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6 mai 2018

Deux films de Peter Hyams

Capricorn one, 1978
De la bonne vielle S.F. seventies teintée d'espionnage. Dans les films de cette époque (je pense notamment au formidable Twilight's last gleaming d'Aldrich), l'ennemi vient souvent de l'intérieur, sapant la confiance du public en ses institutions. Au programme : ambiance paranoïaque, manipulations gouvernementales, intimidation de la presse, grand complot ayant pour but de préserver les intérêts de la nation et de groupes occultes internationaux. Le pitch est tout simplement génial, avec la NASA qui pour éviter un échec qui verrait son budget réduit, décide d'opter pour la prudence et reconstitue en studio une mission sur Mars. Un idée avec lequel s'amusera encore des années plus tard William Karel pour son documenteur Opération lune.

Auteur complet (scénariste, directeur photo, réal), Hyams emballe ce chouette film avec une belle maîtrise du format scope et signe des dialogues vraiment excellents, avec de régulières pointes d'humour bien piquant, un aspect assez inattendu qui s'avère finalement bienvenu, évitant au film toute lourdeur. Il y a vraiment de belles idées, comme lorsque les cosmonautes s'échappent et se retrouvent perdus au milieu d'un désert dont la surface rappelle ironiquement la surface de Mars qu'ils n'auront pas foulé. 

Dans sa dernière partie, le film abandonne un peu ses ambitions et cette dimension paranoïaque qu'il a portée pour se transformer en une course poursuite pure et simple. L'occasion de nous coller à notre siège en particulier lors d'une hallucinante scène d'action avec un biplan chassé par deux hélicos, faisant des cabrioles insensées. Mentionnons enfin un Love theme de Goldsmith aux arrangements délicieusement sirupeux.




2010 the year we make contact (2010 l'Année du premier contact), 1984 
Il est certain que de faire une suite quinze ans après au chef-d'œuvre hors catégories de Stanley Kubrick ne s'imposait en rien. Mais dès lors qu'Arthur C. Clarke s'est senti légitime à en imaginer un prolongement dans son roman 2010 odyssée deux (paru en 1982), Hollywood a du se sentir obligé de s'y coller. La franchise s'est cependant arrêtée là, et il ne me semble pas qu'un quelconque projet d'adaptation des tomes suivants écrits par Clarke ait jamais été envisagé. Il faut reconnaître à Hyams — qui signe ici également le scénario — le courage de s'être frotté à cet intimidant monument. Reste que cette suite doit être considérée loin de son prédécesseur. Elle ne joue tout simplement pas dans le même tableau. En l'état, on se retrouve néanmoins face à un spectacle rondement mené qui retombe certes sur une dramaturgie conventionnelle mais néanmoins solide. Les effets visuels sont splendides, la mise en scène est classieuse de bout en bout, Hyams se montrant toujours inspiré dans ses cadrages et sa gestion de la lumière, qu'il s'agisse des scènes terriennes ou des séquences spatiales qui profitent pleinement de l'esthétique emblématique du film de 1968 et de designs signés Syd Mead. Et puis le casting est plaisant, qui contient du John Lithgow, du Roy Scheider, du Bob Balaban et de la Helen Mirren.

Tout comme Rocky IV, fleuron du genre, ce titre s'inscrit dans cette période que connaît alors le cinéma hollywoodien des années Reagan, qui tentait d'aborder ouvertement le choc des deux blocs US/URSS, contrairement aux films paranos des 50's par exemple qui évoquaient la menace rouge de façon prudemment métaphorique. Entre films d'espionnage, de guerre, de SF, d'action et comédies, le sujet a été traité avec plus ou moins de lourdeur, dans un esprit soit d'opposition franche soit d'ouverture et de tolérance, sentant venir un possible dégel. Avertissement lancé aux hommes et à leur goût pour la guerre, 2010 nous propose un équipage spatial composé pour moitié de Russes et d'Américains, chacun ayant ses compétences. Evidemment, la méfiance règne au début avant de se rendre compte que dans l'espace et dans certaines situations, nous sommes tous égaux et devons nous entraider. Ce besoin de réconciliation devra urgemment être concrétisé sur Terre pour éviter que les intelligences extraterrestres nous règlent notre compte à notre place (ultimatums renouvelés à l'identique dans The Abyss ou Le Cinquième élément).

Au-delà de cet aspect qui pourrait faire croire que le film est gentiment désuet, c'est une œuvre attachante et qui se révèle même très émouvante en ce qui concerne le rôle joué par Hal, dont les dérapages de 2001 trouvent une convaincante explication. La fin de l'ordinateur est une scène qui me laisse à chaque fois complètement bouleversé, et je considère ça comme un véritable tour de force. Comment Hyams est-il parvenu à nous rendre cette entité aussi émouvante, c'est pour moi un mystère insondable et sublime. Pour conclure, je rappelerai que l'année 1984 fut un cru particulièrement réussi pour le cinéma de SF puisqu'on vit défiler sur les écrans des titres aussi majeurs que The Terminator, Dune, Starman, et un autre film dont le titre est une année, le 1984 de Michael Radford.

27 novembre 2017

Le Cinéma de Richard Donner I. 1961-1978

X-15, 1961
Après avoir fait ses armes à la télévision américaine (The Twilight zone, Au nom de la loi, The Man from U.N.C.L.E., Les Mystères de l'Ouest notamment), Richard Donner réalise une poignée de films sans grand succès au cours des années 60. Tout d'abord ce X-15, un docu-fiction sponsorisé par la NASA mettant en scène les exploits de l'avion-fusée X-15, avec Charles Bronson en pilote d'essai et James Stewart en narrateur. Projet bizarre, le film connut une distribution internationale, mais passa néanmoins inaperçu.

Il faudra attendre 1968 pour que Donner réalise son premier "vrai" film de cinéma : Salt & Pepper (Sel, poivre et dynamite), véhicule mettant en vedette Sammy Davis Jr. et son pote du Rat pack, Peter Lawford, qui dut être suffisamment populaire pour justifier d'une suite deux ans plus tard, réalisée cette fois par Jerry Lewis (One more time). Puis ce sera Twinky (L'Ange et le démon), en 1970, une comédie dramatique tournée entre Londres et New York où il retrouve Bronson, et qui ressemble déjà plus à un projet personnel. Film hélas sans grand succès qui contraint Donner à retourner travailler pour la télévision (Les Rues de San Francisco, Kojak), jusqu'à ce qu'enfin il tombe sur un sujet qui lui apparaît comme la chance de sa vie, une opportunité à ne pas rater.




The Omen (La Malédiction), 1976
Enfin découvert ce titre, considéré comme emblématique d'une époque où le cinéma fantastique se plaisait à créer du malaise psychologique avec des marmots, de Rosemary's baby à The Shining, en passant par Audrey Rose. Donner et ses producteurs se retrouvent ici évidemment en quête de la formule à succès de The Exorcist, et leur sujet est plutôt bien trouvé, mais le résultat est loin d'arriver à la cheville du Friedkin. Ça démarrait plutôt bien, le film se montrant remarquablement inventif dans sa mise en scène, ses cadrages, son éclairage et son montage, qui témoignent d'un vrai appétit du cinéaste, d'une volonté de dépasser le cadre bas de gamme de la série B, auquel son budget pouvait le contraindre. Donner opte donc pour une approche plutôt réaliste, se montrant relativement avare en effets chocs et scènes ouvertement fantastiques, pour mieux leur donner un impact maximal au moment où elles surgissent, et en faire des petits morceaux de bravoure d'autant plus grandiloquents et fascinants qu'ils sont portés par une musique hors-norme (et oscarisée) de Jerry Goldsmith, en mode chants grégoriens inversés. Le problème est que ce qu'il raconte ne m'a pas vraiment passionné. La faute en grande partie à un scénario qui fait bientôt le choix de se focaliser sur la minutieuse — mais tellement pleine de trous qu'elle en deviendrait nanarde — enquête autour du monde de papa Peck et de son copain David Warner (très bon) pour aboutir à une conclusion qui ne faisait aucun doute aux yeux du spectateur. Même le moment où Peck doute est vite évacué.

On passe du coup complètement à côté de ce qui me semblait pourtant être le vrai sujet. Sur le papier, The Omen avait tout pour donner un drame déchirant, avec cette idée du mal absolu incarné au cœur de la cellule familiale, dans le corps par nature aimable et innocent d'un enfant, avec par dessus ça l'idée brillante de situer l'intrigue dans le milieu politique. Malheureusement, le film échoue totalement à susciter le moindre trouble, le moindre vertige, notamment à cause de l'interprétation fadasse de la mère par Lee Remick, personnage sans relief, à la platitude des dialogues amoureux du couple, et à un gamin qui joue mal (ou est très mal dirigé, donnant presque l'impression de plans volés), et qui n'a donc aucune présence à l'écran. Même le climax, qui n'est tout de même rien d'autre qu'une scène d'infanticide, est impitoyablement escamoté (mais je crois que Donner n'a pas eu les coudées franches sur ce final). Évidemment, ça aurait été un autre film — et j'ignore si le remake de 2006 exploite mieux cette veine — mais par conséquent, je n'ai guère été emballé par un récit sur lequel le spectateur a trois longueurs d'avance sur les personnages. J'en retiens des bouts de scène, isolément, morceaux brillants (la mort du prêtre, la fouille du cimetière italien, la composition fantastique de la gouvernante). Le plus désolant est que le passage qui m'aura finalement le plus intéressé aura été le tout dernier plan, me donnant presque envie de m'intéresser aux suites réputées médiocres.






Superman the movie, 1978
Chronique précédemment publiée dans ma retrospective Superman au cinéma...



















Superman II, 1978
Alors qu'il le tournait en parallèle du premier volet, Donner se vit dépossédé du projet par ses producteurs. Et c'est le britannique Richard Lester qui reprit, réorienta et acheva ce Superman II tel qu'il sortit sur les écrans et qu'on l'a vu pendant des années. Trente ans plus tard, la Warner offrit à Donner l'opportunité de revenir sur la matière déjà en boîte et de présenter sa version du film, qui s'affirme plus que jamais pensé dans la continuité du premier volet, tant sur le plan de la narration, que du ton. Bien que dissimulant mal son côté un peu bricolée (en reconstituant par exemple des scènes perdues à partir de répétitions filmées, et en conservant quand même des plans tournés par Lester), cette Donner's cut ne manque pas d'intérêt, et c'est quand même assez fabuleux qu'elle ait eu droit à sa résurrection.


Elle permet surtout de constater à quel point l'autre Richard avait de son côté réussi à marquer le film de son empreinte, pour le meilleur ou pour le pire, avant de pouvoir pleinement lâcher son goût pour le burlesque dans le troisième volet. Dans un cas comme dans l'autre, j'avoue que ça reste un film qui ne m'a jamais vraiment passionné, un peu trop en mode remake paresseux et dispensable, n'ajoutant que peu de développements au premier film qui avait déjà tout dit.


DOSSIER RICHARD DONNER :

4 juillet 2017

Le Cinéma de Joe Dante VI. 2005-2006 : du grand au petit écran

Homecoming (Vote ou crève), 2005
Diffusé en décembre 2006 sur la chaîne américaine Showtime, Homecoming est le 6e épisode de la série Masters of horror. Créée par l'auteur-réalisateur Mick Garris, un proche de Stephen King, déjà à l'œuvre sur Amazing stories et Tales from the crypt, cette anthologie horrifique se proposait de confier la réalisation de chaque épisode à de grands noms du cinéma fantastique. Aux côtés de John Landis, Dario Argento, John Carpenter, Don Coscarelli, Tobe Hooper ou encore Takashi Miike, on ne s'étonnera donc pas de croiser parmi ces Maîtres de l'horreur Joe Dante (pour lequel Garris avait d'ailleurs tourné en 1981 le making of The Howling).

L'injuste échec tant critique que commercial du pourtant excellent Looney tunes back in action en 2003 a une nouvelle fois éloigné le réalisateur des plateaux hollywoodiens. La télévision est désormais la seule à lui offrir des opportunités de travail. Les contraintes budgétaires de ce type de production ne sont pas un problème pour celui qui fit ses premières armes chez Roger Corman et qui a déjà collaboré à de semblables collections de téléfilms (Picture windows, Rebel highway). Masters of horror possède sa propre économie, et l'on retrouve souvent d'un épisode à l'autre la même équipe technique. Confiés aux artistes de KNB EFX Group d'Howard Berger et Greg Nicotero, aujourd'hui incontournables (Land of the dead, Kill Bill, The Walking dead), les effets spéciaux de maquillage hyperréalistes constituent une des grandes réussites de la série dans son ensemble. L'essentiel du casting de ce Homecoming est assuré par des acteurs de télévision et, en dehors du fidèle Robert Picardo, la troupe d'habitués du cinéaste manque à l'appel. Enfin, en retrouvant au générique le nom du compositeur Hummie Mann (Runaway daughters, The Second civil war), on prend la mesure du temps qu'il faudra avant que l'on puisse retrouver un quelconque équivalent à la si fertile collaboration qui exista entre Dante et Jerry Goldsmith, décédé en 2004.

Porté par une colère sincère vis-à-vis des choix politiques de son pays sous l'ère Bush Jr. et l'après 11 septembre, le réalisateur profite de la permissivité de la chaîne câblée pour livrer une œuvre incontestablement personnelle, d'une incroyable richesse et d'une audace époustouflante, remarquablement rythmée malgré la concision imposée par sa durée, s'offrant même le luxe de construire son récit en flashback après une ouverture choc redoutablement efficace. Génialement inspiré par une nouvelle de Dale Bailey, le scénariste Sam Hamm (Batman returns) parvient à subvertir la commande en abordant de front l'actualité politique la plus brûlante, dénonçant avec une rage non masquée les mensonges du président et de son administration, les atteintes aux libertés civiques qui ont entaché son mandat et l'interventionnisme controversé en Irak. Choix significatif, la figure du président des États-Unis est absente de ce petit théâtre, Hamm préférant judicieusement circonscrire la scène autour de ceux qui tirent réellement les ficelles.

David Murch, le protagoniste, est un conseiller en communication dont le discours plein d'hypocrisie et politicien au possible va, par on ne sait quel miracle, être pris au pied de la lettre. En réponse à la détresse réelle d'une mère de famille éplorée, il va publiquement souhaiter que tous les fils disparus de l'Amérique puisse revenir à la vie. Comme un mensonge de trop, telle la goutte d'eau qui fait déborder le vase, sa parole va littéralement faire ressusciter les milliers de soldats morts dans une guerre qui n'est pas nommée mais qu'on devine sans effort. C'est comme si la télévision, prise en flagrant délit de mensonge, était soudainement mise face à ses propres responsabilités, redécouvrait le poids réel des mots. Que se passerait-il si, pour une fois, le baratin diffusé chaque jour sur les antennes prêtait enfin à conséquence ? On retrouve ici cette réflexion sur le sens et la toute-puissance des images qui est au cœur du cinéma de Joe Dante, de Gremlins à Small soldiers, en passant par Explorers. Murch lui-même a bâti sans le savoir son système de pensée sur un mensonge, s'appuyant sur un passé familial qu'il croit glorieux et qui s'avérera être une fiction de plus.

Cette idée de faire revenir les soldats morts au front est brillante et magnifiquement exploitée. Et là où Dante fait très fort, c'est en s'affranchissant assez vite des obligations du film d'horreur pour aller au bout de la satire (le personnage de Robert Picardo s'étonnera ainsi que les zombies n'aient même pas le réflexe d'aller dévorer des cerveaux). Contrairement aux clichés, ces morts-vivants souhaitent "simplement" accomplir leur devoir de citoyen et voter contre le pouvoir en place, réclamant le droit à une parole dont on les a privés. Et ils sont nombreux. Constatant que la situation risque de leur échapper, les autorités ne vont cesser de revoir leur stratégie pour maîtriser le phénomène. Considérés comme dissidents, les revenants sont enfermés dans des camps, subissent d'humiliantes expériences scientifiques et se voient définitivement nier leur statut de héros morts pour la patrie, réduits à l'état de viande qui ne suscite plus ni respect, ni compassion. L'armée, toujours soucieuse du moindre profit, envisage d'en faire de super-soldats, invincibles et immortels. Sam Hamm fustige ainsi le peu de considération des classes dirigeantes pour le vote des électeurs, puisque tout est joué d'avance, tout est mis en scène par des médias glaçants de cynisme. L'allusion aux présidentielles de 2000 avec le dépouillement contesté des bureaux de vote en Floride est transparente. Hamm reprend également à son compte l'idée déjà développé dans Dr Folamour du sexe qui mène le monde, illustrant les relations de pouvoir entre la politique et la presse. C'est ainsi qu'on verra notre conseiller s'adonner à de troublants jeux sadomasochistes avec ce surprenant personnage de journaliste arriviste (dont la plaque minéralogique porte l'inscription "BSH-BABE").

Au beau milieu de cette farce où l'hilarité est souvent de mise, il arrive cependant que le rire soit jaune. Ainsi l'étonnante scène du jeune mort-vivant accueilli et hébergé un soir de pluie par un couple de restaurateurs. La situation est éminemment absurde et pourtant cette brève parenthèse se révèle profondément touchante. Car derrière la figure du zombie, il y a une vie gâchée pour une cause injuste, et la frontière entre l'allégorie et la réalité apparaît alors bien ténue. Dante parvient à une tonalité peu évidente, subtile, dérangeante et pourtant pleine de pudeur. Les scènes au bureau de vote proposent le même type d'incongruité. Des zombies déposent leur bulletin dans l'urne. Ce pourrait être drôle, mais la mort qui suit cet acte citoyen, comme l'ultime effort après lequel on meurt d'épuisement et l'on repose enfin en paix, a quelque chose de pathétique. Finalement, aussi bien vivants que morts, ces hommes sont aussi peu considérés par les autorités, ce qui ne peut que nous indigner.

Derrière ce jeu franchement jubilatoire avec les codes d'un genre, Homecoming est donc bien un virulent pamphlet, qui ne cherche pas à faire de leçon mais à dénoncer par l'absurde une situation bien réelle. En cela, il mérite d'être rapproché du cinéma politique de George Romero et de ses zombies représentant la mauvaise conscience et les errements de nos sociétés modernes. La scène du cimetière est d'ailleurs un écho évident à Night of the living dead (et l'on s'amuse à repérer sur les tombes les noms gravés de Romero, Jacques Tourneur et Jean Yarbrough). 

Face à la frénésie des vivants préoccupés par un possible basculement de l'opinion publique, la lenteur tranquille des zombies aide à poser le rythme et à suggérer peut-être une véritable réflexion chez le spectateur qui ne serait venu là que pour les frissons et le divertissement. Homecoming assume incontestablement cette part du programme, mais il s'en dégage aussi une vraie amertume qui l'inscrit bien dans la lignée du magistral The Second civil war et de ses ruptures de ton désarmantes. Il est d'ailleurs intéressant de constater que si la satire sociale et politique a toujours été présente chez Dante, son propos semble se radicaliser depuis la fin des années 90. Sur ce terrain-là, The Second civil war et Homecoming forment un diptyque passionnant et intelligent qui prouve l'incontestable santé d'un cinéaste revenu des illusions qui pouvaient encore lui rester et qui n'a plus rien à perdre.




The Screwfly solution (La Guerre des sexes), 2006
Pour ce second épisode réalisé pour la 2e (et dernière à ce jour) saison de la série Masters of horrors, Dante et son scénariste Sam Hamm se révèlent une nouvelle fois incroyablement inspirés. La mise en place est encore une fois aussi efficace que terrifiante, établissant son postulat apocalyptique dès la scène d'ouverture avec cette vision anodine d'une american way of life typique et rassurante qui révèle brusquement une atroce réalité. Par cette approche et par sa progression sournoise, j'y ai trouvé pas mal de points communs avec The Happening de Shyamalan, évidemment avec cette idée d'une sorte de modification hormonale qui bouleverse l'équilibre d'une espèce. Et pour moi ce moyen-métrage aurait clairement pu donner lieu à un long-métrage d'anticipation qui aurait parfaitement sa place dans la tendance pessimiste actuelle du cinéma de genre. 

Le film est surtout passionnant dans sa première partie, nous faisant prendre conscience de toutes les conséquences du problème et donnant lieu à plein de scénettes d'autant plus horribles que le décalage avec la réalité n'est pas si excessif que ça. Dante et Hamm ne font qu'extrapoler à partir d'une authentique et triste réalité sociale, faite de machisme, violence conjugale, et guerre des sexes larvée. Pas besoin de brandir l'intégrisme religieux, ici évoqué, puisque ces horreurs-là se passent aussi aux États-unis. Le récit se circonscrit dans une seconde partie à la survie de l'héroïne. Peut-être la dernière femme sur Terre ? qui nous renverrait cette fois à un épisode de The Twilight zone. La pseudo-explication finale était sans doute dispensable, apportant une réponse un peu trop prosaïque aux dernières interrogations. 

Dénué d'humour et de second degré, et plutôt bien rythmé par rapports à la plupart des autres épisodes de cette anthologie trop souvent contraints de meubler, le film maintient un suspense bien tendu tout du long. Il bénéficie d'excellents dialogues et d'une très bonne interprétation (c'est toujours un plaisir de recroiser Elliot Gould) qui aident à faire passer la pilule de son postulat, tandis que la mise en scène de Dante s'efface totalement derrière son sujet, fonctionnelle à défaut d'être personnelle, ce qui ne saurait lui être reproché, même si on regrettera de n'y voir aucun de ses habituelles références de cinéphile. Bref, un brillant brûlot féministe.



DOSSIER JOE DANTE :
V. Le Retour perdant 1994-2003
VII. Le Trou noir 2009-2014 (prochainement...)

14 avril 2017

Le Cinéma de Joe Dante V. 1994-2003 : le retour perdant

Runaway daughters (Sur la route), 1994
Avec : Julie Bowen, Jenny Lewis, Holly Fields, Dick Miller, Paul Rudd, Robert Picardo, Wendy Schaal, Belinda Balaski, Dee Wallace-Stone...
Chronique précédemment publiée ici...
















The Second civil war, 1997
À nouveau un téléfilm, produit pour HBO par Barry Levinson qui traitait la même année un sujet similaire sur la manipulation médiatique au cœur du pouvoir politique avec Des hommes d'influence. Subversive et décoiffante, cette Seconde guerre civile se présente malgré son esthétique télévisuelle comme la digne héritière de Doctor Strangelove, par sa capacité à harmoniser comédie loufoque et sujet sérieux. Le scénario part d'un postulat absurde et déroule à partir de là toutes les conséquences, vues essentiellement à travers le miroir révélateur des médias. Car ici, tout est une question d'apparences, d'interprétations des mots comme des images, et le cinéaste se retrouve une nouvelle fois à interroger leur pouvoir dévastateur. Et lorsque la satire finit par faire exploser sa charge de réalité tragique, on se retrouve alors pas loin des terrifiants films-démonstrations de Peter Watkins (La Bombe) où il n'est soudainement plus du tout question de rigoler.

Faisant feu de tout bois, le jeu de massacre vise autant le monde politico-médiatique que la population prête à gober le discours des fous qui dirigent la maison. C'est un sillon que Dante va prolonger quelques années plus tard avec le même bonheur dans Homecoming, une autre production télévisée, média qui décidément se montre bien plus libéral et moins frileux que le grand écran. Très ambitieux par son propos, le téléfilm affiche également un casting digne des superproductions all-star cast des 70's : James Earl Jones, James Coburn, Beau Bridges, Ron Perlman, les fidèles Dick Miller et Kevin McCarthy et Robert Picardo, mais aussi Kevin Dunn, Denis Leary et Phil Hartman que le réalisateur va à nouveau diriger dans son film suivant, cette fois enfin de retour au cinéma.




Small soldiers, 1998
Avec : Gregory Hines, Kirsten Dunst, Kevin Dunn, David Cross, Denis Leary, Phil Hartman...
Chronique précédemment publiée sur DVDClassik...



















Looney tunes back in action (Les Looney tunes passent à l'action), 2003
Un film produit par la Warner sans réelle conviction, projet longtemps rêvé mais dont la gestation fut si longue que plus personne ne l'attendait quand il a enfin atteint les écrans. Témoignage du mauvais goût de l'époque, l'affiche pique les yeux et fait regretter la glorieuse époque de John Alvin. Qui veut la peau de Roger Rabbit ? fut un son temps un succès. Mais tous les films ayant par la suite tenté le mélange animation et prise de vue réelle ont été d'embarrassants échecs : Cool world, Space jam ou Monkeybone (déjà avec Brendan Fraser). Pourtant fan de Dante, j'avais moi-même raté la sortie de ce Looney tunes back in action, et sa découverte fut comme un cadeau inespéré. Car qui mieux que le réalisateur de Gremlins 2, dont une grande partie des films tendent justement à ressembler à des cartoons live, pour revitaliser l'usine à loufoquerie que furent les dessins animés Warner ? Dante démarre le tournage à partir d'un scénario qui tentait de recycler les restes d'autres projets avortés. Le récit se déroule ainsi avec une absence de rigueur qui aurait pu être désastreuse mais qui se révèle finalement coller parfaitement à l'esprit justement anarchique des Looney tunes. Le film délivre ainsi une inventivité de tous les instants, prenant la forme d'un voyage autour du monde où les décors superbes et colorés s'enchaînent, multipliant les effets spéciaux et les dialogues à crever de rire, avec au moins un gag par plan et des références en pagaille au cinéma en général et au monde de Chuck Jones en particulier.

Au-delà de cette volonté de spectacle effarant qui risque la saturation, Dante se livre à une satire d'une férocité ravageuse, visant à la fois l'industrie du spectacle et celle de la grande distribution. Il donne à son film un rythme trépidant de course poursuite digne des cartoons de l'âge d'or. Les quelques rares moments de répits sont toujours troublés par l'inventivité visuelle et les déconnades des toons présents à chaque plan. Pas la peine de chercher ici le regard tendre que Dante sait porter sur ses personnages. Bugs est une ordure, Daffy un crétin. Ils forment un excellent duo qui explose littéralement lors de leur association finale dans l'espace. L'animation a été supervisée par Eric Godlberg, artiste Disney qui étudia auprès du grand Richard Williams, avant de se faire remarquer pour son travail sur le génie d'Aladdin, puis de réaliser Pocahontas, ainsi que le mémorable segment Rhapsody in blue de Fantasia 2000. La séquence des tableaux du Louvre est à elle seule un chef-d'œuvre d'animation, presque expérimental. Inévitablement, face à ça les humains sont relégués à l'arrière-plan. Mais si les personnages de Jenna Elfman et Brendan Fraser apparaissent particulièrement fades, Steve Martin en roue libre est tordant, tandis que le traitement réservé à Timothy Dalton témoigne de la bouffonnerie assez ahurissante qui a régné sur l'écriture du film. 

Pour l'une de ses toutes dernières partitions, Goldsmith emballe le tout grâce à sa musique d'une richesse folle et pleine d'espièglerie. Décédé quelques mois après la sortie du film, le compositeur achève sa carrière sur un coup d'éclat qui n'a rien d'une oeuvre testamentaire mais démontre au contraire une vitalité intacte, et c'est même assez touchant de se dire qu'il aura fini sous l'égide de Dante dont il a accompagné la majeure partie de sa filmogaphie. Colossal échec commercial, tristement sacrifié par le studio, Looney tunes back in action reste à ce jour le dernier film de Joe Dante a avoir eu chez nous les honneurs d'une sortie en salle.