10 octobre 2016

Plessix & Dieter, Julien Boisvert, 1989-1995

Plessix & Dieter, Julien Boisvert, 1989-1995
Sans doute une des œuvres les plus attachantes du neuvième art. J'ai découvert la série d'une traite lorsqu'est parue la première édition de l'intégrale, n'en avais jamais entendu parler avant, et ce fut un vrai choc. Avec les quatre volumes de Julien Boisvert, Michel Plessix et Dieter sont parvenus à une entente qui se sent et qui est rare, alchimie miraculeuse. Tant sur le plan de la narration que du dessin et de la composition, chaque planche peut être considérée comme une intimidante leçon de maître. Au fil des tomes, on assiste à la fois au mûrissement d'un personnage et d'un style qui, gagnant en aisance, se permet de plus en plus d’audaces. La transformation opère dès le premier tome, et elle est sidérante. 

Avec sa tête de cousin de Fantasio, Boisvert semble parti pour des aventures rigolotes et légères. Dès la dixième page, pourtant, le drame survient. Notre héros se retrouve confronté à l’amour, à la violence et à la mort avec une soudaineté aussi brutale pour lui que pour le lecteur qui se croyait à l’abri d'une telle bifurcation par rapport aux codes traditionnels de la bande dessinée d'aventures. Rescapé de ce premier saut dans le grand bain, Boisvert a alors acquis une épaisseur qu’on ne lui aurait pas soupçonnée. Marqué par cette expérience, il est devenu adulte. Son caractère s’enrichit, évolue, il perd progressivement certaines de ses illusions, en gagne d’autres, révèle ses blessures, ses lâchetés aussi. Sans que l'hommage ne prenne jamais le pas sur la justesse dramaturgique — je suis passé complètement à côté lors de ma première lecture — Plessix et Dieter composent en réalité une variation subtile et émouvante autour des aventures de Tintin, et de son père spirituel HergéC’est là que réside la grande réussite des auteurs : nous amener à considérer parallèlement l’accomplissement progressif d’un individu ET d’un héros de bande dessinée. 


Il y a dans ces pages une originalité de ton indéniable. On est dans le récit d’aventure, avec son lot de péripéties et d’humour, qui sait faire place à la gravité, aux instants de méditation et aux élans de mysticisme que suggèrent certains lieux. Car le voyage n'est pas qu'intérieur, au contraire. De la savane africaine aux forêts du Middle West, des brumes de Guernesey au désert mexicain, chaque album propose un total dépaysement, une redéfinition radicale des bases précédemment construites. C'est l'occasion pour Plessix de fignoler ses décors, et on sent qu'il y prend un plaisir inouï, tant par la délicatesse du trait que la richesse des couleurs. Son amour de la Nature trouvera toute sa place dans son travail suivant, charmant bien que comparativement moins prenant, Le Vent dans les saules.

6 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer X. 1979-1983

Les années fastes sont terminées pour Richard Fleischer. À partir de Mandingo, succès commercial dont le final cut lui a échappé, il se retrouve attaché à des projets qui n'aboutissent pas ou se voit contraint de sauver des tournages en perdition. Lui qui abordait chaque nouveau film comme un défi à relever, semble étrangement avoir revu ses exigences à la baisse, au risque de passer pour un mercenaire de la pellicule. Malgré tout, nonobstant des conditions de production peu motivantes, demeure ce goût du travail soigné et une technique solide.


Ashanti, 1979
Le film avait été commencé par Richard Sarafian (Vanishing point). Insatisfait, le producteur suisse Georges Alain Vuille le renvoya avant d'appeler Fleischer à la rescousse. Une situation qui ressemble à The Last run, sauf que dans le premier cas Fleischer parvenait à réaliser un chef-d'œuvre et qu'ici il ne transcendera pas le caractère routinier de cette production. Du niveau d'un thriller de gare, le scénario se révèle vite dénué d'épaisseur, prétendant peut-être dénoncer une situation inhumaine mais n'ayant qu'une molle course-poursuite à proposer.

Nous sommes en Afrique. Au bout de dix minutes, la superbe femme (à la ville comme à l'écran) de Michael Caine se fait enlever par des trafiquants d'esclaves, une équipe de branquignols pas très inquiétants menés par un Peter Ustinov déguisé en arabe, qui a au moins le mérite d'être drôle dans sa façon de rouler les "r" en faisant des bons mots. Au détour du film on croisera également William Holden tout content d'avoir un hélicoptère à piloter et qui finit de façon assez minable, Rex Harrison qui tourne pour la troisième fois sous la direction de Fleischer, Omar Sharif en Prince du pétrole trouillard, et même la moustache de Jean-Luc Bideau. Malgré ce défilé de grands noms, tous ces personnages peinent à exister, défilant artificiellement l'un après l'autre et donnant surtout l'impression d'être là pour profiter de vacances au soleil, une fois leur scène dans la boîte. Caine se retrouve pendant une bonne partie du métrage à galoper à dos de chameau en compagnie d'un certain Malik, et rien n'est jamais construit entre eux deux. L'affrontement final est limite nanaresque : les deux compagnons d'aventure se lancent à l'assaut d'un yacht dont ils défont les gardes avec une facilité aberrante. Certes, Fleischer conserve un minimum de savoir-faire, et profite de très beaux décors naturels, nous faisant traverser le Sahara jusqu'à la Mer Rouge. Mais pour un tel sujet, le film manque cruellement de tension et d'émotion, donnant assez peu envie de le défendre.




Tough enough (La Force de vaincre), 1982
Un très joli film, aux prétentions modestes mais vraiment touchant, qui n'eut malheureusement pas les honneurs d'une sortie en France, et passa pratiquement inaperçu aux Etats-unis. Fleischer dépeint avec beaucoup de tendresse l'Amérique profonde avec ces héros du quotidien qui s'accrochent à des rêves plus grands qu'eux. L'histoire nous ballade entre le Texas et Detroit, avec un Dennis Quaid dans toute la fougue si communicative de ses jeunes années. Échouant dans son désir de vivre de sa musique, il se lance dans une compétition de boxe amateur à laquelle participe tout un tas de brutes et de losers. On le verra à différents moments taquiner de la guitare et ses chansons, qu'il interprète lui-même, sont charmantes, typiquement country western.

Remarquablement dialogué et interprété, le film met en scène des personnages très attachants. Les relations entre Quaid et sa femme sont particulièrement réussies, alternant engueulades et réconciliations. Pour son dernier rôle, Warren Oates incarne un organisateur de combat échappant heureusement à la caricature. Il pense avant tout à son business, exploitant à l'occasion les pauvres types en qui il voit du potentiel, mais sans être véreux pour autant. Question scènes de boxe, Fleischer assure le spectacle avec énergie et talent. Les combats sont nombreux, et souvent drôles étant donné qu'on est dans un cadre pas très professionnel qui autorise les coups tordus, ce qui aboutira à un affrontement final particulièrement impressionnant. Le film semble encore ancré dans les années désenchantées de la décennie précédente, je pense notamment à Deux filles au tapis d'Aldrich ou au Fat city de John Huston. Le succès de Rocky est encore frais, revitalisé par ses suites. Le rapprochement étant inévitable, le film de Fleischer l'anticipe et s'en amuse, avec cette scène hilarante où Quaid, en plein entraînement dans les rues de Detroit, se met à monter les marches d'un bâtiment avant d'être rappelé à la réalité par son coach. Au milieu de cette peu glorieuse dernière période du cinéaste, Tough enough est à mes yeux LA petite pépite qui mérite sa redécouverte, et l'un de ses films les plus attachants.




Amityville 3-D, 1983
Oublié depuis les fifties, le cinéma en relief connaît en ce début 80 un court regain de mode circonscrit au genre horrifique (Jaws 3D, Meurtres en 3 dimensions, Parasite). Gros succès de 1979, Amityville est vite promu au rang de franchise par le toujours opportuniste Dino De Laurentiis. Il confie le troisième volet à un Fleischer décidément pas rancunier, qui se serait apparemment montré ravi de cette nouvelle occasion de tourner en 3D, trente ans après la peu concluante expérience d'Arena. Passionné de technique depuis ses débuts et toujours prêt à innover, il va s'amuser à en exploiter ici tout le potentiel, quitte à basculer dans l'attraction de foire. 

C'est donc un quasi non-sens de voir le film en version plate, tellement chaque plan, chaque effet est pensé pour une projection en relief. Le réalisateur use et abuse de la profondeur de champ, avec objets en amorces, fixes ou mouvants. Des personnages tendent leur main, une lampe torche, un micro vers le spectateur, voire lui crachent à la figure. Et ça culmine au final avec la destruction de la maison maudite, très spectaculaire, où les cloisons sont pulvérisées, les tables volent, et des bouts de verre sont projetés. Toute cette séquence est une petite merveille d'effets mécaniques à l'ancienne. Le travail sur les effets sonores est également remarquable, notamment ces bruits étranges de craquement et autres grattements des murs et du parquet qui participent de cette volonté d'immersion. Autre séquence très réussie, un brutal accident de voiture percutant une remorque avec des barres de fer qui passent à travers le pare-brise, et l'objectif de la caméra.

Une fois l'intérêt du relief perdu, il faut bien convenir qu'on se retrouve face à un film d'horreur plutôt bas de gamme, plagiant trop visiblement et paresseusement les ingrédients d'un Poltergeist bien mieux tenu. Les personnages — adultes, ce qui change un peu des sempiternels ados idiots — s'acharnent à réagir aux événements surnaturels de la façon la plus absurde qui soit. Il y a déjà eu plusieurs morts liés directement à la maison, et le héros persiste à y demeurer, obstiné dans son rationalisme. Le pire étant peut-être le personnage du scientifique qui pratique des expériences sans intérêt et qui, confronté au monstre qui vit dans la cave, semble tout d'un coup parfaitement savoir quoi faire (et je vous épargne son improbable méthode). Les péripéties semblent s'enchaîner de façon si arbitraire, que ça en devient finalement assez rigolo, ruinant donc les intentions du film, lourdement soulignées par une musique caricaturale. Et ce n'est pas la présence d'une Meg Ryan à ses débuts qui suffira à augmenter l'intérêt. Bide à sa sortie, même pas distribué en France, ce troisième volet condamnera la saga à se poursuivre sur le marché vidéo, avant de se voir ressuciter par un inutile remake de plus.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :


3 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer IX. 1974-1976

The Spikes gang (Du sang dans la poussière), 1974
Un très beau western qu'on pourrait qualifier de désenchanté, qui s'inscrit bien dans cette revisitation du genre telle qu'elle s'est pratiquée durant cette décennie dans le cinéma américain. De même qu'un Arthur Penn ou un Sam PeckinpahFleischer s'inscrit effectivement dans la lignée de ces post-westerns qui démystifiaient alors cruellement les mythes du genre. L'Ouest peint ici est particulièrement hostile, loin des actes héroïques et des hors-la-loi romantiques. 

The Spikes gang raconte l'histoire simple et pleine d'humanité d'un trio de copains, fils de fermiers qui décident brusquement de tenter leur chance ailleurs en se faisant braqueurs de banque. Parmi eux on notera les tous jeunes Ron Howard et Charles Martin Smith (l'incorruptible à lunettes de De Palma). Cette rébellion juvénile, cette volonté de rupture avec le sillon tracé par les aînés, devait particulièrement résonner avec le jeune public de 1974, dans une Amérique encore en pleine déroute vietnamienne.

Le manque d'expérience de ces apprentis bandits va évidemment être la cause de toute une série de coups catastrophiques que Fleischer filme avec réalisme, sans jamais appuyer sur ce que ça pourrait avoir de simplement comique. Car la détresse des personnages est réelle, le picaresque se teinte de tragique, on n'est pas dans la farce. Leur route va croiser celle d'un bandit plus ou moins en bout de course, magnifiquement interprété par Lee Marvin, qui va les prendre sous son aile. L'aventure s'achèvera de façon particulièrement choquante, nous abandonnant sur un dénouement sans gloire, gunfight douloureux qui nous laisse bouleversés. En cela, j'ai presque envie de dire que The Spikes gang est avec The Last run l'un des films les plus émouvants du réalisateur que j'aie pu voir, de ceux dont les personnages sont les plus attachants. Et on n'oubliera pas de mentionner la jolie musique western aux accents mélancoliques de Fred Karlin.




Mandingo, 1975
Le film est adapté de la série de romans Falconhurst, saga familiale se déroulant dans un domaine esclavagiste de Louisiane. Producteur aussi audacieux qu'opportuniste, Dino De Laurentiis vit très vite le potentiel commercial de ce gros succès de librairie, le thème étant celui de l'exploitation sexuelle : sélection génétique, plaisir du maître, frustration et sadisme. Le film fit scandale à sa sortie, et valut à son réalisateur les plus viles accusations. Aujourd'hui encore, il mérite incontestablement sa réputation sulfureuse. Cette peinture de l'esclavagisme dans les États du Sud américain est aussi éprouvante qu'inconfortable. On est régulièrement révolté par ce qui nous est montré, et Fleischer fait preuve d'une absence de frilosité assez impressionnante, refusant de se voiler la face quant à la réalité des actes commis par cette société à cette époque. 

Cependant, Mandingo tel qu'il existe est une œuvre défigurée, amputée de pratiquement 1h30 de métrage. Au grand regret d'un Fleischer très impliqué dont la volonté initiale était de livrer une vraie réflexion, sérieuse et documentée sur un système économique institutionnalisé, De Laurentiis a préféré accentuer les ingrédients les plus immédiatement spectaculaires du sujet. On se retrouve donc avec une superproduction qui par bien des aspects a des allures de film d'exploitation, finalement plus proche du dérangeant mondo Les Négriers de Jacopetti et Prosperi que de la fresque politique. Les horreurs subies par les esclaves Noirs s'enchaînent au cœur d'un récit mélodramatique assez extrême dans ses péripéties, jusqu'à un final qui laisse le spectateur abasourdi. C'est sans doute pour ces raccourcis dramatiques et le refus radical du politiquement correct que le film sera violemment rejeté par la critique, et l'on devine que la très longue scène d'amour entre Blanche (qui porte bien son nom) et l'esclave Ganymede du certainement chauffer les esprits d'alors. 

Visuellement le film est incroyablement travaillé, faisant encore plus regretter que le fond ait été escamoté. La photographie de Richard Kline, associée à la direction artistique de Boris Leven, compose une atmosphère véritablement étouffante, en particulier lors des scènes d'intérieur aux sombres boiseries et lourdes étoffes. Les propriétaires Blancs nous sont montrés dès le début comme une "race" dégénérée et malade. Dans des rôles difficiles, James Mason et Perry King se montrent très convaincants. Score assez original de Maurice Jarre, qui mélange des sonorités bluesy et tribales, sans jamais faire preuve de lourdeur dans son accompagnement du récit. Le compositeur signe également une chanson interprétée par Muddy Waters qui vient, en contrepoint, raconter l'espérance du peuple Noir qui veut croire en un avenir meilleur et libre.




The Incredible Sarah (Incroyable Sarah), 1976
Produit par la revue Reader's digest, ce biopic sur Sarah Bernhardt se laisse voir sans réel déplaisir mais sans enthousiasme non plus, ne venant en rien renouveler le genre. Les séduisantes affiches de Mucha au générique donnent le ton de ce qu'on pourra considérer comme un joli livre d'images. Les costumes sont très beaux, et au fur et à mesure du récit les décors deviennent de plus en plus fastueux, en particulier dans l'hôtel particulier de la Bernhardt, d'un style art déco quelque peu en avance sur son temps (l'action se situe plus ou moins entre 1860 et 1900). Ce travail de reconstitution soigné n'est évidemment pas sans rappeler La Fille sur la balançoire. Le tout est joliment emballé par le score d'Elmer Bernstein

Dans le rôle-titre, Glenda Jackson se livre pleinement. Le personnage de la grande tragédienne française nous est montré à la fois dans sa détermination (son désir plus fort que tout d'être la plus grande vedette de son temps) et ses caprices (son envie de tout contrôler, sa façon de mettre en scène et de jouer la comédie jusque dans sa vie privée, et en particulier sa vie amoureuse). Sa prestation dans Phèdre est assez saisissante, mais pour le reste on ne sent jamais vraiment le génie de celle qui fut la comédienne la plus vénérée de son temps, ni sa diction si particulière telle que des enregistrements n'ont l'ont fait connaître.

Les scènes s'enchaînent sans se bousculer, avec néanmoins un bon rythme qui permet à certaines moments de bien se détacher : Sarah récitant un poème de Hugo devant Napoléon III ; ses débuts catastrophiques sur la scène de l'Odéon ; sa tentative de suicide dans la Seine (très beau décor nocturne) ; son aide aux soldats blessés pendant la guerre contre la Prusse. Le film reste cependant trop lisse, platement illustratif, la faute sans doute au contrôle strict des producteurs qui auraient apparemment voulu expurger le scénario de tout élément trop embarrassant, notamment la toxicomanie pourtant avérée de l'héroïne. Même si l'on sent que Fleischer ne s'est pas senti très impliqué du fait de ces conditions, il fait encore preuve d'un minimum d'inspiration lorsqu'il met par exemple en parallèle les représentations théâtrales et la vie de l'actrice (Jeanne d'Arc au bûcher). Ce qui évite au résultat d'être un ratage, tout au plus un travail scolaire.


DOSSIER RICHARD FLEISCHER :

29 septembre 2016

Le Cinéma de John Woo IV. 2001-2008

Windtalkers (Les Messagers du vent), 2001
Désormais solidement installé à Hollywood, Woo acquiérait ici une réelle liberté dans les moyens et le choix d'un sujet qui lui tenait à cœur : l'histoire vraie de soldats Navajos chargés de coder les transmissions pendant la bataille du Pacifique. Découvert à sa sortie, j'avais été moyennement emballé par le film, concédant tout de même à son réalisateur la maîtrise impeccable d'une production aussi importante. Revu dans son director's cut sorti en video, j'ai davantage apprécié ses réelles qualités, qui tiennent en grande partie à la très grande justesse de l'interprétation, en particulier Nic Cage, toujours aussi crédible lorsqu'il laisse briller la folie dans son regard, soldat traumatisé ayant perdu la foi recherchant clairement à payer de sa vie son sentiment de culpabilité, et Adam Beach le souriant Navajo, qui va progressivement quitter l'enthousiasme juvénile du début et s'endurcir sur le champ de bataille. On appréciera également de voir Woo dirigier à nouveau Christian Slater — acteur qui est un peu passé à côté de sa carrière — composant un personnage plein de bienveillance mais jamais mièvre. 

Consciencieux, le cinéaste se laisse complètement aller à la dénonciation la plus implacable des horreurs de la guerre, parvenant à recréer le sentiment permanent de danger éprouvé par les soldats. Les scènes d'action sont d'autant plus impressionnantes que les plans sont assez longs, avec une caméra effectuant des mouvements souvent complexes sans jamais manquer de fluidité. Vues aériennes, grue et steadycam sont exploitées au maximum, les explosions et les cadavres pleuvent de partout avec un réalisme saisissant et où le spectateur finit par ne plus distinguer les artifices. Derrière cette reconstitution enragée d'événements historiques, derrière l'hommage rendu à la mémoire des Indiens Navajos et au code qu'ils ont préservé, le réalisateur raconte une nouvelle fois une belle et intense histoire d'amitié, avec des hommes qui apprendront à se connaître et à s'aimer. L'essentiel du film est ainsi loin d'être uniquement dans les scènes d'action, au contraire. On se familiarise avec les personnages. La musique de James Horner joue la carte de l'émotion mais, malgré un thème principal assez beau dans certaines de ses variations, m'a semblé quand même la plupart du temps passe-partout. Il manque encore quelque chose au film pour que j'y adhère totalement, et je ne sais vraiment pas quoi étant donné que j'en pense et en écris plutôt du bien. C'est une œuvre incontestablement sincère, mais sans doute encore trop bridée par la dignité qu'implique le respect dû à une histoire vraie.




Paycheck, 2003
Pas trop de raison de s'attarder sur cette oubliable adaptation d'une nouvelle de Phil Dick, l'auteur ayant opportunément retrouvé les faveurs d'Hollywood après la réussite du Minority report de Spielberg. Je n'ai pas cherché à me renseigner sur les raisons qui ont conduit le réalisateur sur ce projet, mais on ne le sent jamais concerné par l'envie de raconter son histoire. Le concept du film à base de mémoire trafiquée est exploité sans conviction, et d'ailleurs bien vite évacué au profit d'un enchaînement de scènes d'action mécaniques totalement dépourvues de la moindre justification. 

Ben Affleck qui n'a jamais brillé par son épaisseur dramatique donne ici du grain à moudre à ses détracteurs, échouant à nourrir le sentiment de paranoïa que devrait légitimement exprimer son personnage. Mais le pire étant que Woo se permet de ne même pas rendre glamour sa vedette féminine, Uma Thurman, dont je ne m'explique pas ici la laideur. Bref, un film aseptisé qui aura peut-être le mérite de réévaluer à la hausse un Mission : impossible 2 finalement plutôt grisant dans sa façon d'érotiser les corps en action.




Red cliff (Les Trois royaumes), 2008
Cette histoire de conquêtes, d'alliances, d'exploits héroïques et de loyauté intransigeante en des temps si lointains qu'ils acquièrent une patine mythologique, c'est un peu une Illiade chinoise. On est projeté dans un monde où les gens ne connaissent que la guerre, s'efforçant de mettre en pratique leurs expériences, sagesses et connaissances théoriques inspirés de Sun TzuGrosse entreprise à échelle cosmique — même si les Dieux en sont absents, les éléments naturels sont eux-mêmes acteurs du récit — le film fonctionne autant dans l'attente des batailles que dans leur exécution. Pour ce faire, il fallait des personnages charismatiques, et c'est ici plutôt le cas, chaque interprète étant fortement caractérisé, souvent de façon très visuelle. Au premier rang trônent le costume et la posture immobile du charismatique Takeshi Kaneshiro, ainsi que le mutisme et l'irrésistible sourire en coin de Tony Leung (formidablement introduit en hors-champ et en musique). 

Le film va interroger la loyauté de toute une troupe de figures pittoresques face à un conflit qui, plus que politique, va se révéler d'ordre sentimental. Ponctué de séquences époustouflantes, il nous permet de retrouver tout l'art du geste et du mouvement du metteur en scène (ses travellings et fondus enchaînés), cette symbiose entre rythme et images, son talent pour faire soudain surgir la grâce au milieu du chaos, qu'il s'agisse d'accompagner le ballet des corps ou les mouvements de la pensée. On assiste ainsi à une sorte de partie d'échec aux proportions épiques, jouée par des virtuoses qui doivent anticiper la stratégie de l'adversaire. C'est pas non plus du Shakespeare, les relations et enjeux sont relativement balisés, mais incarnés avec ce qu'il faut de panache pour que ça soit plaisant à suivre. Le score symphonique de Taro Iwashiro est plutôt efficace et bien utilisé, emballant avec ce qu'il faut de lyrisme les hauts faits des guerriers.

Toutes ces qualités étant posées, le film est quand même loin d'être parfait. Dès lors qu'il faut plonger ce petit monde dans le choc du champ de bataille, ça manque un peu d'homogénéité. On alterne entre purs morceaux de génie et passages plus plats voire confus. Peut-être sont-ce les dimensions colossales de l'entreprise, toujours est-il que le film m'a semblé un peu inégal sur le plan de l'inspiration. Un peu comme si, forcé de déléguer à ses équipes, Woo s'était ensuite dépatouillé pour donner (trouver ?) sur son banc de montage une cohérence. De la part d'un cinéaste aussi rompu aux grosses productions, c'est évidemment peu probable mais ce fut mon impression. Les scènes enchaînent des plans qui ne sont pas tous visuellement stimulants, avec cet usage auquel je suis toujours allergique du ralenti saccadé et un fréquent non-respect de la règle des 180° qui fait qu'on ne sait pas toujours qui tue qui (et on n'est pas aidé par le fait que les 2 camps portent exactement les mêmes armures). Certes, on peut se dire qu'une bataille de cette ampleur doit par nature brouiller les repères, mais en tant que spectateur — qui plus est face à un John Woo — on attend un maximum de lisibilité pour pouvoir s'impliquer dans le spectacle des corps qui tombent. Seul l'affrontement central du piège de la tortue émerge du lot, fulgurant morceau de bravoure cinématographique où le rapport entre l'individu et la foule m'a semblé le plus harmonieusement exploité.

C'est donc une semi-déception, m'attendant sans doute trop au film épique ultime. Film du retour au pays natal, Red cliff est à l'arrivée un grand spectacle relativement inoffensif, plutôt tous publics, qui ne marquera pas ma mémoire. Il présente pour moi un peu les mêmes défauts que Windtalkers, énorme machine de guerre qui, si elle a beau être une production très personnelle pour son réalisateur, noie inévitablement une bonne partie de son âme dans les nécessités pyrotechniques (mais parce qu'il met en scène du trouffion de base à la place de seigneurs compassés, Windtalkers m'apparaît en comparaison plus touchant, plus humain).



DOSSIER JOHN WOO :

26 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer VIII. 1972-1973

The New centurions (Les Flics ne dorment pas la nuit), 1972
Loin de tout héroïsme, une peinture quasi documentaire du boulot de quelques flics de L.A., leurs rondes de nuit, leurs rondes de jour, entre indignation, franche camaraderie, dégoût, peur et excitation. Le film s'appuie sur le récit quasi-autobiographique de Joseph Wambaugh, lui-même ex-policier. À sa sortie, le livre fit sensation parce qu'il révélait le quotidien sans gloire du métier, braquant sa lumière sur un flic au bas de l'échelle et non sur un héros aux intuitions sûres. Par la suite, Wambaugh continuera à creuser ce sillon en signant avec le même succès The Choirboys, adapté à son tour à l'écran par Robert Aldrich.

Défrichant le terrain comme le fera bientôt à sa façon le Serpico de Lumet, Fleischer n'hésite pas à nous montrer des scènes particulièrement éprouvantes. Son utilisation du format scope est toujours d'une grande élégance, avec un bel usage des extérieurs de L.A., et un goût appréciable pour les plans qui durent. Sa caméra nous donne ainsi vraiment l'impression d'emboîter les pas de ses personnages, à l'image de cette course poursuite finale avec ce plan d'un couloir plongé dans l'ombre, et la silhouette minuscule de Stacy Keach paniqué qui protège son ventre avec son casque. Le danger et la mort guettent, surgissant avec cruauté même quand on ne s'y attend plus. Fleischer nous dépeint des policiers au bord de la crise de nerfs, retenant leur envie de tabasser les salauds, passant leur rage sur une voiture. Comme l'exprime le titre original, il s'agit de mettre en parallèle la décadence actuelle de la société à la chute de l'empire romain, le statut des flics d'aujourd'hui à celui des centurions de l'Antiquité, chargés d'assurer l'ordre sans être aimés en retour. 

La caractérisation subtile des personnages évite intelligemment la caricature, exprime avant tout leur humanité. Pas plus de grand méchant que de bon au cœur pur ici, le film s'apparentant davantage à une chronique, une suite d'épisodes édifiants, qu'à une intrigue solide. Cependant, sans qu'on s'en rende compte, on va suivre le protagoniste sur plusieurs années, de ses débuts d'idéaliste à sa totale désillusion — sa vie privée vole en éclats — jusqu'à ce qu'il retrouve le sens de son engagement. L'interprétation toute en sobriété de Keach et George C. Scott rend l'ensemble encore plus réaliste. À l'arrivée, le constat social est néanmoins accablant : la plupart des criminels arrêtés sont de couleur noire (et pour ces raisons le film sera abusivement accusé de racisme par une partie de la critique française). Ça donne d'ailleurs à certaines scènes un petit côté blaxploitation, bien relayé par le funk de Quincy Jones. Soucieux de se montrer honnête, à l'image de la vie, le film ne se prive pas à l'occasion de faire place à l'humour, comme lors de l'irrésistible scène des prostituées dans le panier à saladeOn s'amusera de reconnaître Poncherello de Chips dans le rôle de Sergio, le latino issu des gang, et le jeune William Atherton en bleu peu solidaire. Par sa puissance, sa noirceur, sa qualité d'observation et son interprétation, The New centurions peut certainement être considéré comme l'un des chefs-d'œuvre du cinéaste.




Soylent green (Soleil vert), 1973
Passée son anthologique scène d'ouverture, raccourci saisissant et toujours pertinent de ce à quoi nous condamne le progrès industriel, c'est l'étonnante composition d'un Chuck Heston en anti-héros qui surprend. Flic du futur au comportement odieux, il devient notre guide déplaisant dans ce monde cauchemardesque qu'il ne pense même plus à contester. On découvre ainsi un système de classes parfaitement construit, où les femmes sont devenues des objets de mobilier, vision d'autant plus terrifiante de notre futur qu'elle apparaît comme tristement déjà d'actualité. L'intrigue en forme d'enquête policière n'a en soi pas grand intérêt, et sa résolution sera sans surprise. C'est bien davantage dans sa mise en boîte que la réussite du film s'impose, avec une narration toute en sobriété, implacable et pratiquement dénuée de musique. 

Conscient d'avoir entre ses mains un scénario particulièrement fort, Fleischer soigne ses images, avec une multiplication des angles souvent étonnante, les personnages semblant encadrés de toutes parts par des décor oppressants, qu'il s'agisse des intérieurs ou des rues nimbées de pollution. Le cinéaste déroule alors devant nos yeux une suite de séquences toutes plus mémorables les unes que les autres : la répression de l'émeute avec les pelleteuses, le Foyer, la poursuite finale... Et on n'oubliera pas de sitôt la présence pleine de sensibilité et de tristesse d'Eddie Robinson qui incarne ici en quelque sorte ce que l'humanité a pu garder de meilleur. Et le film de s'achever sur un cauchemar dont on ne se réveille pas.

Œuvre majeure du cinéma de science-fiction, Soylent green est typique de cette période de doute du cinéma américain des seventies, drames adultes et métaphysiques où l'on ne croit plus en un avenir meilleur, où l'homme voit mises à nue ses certitudes d'espèce dominante et devient lui-même la cause de sa propre perte. Tout autant ancré dans la culture populaire, Planet of the apes, avec le même Heston, avait déjà bien entamé ce tournant et il faudra attendre George Lucas pour que le genre retrouve un peu son goût de l'évasion sans amertume et l'optimisme bon enfant.




The Don is dead (Don Angelo est mort), 1973
Le titre français est un peu idiot en personnalisant le Don en question, étant donné que le film en compte plusieurs. Il s'agit d'un pur film de mafia, sur fond de partage d'héritage, luttes fratricides, sens de la famille et réglements de compte sanglants. Maître de ses moyens, Fleischer sait parfaitement doser l'action et la drame, avec de jolis raccords de plan et de belles ellipses pour signifier sans la montrer frontalement la mort de certains personnages. Le scénario s'avère vraiment bon dans sa façon d'enclencher une véritable spirale infernale de violence à partir d'un quiproquo presque absurde — cherchez la femme — enrichissant ainsi l'histoire racontée d'une dimension pleinement tragique. Après leur formidable collaboration sur Barabbas, Anthony Quinn et Fleischer se retrouvent. L'acteur se montre excellent ici en parrain totalement dépassé par ce qu'il a sans le vouloir directement provoqué. Face à lui, Robert Forster est méconnaissable en petite frappe ritale, et ce bon vieux Victor Argo est parfaitement à sa place en homme de main. Mais c'est sans doute Frederic Forrest qui écope du rôle le plus intéressant, celui dont l'évolution au cours du film est la plus surprenante. 

Pour ce qui sera sa dernière collaboration avec le cinéaste, le fidèle Jerry Goldsmith compose une partition assez atypique, à base de sonorités électroniques froides et inhumaines. Moins expérimental, il signe également une ballade charmante bien qu'un peu sirupeuse. Bref, dans le genre polar mafieux, The Don is dead se révèle comme un film solide, et ce n'est pas la peine d'aller chercher des noises à cette production sous prétexte qu'elle marcherait sur les plates-bandes de Coppola (The Godfather venait juste de sortir, et comme tout énorme succès suscita nombre de copies). On sera tout de même impressionné de constater la productivité du cinéaste qui enchaîne ainsi les tournages, livrant des films palpitants aux atmosphères variées, et qui ne souffrent encore d'aucun défaut de finition.