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4 septembre 2017

Le Jukebox du lundi : Dix bandes originales de films

Crève-cœur évident que d'écrémer ainsi jusqu'à dix (bye-bye les Schifrin, Delerue, Goldsmith, Elfman, Hisaishi et autres Yoko Kanno) mes bandes originales de film préférées. Pour ne pas pousser trop loin le bouchon de l'arbitraire, foin de hiérarchisation, on se contentera d'un classement chronologique...



1. Michel Legrand : Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

J'ai déjà dit mon amour pour le cinéma de Jacques Demy et ce film en particulier. Et je garde le souvenir émerveillé de sa découverte, où chaque nouvelle chanson dévoilée était un ravissement supplémentaire. J'aime l'opulence des arrangements de Legrand, colorant son romantisme d'impeccables accents jazz. Et, cerise sur le gâteau, les textes de Demy confiant les espoirs de ses personnages me touchent...






2. Basil Poledouris : Conan the barbarian (John Milius, 1982)
L'ambition dont eut l'occasion de faire preuve ici Poledouris sonne si démesurée que cette partition ferait presque figure d'anomalie dans l'Histoire de la musique de film. Et j'ignore si on retrouvera un jour quelque chose d'équivalent à ce monumental Riders of doom, qui fait tellement corps avec les images lors de cette ouverture sans dialogue, donnant d'emblée au film de Milius une dimension épique et une puissance hors du temps...






3. John Williams : Empire of the sun (Steven Spielberg, 1987)
Si le film est sans doute un de mes préféres de Spielberg — spectacle aussi émouvant qu'impressionnant et dont les thèmes collent idéalement à la vision du cinéaste — c'est aussi grâce à la bande son signée Williams (son Schindler's list suit pas loin derrière). Mélange de chœurs déchirants et d'ambiances inquiétantes, ça atteint un lyrisme à coller des frissons et achève de rendre le voyage du jeune Jim inoubliable...






4. Peter Gabriel : The Last temptation of Christ (Martin Scorsese, 1988)

Production complexe et ambitieuse, qui mêle instruments traditionnels, musique d'inspiration orientale, nappes et rythmes synthétiques, avec parfois la propre voix de Gabriel qui surgit de ces strates inédites. Comptant notamment les collaborations de Youssou N'DourBilly CobhamManu Katché ou des marocains Nass El Ghiwane, c'est un voyage qui réinvente en quelque sorte la musique de film, un enregistrement tellement abouti, que Gabriel ira jusqu'à lui donner un titre propre — Passion — lui faisant ainsi dépasser le cadre strict de la bande originale. Et c'est clairement à cette source novatrice que puiseront par la suite systématiquement les films hollywoodiens exploitant le cadre moyen-oriental (en particulier Ridley Scott, de Gladiator à Exodus en passant par Black hawk down)...





5. Geinoh Yamashirogumi : Akira (Katsuhiro Otomo, 1988)
Là encore, comment décrire le choc ressenti lors de sa découverte en salle face au choc des images et de la musique de ce long-métrage, qui représente une date-charnière pour le cinéma d'animation et pour le développement du manga en France. Le gamin que j'étais en était resté totalement ahuri. Porté par une ambition proprement inhumaine, le réalisateur-mangaka Otomo offrait au collectif japonais Geinoh Yamashirogumi l'opportunité de composer une bande son elle-même hors-normes, s'interdisant la facilité et inventant son propre univers sonore...






6. Ennio & Andrea Morricone : Nuovo cinema paradiso (Giuseppe Tornatore, 1989)

La présence du maestro dans ce classement était ici incontournable, mais quel absurde exercice que de devoir piocher dans sa discographie aux proportions colossales. Si c'est avec Leone qu'Ennio a su atteindre les sommets et trouver sa légitimité, jusqu'au chef-d'œuvre de leur dernière collaboration (Once upon a time in America), mon honnêteté m'oblige à reconnaître mon faible pour la musique de ce film de Tornatore, en particulier du Love theme signé du fils Andrea, dont je ne me lasse pas, avec son sens de la mélodie mélancolique déchirante, indissolublement liée aux images...





7. Michael Nyman : The Cook, the thief, his wife and her lover (Peter Greenaway, 1989)

Officiellement, la pièce intitulée Memorial — décalque assez évident du King Arthur de Purcell et gros morceau de cette B.O. — n'a pas été composée pour le film. Mais Greenaway trouvait que cette sorte de marche funèbre s'associait idéalement aux prodigieux travellings qui ouvrent chaque chapitre de son film, œuvre fascinante, dérangeante, organique. Ma préférée de ce cinéaste totalement perdu de vue, et sans doute une des compositions les plus fortes de Nyman...






8. Elliot Goldenthal : Heat (Michael Mann, 1995)

Le film impose à moi le qualificatif de chef-d'œuvre à chaque visionnage. Secondé ici du Kronos quartet, le trop rare Goldenthal (Alien 3, Batman forever, Final fantasy the spirits within) atteint ici des sommets. Ambiance industrielle planante, jouant sur l'intensité sonore et soudainement traversée de fulgurances mélodiques, et des thèmes poignants qui collent parfaitement au rythme et à l'élégance des images d'un cinéaste en état de grâce. La bande son et l'album s'enrichissent de plus d'une foule d'artistes comme toujours soigneusement sélectionnés par Mann, parmi lesquels je citerai en particulier Moby, sa fabuleuse reprise de Joy Division, et son trippant morceau de fin...






9. Alan Menken : The Hunchback of Notre-Dame (Disney animation studio, 1996)
Incontestablement acteur du succès et de la renaissance que connait le studio Disney au cours des 90's, Menken profitait du cadre médiéval de ce nouveau projet et de la confiance de ses producteurs pour lâcher totalement la bride, telle une opportunité qui ne se présente qu'une fois (et il n'atteindra en effet jamais plus de tels sommets). En résulte une bande originale aux orchestrations démesurées et aux chœurs opératiques, aussi réussie dans ses instrumentaux que dans ses chansons (sur des paroles de Stephen Schwartz). Seul Dreamworks parviendra à rivaliser en grandiloquence quelques années plus tard avec la bande originale de Prince of Egypt, signée... Stephen Schwartz...




10. Gabriel Yared : The Talented Mr. Ripley (Anthony Minghella, 1999)
J'adore ce film du regretté Minghella, qui trouvait en Yared un complice de choix. Au sein d'une bande originale impeccable faite de morceaux jazz, le compositeur a su en effet magnifiquement trouver une équivalence musicale au caractère vénéneux de ce récit et de son héros éponyme. Pour moi le temps s'arrête à l'écoute de cette poignante Lullaby for Caïn, sublimement interprétée par Sinead O'Connor, et je reste sans voix jusqu'à la dernière image du film, tandis que s'efface "Crazy Tom" et que se déploie son thème. Thème tellement réussi que Yared le réemploiera (repompera ?) quelques années plus tard pour le Bon voyage de Rappeneau...

14 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer XI. 1984-1987


Ainsi se boucle mon tour d'horizon de la filmographie du prolifique Richard Fleischer, qui aura tourné quasiment sans discontinuer pendant quarante ans, livrant quelques-uns des films les plus emblématiques du cinéma hollywoodien. Au cours de sa carrière, Fleischer a prouvé qu'il était autant un artisan faisant preuve du maximum de savoir-faire, qu'un véritable auteur s'efforçant lorsqu'on lui en laissait l'occasion de traiter chaque sujet dans toutes ses dimensions. Et il manque encore à ce panorama une quinzaine de titres que je n'ai toujours pas eu l'occasion de voir, et pas des moindres (The Narrow margin, Violent saturday ou Ten Rillington place sont par exemple auréolés d'une belle réputation)...



Conan the destroyer (Conan le destructeur), 1984
C'est donc sous la houlette du mogul Dino De Laurentiis, ici secondé de sa fille Rafaella, que va se poursuivre — et s'achever — la carrière du grand Fleischer. Après Amityville 3D, le réalisateur se voit à nouveau confier une suite. Le succès du Conan the barbarian de John Milius a logiquement engendré une multitude de clones plus ou moins heureux. De Laurentiis possède lui les droits officiels des romans de Robert E. Howard. Pour réduire les coûts, la production s'installe au Mexique où est tourné en parallèle le Dune de Lynch. Côté positif, Poledouris propose des variations sympathiques de sa monumentale partition de 1982, et on retiendra le soin accordé aux costumes, quelques décors intérieurs impressionnants, et une poignée de jolies séquences : la scène des miroirs (malgré son craignos monster à la technique de catcheur), le combat à cheval dans la clairière avec la blonde planquée derrière un rocher, ou la grande scène d'action dans la grotte sacrée. L'affrontement final contre le Dieu en mousse Dagoth créé par Carlo Rambaldi parvient même à certains moments à rappeler la féérie des films d'Harryhausen.

Intelligemment exploitée par Milius ou Cameron, l'inexpressivité de Schwarzenegger ne fait plus illusion sous la direction de Fleischer, et ce ne sont pas ses compagnons à l'utilité douteuse qui suffiront à lui donner du relief, l'inoubliable Subotaï ayant été remplacé par un indigne sidekick aux blagues poussives. D'ailleurs toutes les tentatives d'humour se révèlent aussi dispensables que laborieuses, pas aidées par un doublage médiocre, à l'exception peut-être de la scène du feu de camp avec un Conan ivre plutôt rigolo. Seul le charisme de Grace Jones suscitera un peu d'intérêt. La toute fin plagiera sans vergogne Star wars, avec la Princesse récompensant ses héros, et sera suivie par la reprise du plan du Roi Conan sur sa montagne, bien loin cependant de la puissance d'évocation que cette image possédait dans le premier volet. Bref, l'inspiration n'est plus vraiment au rendez-vous. Le monde brutal et tragique composé par Milius et Oliver Stone s'est vu ici redéfini en un inoffensif divertissement familial, où l'on cherchera en vain la patte du cinéaste transformé semble-t-il en "yes-man".




Red Sonja (Kalidor, la légende du talisman), 1985
Nouvelle exploitation opportuniste de l'œuvre de Robert Howard, juteux filon du moment. Dans mon souvenir j'estimais ce Red Sonja moins réussi que Conan the destroyer, déjà pas fameux. Or à la revoyure il m'est apparu finalement bien plus égal et satisfaisant. Le récit, plus adulte, n'est plus parasité par des tentatives d'humour puériles. Quand bien même on y trouve un gamin, celui-ci parvient à ne pas être trop crispant. Les dialogues, pour ce qu'en laisse percevoir la décidément médiocre VF, sonnent plus littéraires, donnant ainsi un peu plus de poids au monde fantastique où se déroule l'action. Le scénario basique au possible fait néanmoins peu d'efforts pour se montrer créatif, et il est certain que la séance doit être pénible pour ceux qui sont allergiques au genre. Mais personnellement j'ai réussi à passer outre, et à savourer la promenade, le film proposant une quête très premier degré pas moins valable qu'une autre.

On notera le titre français trompeur, puisqu'il met le personnage d'Arnold au premier plan alors qu'il est clairement un second rôle artificiellement gonflé pour profiter de la notoriété planétaire de l'acteur. Son manque d'implication crève l'écran, comme s'il avait pleinement conscience d'être une vache à lait embarquée dans une évidente tentative de reconduire une formule à succès. Kalidor est plus civilisé que Conan et pour cause puisqu'il s'agit d'un prince, mais il échoue à développer une personnalité un tant soit peu attachante. Le véritable protagoniste c'est donc bien Sonja la rousse, soit Brigitte Nielsenqui compose un personnage fier et endurci. Top modèle danois débauché par De Laurentiis, elle fait preuve d'une belle conviction dans son rôle de guerrière, malgré la limite vite atteinte de ses moyens. En 1979, le remake de The Jazz singer avait valu à Fleischer l'insigne honneur d'étrenner la cérémonie satirique des Razzie awards. Si par la suite tous ses films se retrouveront régulièrement nommés, Red Sonja verra carrément son actrice principale récompensée (et doublement puisqu'elle concourrait malgré elle également pour Rocky IV). 

Fleischer retrouvait ici pas mal de ses collaborateurs de Conan the destroyer (costumes, maquettes, cascades) et le résultat me semble plus abouti, alors que paradoxalement le cinéaste estimait avoir raté son film. Les paysages, italiens et non plus mexicains, sont souvent superbes avec quelques matte paintings fascinants, notamment ce gouffre qui sépare la plaine verdoyante de la terre des ténêbres. Les combats à l'épée sont plutôt bien troussés — seul celui du début dans le temple des gardiennes du talisman paraît un peu bâclé — et lors de l'affrontement final dans le magnifique palais à la décoration macabre et aux dominantes rouges de la reine maléfique, j'avais la très excitante impression de voir ressurgir des bribes du talent de celui qui nous avait offert autrefois Les Vikings. La photographie de Giuseppe Rottuno est superbement stylisée, et la très belle musique de Morricone apporte pas mal de poésie à certaines scènes. Bref, sur le plan visuel, j'ai vraiment été très agréablement séduit, et le film gagne incontestablement à être vu sur grand écran.




Million dollar mystery (Money mania), 1987
J'ignorais totalement l'existence de ce film, généralement passé sous silence par les exégèses fleischeriens. N'en attendant donc rien, j'eus l'agréable surprise de me retrouver devant une comédie délirante et très efficace. Fleischer signait ici un remake inavoué — et pourtant évident — d'Un monde fou, fou, fou de Stanley Kramer (film-culte pour moi), avec cette chasse au trésor mettant en scène une bonne vingtaine de personnages comme autant de caricatures de l'Américain moyen. Le film est en effet une satire impitoyable dans laquelle tout le monde en prend pour son grade. Même si on n'a droit qu'à un casting de seconde zone, les interprètes en rajoutent dans l'outrance et c'est encore plus jubilatoire. Les gags s'enchaînent de façon irrésistible sur un rythme fou, gags la plupart du temps burlesques avec un sens de l'absurde souvent réjouissant. On assiste ainsi avec gourmandise à un festival de cascades en voiture, supervisées par le génial Vic Armstrong, séquences hallucinantes et quasiment cartoonesques dont chaque plan respire la prise de risque.

Filmé en scope, et photographié par le vieux complice Jack Cardiff, cette folle course-poursuite nous balade à travers le Grand Canyon. Plus que jamais à l'aise avec les implications techniques d'un tel projet, Fleischer livre une mise en scène impeccable qui fourmille d'idées. Et même la musique, une espèce d'atroce rock FM millésimé eighties, a son charme. Le film n'est donc qu'une énorme bouffonnerie aux ambitions expressément commerciales, et sans doute aurait-on préféré voir le réalisateur de The New centurions finir sa carrière sur une œuvre testament plus prestigieuse. Mais si on met ces attentes de côté, ce Million dollar mystery est un spectacle absolument réjouissant.



21 juin 2016

Le Cinéma de Paul Verhoeven III. 1992-2006

Basic instinct, 1992
Ayant encore les coudées franches pour manœuvrer au sein du système des studios américains, Verhoeven signait ici le thriller érotique ultime, avec d'authentiques attributs de série A. Hollywood a certainement proposé avant lui d'autres films audacieux dans leur représentation du sexe et leur permissivité. Mais avec un cinéaste aussi amateur de transgression comme Paulo, ça aboutit à un cocktail encore inédit, une plongée dans un univers où la perversion a définitivement pris le pas sur l'innocence. Le film marque ainsi une date, inscrivant instantanément sa protagoniste et certaines de ses scènes dans l'inconscient collectif. Sharon Stone crevait déjà l'écran dans Total recallEnfin en tête d'affiche, elle est certainement parfaite dans ce qui restera le rôle de sa vie, mais je ne m'explique toujours pas le statut de star qui lui reste attaché, au vu d'une filmographie qui peine à enthousiasmer (même la carrière de Julia Roberts compte de meilleurs films, ce qui n'est pas peu dire). Alors oui, Casino... 

Privilégiant les mouvements d'appareil grâcieux, impeccablement secondée par la photographie chaleureuse de Jan De Bont et le score première classe de Jerry Goldsmithla mise en scène de Verhoeven est indéniablement pleine d'élégance, aboutissant à un spectacle visuellement très envoûtant. Basic instinct n'est cependant qu'une coquille très bien fabriquée, séduisante à l'œil, mais un travail artificiel et dénué de sincérité. Enchaînant les rebondissements gratuits, voire irresponsables, et les circonvolutions artificielles, le film ne propose à l'arrivée qu'un jeu parfaitement inconséquent, où la culpabilité avérée ou non du personnage de Catherine Tramel relève du gimmick. L'épilogue a alors des allures de triste blague, là où il aurait du créer le vertige. Il y a précisément un côté très Vertigo lors des longues scènes où le personnage de Michael Douglas suit Stone en voiture. Mais son obsession est bien loin de susciter le même trouble que le film d'Hitchcock et on pointera comme principal fautif le scénario de Joe Eszterhas d'une roublardise désarmante et que Verhoeven ne parvient jamais vraiment à transcender. Ce qui en fait à l'arrivée sans doute le film le moins intéressant de son auteur.




Starship troopers, 1997
Incroyable comme ce film est riche et jubilatoire par son propos. Gros film d'action bien rentre-dedans qui assure le show, soutenu par le score épique de Basil Poledouris, le film est en même temps loin d'être le blockbuster sans âme que Touchstone pensait vendre, sa lecture au second degré étant assez évidente. Signé Ed Neumeier, scénariste de Robocop, il prolonge avec encore plus d'audace la veine satirique déjà présente dans cette précédente collaboration avec le réalisateur hollandais, quitte à risquer le suicide commercial. Verhoeven s'amuse en effet à confronter des personnages aseptisés tels que l'industrie du spectacle les a moulés à la chaîne, à un monde ultra-violent qui met précisément, physiquement, leur image à mal. Comme souvent chez le cinéaste, la violence est explicite et les femmes sont à poignes, personnages appelés à dépasser leur condition pour exister à l'occasion d'une expérience éprouvante.  

Ce monde est rempli de références cinématographiques, jouant avec les codes d'un tas de genres, qu'il s'agisse du film de caserne (le conditionnement des recrues), du film d'invasion extraterrestre (ou les agresseurs ne sont pas forcément ceux qu'on croit) ou du western (l'assaut final du fort, un modèle de mise en scène). On n'est pas pour autant dans une parodie, plutôt dans une réflexion et un hommage à toute une mémoire cinéphilique,  mélangée aux influences de la jeunesse actuelle, entre sitcoms décérébrés, goût fascisant de l'ordre et patriotisme publicitaire. Emballé avec de gros moyens dans une mise en scène spectaculaire, Starship troopers donnait en quelques scènes de batailles dans l'espace un gros coup de vieux aux Star wars de papy Lucas — qui n'avait alors pas entamé sa deuxième trilogie prequel. Après Jurassic park, Phil Tippett tournait ici définitivement le dos à la stop-motion à laquelle il avait donné ses titres de gloire, et offrait avec son défilé d'arachnides ce qui reste encore aujourd'hui une authentique prouesse technologique.




Hollow Man (L'Homme sans ombre), 2000
Le film peut être plus que décevant à sa première vision du fait d'une narration et de personnages franchement conventionnels. Quand on sait qu'il ne faut pas en attendre davantage, une seconde vision permet alors de bien mieux l'apprécier. Et c'est là que le choix de Verhoeven pour traiter de l'invisibilité s'avère pertinent. Décidément incorrigible, le cinéaste distille en effet dans ce qui fut pensé comme un divertissement estival suffisamment de sa personnalité pour aboutir à un film complètement déviant, qui préfère tabler sur l'horreur plutôt que sur le merveilleux. Il aborde enfin de front les questions évidentes qui viennent à l'esprit lorsqu'on pense aux pouvoirs d'un homme invisible, qui peut céder à ses pulsions en toute impunité. Les scènes de voyeurisme sont particulièrement réussie, d'autant plus troublantes que, filmées en vue subjective, elles nous invitent à occuper la place du protagoniste. Dans ce rôle peu aimable de savant fou, choix de carrière doublement risqué puisqu'impliquant son absence à l'écran une grande partie du métrage, Kevin Bacon est parfait.

Même dans un produit aussi calibré, la sauvagerie du Hollandais violent trouve ainsi une nouvelle occasion de se laisser aller, dans une série de scènes plastiquement très belles. En parfait accord avec le score tonitruant de Goldsmith (dont le thème principal n'hésite pas à plagier celui de Basic instinct), les affrontements sont brutaux et superbement réalisés, la mise en scène devant littéralement incarner la violence et la force d'un personnage affranchi de toute morale. Sur le terrain de l'action, Verhoeven est un metteur en scène qui pourrait en apprendre à tous les tacherons apparus ces dernières années avec leur surdécoupage migrainesque. Ses scènes sont cadrés et montées avec une fluidité épatante, privilégiant les plans longs, avec encore une fois un très grand soin accordé aux effets spéciaux. Car c'est bien sur la qualité de ses effets que la réussite du film repose en grande partie. Verhoeven l'a bien compris et pousse une nouvelle fois son exigence très haut, parvenant à proposer des visions superbes et inédites. C'est sans doute parce que je suis fan du cinéaste que j'ai du mal à être trop sévère avec ce film. Bien que dénué de toute subtilité, le contrat est largement rempli et le spectacle suffisamment divertissant.




Zwartboek (Black book), 2006
Après cet énième film de contrebandier, les portes des grands studios se ferment pour un cinéaste qui, en ce milieu des années 2000, n'est plus soluble dans le formatage hollywoodien. Il est contraint à un retour en pays natal qui va se révéler salutaire puisque lui donnant l'occasion de livrer ce qui est sans doute son meilleur film à ce jour. L'occasion pour lui de renouer avec son compatriote Gerard Soeteman, précieux complice auteur des scénarios de toute sa première période jusqu'à Flesh+blood. On se désolera cependant du fait que le film n'ait pas également été l'occasion pour le réalisateur de retrouver l'autre compagnon de route attaché à cette époque, Rutger Hauer.

Black book peut être considéré en quelque sorte comme le second volet d'un diptyque sur ce que la guerre fait faire aux hommes, entamé trente ans plus tôt par Soldier of OrangeÀ la fois sublime portrait de femme et impitoyable portrait d'une époque, ce livre noir est une plongée courageuse et sans concession dans les bas-fonds de l'Histoire. Refusant de jouer le retour de l'enfant prodigue, Verhoeven n'hésite pas à bousculer la mémoire officielle et prend de vrais risques. À la fois drame historique et film d'espionnage au suspense souvent insoutenable, Black book représente pour le cinéaste une œuvre-somme, complexe, stimulante par ses infinies interrogations morales, et bouleversante jusque dans ses dernières images. Prouvant une nouvelle fois qu'il est à l'aise dans la peinture d'un grand nombre de personnages, il a à son service un casting solide, qu'il dirige d'une main de maître. Reine de cette distribution, Carice Van Houten devient sans doute la plus belle héroïne de toute sa filmographie, à la fois condensé et dépassement de toutes celles qui l'ont si remarquablement précédée.





DOSSIER PAUL VERHOEVEN :

17 juin 2016

Le Cinéma de Paul Verhoeven II. 1985-1990

Flesh+Blood (La Chair et le sang), 1985
Après avoir été l'enfant chéri du cinéma hollandais, responsable de ses plus gros succès commerciaux, Verhoeven a fini par se brûler les ailes dans son propre pays à force de controverses. Embarqué par son frère d'armes Rutger Hauer, il tente la carrière internationale. Coécrit avec son complice scénariste Gerard Soeteman, Flesh+blood est une épopée médiévale pleine de bruit et de fureur qui prolonge en quelque sorte l'un des tous premiers travaux du réalisateur, Floris, série télévisée tous publics qui en 1969 mettait déjà en vedette Hauer. Pour moi une des caractéristiques d'un chef-d'œuvre c'est qu'une multiciplicité de visions ne fait que révéler la totale maîtrise des moyens employés, les rimes tant visuelles que narratives dispersées au cours du film. Flesh+blood est sans doute ainsi une des plus mémorables visions du Moyen-Âge, avec A Walk with love and death de John Huston, ou The War lord, de Franklin J. SchaffnerVerhoeven choisit de dépeindre la dureté de cette époque, ses conquêtes sans gloire, ses bandes de soudards, ses superstitions fragiles et ses aveuglements. C'est une période qui brille de ses derniers feux face à l'émergence des temps modernes, qui eux-même ne se révèleront pas avares en brutalité. Les situations ont beau être paroxystiques comme toujours chez le cinéaste, il y a ici une formidable volonté de rendre compte de cette aube de la Renaissance, de la façon dont la foi tente de se bâtir sur les ruines de croyances plus anciennes, et dont l'art de la guerre va se transformer grâce à l'apport de la science

Avec l'aide de Jan De Bont à la photo, plus inspiré que jamais par ces intérieurs éclairés à la bougie, Verhoeven compose ses plans comme un peintre flamand, privilégiant la boue, les banquets avinés et la sueur des lits conjugaux. En parfait accord avec son sujet, la mise en scène se voit ainsi progressivement gagnée par la fièvre. Si la bataille du début est filmée sans apprêts, sous une lumière terne, le film offre par la suite des images qui versent de plus en plus dans le fantastique, illustrant ainsi le monde à part dans lequel finit par s'enfermer la bande de Hauer. Endossant une nouvelle fois la défroque d'un personnage plus grand que la vie, habité par une foi quasiment démoniaque, l'acteur dégage un charisme impressionnant. Après ce film, lui et Verhoeven ne trouveront plus jamais l'occasion de tourner ensemble, et au vu de ses choix de films suivants, on en restera éternellement inconsolé. Je vois dans son Saint-Martin l'aboutissement de sa carrière, un héros d'une aura sans pareille, que l'amour fait basculer dans la fragilité, le temps d'un battement de cil au-dessus du visage plus que troublant de Jennifer Jason Leigh. Femme typique de l'univers de Verhoeven, Leigh est d'une vérité confondante, princesse curieuse des choses de l'amour, qu'il s'agisse des mystères du sexe ou de la passion courtoise, et que le partage entre deux maîtres va élever au rang de symbole de cet âge de transition.




Last scene (La Dernière scène), 1986
Bien que tourné en langue anglaise, Flesh+blood demeurait encore par bien des aspects (le ton, l'esthétique, les lieux de tournage), une production européenne. C'est finalement par la télévision que Verhoeven va une fois pour toute intégrer l'industrie américaine, se voyant confier le 11e épisode de la 3e saison de la série The Hitchhiker (Le Voyageur), anthologie d'histoires fantastiques du style Twilight zone, dans laquelle on pourra croiser Bill Paxton, Carie-Anne Moss, Michael Madsen, Brad Dourif, Klaus Kinski, Willem Dafoe ou Gary Busey, et parmi les réalisateurs Philip Noyce, René Manzor ou Mike Hodges (on a connu génériques plus prestigieux). Le show n'a pas vraiment marqué, mais on retrouve dès son intro tout le contexte de son époque : musique électro-rock minimaliste sous-kraftwerkienne, baroudeur sur une route désertique en mode Mennen pour nous les hommes. Last scene s'ouvre ensuite sur une scène de sexe qui nous assure qu'on est bien chez Verhoeven, et qui par son registre de la sueur et des ongles annonce même étonnamment le Basic instinct à venir.

L'amant part, le téléphone sonne, la femme décroche et tombe sur un satyre au masque blanc qui se montre à elle de la fenêtre d'en face et brandit un couteau. Elle se compose alors un visage horrifié, et à peine a-t-on le temps de penser que tout ça paraît forcé, la caméra s'éloigne et cadre un écran vidéo. On se retrouve alors dans la salle de montage d'un film qu'un réalisateur débutant (Peter Coyote) s'acharne à achever sous la pression de son producteur. L'épisode va par la suite continuer à enchaîner de façon parfaitement gratuite mais très amusante les mises en abîme, l'idée étant de terroriser l'actrice afin de rendre son jeu dans la "dernière scène" crédible. Ce qui donne lieu à d'excellentes montées de terreur, des moments de suspense très réussis, bref un exercice de style franchement sympathique et enlevé, où on sent que le réalisateur s'est bien amusé. Par sa construction et ses péripéties l'épisode renvoie évidemment aux semblables jeux entre réalité et illusion des films de De Palma (de Blow out à Body double), anticipant par son cynisme les mises en scène de Wes Craven sur Freddy sort de la nuit et Scream 3 en particulier.




Robocop, 1987
Jouant désormais dans la cour des grands, mais au service d'un film de genre, Verhoeven va prendre à bras le corps cette histoire édifiante d'un flic transformé en robot, nous faisant plonger dans un monde futuriste corrompu d'une violence inouïe. L'extraordinaire scénario d'Ed Neumeier déroule toutes les implications métaphysiques d'un tel postulat, puisque Robocop n'est au fond qu'un nouvel avatar de la créature de Frankenstein, cherchant dans les recoins non encore grillés de son cerveau sa part d'humanité (son nom). En plus d'être un méchant film d'action remplissant parfaitement son contrat, le chemin de croix de Murphy s'enrichit d'un ton satirique souvent savoureux, réquisitoire à peine déguisé contre le capitaliste carnivore de ces années 80. Il suffit de comparer avec les deux suites qu'a connu le film (sans parler de la série TV ou du remake) pour percevoir toute la richesse inégalée de l'œuvre de Verhoeven, bénéficiant qui plus est d'une musique grandiose de Basil Poledouris, et d'un casting étonnamment hétérogène. Le cinéaste a montré dès ses débuts qu'il était un grand directeur d'acteur, capable d'obtenir de ses comédiens des performances mémorables. Chaque personnage semble ici jouer une note bien à lui pour enrichir la partition générale (de l'inoubliable et infâme Kurtwood Smith à la costaude Nancy Allen).

Preuve d'une implication sans concession, cette production donne à Verhoeven l'occasion de se révéler comme un des meilleurs metteurs en scène d'effets spéciaux de sa génération, supervisant de très près leur conception et leur finalisation. Si l'armure de Robocop imaginée par Rob Bottin s'impose par son évidence, personnellement, c'est le droïde ED-209 que je considère comme une sublime création. Tant sur le plan du design que des bruitages, cette machine semble réellement exister, prendre corps et vie à l'écran, et atteint une stature absolument terrifiante. Par son génial travail d'animation, Phil Tippett est parvenu à lui faire dégager une apparence de force et de puissance phénoménales. Ajoutez à cela le dynamisme du découpage de Verhoeven, le refus de toute facilité dans le choix des angles de prises de vue, et vous obtenez avec l'affrontement entre Robocop et ED-209 dans les bureaux d'OCP l'un des plus anthologiques corps-à-corps du cinéma américain, chef-d'œuvre de stop-motion dont on vient même à regretter la brièveté. Véritable déflagration à sa sortie, dans la lignée du Terminator de James CameronRobocop apparaît aujourd'hui comme le représentant d'un cinéma tel qu'on n'en fait plus, brutal et profondément humain. Son affiche elle-même en est devenue iconique. « J'en prendrais pour un dollar !... »




Total recall, 1990
Déjà vague dans mon souvenir, ce film de science-fiction a tout de même laissé ancrées dans ma mémoire des images et des scènes fortes. J'en retiens surtout aujourd'hui le chouette catalogue d'effets spéciaux d'un pur film de studio (au sens de "tourné entièrement en studio"), avec les prothèses toujours aussi folles de Rob Bottin qui trouve avec Mars et ses mutants un nouveau et formidable terrain de jeux. Rétrospectivement, le film a sans doute acquis une patine de film d'aventures à l'ancienne, impression sans doute favorisée par l'aspect carton-pâte des décors. Schwarzenneger y promène sa silhouette bobybuildée de façon d'autant plus incongrue que son personnage est censé être un Mr Tout-le-monde dénué de tout héroïsme. La façon dont son corps se fait régulièrement malmener malgré lui, menacé ou agressé physiquement, distille un second degré souvent plaisant. Et en même temps des touches de violence ou de moments dérangeants viennent nous rappeler qui est derrière la caméra, empêchant d'en faire un spectacle trop tranquillement familial. 

Le scénario cesse cependant trop tôt de jouer avec les stimulantes interrogations sur le thème de l'illusion issues de la nouvelle de Philip K. Dick, et finit par emprunter un sillon bien balisé qui nous mènera vers un affrontement final plutôt convenu et peu exaltant. Après Poledouris, Verhoeven démarrait ici une nouvelle et fructueuse collaboration avec un autre grand nom de la musique de films : Jerry Goldsmith. Collaboration d'une belle cohérence, puisque de Total recall à Hollow man, on constatera une belle continuité, faite de thèmes sournois et d'ambiances inquiétantes.




DOSSIER PAUL VERHOEVEN :