgré la violence inévitable du sujet, le réalisateur fait preuve dans son regard d'une sobriété qui rend les images encore plus fortes, dissimulant souvent la mort tout en nous saisissant à la gorge.

Le premier acte du film est sans doute le moins intéressant, étape obligée pour poser les bases du relation qui va ensuite y puiser toute sa force. Mais on se laisse prendre parce que c'est fait avec un talent admirable. Toute la maturité du metteur en scène se ressent dans la volonté qui est la sienne de peindre des personnages touchants (Niels Arestrup est fabuleux). En fait, le film est truffé de scènes ultra-fortes, tant dans le thème abordé que dans la mise en scène. Je ne les citerai pas mais ceux qui ont vu le film n'ont pas pu passer à côté. Le tout évidemment emballé par des images somptueuses et pleines de poésie. Bref, dans le détail, on pourra toujours reprocher une recherche de lyrisme appuyée, mais personnellement le film m'a transporté. D'autant plus que je n'en attendais franchement rien au vu de son improbable sujet.



Lincoln, 2012
Spielberg semble désormais affranchi des modes, faisant des films qui échappent aux catégories. Projet longtemps porté, Lincoln se présente ainsi comme un film assurément ambitieux par son approche, sa volonté de traiter un sujet historique complexe en circonscrivant son action quasiment aux seules alcôves du pouvoir. Ça peut paraître limité au premier abord et pourtant, grâce à la finesse du scénario et des dialogues, énormément de choses sont dites, l'essentiel semblant comme projeté hors champ. On y reconnaîtra là le talent du dramaturge Tony Kushner (Angels in America, Munich), d'autant plus à l'aise ici que le film privilégie les discours aux actes. Les dilemmes moraux et politiques d'un pays qui est alors toujours en phase de construction sont mis sur le même plan que ceux d'un homme qui se doit d'être au-dessus des autres, de (faire) voir plus loin. Et ça crée de vrais moments d'émotions, le metteur en scène y mettant ce qu'il faut de sensibilité dans la peinture de la famille Lincoln, parfaitement secondé par un casting très classe à tous les niveaux (j'ai découvert au générique de fin la présence d'un James Spader méconnaissable, et Tommy Lee Jones m'a paru un peu fatigué).

Décors et costumes créent une impression de pesanteur qui contribue sans doute à cette sensation de voir l'Histoire en marche, qui doit se débarrasser du poids des préjugés et traditions. Je note aussi le montage vraiment inspiré de Michael Kahn qui par de petites trouvailles vient mine de rien régulièrement accélérer le rythme du film par des séquences illustratives ou par sa façon de bousculer la chronologie. À côté de ça, on sent Spielberg tellement respectueux de son sujet (de son protagoniste), que son film n'échappe pas toujours à un aspect un peu compassé, même s'il a à cœur d'éviter les facilités. Un petit côté film scolaire, au sens de destiné aux écoles, comme un travail de mémoire. Animé des mêmes intentions, Saving private Ryan avait par nature davantage de souffle. Le film ne souffre vraiment d'aucun défaut, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de revenir de sitôt vers Lincoln.




Bridge of spies (Le Pont des espions), 2015
Ça commence plutôt très bien, et j'en viens aujourd'hui à ressentir du plaisir dans le simple fait de retrouver la grammaire et l'univers visuel familiers de Spielby et Kaminski. Après une admirable séquence d'ouverture, où je me suis délecté de la maîtrise confondante du réal pour introduire son personnage muet, son environnement, et mettre en scène sa filature, j'ai trouvé que le film perdait un peu vite en efficacité, jusque dans les ressorts de son intrigue. Ainsi, quel dommage de devoir tiquer après à peine 10mn, lorsqu'Abel réussit à faire disparaître son petit papier avec autant de facilité, au milieu de tous ces agents du FBI qui ont envahi son appart et qui devraient précisément être à l'affût (scène un peu gadget puisque cet élément de preuve ne servira en rien le récit par la suite). Les séquences de procès dévoilent progressivement une réflexion intéressante, où le personnage de l'avocat prend au sérieux le rôle qu'on lui a assigné, seul contre tous y compris sa famille, refusant de céder à la mascarade politique qui se met en place. On se retrouve ainsi avec un film au propos très citoyen, qui dit des choses sur le monde d'aujourd'hui, où face à de nouvelles crises la question du respect des droits fondamentaux est toujours posée.

Puis, lorsque les scènes avec les soldats de l'US Air force commencent à s'intercaler, on devine où tout cela va conduire. Dès lors, le suspense m'a paru complètement éventé, me laissant avec la pénible impression que le film ne démarrait vraiment qu'au bout d'une heure, lorsque Hanks déboule à Berlin. Certes, toute cette première partie sert à montrer sa détermination à toute épreuve, mais dans ce cas j'aurais préféré qu'on nous laisse hors-champ l'histoire du pilote — sa scène de crash n'ayant plus aucune intensité, puisqu'on sait qu'il est destiné à devenir monnaie d'échange, donc à survivre. Le meilleur du film réside peut-être dans ces harassantes et parfois absurdes tractations que mène le héros, à cheval sur le rideau de fer. Là c'est souvent passionnant. Tout passant essentiellement par le dialogue, les scènes doivent une grande part de leur réussite à l'excellence de l'interprétation. Evidemment, ça fait plaisir de voir un acteur de la trempe de Hanks prolonger sa collaboration avec Spielberg, et il incarne vraiment ici une sorte de tradition du héros américain, humaniste et individualiste — dans le sens où il trace son propre chemin contre les règles — à la James Stewart chez Capra. Mais le réalisateur a beau montrer des moments pénibles (l'interrogatoire du pilote et les tentatives de franchissement du mur), je n'ai jamais pleinement ressenti angoisse et froideur. Même quand Hanks se fait agresser dans la rue, c'en est presque inconséquent. Et ce n'est pas la photo de Kaminski aux teintes bleutées qui compensera ça. L'échange final lui-même pâtit d'un suspense gentiment artificiel, on n'est jamais vraiment inquiet pour sa résolution.



Si je me permet de dire que le film ronronne, c'est parce que j'espérais davantage de tripes de la part de Spielberg pour un sujet pareil qui offrait une bonne opportunite de mélanger réflexion citoyenne et spectacle efficace, en nous plongeant dans un monde où la confiance n'est plus de mise. Pourtant, on ne peut nier qu'il est impliqué et qu'il croit à l'histoire qu'il raconte, mettant en scène cette époque de paranoïa qu'il a lui-même connu (celle que Joe Dante évoquait à sa façon dans Matinee). L'épilogue est peut-être le moment le plus réussi, trouvant le juste ton. À la lecture des notes de fin qui racontent le devenir des personnages, c'est peut-être davantage la négociation de l'avocat à Cuba qui m'aurait semblé mériter un traitement. Parce que film d'espionnage inscrit dans une réalité historique, j'avais le fabuleux Munich en ligne de mire, et espérai une réussite au moins approchante. On est ici plutôt dans la lignée du bavard LincolnSurprise au générique : le nom des Coen Bros. à l'écriture, et c'est sans doute à eux qu'on doit ces nombreuses répliques pleine d'esprit qui trouvent plutôt bien leur place dans un récit sérieux.


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :