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3 octobre 2016

Les Films de Richard Fleischer IX. 1974-1976

The Spikes gang (Du sang dans la poussière), 1974
Un très beau western qu'on pourrait qualifier de désenchanté, qui s'inscrit bien dans cette revisitation du genre telle qu'elle s'est pratiquée durant cette décennie dans le cinéma américain. De même qu'un Arthur Penn ou un Sam PeckinpahFleischer s'inscrit effectivement dans la lignée de ces post-westerns qui démystifiaient alors cruellement les mythes du genre. L'Ouest peint ici est particulièrement hostile, loin des actes héroïques et des hors-la-loi romantiques. 

The Spikes gang raconte l'histoire simple et pleine d'humanité d'un trio de copains, fils de fermiers qui décident brusquement de tenter leur chance ailleurs en se faisant braqueurs de banque. Parmi eux on notera les tous jeunes Ron Howard et Charles Martin Smith (l'incorruptible à lunettes de De Palma). Cette rébellion juvénile, cette volonté de rupture avec le sillon tracé par les aînés, devait particulièrement résonner avec le jeune public de 1974, dans une Amérique encore en pleine déroute vietnamienne.

Le manque d'expérience de ces apprentis bandits va évidemment être la cause de toute une série de coups catastrophiques que Fleischer filme avec réalisme, sans jamais appuyer sur ce que ça pourrait avoir de simplement comique. Car la détresse des personnages est réelle, le picaresque se teinte de tragique, on n'est pas dans la farce. Leur route va croiser celle d'un bandit plus ou moins en bout de course, magnifiquement interprété par Lee Marvin, qui va les prendre sous son aile. L'aventure s'achèvera de façon particulièrement choquante, nous abandonnant sur un dénouement sans gloire, gunfight douloureux qui nous laisse bouleversés. En cela, j'ai presque envie de dire que The Spikes gang est avec The Last run l'un des films les plus émouvants du réalisateur que j'aie pu voir, de ceux dont les personnages sont les plus attachants. Et on n'oubliera pas de mentionner la jolie musique western aux accents mélancoliques de Fred Karlin.




Mandingo, 1975
Le film est adapté de la série de romans Falconhurst, saga familiale se déroulant dans un domaine esclavagiste de Louisiane. Producteur aussi audacieux qu'opportuniste, Dino De Laurentiis vit très vite le potentiel commercial de ce gros succès de librairie, le thème étant celui de l'exploitation sexuelle : sélection génétique, plaisir du maître, frustration et sadisme. Le film fit scandale à sa sortie, et valut à son réalisateur les plus viles accusations. Aujourd'hui encore, il mérite incontestablement sa réputation sulfureuse. Cette peinture de l'esclavagisme dans les États du Sud américain est aussi éprouvante qu'inconfortable. On est régulièrement révolté par ce qui nous est montré, et Fleischer fait preuve d'une absence de frilosité assez impressionnante, refusant de se voiler la face quant à la réalité des actes commis par cette société à cette époque. 

Cependant, Mandingo tel qu'il existe est une œuvre défigurée, amputée de pratiquement 1h30 de métrage. Au grand regret d'un Fleischer très impliqué dont la volonté initiale était de livrer une vraie réflexion, sérieuse et documentée sur un système économique institutionnalisé, De Laurentiis a préféré accentuer les ingrédients les plus immédiatement spectaculaires du sujet. On se retrouve donc avec une superproduction qui par bien des aspects a des allures de film d'exploitation, finalement plus proche du dérangeant mondo Les Négriers de Jacopetti et Prosperi que de la fresque politique. Les horreurs subies par les esclaves Noirs s'enchaînent au cœur d'un récit mélodramatique assez extrême dans ses péripéties, jusqu'à un final qui laisse le spectateur abasourdi. C'est sans doute pour ces raccourcis dramatiques et le refus radical du politiquement correct que le film sera violemment rejeté par la critique, et l'on devine que la très longue scène d'amour entre Blanche (qui porte bien son nom) et l'esclave Ganymede du certainement chauffer les esprits d'alors. 

Visuellement le film est incroyablement travaillé, faisant encore plus regretter que le fond ait été escamoté. La photographie de Richard Kline, associée à la direction artistique de Boris Leven, compose une atmosphère véritablement étouffante, en particulier lors des scènes d'intérieur aux sombres boiseries et lourdes étoffes. Les propriétaires Blancs nous sont montrés dès le début comme une "race" dégénérée et malade. Dans des rôles difficiles, James Mason et Perry King se montrent très convaincants. Score assez original de Maurice Jarre, qui mélange des sonorités bluesy et tribales, sans jamais faire preuve de lourdeur dans son accompagnement du récit. Le compositeur signe également une chanson interprétée par Muddy Waters qui vient, en contrepoint, raconter l'espérance du peuple Noir qui veut croire en un avenir meilleur et libre.




The Incredible Sarah (Incroyable Sarah), 1976
Produit par la revue Reader's digest, ce biopic sur Sarah Bernhardt se laisse voir sans réel déplaisir mais sans enthousiasme non plus, ne venant en rien renouveler le genre. Les séduisantes affiches de Mucha au générique donnent le ton de ce qu'on pourra considérer comme un joli livre d'images. Les costumes sont très beaux, et au fur et à mesure du récit les décors deviennent de plus en plus fastueux, en particulier dans l'hôtel particulier de la Bernhardt, d'un style art déco quelque peu en avance sur son temps (l'action se situe plus ou moins entre 1860 et 1900). Ce travail de reconstitution soigné n'est évidemment pas sans rappeler La Fille sur la balançoire. Le tout est joliment emballé par le score d'Elmer Bernstein

Dans le rôle-titre, Glenda Jackson se livre pleinement. Le personnage de la grande tragédienne française nous est montré à la fois dans sa détermination (son désir plus fort que tout d'être la plus grande vedette de son temps) et ses caprices (son envie de tout contrôler, sa façon de mettre en scène et de jouer la comédie jusque dans sa vie privée, et en particulier sa vie amoureuse). Sa prestation dans Phèdre est assez saisissante, mais pour le reste on ne sent jamais vraiment le génie de celle qui fut la comédienne la plus vénérée de son temps, ni sa diction si particulière telle que des enregistrements n'ont l'ont fait connaître.

Les scènes s'enchaînent sans se bousculer, avec néanmoins un bon rythme qui permet à certaines moments de bien se détacher : Sarah récitant un poème de Hugo devant Napoléon III ; ses débuts catastrophiques sur la scène de l'Odéon ; sa tentative de suicide dans la Seine (très beau décor nocturne) ; son aide aux soldats blessés pendant la guerre contre la Prusse. Le film reste cependant trop lisse, platement illustratif, la faute sans doute au contrôle strict des producteurs qui auraient apparemment voulu expurger le scénario de tout élément trop embarrassant, notamment la toxicomanie pourtant avérée de l'héroïne. Même si l'on sent que Fleischer ne s'est pas senti très impliqué du fait de ces conditions, il fait encore preuve d'un minimum d'inspiration lorsqu'il met par exemple en parallèle les représentations théâtrales et la vie de l'actrice (Jeanne d'Arc au bûcher). Ce qui évite au résultat d'être un ratage, tout au plus un travail scolaire.


DOSSIER RICHARD FLEISCHER :

14 décembre 2015

Walt Disney pictures presents (1991-1999)

Beauty and the beast (La Belle et la bête), Gary Trousdale, Kirk Wise, 1991
Lorsque j'ai découvert le film en salle, j'estimais (à tort) avoir un peu passé l'âge d'aller voir des dessins animés. Or je me souviens d'avoir été assez surpris, pour ne pas dire choqué, par la teneur plutôt effrayante de certaines scènes, qui parvenaient à créer de la tension chez le gamin que je ne pensais plus être, notamment dans les moments où Belle explore le palais de la bête. Mais c'est surtout la qualité visuelle du film qui m'avait impressionné et régalé. Cette production a manifestement eu les moyens pour parfaire le travail, et on ne peut qu'être admiratif face à la solidité de l'animation et au niveau de finition des personnages comme des décors. Cette exigence se retrouve évidemment dans la musique et les chansons du génial Alan Menken, qui alterne entre le gros show style Broadway (l'époustouflant Be our guest) et la balade poignante (le morceau-titre, fragilement chanté par Angela Lansbury).

Sur le plan de la forme, Beauty and the beast est donc incontestablement une des plus belles productions du studio à cette date. Je ne peux malheureusement pas en dire autant du fond. Le scénario n'est en effet pas fameux et ses enjeux apparaissent bien trop vite résolus. Toute la réussite de la version de Cocteau provenait de sa capacité à créer une atmosphère, à mettre en image un sentiment de rêve éveillé, grâce à son rythme cotonneux, à ses effets spéciaux fascinants, et au jeu décalé de ses interprètes. Cette version Disney n'y parvient jamais, plombée en particulier par des personnages particulièrement fades, qu'il s'agisse de l'héroïne, de son père ou de l'inintéressant jeune premier, et je ne parle même pas du désolant service à thé familial.  




Aladdin, Ron Clements, John Musker, 1992
Le rythme des sorties du département animation s'est accéléré depuis que les artistes du studio travaillent en équipe sur des projets parallèles, et surtout que le succès se montre fidèle au rendez-vous. Après une décennie 80's franchement laborieuse, on est désormais entré dans un nouvel âge d'or. Aladdin est signé du duo à qui l'on doit notamment La Petite sirène. Plus qu'à l'adaptation du conte d'Andersen, cette nouvelle réalisation renvoie plutôt par son irrévérence et son énergie à leur Basil detective privéC'est un film que j'ai découvert relativement tardivement grâce à la video. Et j'ai été emballé du début à la fin, trouvant le spectacle aussi rondement mené qu'irresistible. Porté par un rythme trépidant mêlant action et romance, Aladdin propose en effet un festival de gags en pagaille, et ce dès l'ouverture avec ce personnage qui brise d'emblée le quatrième mur. Le burlesque est formidablement bien servi, avec clairement en ligne de mire la folie iconoclaste d'un Tex Avery ou des Looney tunes, ce qui est totalement à contre-courant de la tradition Disney. L'animation est au top, aussi à l'aise dans la comédie burlesque (incarnée en particulier par deux personnages muets : le singe Abu et l'improbable tapis volant) que dans les moments plus dramatiques.

Les personnages sont non seulement très nombreux, mais sont surtout tous bons, chacun étant justement caractérisé pour incarner une note différente qui leur permet d'être complémentaires, sans mièvrerie ni crainte de l'autodérision. C'est presque un miracle que d'être parvenu à cet équilibre. Les citer tous serait vain, mais on ne peut omettre de mentionner la géniale création du génie, qui doit absolument tout à son doubleur Robin Williams, qui trouve là une occasion unique de donner libre cours à son talent d'improvivateur fou furieux. Fait notable, son doublage VF par Richard Darbois n'a pas à pâlir de la comparaison. Pour sa part, Menken se fait ici plaisir en distillant des influences orientales dans ses orchestrations, et sa chanson d'amour A whole new world est superbe.




The Lion king (Le Roi lion), Roger Allers, Rob Minkoff, 1994
Celui-ci demeure un formidable souvenir en salle. Je me souviens que j'étais assez prêt de l'écran et la scène d'ouverture The Circle of life m'avait laissé complétement ébloui, véritable spectacle total qui, tel un morceau de Fantasia, tente d'offrir une symbiose absolue entre musique, images et animation. Par la suite, la charge des gnous allait également proposer une séquence techniquement impressionnante, du jamais vu alors dans un dessin animé. La scène n'a rien perdu de son efficacité aujourd'hui, parce qu'au delà du tour de force qu'elle représentait, elle reste surtout formidablement bien mise en scène (cadrages, montage), et bien soutenue par la musique généreuse de Hans Zimmer. Bref, le film fait preuve d'une ambition louable, et cette volonté se retrouve notamment dans le scénario qui aborde des thèmes complexes et des enjeux de poids sous influence clairement shakespearienne. Il y est en effet autant question d'intrigues politiques que de quête de soi.

Au rayon des personnages, se détache Scar, un méchant complexe vraiment intéressant, traître à sa famille parfaitement doublé par le suave Jeremy Irons, et doté d'une animation incroyablement expressive par Andreas Deja. Son rival Mufassa possède pour sa part l'élégance de la voix de James Earl Jones. J'apprécie également le sage babouin assez rigolo dans ses imitations de Bruce Lee. Mais pour le reste, le film ne me semble pas à la hauteur de ses ambitions, n'échappant pas toujours à la mièvrerie, et semblant incapable de trouver le bon rythme pour ne pas donner l'impression que tout va trop vite. Graphiquement, je ne suis pas fan de la stylisation des décors, avec leurs couleurs lourdement dramatisées. Peu de chansons trouvent grâce à mes oreilles (signées Elton John qui plombera pareillement le à part ça très chouette El Dorado de Dreamworks). Enfin, dans la série des faire-valoirs comiques, Timon et Pumbaa m'amusent assez peu, tapant dans un registre plutôt régressif.



Pocahontas, Mike Gabriel, Eric Goldberg, 1995
Impressionné par la qualité Disney redécouverte avec The Lion king, j'étais sincèrement curieux de voir leurs productions suivantes, et je me suis montré fidèle au rendez-vous lors de leurs sorties en salle. Je garde malheureusement un souvenir exécrable de ce Pocahontas. Pourtant, je partais confiant avec une belle ouverture musicale à laquelle succède vite une magistrale scène de tempête. Et même si ça m'a un peu agressé la rétine, il faut reconnaître l'audace des dessinateurs qui ont tenté de proposer ici un character design différent voire novateur, car très éloigné des canons disneyiens qui relevaient jusqu'ici davantage du cartoon. Les personnages sont en effet construits sur des lignes fortes et épurées. Même si le résultat aboutit à des silhouettes à la géométrie froide, la qualité de leur animation leur donne une stature et une prestance très adulte qui en serait presque intimidante. L'héroïne éponyme est naturellement celle qui a été la plus travaillée de ce côté-là, personnage qui s'exprime avant tout par le visage et les mouvements du corps, et ses apparitions sont souvent éblouissantes de grâce.

Le savoir-faire du studio est donc incontestable, et on peut apprécier le fait qu'il ne met pas en berne cette ambition, qu'il a conscience qu'il doit assurer sa réputation auprès du public. Le problème du film c'est qu'il n'assume pas dans son propos cette direction plus adulte apportée par le graphisme. Romeo et Juliette chez les Indiens, l'histoire de Pocahontas et de John Smith est au fond est un vrai drame à la fois intime et historique, dont la portée est universelle. On avait donc là tous les ingrédients pour un récit formidablement riche, mêlant  romance impossible, lutte pour un territoire, questionnement de l'identité, avec en germe le massacre à venir de tout un peuple. Mais on reste chez Disney, donc on n'approfondira pas grand chose, déroulant un scénario sans réelle surprise qui préfère plutôt faire diversion avec d'encombrants personnages secondaires : Meeko le raton laveur et son nouveau copain chien ont certes pour rôle de donner un écho comique à l'histoire principale, mais leurs cabrioles détournent l'intérêt du spectateur des vrais enjeux, ceux qui comptent et qui devraient sonner graves. Bref, il y avait là une magnifique occasion pour réaliser un vrai long-métrage animé profond et adulte, mais la sauce disneyienne a complétement affadi le produit par son incapacité à assumer ce qu'impliquait un tel récit.

En plus de ses beautés visuelles, Pocahontas possède une autre qualité c'est sa bande sonore. Avec ce film, Menken limite son inspiration Broadway à une ou deux chansons, et se lâche complétement dans ses morceaux symphoniques. Soucieux de s'accorder au ton plus adulte et romanesque du film, il livre une partition magnifique qui renforce particulièrement la dimension lyrique du spectacle. Les scènes les plus épiques acquièrent alors une profondeur insoupçonnée, exprimant parfaitement la force de la Nature (la forêt, un torrent). Si ce score est déjà un sommet, le compositeur va avoir dès le film suivant l'occasion d'aller encore plus loin. 




The Hunchback of Notre-Dame (Le Bossu de Notre-dame), Gary Trousdale, Kirk Wise, 1996
Peut-être le film le plus satisfaisant de cette période, en grande partie grâce à la grandiloquence inouïe du score de Menken. Le compositeur oscarisé s'affranchit définitivement de ses dernières barrières. Plus inspiré que jamais par la dimension opératique du récit de Victor Hugo, avec tous ces personnages liés les uns aux autres, il saisit l'occasion d'enrichir encore davantage la palette de ses orchestrations. Le cadre médiéval et religieux du film est en effet une formidable occasion d'exploiter des chœurs, des percussions et des instruments anciens, et de donner un nouveau souffle à sa musique. Secondé pour les chansons par Stephen Schwartzson parolier déjà à l'œuvre sur Pocahontas, il compose sans doute ici ce qui compte parmi ses meilleures pièces, qui fusionnent en harmonie parfaite avec les scènes qu'elles accompagnent. Le très long morceau d'ouverture, The Bells of Notre-dame, est déjà un véritable chef-d'œuvre, présentant tous les personnages au sein d'une ville grouillante de vie, basculant avec réussite d'une atmosphère à l'autre, et donnant presque l'impression d'un unique plan séquence parfaitement millimétré sur la musique. 

En partie confié au nouveau studio de Disney à Montreuil, le travail de l'animation est époustouflant de richesse, tant dans le mouvement des corps, que dans les expressions de visage, la mise en scène se permettant régulièrement des mouvements aériens sur des décors numériques enfin convaincants, qui offrent clairement là une nouvelle liberté aux réalisateurs. Le scénario est sombre, violent, tragique à l'image de la séquence Hellfire, sublime et troublante, où Frollo chante son amour pour Esmeralda, seul devant sa cheminée. Créée par les frères Brizzi, elle est chargée d'un désir érotique dont on ne croyait pas Disney capable et qui m'avait bien supris à l'époqueUn morceau d'anthologie pour un film qui en compte vraiment beaucoup. Même le personnage de Phœbus, à l'animation sans faille, étonne en échappant à la caractérisation du bellâtre, témoignant d'une vraie évolution au cours du film.

On était pas loin avec tout ça du sans-faute. Malheureusement, Disney ne peut s'empêcher de faire des fautes de goût, au premier rang desquelles ces gargouilles grotesques qui sont les voix de la conscience de Quasimodo. Je ne m'explique pas comment les concepteurs du film ont pu accepter de les représenter ainsi sans trouver de solution graphique au problème de leur absence de pieds. Enfin, comment ne pas s'étrangler devant le happy end impardonnable osé ici qui fit certainement pirouetter Hugo dans sa tombe, certainement un des plus aberrants jamais proposés par Disney. J'étais alors sorti de la salle sur une note franchement consternée et il m'a fallu du temps pour faire remonter ma côte d'estime du film, à tel point que j'ai cessé d'aller voir du Disney au cinéma pour une assez longue période.




Hercules (Hercule)Ron Clements, John Musker, 1997
Pour cette nouvelle création, Clements et Musker se montrent fidèles à l'inspiration qui leur avait si bien réussi sur Aladdin. Mais là où Aladdin conservait derrière sa folie une vraie foi dans son récit, ce Hercule préfère faire feu de tout bois, et basculer pleinement dans le délire et le second degré. La pilule est parfois dure à avaler, mais le spectacle offre suffisamment de moments plaisants pour qu'on y trouve son compte. La satire du merchandising est d'autant plus savoureuse qu'elle commente sans se dissimuler la stratégie commerciale du groupe Disney, toujours prêt à exploiter sans vergogne ses juteuses franchises. Malheureusement, les auteurs ne parviennent pas au même équilibre obtenu sur Aladdin en ce qui concerne les personnages. S'il est assez amusant de voir le personnage-titre malmené dans son statut de héros, on a dès lors du mal à éprouver un minimum d'empathie pour lui, et on préférera se contenter de guetter les apparitions d'Hadès, formidable méchant, vraiment amusant par son cynisme blasé. Au final, cependant, c'est l'impression de légèreté qui domine, empêchant de rendre le film attachant. 

C'est Gerald Scaife, illustrateur responsable des traumatisants passages animés de Pink Floyd the wall, qui a assuré les designs si particuliers du film, où les traits semblent suivre des courbes imprévisibles et des angles heurtés. Un choix très audacieux de la part de Disney, qui rend le résultat vraiment intéressant à mes yeux. On a ainsi droit à des décors et des effets souvent splendides, ainsi qu'à de très jolis monstres. Après le score flamboyant du Bossu, Menken revient pour sa part au registre plus mesuré de la comédie musicale mais parvient une nouvelle fois à déjouer les attentes que pouvait susciter un sujet mythologique. Il répond aux anachronismes volontaires du film par une bande originale totalement décomplexée qui mélange généreusement les influences. Le résultat est aussi réjouissant qu'efficace. Dès l'ouverture en gospel, les chansons accrochent et la qualité est constante. La chansoI won't say I'm in love en particulier est un petit bijou pétillant digne des girls bands à la Phil Spector



Mulan, Barry Cook et Tony Bancroft, 1998
Par son sujet exotique qui pouvait passer pour une mise en danger et un refus du confort, j'attendais beaucoup de cet opus. Je n'ai pas trop apprécié l'épure du dessin, très anguleux et sans relief, ainsi que le design de certains personnages. Le méchant Shan-Yu manque singulièrement de charisme, de même que l'insipide fils du Général et entraîneur des troupes. L'animation proprement dite est heureusement belle et bien soignée, mais on est chez Disney, il s'agit de leur grand film de l'année et pas d'un direct to video, donc c'est quand même la moindre des choses. Il est très plaisant de constater la subtilité du travail des animateurs dans le détail, dans certains expressions des visages, le mouvement des cheveux et des corps. A ce titre, Mulan et le dragon Mushu sont magnifiques à contempler. Génialement doublé par Eddie Murphy, ce dernier est certainement un des faire-valoirs comiques les plus réussis du genre, doté d'une vraie personnalité et d'un humour irrésistible. Clou du spectacle, la charge des Huns dans la montagne pousse encore plus loin la technique exploitée pour le troupeau de gnous du Roi lion.

Quant à l'histoire, on sent que les scénaristes ont voulu à peu près respecter les traditions chinoises, sans en avoir une lecture trop occidentale, mais on se retrouve comme trop souvent chez Disney avec cette impression d'un récit qui se contente d'un traitement en surface. Tout va trop vite, et le voyage en vient presque à manquer d'ampleur, alors qu'on est censé être dans une fresque épique, avec invasion des Huns et menace sur l'Empire de la Chine. Tout ça aboutit à un affrontement final assez peu nuancé, et on ne sent jamais la présence de la foule et du peuple sur les événements. A noter que c'est sur ce film que Chris Sanders et Dean De Blois vont faire leurs preuves, participant au scénario et au storyboard avant de gagner la confiance du studio pour pouvoir ensuite réaliser l'excellent Lilo & Stitch.

Confiées cette fois à David Zippel et Matthew Wilder, les chansons sont assez oubliables à une exception (Make a man out of you). Le score de Jerry Goldsmith est quant à lui une grande réussite, le compositeur étant évidemment parfaitement à l'aise pour souligner l'action ou les moments plus romantiques du film. Le plus beau passage étant pour moi cette scène purement visuelle et musicale de la décision de Mulan, lorsqu'une nuit de tempête elle se coupe les cheveux et endosse l'armure de son père. 




Tarzan, Chris Buck, Kevin Lima, 1999
Découverte tardive. Ce qui frappe d'emblée c'est l'atroce soupasse de Phil Collins. Aucune chanson ne parvient à créer une quelconque harmonie avec les images (surtout en français avec une diction pas toujours intelligible). La scène où les animaux jouent des percussions avec les accessoires du campement s'annonçait prometteuse, l'exercice s'inscrivant dans une pure tradition disneyenne, mais le résultat n'a aucun charme. Malgré ce choix musical, l'ouverture du film est plutôt réussie, à la fois spectaculaire et subtile par son refus du dialogue pendant quasiment dix minutes. On échappe même aux facilités de langage : les animaux parlent "français" entre eux mais face aux humains ça donnera des borborygmes, donnant ainsi l'occasion à Tarzan de faire son apprentissage. Précisément, c'est sa relation avec le chef du clan gorille qui se révèle comme le ressort dramatique le plus intéressant.

Le film aurait gagné une formidable ampleur si les scénaristes avaient embarqué le protagoniste en Angleterre, pour le confronter à ses semblables et mener ainsi à son terme la réflexion sur l'identité. Mais comme souvent chez Disney, on privilégie le rythme et la superficialité. Le récit reste sur une dimension étriquée. Les sidekicks comiques (la jeune gorille et l'éléphant) sont aussi pénibles que pas drôles. Jane est sans surprise. Clayton le vilain chasseur est dénué de charisme et trouve sa place parmi les méchants les plus transparents de Disney. Mais la catastrophe absolue c'est sans conteste le professeur Porter, grotesque et honteusement bâclé sur tous les plans. Concernant la technique, je note le choix malheureux d'une végétation modélisée en images de synthèse. Les mouvements du feuillage paraissent dès lors complètement artificiels, et je ne pense pas que ça faisait illusion en 1999. J'ignore pourquoi Disney s'efforçait à cette époque de systématiquement caser des éléments 3D dans ses films qui juraient toujours avec le rendu 2D de l'ensemble (le résultat le plus convaincant et justifié reste sans doute le tapis volant d'Aladdin).

Malgré ces mauvais points, ce titre est à sauver pour une raison : le design et l'animation du héros éponyme, tout simplement magistraux, aboutissement de toute l'expérience dans ce domaine de Glen Keane. C'est surtout ce défi technique qui m'a rendu le visionnage délectable. Ce fut évidemment d'autant plus appréciable que le personnage est présent dans 95% des scènes. L'animation permet en effet de créer une sorte de Tarzan ultime, exploitant pleinement ce qui pourrait logiquement caractériser l'anatomie d'un tel personnage. On devine ses muscles et articulations déformées et assouplies par les postures simiesques qu'il a adoptées dès l'enfance. Le résultat est un régal de virtuosité et de dynamisme, constamment fascinant, qui permet d'apprécier tout le savoir-faire et le soin des animateurs de feu-le studio de Montreuil, qui témoignèrent de film en film une admirable volonté de se dépasser et de porter l'art de l'animation à son sommet.




DOSSIER WALT DISNEY PICTURES :

16 septembre 2015

Du romanesque français 1




Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874
Quatrevingt-treize, c'est évidemment (?) l'Anno Domini 1793 et les luttes intérieures et extérieures pour la nouvelle république. Ce fut le dernier roman publié par Hugo. Amateur d'Histoire, j'attendais forcément beaucoup de la rencontre entre l'ogre-romancier du XIXe siècle et le tumulte de l'Histoire révolutionnaire. À l'arrivée, on se retrouve face à un roman un peu lourd, notamment dans sa caractérisation de personnages très figés et trop conscients de leur destin. L'auteur a à cœur de démontrer qu'il s'est documenté sur la période, mais il en a déduit un peu trop vite que son lecteur disposerait des mêmes connaissances. Les personnages historiques authentiques et les événements sont ainsi cités sans développements. C'est sans doute de là que vient ma déception, puisque Quatrevingt-treize ne sera finalement pas le roman historique espéré, et verse davantage dans des circonvolutions feuilletonesques.

J'en viens alors à me poser sérieusement la question de savoir si Hugo est vraiment encore lisible aujourd'hui ? Je ne parle pas du fond mais du style : la modernité qui fut la sienne ne paraît-elle pas dépassée aux yeux du lecteur contemporain ? Sa tendance à composer des personnages-étendards finit par éloigner ceux-ci d'une dimension plus simplement humaine qui toucherait davantage la sensibilité du lecteur d'aujourd'hui. La réponse à vrai dire importe peu, car à côté de ces lourdeurs, l'écriture de l'auteur offre tout de même de vraies et puissantes pages de littérature, lorsque l'il se laisse aller à la description de lieux et de mouvements chargés de symboles. Mais c'est tellement tourné vers l'épate, que l'artifice finit par prendre le pas sur l'émotion. 





Raymond Roussel, Locus solus, 1913
Le bouquin existe aussi dans la collection "L'Imaginaire" de Gallimard, et il pourrait justifier à lui seul son existence. On est dans un objet-livre, où le texte est un monde en soi. Ce Locus solus ne cherche pas à séduire, n'est pas vraiment une lecture exaltante, dans le sens où le parti-pris poétique est anti-romanesque au possible, et semble s'acharner l'air de rien à bousculer nos habitudes de lecteur. 

Roussel nous invite ainsi à partager la visite d'un jardin fabuleux qui abrite toute une série d'attractions improbables. L'auteur décrit avec un soin maniaque et quasi-scientifique chacune de ces installations, se contentant dans un premier temps d'une description dont l'objectivité tourne à l'hermétisme (j'ai souvent pensé à Jarry davantage encore qu'à Vian). C'est l'aspect le plus ardu, le plus diaboliquement ingrat, car la précision est telle qu'elle semble contester au lecteur ces pleins pouvoirs d'imagination qui sont censés être les siens, où à partir des éléments que lui livre habituellement le romancier il est libre de créer sa propre vision. Ici, derrière la folie de ces mises en scène où il est notamment question de défier la mort, il n'y a pas de place laissée à l'interprétation. C'est dans un second temps, que Roussel nous révèle le sens de ses machineries en dévoilant toute une série de contes, récits, anecdotes, drames, légendes, farces, qui en sont l'inspiration. Et c'est vraiment l'imagination et la beauté de ces fables qui donne les plus puissants moments de ce livre-monstre, véritablement sans équivalent.





Jules Romains, Psyché, 1922-1929
Par l'auteur de Knock, donc (mais évidemment rien à voir).  Trilogie de romans dont la richesse d'évocation des titres est à la hauteur du contenu, Psyché fait le récit étape par étape, méticuleusement, de l'évolution d'une passion amoureuse qui  va tourner au mystique. Bien que proposant chacune leur atmosphère, les trois parties s'enchaînent quasiment sans ellipse. Cette progression vers la dimension métaphysique de l'amour n'est pas sans évoquer le Graham Greene du puissant La Fin d'une liaison. Où il est question du lien, voire de la concurrence entre la chair et l'âme. Sauf qu'ici, l'histoire proprement dite enthousiasme finalement beaucoup moins la lecture que l'écriture vraiment étrange et complètement fascinante de l'auteur, dans sa façon de restituer la pensée en mouvement de son couple de narrateurs. 

Cette volonté d'une description des sentiments et des émotions presque clinique, comme observée au microscope et découpée au scalpel offre des paragraphes constamment surprenants. C'est assez exigeant, parce que nécessitant une attention soutenue pour en apprécier les trouvailles, donc j'avoue avoir souvent lu en diagonale. Mais c'est une expérience de lecture assez inédite en ce qui me concerne, dont je ne peux que recommander la découverte. 




Marcel Aymé, La Jument verte, 1933
Je ne crois pas avoir lu d'autres Aymé, et ce fut une lecture assez jubilatoire. La verve du langage, l'ironie constante et délicieuse, ainsi que la loufoquerie sans barrières de l'auteur sont un véritable délice. Ici encore, le style transcende souvent le seul récit.

Ce dernier est pourtant très fort. C'est à la fois l'histoire d'une rivalité tragi-comique entre deux familles de la France profonde à la fin du XIXe, et l'impitoyable étude sexuelle d'une société vue par les yeux... d'une jument peinte, spectateur impassible et omniscient accroché au-dessus de la cheminée du foyer. Un tableau dans le tableau, en quelque sorte, concept étonnant mais qui fonctionne sans temps mort, parvenant à composer un vrai tourbillon d'impressions et d'émotion. Grinçant.