30 juin 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg V. 2008-2015

Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull (Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal), 2008
À l'époque de sa sortie en 1989, certains critiques et spectateurs (pas moi) pouvaient éventuellement se laisser aller à penser que La dernière croisade était le film le plus faible des trois alors tournés. Tout a changé en 2008 avec l'ajout de ce quatrième titre. Indiana Jones and the kingdom of the crystal skull fut en tout honnêteté emballant sur l'instant, enthousiasmant dès ses premières minutes par la vivacité épatante de la mise en scène, par sa plongée rafraîchissante dans les fifties chères à George Lucas. Et je fus touché — pour ne pas dire ému — par les inévitables clins d'œil qui viennent titiller nos souvenirs de spectateur.

Mais, le récit se développant, et les scènes s'enchaînant, je me retrouvais vite rattrapé par un arrière-goût bizarre que je n'osais pas trop interroger. Au sortir du film, certaines images me revenaient soudain en tête, et c'est alors l'embarras qui s'est imposé, au point où j'en venais à considérer certains choix, tant narratifs qu'esthétiques, indéfendables. Les trois premiers films faisaient preuve d'une réelle intelligence dans le scénario, donnée insuffisamment présente ici (David Koepp, décidément inégal). J'avoue ne pas avoir tenté de le revoir depuis. Et peut-être faudra-t-il encore relativiser ce jugement au vu de l'annonce franchement inquiétante d'un cinquième épisode...



The Adventures of Tintin : secret of the unicorn (Les Aventures de Tintin : le secret de la licorne), 2011
Forcément suspicieux au moment de m'y mettre, j'ai été conquis par la démarche visuelle dès l'ouverture sur le marché aux puces de Bruxelles. Le mix entre le rendu photoréaliste des décors et la stylisation des personnages aboutit en effet à quelque chose d'à la fois parfaitement fidèle au monde d'Hergé et judicieusement calibré pour le média cinématographique. Le film nous offre tout à coup l'occasion de plonger dans la profondeur insoupçonnée d'un univers graphique pourtant tellement familier. Le tout est porté par un scénario formidable de malice cosigné par Edgar Wright (Shaun of the dead, Scott Pilgrim), qu'on devine incontestablement connaisseur de la bande dessinée, et ayant clairement à cœur de lui rendre dignement hommage. Sans céder à la tentation du remplissage, il mêle adroitement à son récit des éléments pertinents tirés du Crabe aux pinces d'or. Il y a du vrai fan derrière, ça se sent et fait d'autant plus plaisir qu'Hollywood se soucie peu des questions de fidélité dans ses adaptations, du moment qu'on a sur l'affiche un nom de franchise porteur.

La réalisation délirante de Spielberg achève de rendre le spectacle distrayant, et on sent que c'est son seul objectif. Pas de temps mort, un enchaînement de cadres aussi variés que dans un bon James Bond. C'est chargé d'action jusqu'à la gueule et ça culmine lors de ce plan-séquence au Maroc dont j'imagine qu'il a du faire son petit effet aux spectateurs des séances 3D. En soi, cette séquence de ride pourrait légitimement être considérée hors-sujet dans l'univers d'Hergé. Mais dans le rythme du film, elle s'intègre sans heurt. Un seul regret : qu'après ce climax, Spielberg se soit senti obligé d'en rajouter un autre. En plus d'être incompréhensible et abusivement démesurée, la baston de grue à ce stade ne nous intéresse plus, on n'y ressent plus aucune sensation de danger.



War horse (Cheval de guerre), 2011
Un vrai grand spectacle de cinéma, où Spielberg semble une nouvelle fois confirmer sa filiation avec les grands réalisateurs classiques hollywoodiens (et John Ford évidemment en première ligne). C'est une véritable odyssée qui nous fait vibrer à travers tout un riche panel d'émotions. Trop riche, peut-être, mais le sujet s'y prête et Spielberg aurait eu tort de s'en priver. La vraie belle surprise est que malgré la violence inévitable du sujet, le réalisateur fait preuve dans son regard d'une sobriété qui rend les images encore plus fortes, dissimulant souvent la mort tout en nous saisissant à la gorge.

Le premier acte du film est sans doute le moins intéressant, étape obligée pour poser les bases du relation qui va ensuite y puiser toute sa force. Mais on se laisse prendre parce que c'est fait avec un talent admirable. Toute la maturité du metteur en scène se ressent dans la volonté qui est la sienne de peindre des personnages touchants (Niels Arestrup est fabuleux). En fait, le film est truffé de scènes ultra-fortes, tant dans le thème abordé que dans la mise en scène. Je ne les citerai pas mais ceux qui ont vu le film n'ont pas pu passer à côté. Le tout évidemment emballé par des images somptueuses et pleines de poésie. Bref, dans le détail, on pourra toujours reprocher une recherche de lyrisme appuyée, mais personnellement le film m'a transporté. D'autant plus que je n'en attendais franchement rien au vu de son improbable sujet.



Lincoln, 2012
Spielberg semble désormais affranchi des modes, faisant des films qui échappent aux catégories. Projet longtemps porté, Lincoln se présente ainsi comme un film assurément ambitieux par son approche, sa volonté de traiter un sujet historique complexe en circonscrivant son action quasiment aux seules alcôves du pouvoir. Ça peut paraître limité au premier abord et pourtant, grâce à la finesse du scénario et des dialogues, énormément de choses sont dites, l'essentiel semblant comme projeté hors champ. On y reconnaîtra là le talent du dramaturge Tony Kushner (Angels in America, Munich), d'autant plus à l'aise ici que le film privilégie les discours aux actes. Les dilemmes moraux et politiques d'un pays qui est alors toujours en phase de construction sont mis sur le même plan que ceux d'un homme qui se doit d'être au-dessus des autres, de (faire) voir plus loin. Et ça crée de vrais moments d'émotions, le metteur en scène y mettant ce qu'il faut de sensibilité dans la peinture de la famille Lincoln, parfaitement secondé par un casting très classe à tous les niveaux (j'ai découvert au générique de fin la présence d'un James Spader méconnaissable, et Tommy Lee Jones m'a paru un peu fatigué).

Décors et costumes créent une impression de pesanteur qui contribue sans doute à cette sensation de voir l'Histoire en marche, qui doit se débarrasser du poids des préjugés et traditions. Je note aussi le montage vraiment inspiré de Michael Kahn qui par de petites trouvailles vient mine de rien régulièrement accélérer le rythme du film par des séquences illustratives ou par sa façon de bousculer la chronologie. À côté de ça, on sent Spielberg tellement respectueux de son sujet (de son protagoniste), que son film n'échappe pas toujours à un aspect un peu compassé, même s'il a à cœur d'éviter les facilités. Un petit côté film scolaire, au sens de destiné aux écoles, comme un travail de mémoire. Animé des mêmes intentions, Saving private Ryan avait par nature davantage de souffle. Le film ne souffre vraiment d'aucun défaut, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de revenir de sitôt vers Lincoln.




Bridge of spies (Le Pont des espions), 2015
Prochainement...




















DOSSIER STEVEN SPIELBERG :

3 commentaires:

Jean Strum a dit…

Hello, avec Indiana Jones IV, cette période fut bien mal entamée. Tintin, qui suivit, succomba au syndrome d'une agitation visuelle assez fatigante. War Horse, est assez réussi, dans son genre, qui est celui d'un hommage au vieil Hollywood. Lincoln est un film beau et grave et Le Pont des Espions un exercice de style réjouissant doublé d'un récit humaniste - mais là aussi, les hommages au passé abondent. Et ce qui va venir me fait peur ou suscite mon désintérêt : Le Bon Gros Géant (encore un film d'animation hélas, tiré d'un livre absolument inadaptable), Ready Player One et ses références culturelles aux années 1980, et, enfer et damnation, Indiana Jones V, alors que le cadavre d'Indy après le IV est encore chaud. Il n'y a que Mortara dans ce qu'il va tourner bientôt qui m'intéresse vraiment. Viendra-t-il à des sujets contemporains, des petits sujets qu'il pourrait transcender par la mise en scène, afin de retrouver l'esprit du début des années 2000 ? Je le souhaite.

Élias FARÈS a dit…

Pour la suite, si Indy V a effectivement l'air "bien" parti, je me méfie des projets trop tôt annoncés. Spielberg en a toujours eu un bon paquet qui ont soit mis bien plus longtemps à être réalisés, soit ont fini par être confiés à d'autres.

Keep the faith.

E.

Jean Strum a dit…

Effectivement, j'ai un peu perdu la "foi" s'agissant de Spielberg. :(

PS : pour Indy V, croisons les doigts.