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16 octobre 2017

Le Cinéma de Luchino Visconti II. 1966-1971

La Strega bruciata viva (La Sorcère brûlée vive), 1966
Court-métrage réalisé par Visconti pour le film à sketch Les Sorcières, produit par De Laurentiis. Lire la chronique ici...



















La Caduta degli dei (Les Damnés), Visconti, 1969 
Déliquescence d'une famille d'industriels aristocrates allemands qui va payer un lourd tribut pour sa compromission avec le pouvoir politique nazi. On se manipule, on se trompe, on joue avec les sentiments. Tout ce petit monde et ses petits calculs pour le pouvoir est impitoyablement observé par le regard du cinéaste. Et l'on voit cette galerie de personnages tous richement caractérisés et interprétés évoluer et se déchirer, jusqu'à être réduits à l'état de fantômes ou de machines. Progressivement s'affirme une irrésistible logique de destruction, une tragédie forcément funèbre qui confirme décidément Visconti comme un homme profondément hanté par la mort. Le récit débute ainsi avec l'incendie du Reichstag, se poursuit avec la Nuit des Longs-couteaux, et on devine que la soif du sang ne sera jamais apaisée et qu'une telle méthode ne peut mener ceux qui l'appliquent qu'à leur propre destruction. Et Visconti préfère conclure son film sur une apparence de victoire totale pour le nazisme et sa corruption des consciences, plutôt que de nous rassurer en nous contant la suite de l'Histoire.

Le réalisateur, incontestablement fasciné par le spectacle de cette décadence est un peu moins inspiré lorsqu'il en explore les à-côtés. Ainsi les scènes qui nous montrent le penchant tragique d'Helmut Berger pour les petites filles, ou bien la loooongue partie de campagne au grotesque assumé des S.A. sont moins convaincantes (cette dernière scène reste néanmoins après coup sans doute la plus mémorable). Le film n'est vraiment passionnant que lorsqu'il revient à cette vaste et terrifiante demeure familiale, véritable théâtre du drame. Photographie absolument somptueuse de Pasquale De Santis, privilégiant les teintes chaudes (rouges et violets) et crépusculaires. Partition pas très marquante (ou mal utilisée ?) de Maurice Jarre qui donne un peu l'impression de refourguer son Lara's theme de Jivago.




Morte a Venezia (Mort à Venise), 1971
Retour aux adaptations littéraires que le cinéaste a toujours privilégié, avec cette transposition d'un récit a priori peu cinématographique de Thomas Mann, puisque drame essentiellement intérieur qui demeurera irrésolu, si ce n'est par la mort (je ne spoile pas puisque tout est dans le titre). Visconti y assume de façon plutôt pertinente le lien entre le personnage d'Aschenbach et le compositeur Mahler, inspiration à peine déguisée pour Mann, mettant à l'honneur les lancinants mouvements de ses 3e et 5e symphonies. 

Le caractère funèbre suinte de quasiment tous les plans du film, de la peinture d'une cité en quarantaine dont la caméra insiste pour étaler la décrépitude au format cinemascope, à des personnages peints volontairement comme des morts-vivants qui s'ignorent, le visage étouffé sous les fards. L'atmosphère si lourde qu'impose une telle histoire me rend personnellement peu enclin à revenir visiter trop souvent cette Venise-là, mais je reconnais les qualités du film qui offrait à Dirk Bogarde l'un de ses plus grands rôles.


DOSSIER LUCHINO VISCONTI :

25 septembre 2017

Histoire permanente du cinéma italien, 1960-1965


El Cochecito (La Petite voiture), Marco Ferreri, 1960
Je triche un peu : le réalisateur est certes italien, mais le film est une production espagnole. C'est en effet en Espagne que Marco Ferreri fait ses véritables débuts derrière la caméra, avec la complicité à l'écriture de Rafael Azcona, scénariste prolifique qui travailla autant avec Ferreri qu'avec Carlos Saura. El Cochecito raconte l'histoire d'un grand-père qui pourrit la vie de sa famille pour se faire payer une petite voiture à moteur destinée aux paralytiques. Les combines et les caprices du vieux monsieur indigne sont souvent très drôles et son interprète est vraiment excellent. Cependant, derrière la farce et ses irrésistibles audaces, le film de Ferreri distille un vrai malaise. Son approche est en effet plutôt réaliste, et le portrait qu'il fait de la société espagnole de cette époque, avec ses éclopés de la vie de toutes générations et de toutes classes, se révèle assez triste. Si le grand-père se montre aussi odieux, c'est aussi parce que sa vie a cessé de le rendre heureux. Autour de lui, l'humanité n'est pas plus reluisante, entre famille mesquine, amis peu solidaires et commerçants profiteurs. Et au fond, la description de cette vieillesse délaissée m'est apparue tout à fait intemporelle.

Ferreri trouvait là une veine grinçante et perturbante qu'il ne cessera ensuite de creuser, n'hésitant pas à pousser les logiques absurdes de nos sociétés contemporaines jusque dans leurs derniers retranchements. Du Lit conjugal (1961) avec Ugo Tognazzi en mâle italien, à l'implacable La Chair (1991), en passant par L'Audience (1971) — film très étonnant qui personnellement m'a assez emballé malgré son rythme un peu lancinant — et bien sûr La Grande bouffe (1973), comédie triste qui cultive le mauvais goût et teste l'endurance du spectateur avec une délectation palpable à défaut d'être communicative (j'adore son casting, mais ce n'est pas forcément un spectacle que j'aurais envie de me réinfliger). Quant à ses Contes de la folie ordinaire (1981), je garde le souvenir de quelques moments très beaux, poétiques et émouvants, avec un Ben Gazzara qui fait forcément plaisir à voir en vieux briscard revenu de tout. Mais Ferreri à trop vouloir vider son film de toute graisse le rendait limite soporifique.






La Ragazza con la valigia (La Fille à la valise), Valerio Zurlini, 1961
J'ai vraiment été sous le charme de cette histoire très simple filmée avec pudeur et tendresse. Je m'attendais bêtement à une comédie populaire dans l'Italie provinciale, alors qu'il s'agit plutôt d'une comédie dramatique. En se concentrant à fond sur le flirt entre l'ado Jacques Perrin (craquant) et la femme Claudia Cardinale (d'une vitalité débordante) malheureuse en amour, le film apparaît d'un minimalisme fort plaisant, avec un goût pour les plans-séquences assez réussi dans ses effets. Des scènes entières sont ainsi filmées sans aucune coupe, renforçant l'impression de proximité avec les personnages.

Je dois avouer cependant que dans sa dernière partie, à partir du moment où justement ce "couple" se sépare un temps, après la rencontre de Claudia et du curé, j'ai un peu décroché. Ça reste brillant — toute la scène avec le cousin en bord de mer est un morceau de cinéma fascinant — mais j'avais cette fois du mal à suivre et à comprendre le personnage de Claudia, torturée par son incapacité à faire le point sur ses désirs. Du coup, pour moi, le meilleur du film se situe dans sa première heure et j'en suis sorti sur une note un peu mitigée, alors que la fin est pourtant très belle. J'ai aussi été un peu agacé par l'usage abusif du thème musical de Mario Nascimbene pourtant très joli mais qui devenait un peu lassant par son systématisme. J'adore par contre toutes ces chansons de variété italienne qu'on entend le reste du temps.




Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965 
Pas véritablement nouveau, le film à sketch connaît bizarrement une nouvelle mode à cette époque, en Italie comme en France (I mostri, Rogopag, Les Sept péchés capitaux, Le Plus vieux métier du monde, Les Plus belles escroqueries du monde, etc.). Produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano, Le Streghe propose en cinq courts-métrages cinq incarnations de femmes très différentes. Comme toujours avec le principe du film à sketch, ça aboutit à un ensemble aussi disparate qu'inégal. Surtout, on ne saisit pas toujours la cohérence et le rapport avec le titre choisi ici. Photographie couleur de Giuseppe Rottuno, musique cosignée Morricone et Piero Piccioni.

La Sorcière brûlée vive est un pensum assez prétentieux et pesant réalisé par Visconti, où la Mangano joue une star qui cherche à échapper à sa célébrité en se refugiant le temps d'une soirée chez des amis à la campagne. Soirée de dupe où elle est l'objet de toutes les jalousies et les désirs. On y croise Annie Girardot en maîtresse de maison, excellente, et Helmut Berger en domestique.

Sens civique de Mauro Bolognini et La Sicilienne de Franco Rossi sont très brefs et empreints d'un humour vache qui aurait d'autant moins dépareillé dans la série des Monstres qu'ils sont écrits par Age et Scarpelli. Dans le premier, qui démarre à Rome, Mangano recueille dans sa voiture un Alberto Sordi victime d'un accident de la route et en profite pour griller les feux en faisant croire qu'elle va l'amener à l'hopital. Elle arrivera ainsi en avance à son rendez-vous galant en bord de mer, abandonnant un Sordi sonné et ensanglanté. Le second est une très marrante satire de certaines mœurs siciliennes liées à la vendetta.

La Terre vue de la Lune est une étonnante farce signée Pasolini, à l'esthétique complétement délirante et colorée qui donne vraiment l'impression de voir de la BD en prise de vue réelle. Habillés et coiffés de façon grotesque, Toto et Nineto Davoli composent un père et un fils clownesques à la recherche d'une femme/mère idéale dans un improbable bidonville. Ils finissent par tomber sur Mangano, étrange femme un peu perdue, sourde et muette qui va magnifier leur misérable existence. Face à elle Toto aura recours à la pantomime et ses différents numéros, avec références explicites à Chaplin, sont souvent irrésistibles. C'est surprenant, d'une liberté assez réjouissante avec de la poésie et de la magie, drôle et même émouvant. La morale est la suivante : « qu'on soit mort ou vivant, c'est du pareil au même. »

J'ai déjà évoqué dans ma rétrospective Clint Eastwood l'excellent Une soirée comme les autres, réalisé par De Sica et qui est certainement avec Pasolini le morceau le plus réussi. Ça permet de sortir du film avec un sentiment de joie que n'avaient pas vraiment permis les sketches précédents. D'ailleurs si cette production se voulait une ode au talent d'actrice de la Mangano, c'est vraiment dans ces deux derniers segments qu'elle le met réellement en valeur.

14 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer XI. 1984-1987


Ainsi se boucle mon tour d'horizon de la filmographie du prolifique Richard Fleischer, qui aura tourné quasiment sans discontinuer pendant quarante ans, livrant quelques-uns des films les plus emblématiques du cinéma hollywoodien. Au cours de sa carrière, Fleischer a prouvé qu'il était autant un artisan faisant preuve du maximum de savoir-faire, qu'un véritable auteur s'efforçant lorsqu'on lui en laissait l'occasion de traiter chaque sujet dans toutes ses dimensions. Et il manque encore à ce panorama une quinzaine de titres que je n'ai toujours pas eu l'occasion de voir, et pas des moindres (The Narrow margin, Violent saturday ou Ten Rillington place sont par exemple auréolés d'une belle réputation)...



Conan the destroyer (Conan le destructeur), 1984
C'est donc sous la houlette du mogul Dino De Laurentiis, ici secondé de sa fille Rafaella, que va se poursuivre — et s'achever — la carrière du grand Fleischer. Après Amityville 3D, le réalisateur se voit à nouveau confier une suite. Le succès du Conan the barbarian de John Milius a logiquement engendré une multitude de clones plus ou moins heureux. De Laurentiis possède lui les droits officiels des romans de Robert E. Howard. Pour réduire les coûts, la production s'installe au Mexique où est tourné en parallèle le Dune de Lynch. Côté positif, Poledouris propose des variations sympathiques de sa monumentale partition de 1982, et on retiendra le soin accordé aux costumes, quelques décors intérieurs impressionnants, et une poignée de jolies séquences : la scène des miroirs (malgré son craignos monster à la technique de catcheur), le combat à cheval dans la clairière avec la blonde planquée derrière un rocher, ou la grande scène d'action dans la grotte sacrée. L'affrontement final contre le Dieu en mousse Dagoth créé par Carlo Rambaldi parvient même à certains moments à rappeler la féérie des films d'Harryhausen.

Intelligemment exploitée par Milius ou Cameron, l'inexpressivité de Schwarzenegger ne fait plus illusion sous la direction de Fleischer, et ce ne sont pas ses compagnons à l'utilité douteuse qui suffiront à lui donner du relief, l'inoubliable Subotaï ayant été remplacé par un indigne sidekick aux blagues poussives. D'ailleurs toutes les tentatives d'humour se révèlent aussi dispensables que laborieuses, pas aidées par un doublage médiocre, à l'exception peut-être de la scène du feu de camp avec un Conan ivre plutôt rigolo. Seul le charisme de Grace Jones suscitera un peu d'intérêt. La toute fin plagiera sans vergogne Star wars, avec la Princesse récompensant ses héros, et sera suivie par la reprise du plan du Roi Conan sur sa montagne, bien loin cependant de la puissance d'évocation que cette image possédait dans le premier volet. Bref, l'inspiration n'est plus vraiment au rendez-vous. Le monde brutal et tragique composé par Milius et Oliver Stone s'est vu ici redéfini en un inoffensif divertissement familial, où l'on cherchera en vain la patte du cinéaste transformé semble-t-il en "yes-man".




Red Sonja (Kalidor, la légende du talisman), 1985
Nouvelle exploitation opportuniste de l'œuvre de Robert Howard, juteux filon du moment. Dans mon souvenir j'estimais ce Red Sonja moins réussi que Conan the destroyer, déjà pas fameux. Or à la revoyure il m'est apparu finalement bien plus égal et satisfaisant. Le récit, plus adulte, n'est plus parasité par des tentatives d'humour puériles. Quand bien même on y trouve un gamin, celui-ci parvient à ne pas être trop crispant. Les dialogues, pour ce qu'en laisse percevoir la décidément médiocre VF, sonnent plus littéraires, donnant ainsi un peu plus de poids au monde fantastique où se déroule l'action. Le scénario basique au possible fait néanmoins peu d'efforts pour se montrer créatif, et il est certain que la séance doit être pénible pour ceux qui sont allergiques au genre. Mais personnellement j'ai réussi à passer outre, et à savourer la promenade, le film proposant une quête très premier degré pas moins valable qu'une autre.

On notera le titre français trompeur, puisqu'il met le personnage d'Arnold au premier plan alors qu'il est clairement un second rôle artificiellement gonflé pour profiter de la notoriété planétaire de l'acteur. Son manque d'implication crève l'écran, comme s'il avait pleinement conscience d'être une vache à lait embarquée dans une évidente tentative de reconduire une formule à succès. Kalidor est plus civilisé que Conan et pour cause puisqu'il s'agit d'un prince, mais il échoue à développer une personnalité un tant soit peu attachante. Le véritable protagoniste c'est donc bien Sonja la rousse, soit Brigitte Nielsen, qui compose un personnage fier et endurci. Top modèle danois débauché par De Laurentiis, elle fait preuve d'une belle conviction dans son rôle de guerrière, malgré la limite vite atteinte de ses moyens. En 1979, le remake de The Jazz singer avait valu à Fleischer l'insigne honneur d'étrenner la cérémonie satirique des Razzie awards. Si par la suite tous ses films se retrouveront régulièrement nommés, Red Sonja verra carrément son actrice principale récompensée (et doublement puisqu'elle concourrait malgré elle également pour Rocky IV). 

Fleischer retrouvait ici pas mal de ses collaborateurs de Conan the destroyer (costumes, maquettes, cascades) et le résultat me semble plus abouti, alors que paradoxalement le cinéaste estimait avoir raté son film. Les paysages, italiens et non plus mexicains, sont souvent superbes avec quelques matte paintings fascinants, notamment ce gouffre qui sépare la plaine verdoyante de la terre des ténêbres. Les combats à l'épée sont plutôt bien troussés — seul celui du début dans le temple des gardiennes du talisman paraît un peu bâclé — et lors de l'affrontement final dans le magnifique palais à la décoration macabre et aux dominantes rouges de la reine maléfique, j'avais la très excitante impression de voir ressurgir des bribes du talent de celui qui nous avait offert autrefois Les Vikings. La photographie de Giuseppe Rottuno est superbement stylisée, et la très belle musique de Morricone apporte pas mal de poésie à certaines scènes. Bref, sur le plan visuel, j'ai vraiment été très agréablement séduit, et le film gagne incontestablement à être vu sur grand écran.




Million dollar mystery (Money mania), 1987
J'ignorais totalement l'existence de ce film, généralement passé sous silence par les exégèses fleischeriens. N'en attendant donc rien, j'eus l'agréable surprise de me retrouver devant une comédie délirante et très efficace. Fleischer signait ici un remake inavoué — et pourtant évident — d'Un monde fou, fou, fou de Stanley Kramer (film-culte pour moi), avec cette chasse au trésor mettant en scène une bonne vingtaine de personnages comme autant de caricatures de l'Américain moyen. Le film est en effet une satire impitoyable dans laquelle tout le monde en prend pour son grade. Même si on n'a droit qu'à un casting de seconde zone, les interprètes en rajoutent dans l'outrance et c'est encore plus jubilatoire. Les gags s'enchaînent de façon irrésistible sur un rythme fou, gags la plupart du temps burlesques avec un sens de l'absurde souvent réjouissant. On assiste ainsi avec gourmandise à un festival de cascades en voiture, supervisées par le génial Vic Armstrong, séquences hallucinantes et quasiment cartoonesques dont chaque plan respire la prise de risque.

Filmé en scope, et photographié par le vieux complice Jack Cardiff, cette folle course-poursuite nous balade à travers le Grand Canyon. Plus que jamais à l'aise avec les implications techniques d'un tel projet, Fleischer livre une mise en scène impeccable qui fourmille d'idées. Et même la musique, une espèce d'atroce rock FM millésimé eighties, a son charme. Le film n'est donc qu'une énorme bouffonnerie aux ambitions expressément commerciales, et sans doute aurait-on préféré voir le réalisateur de The New centurions finir sa carrière sur une œuvre testament plus prestigieuse. Mais si on met ces attentes de côté, ce Million dollar mystery est un spectacle absolument réjouissant.



6 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer X. 1979-1983

Les années fastes sont terminées pour Richard Fleischer. À partir de Mandingo, succès commercial dont le final cut lui a échappé, il se retrouve attaché à des projets qui n'aboutissent pas ou se voit contraint de sauver des tournages en perdition. Lui qui abordait chaque nouveau film comme un défi à relever, semble étrangement avoir revu ses exigences à la baisse, au risque de passer pour un mercenaire de la pellicule. Malgré tout, nonobstant des conditions de production peu motivantes, demeure ce goût du travail soigné et une technique solide.


Ashanti, 1979
Le film avait été commencé par Richard Sarafian (Vanishing point). Insatisfait, le producteur suisse Georges Alain Vuille le renvoya avant d'appeler Fleischer à la rescousse. Une situation qui ressemble à The Last run, sauf que dans le premier cas Fleischer parvenait à réaliser un chef-d'œuvre et qu'ici il ne transcendera pas le caractère routinier de cette production. Du niveau d'un thriller de gare, le scénario se révèle vite dénué d'épaisseur, prétendant peut-être dénoncer une situation inhumaine mais n'ayant qu'une molle course-poursuite à proposer.

Nous sommes en Afrique. Au bout de dix minutes, la superbe femme (à la ville comme à l'écran) de Michael Caine se fait enlever par des trafiquants d'esclaves, une équipe de branquignols pas très inquiétants menés par un Peter Ustinov déguisé en arabe, qui a au moins le mérite d'être drôle dans sa façon de rouler les "r" en faisant des bons mots. Au détour du film on croisera également William Holden tout content d'avoir un hélicoptère à piloter et qui finit de façon assez minable, Rex Harrison qui tourne pour la troisième fois sous la direction de Fleischer, Omar Sharif en Prince du pétrole trouillard, et même la moustache de Jean-Luc Bideau. Malgré ce défilé de grands noms, tous ces personnages peinent à exister, défilant artificiellement l'un après l'autre et donnant surtout l'impression d'être là pour profiter de vacances au soleil, une fois leur scène dans la boîte. Caine se retrouve pendant une bonne partie du métrage à galoper à dos de chameau en compagnie d'un certain Malik, et rien n'est jamais construit entre eux deux. L'affrontement final est limite nanaresque : les deux compagnons d'aventure se lancent à l'assaut d'un yacht dont ils défont les gardes avec une facilité aberrante. Certes, Fleischer conserve un minimum de savoir-faire, et profite de très beaux décors naturels, nous faisant traverser le Sahara jusqu'à la Mer Rouge. Mais pour un tel sujet, le film manque cruellement de tension et d'émotion, donnant assez peu envie de le défendre.




Tough enough (La Force de vaincre), 1982
Un très joli film, aux prétentions modestes mais vraiment touchant, qui n'eut malheureusement pas les honneurs d'une sortie en France, et passa pratiquement inaperçu aux Etats-unis. Fleischer dépeint avec beaucoup de tendresse l'Amérique profonde avec ces héros du quotidien qui s'accrochent à des rêves plus grands qu'eux. L'histoire nous ballade entre le Texas et Detroit, avec un Dennis Quaid dans toute la fougue si communicative de ses jeunes années. Échouant dans son désir de vivre de sa musique, il se lance dans une compétition de boxe amateur à laquelle participe tout un tas de brutes et de losers. On le verra à différents moments taquiner de la guitare et ses chansons, qu'il interprète lui-même, sont charmantes, typiquement country western.

Remarquablement dialogué et interprété, le film met en scène des personnages très attachants. Les relations entre Quaid et sa femme sont particulièrement réussies, alternant engueulades et réconciliations. Pour son dernier rôle, Warren Oates incarne un organisateur de combat échappant heureusement à la caricature. Il pense avant tout à son business, exploitant à l'occasion les pauvres types en qui il voit du potentiel, mais sans être véreux pour autant. Question scènes de boxe, Fleischer assure le spectacle avec énergie et talent. Les combats sont nombreux, et souvent drôles étant donné qu'on est dans un cadre pas très professionnel qui autorise les coups tordus, ce qui aboutira à un affrontement final particulièrement impressionnant. Le film semble encore ancré dans les années désenchantées de la décennie précédente, je pense notamment à Deux filles au tapis d'Aldrich ou au Fat city de John Huston. Le succès de Rocky est encore frais, revitalisé par ses suites. Le rapprochement étant inévitable, le film de Fleischer l'anticipe et s'en amuse, avec cette scène hilarante où Quaid, en plein entraînement dans les rues de Detroit, se met à monter les marches d'un bâtiment avant d'être rappelé à la réalité par son coach. Au milieu de cette peu glorieuse dernière période du cinéaste, Tough enough est à mes yeux LA petite pépite qui mérite sa redécouverte, et l'un de ses films les plus attachants.




Amityville 3-D, 1983
Oublié depuis les fifties, le cinéma en relief connaît en ce début 80 un court regain de mode circonscrit au genre horrifique (Jaws 3D, Meurtres en 3 dimensions, Parasite). Gros succès de 1979, Amityville est vite promu au rang de franchise par le toujours opportuniste Dino De Laurentiis. Il confie le troisième volet à un Fleischer décidément pas rancunier, qui se serait apparemment montré ravi de cette nouvelle occasion de tourner en 3D, trente ans après la peu concluante expérience d'Arena. Passionné de technique depuis ses débuts et toujours prêt à innover, il va s'amuser à en exploiter ici tout le potentiel, quitte à basculer dans l'attraction de foire. 

C'est donc un quasi non-sens de voir le film en version plate, tellement chaque plan, chaque effet est pensé pour une projection en relief. Le réalisateur use et abuse de la profondeur de champ, avec objets en amorces, fixes ou mouvants. Des personnages tendent leur main, une lampe torche, un micro vers le spectateur, voire lui crachent à la figure. Et ça culmine au final avec la destruction de la maison maudite, très spectaculaire, où les cloisons sont pulvérisées, les tables volent, et des bouts de verre sont projetés. Toute cette séquence est une petite merveille d'effets mécaniques à l'ancienne. Le travail sur les effets sonores est également remarquable, notamment ces bruits étranges de craquement et autres grattements des murs et du parquet qui participent de cette volonté d'immersion. Autre séquence très réussie, un brutal accident de voiture percutant une remorque avec des barres de fer qui passent à travers le pare-brise, et l'objectif de la caméra.

Une fois l'intérêt du relief perdu, il faut bien convenir qu'on se retrouve face à un film d'horreur plutôt bas de gamme, plagiant trop visiblement et paresseusement les ingrédients d'un Poltergeist bien mieux tenu. Les personnages — adultes, ce qui change un peu des sempiternels ados idiots — s'acharnent à réagir aux événements surnaturels de la façon la plus absurde qui soit. Il y a déjà eu plusieurs morts liés directement à la maison, et le héros persiste à y demeurer, obstiné dans son rationalisme. Le pire étant peut-être le personnage du scientifique qui pratique des expériences sans intérêt et qui, confronté au monstre qui vit dans la cave, semble tout d'un coup parfaitement savoir quoi faire (et je vous épargne son improbable méthode). Les péripéties semblent s'enchaîner de façon si arbitraire, que ça en devient finalement assez rigolo, ruinant donc les intentions du film, lourdement soulignées par une musique caricaturale. Et ce n'est pas la présence d'une Meg Ryan à ses débuts qui suffira à augmenter l'intérêt. Bide à sa sortie, même pas distribué en France, ce troisième volet condamnera la saga à se poursuivre sur le marché vidéo, avant de se voir ressuciter par un inutile remake de plus.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :