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1 avril 2020

Le Cinéma d'Ettore Scola I. 1970-1977

Dramma della gelosia (Drame de la jalousie), 1970
J'ai découvert Scola — et la comédie italienne véritablement — avec ce titre. Un ravissement qui, par son mélange des tons et ses trouvailles formelles, représentait alors pour moi une sorte d'idéal de cinéma. Je fus conquis dès son ouverture d'anthologie qui scelle d'entrée le charme du film : reconstitution d'une scène de crime, avec la voix off de Monica Vitti attribuée à un petit moustachu, effet garanti ! Tout le long du film, la réalisation de Scola ne s'interdit rien, déborde d'une folle inventivité, brise le quatrième mur avec une joie communicative. Le scénario coécrit par Age et Scarpelli bascule avec génie de la comédie bouffonne et pathétique au drame le plus cruel, atteint un équilibre miraculeux entre l'impitoyable satire sociale et la drame romantique le plus poignant.

Par son titre comme par son point de départ, Drame de la jalousie semble directement puiser son inspiration à la rubrique faits divers d'un quotidien à sensation, accordant son regard à ce qui en temps normal devrait se cantonner à un traitement anecdotique édifiant, élevant ses personnages de prolos au rang noble de figures tragiques. Tout ce travail est évidemment parachevé par le talent de comédiens qui donnent tout. Mastroianni, Vitti et Giannini composent ainsi un inoubliable triangle amoureux, parfaitement à l'aise pour accompagner ces scènes à ruptures de ton dans lesquelles soudain le rire s'étrangle dans votre gorge (« Adelaide ! »). Et puis les délicieuses mélodies d'Armando Trovajoli...





C'eravamo tanto amati (Nous nous sommes tant aimés), 1974
À l'époque de sa découverte, Drame de la jalousie fut pour moi une révélation telle qu'elle me permit d'établir la liste de mes trois films préférés de tous les temps (les deux autres étant Bande à part et Sunset boulevard). Privilège qui ne lui fut ravi que par Nous nous sommes tant aimés, qui représente encore aujourd'hui pour moi le sommet de la comédie italienne, portant au plus haut toutes les ambitions formelles et narratives patiemment construites par Scola, Age et Scarpelli au fil de leur carrière. Prolongeant les trouvailles de Drame de la jalousie, la mise en scène fait preuve d'une liberté aussi réjouissante que bouleversante : le générique d'ouverture bien déstabilisant qui va démarrer le premier flashback, les personnages qui suspendent une scène pour partager leurs émotions et doutes au spectateur, le magnifique fondu du noir et blanc à la couleur, la sublime scène du photomaton, la façon de faire naître de douloureux quiproquos... Le mélange typique et que je goûte tant de comédie et de gravité trouve ici un écrin merveilleux.

« Nous voulions changer le monde, mais c'est le monde qui nous a changés. » Par le prisme de cette amitié née dans la Résistance, le scénario retrace rien de moins que trente années d'évolutions de la société italienne. La mélancolie du film, avec ce carré fraternel et ses désillusions existentielles, me touche au cœur. Car si c'est l'amertume qui finit par dominer l'ensemble, Scola ne cède pas pour autant au désespoir. Le film sait également être incroyablement chaleureux, nous faisant partager de près la vie de ses personnages (leurs rendez-vous réguliers au restaurant, les private jokes, leurs controverses passionnées). Les mots me manquent pour louer la parfaite justesse d'interprétation, et celle de Manfredi et Gassman en premier lieu. Dédié à De Sica, le film est aussi une déclaration d'amour au cinéma italien et à Rome, de la scène primordiale située Piazza di Spagna à la reconstitution du tournage de La Dolce Vita. Le chef-d'œuvre de Scola, donc l'un des plus beaux films du monde.





Brutti, sporchi e cattivi (Affreux, sales et méchants), 1976
Après ce sommet de grâce, Scola ne se repose pas sur ses lauriers, prenant son public à rebrousse-poil en plongeant avec délectation l'objectif de sa camera dans les bas-fonds de l'humanité. Avec son titre digne d'un Reiser, Affreux, sales et méchants est une farce jouissive qui s'acharne à mettre à mal toute capacité d'empathie du spectateur. On peut y voir le dernier vestige de l'héritage néoréaliste qui amena le cinéma italien de l'après-guerre à filmer les habitants des faubourgs. Sauf qu'on a définitivement épuisé la vision poétique qu'y projetait encore un Pasolini ou un Fellini, et que Scola va se complaire dans le mauvais goût. Où le bidonville n'est que le miroir grossissant d'une société arriviste et individualiste, humaine trop humaine. Finie la chaleur des "petites" gens, leur innocence politique, leur capacité à sublimer un quotidien ingrat, si souvent vantée au cinéma. Le trait est grossi, la charge féroce, la corruption est achevée. Et l'on assiste, ébahi, au ballet de cette famille d'irrécupérables, truandant entre eux et proclamant l'immoralité à tous les étages de leur brinquebalant foyer. Pivot de ce jeu de massacre, un Nino Manfredi triomphant en ignoble patriarche assis sur son magot.

Scola rend ses personnages si repoussants, si détestables, qu'on ne sait même plus si on doit encore rire d'eux. Le film est assurément le reflet de cette époque où l'industrie cinématographique italienne est devenue la plus subversive au monde, celle qui verra défiler sur les écrans des œuvres aussi jusqu'auboutistes que Le Dernier tango à Paris (1972), La Grande bouffe (1973), Portier de nuit (1974) ou Salo (1975), qui provoquèrent scandales publics et — parfois — reconnaissance critique. Et je ne parle même pas des excès du cinéma bis craspec commis de leur côté par les Deodato, D'Amato, Lenzi, Fulci et autres Tinto Brass. Affreux, sales et méchants est sans doute moins sinistre, ça reste cependant un de ses films vers lesquels on ne revient pas non plus de gaieté de cœur.






Una giornata particolare (Une journée particulière), 1977
Après la caricature bruyante, l'exquise délicatesse. Scola, qui goûtera de plus en plus les défis et les concepts (La Terrasse, Le Bal, La Famille, Quelle heure est-il, Le Dîner), s'impose ici un cadre aussi épuré que possible, quasiment théâtral : huis-clos, action en temps réel, deux personnages. Soit un dispositif idéal pour mettre en exergue la condition humaine de deux êtres isolés dans leur environnement, deux individus en marge d'une société qui ne leur concède aucun droit, littéralement condamnés à observer de loin la marche de l'Histoire, les défilés d'une Italie fasciste alors à son zénith. Seuls comme s'ils étaient les derniers humains. Cette brève rencontre de deux solitudes se déroule dans un monde dont les haut-parleurs proclament l'avénement et qui n'aura donc aucune raison de changer à leurs yeux, de devenir meilleur. La sombre réalité n'est que temporairement reléguée à l'arrière-plan. Pas d'espoir à attendre, leur seule liberté sera de vivre le moment présent. Juste se retrouver et vivre.

Et Scola de magnifier cette parenthèse tragique avec une remarquable subtilité. Rien d'appuyé dans les dialogues ou la mise en scène, qui exploite intelligemment toutes les possibilités de son décor unique pour ne jamais donner l'impression de théâtre filmé. Un tel projet ne fonctionne évidemment que si son duo d'acteur est au diapason. Mastroianni et Loren avaient déjà partagé l'affiche sur pas moins de huit longs-métrages, leur capacité à jouer d'harmonie n'est donc plus à démontrer. Et pourtant il y avait un vrai risque pour eux à assumer des personnages assez éloignés des rôles auxquels ils nous avaient habitué jusque là. Ils offrent assurément là parmi les plus belles prestations de leurs admirables carrières. 



LE CINÉMA D'ETTORE SCOLA :

10 avril 2018

Le Cinéma de Roberto Rossellini III. 1954-1959

Viaggio in Italia (voyage en Italie), 1954
Film fondateur d'une écriture cinématographique moderne. Le réalisateur s'affranchit des exigeances et des règles dramaturgiques, invente un langage inédit grâce à une méthode ou une absence de méthode qui tiendrait presque de l'impro jazz. J'ai rarement eu autant l'impression de plein construit sur du vide, de mise en scène pensée sur la révélation de l'invisible. Et la lecture est d'une limpidité, d'une grâce profonde et belle. Le trouble qui s'empare de Bergman et de Sanders lorsque ce dernier revient de nuit, après plusieurs jours passés à Capri loin de sa femme, se communique pleinement au spectateur. 

Rossellini parvient à pleinement retranscrire l'intimité du couple jusque dans des scènes de foules. Même lorsque les personnages sont noyés lors de soirées mondaines, courtisés ou courtisans, on ressent comme un fil invisible qui continue de les relier l'un l'autre. Jouant sur le choc des cultures, Viaggio in Italia permet enfin à Ingrid Bergman de s'exprimer en anglais, tandis que les personnages italiens conversent avec elle avec leur accent bien dépaysant. Et j'adore ces détails complètement anodins en apparence, comme lorsque Bergman s'efforce maladroitement d'enrouler ses spaghettis autour de sa fourchette.




Angst (La Peur), 1954 
Dernier film qu'aura tourné Roberto avec Ingrid Bergman, en Allemagne et en allemand, adaptant une nouvelle de Stefan Zweig. La "peur" du titre, c'est celle de la femme adultère face à son mari, courant après ses mensonges tandis qu'une rivale la fait chanter. Avec ce faux polar, Rossellini scrute au plus près les bouleversements des visages, révèle la cruauté de ces jeux d'adulte. Rossellini va à l'essentiel et pourtant le drame nous est donné dans toute sa complexité, et toute son absurdité. La scène finale est un sublime moment.

Le film est un sommet d'épure, glaçant dans sa forme comme dans ses péripéties. Certaines images et situations donnent l'impression de sortir d'un mauvais rêve, sentiment bien renforcé par la partition de Renzo Rossellini, riche en percussions. La caméra semble ne jamais lâcher ses personnages. Quasiment chaque scène est filmée en un seul plan, aux mouvements savants, donnant une force incroyable aux performances des acteurs. Un très grand film, assurément, achevant un cycle de cinéma unique et essentiel. Détail amusant, l'apparition éclair de Klaus Kinski, poète déclamant ses vers sur l'estrade d'un cabaret.




ll Generale Della Rovere (Le Général Della Rovere), 1959
Remarquable film. Il faut reconnaître que Rossellini a bénéficié ici d'un formidable scénario, à la fois très simple (presque théâtral puisqu'il s'agit de jeux de masques) et très riche par ses pistes de réflexion. On passe presque du polar au film de prison, mais c'est avant tout le chemin vers la grâce que filme une nouvelle fois le cinéaste. Le film trace le portrait d'un homme, observé méticuleusement, presque "entomologiquement" — donc impitoyablement. On assiste au destin tragique de cet escroc, profiteur de guerre, soit un crime bien ignoble dissimulé sous les atours du beau-parleur séducteur. De Sica incarne merveilleusement ce personnage très dérangeant par son ambivalence, avec une sorte de candeur dans l'immoralité qui fait qu'on se retiendrait presque de le juger. 

C'est pourtant un tricheur presque de nature, puisque son dossier nous apprendra qu'il a commencé très tôt. De pathétique il deviendra magnifique en finissant par endosser le destin d'un autre, par se hisser à la juste hauteur, presque contraint, dernier sursaut d'une humanité dont il s'était jusqu'ici bien passé. Comme si paradoxalement, enfin pris au jeu il n'était plus possible pour lui de tricher.

Les plans de rue, la prison sont des décors de Cinecittà, et il y a une certaine bizarrerie à voir un Rossellini tourné en studio, comme pour appuyer le fait qu'on ne s'inscrit plus dans le néoréalisme (déjà loin). Mais on n'est pas pour autant dans la fable distanciée. Le cinéaste se montre au contraire soucieux de peindre des personnages aux préoccupations très concrètes, jusque dans cet officier nazi qui n'a rien du méchant de cinéma, dénué au contraire de sadisme, et presque désireux d'en finir au plus vite avec une situation qui ne le ravit pas. Ici encore, il est toujours question du sens, voire de la nécessité de l'engagement, illustré par des scènes très fortes, telle celle des prisonniers réunis dans la cellule et s'angoissant de ce qui les attend, interrogeant leur conscience, nous renvoyant le miroir de notre condition.


DOSSIER ROBERTO ROSSELLINI :

25 septembre 2017

Histoire permanente du cinéma italien, 1960-1965


El Cochecito (La Petite voiture), Marco Ferreri, 1960
Je triche un peu : le réalisateur est certes italien, mais le film est une production espagnole. C'est en effet en Espagne que Marco Ferreri fait ses véritables débuts derrière la caméra, avec la complicité à l'écriture de Rafael Azcona, scénariste prolifique qui travailla autant avec Ferreri qu'avec Carlos Saura. El Cochecito raconte l'histoire d'un grand-père qui pourrit la vie de sa famille pour se faire payer une petite voiture à moteur destinée aux paralytiques. Les combines et les caprices du vieux monsieur indigne sont souvent très drôles et son interprète est vraiment excellent. Cependant, derrière la farce et ses irrésistibles audaces, le film de Ferreri distille un vrai malaise. Son approche est en effet plutôt réaliste, et le portrait qu'il fait de la société espagnole de cette époque, avec ses éclopés de la vie de toutes générations et de toutes classes, se révèle assez triste. Si le grand-père se montre aussi odieux, c'est aussi parce que sa vie a cessé de le rendre heureux. Autour de lui, l'humanité n'est pas plus reluisante, entre famille mesquine, amis peu solidaires et commerçants profiteurs. Et au fond, la description de cette vieillesse délaissée m'est apparue tout à fait intemporelle.

Ferreri trouvait là une veine grinçante et perturbante qu'il ne cessera ensuite de creuser, n'hésitant pas à pousser les logiques absurdes de nos sociétés contemporaines jusque dans leurs derniers retranchements. Du Lit conjugal (1961) avec Ugo Tognazzi en mâle italien, à l'implacable La Chair (1991), en passant par L'Audience (1971) — film très étonnant qui personnellement m'a assez emballé malgré son rythme un peu lancinant — et bien sûr La Grande bouffe (1973), comédie triste qui cultive le mauvais goût et teste l'endurance du spectateur avec une délectation palpable à défaut d'être communicative (j'adore son casting, mais ce n'est pas forcément un spectacle que j'aurais envie de me réinfliger). Quant à ses Contes de la folie ordinaire (1981), je garde le souvenir de quelques moments très beaux, poétiques et émouvants, avec un Ben Gazzara qui fait forcément plaisir à voir en vieux briscard revenu de tout. Mais Ferreri à trop vouloir vider son film de toute graisse le rendait limite soporifique.






La Ragazza con la valigia (La Fille à la valise), Valerio Zurlini, 1961
J'ai vraiment été sous le charme de cette histoire très simple filmée avec pudeur et tendresse. Je m'attendais bêtement à une comédie populaire dans l'Italie provinciale, alors qu'il s'agit plutôt d'une comédie dramatique. En se concentrant à fond sur le flirt entre l'ado Jacques Perrin (craquant) et la femme Claudia Cardinale (d'une vitalité débordante) malheureuse en amour, le film apparaît d'un minimalisme fort plaisant, avec un goût pour les plans-séquences assez réussi dans ses effets. Des scènes entières sont ainsi filmées sans aucune coupe, renforçant l'impression de proximité avec les personnages.

Je dois avouer cependant que dans sa dernière partie, à partir du moment où justement ce "couple" se sépare un temps, après la rencontre de Claudia et du curé, j'ai un peu décroché. Ça reste brillant — toute la scène avec le cousin en bord de mer est un morceau de cinéma fascinant — mais j'avais cette fois du mal à suivre et à comprendre le personnage de Claudia, torturée par son incapacité à faire le point sur ses désirs. Du coup, pour moi, le meilleur du film se situe dans sa première heure et j'en suis sorti sur une note un peu mitigée, alors que la fin est pourtant très belle. J'ai aussi été un peu agacé par l'usage abusif du thème musical de Mario Nascimbene pourtant très joli mais qui devenait un peu lassant par son systématisme. J'adore par contre toutes ces chansons de variété italienne qu'on entend le reste du temps.




Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965 
Pas véritablement nouveau, le film à sketch connaît bizarrement une nouvelle mode à cette époque, en Italie comme en France (I mostri, Rogopag, Les Sept péchés capitaux, Le Plus vieux métier du monde, Les Plus belles escroqueries du monde, etc.). Produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano, Le Streghe propose en cinq courts-métrages cinq incarnations de femmes très différentes. Comme toujours avec le principe du film à sketch, ça aboutit à un ensemble aussi disparate qu'inégal. Surtout, on ne saisit pas toujours la cohérence et le rapport avec le titre choisi ici. Photographie couleur de Giuseppe Rottuno, musique cosignée Morricone et Piero Piccioni.

La Sorcière brûlée vive est un pensum assez prétentieux et pesant réalisé par Visconti, où la Mangano joue une star qui cherche à échapper à sa célébrité en se refugiant le temps d'une soirée chez des amis à la campagne. Soirée de dupe où elle est l'objet de toutes les jalousies et les désirs. On y croise Annie Girardot en maîtresse de maison, excellente, et Helmut Berger en domestique.

Sens civique de Mauro Bolognini et La Sicilienne de Franco Rossi sont très brefs et empreints d'un humour vache qui aurait d'autant moins dépareillé dans la série des Monstres qu'ils sont écrits par Age et Scarpelli. Dans le premier, qui démarre à Rome, Mangano recueille dans sa voiture un Alberto Sordi victime d'un accident de la route et en profite pour griller les feux en faisant croire qu'elle va l'amener à l'hopital. Elle arrivera ainsi en avance à son rendez-vous galant en bord de mer, abandonnant un Sordi sonné et ensanglanté. Le second est une très marrante satire de certaines mœurs siciliennes liées à la vendetta.

La Terre vue de la Lune est une étonnante farce signée Pasolini, à l'esthétique complétement délirante et colorée qui donne vraiment l'impression de voir de la BD en prise de vue réelle. Habillés et coiffés de façon grotesque, Toto et Nineto Davoli composent un père et un fils clownesques à la recherche d'une femme/mère idéale dans un improbable bidonville. Ils finissent par tomber sur Mangano, étrange femme un peu perdue, sourde et muette qui va magnifier leur misérable existence. Face à elle Toto aura recours à la pantomime et ses différents numéros, avec références explicites à Chaplin, sont souvent irrésistibles. C'est surprenant, d'une liberté assez réjouissante avec de la poésie et de la magie, drôle et même émouvant. La morale est la suivante : « qu'on soit mort ou vivant, c'est du pareil au même. »

J'ai déjà évoqué dans ma rétrospective Clint Eastwood l'excellent Une soirée comme les autres, réalisé par De Sica et qui est certainement avec Pasolini le morceau le plus réussi. Ça permet de sortir du film avec un sentiment de joie que n'avaient pas vraiment permis les sketches précédents. D'ailleurs si cette production se voulait une ode au talent d'actrice de la Mangano, c'est vraiment dans ces deux derniers segments qu'elle le met réellement en valeur.

4 novembre 2015

CLINT 1/1965-1978



Né au cinéma avec Sergio Leone, Clint Eastwood est sans doute un des acteurs/réalisateurs que je respecte le plus aujourd'hui. Je propose ici une rétrospective maison, l'occasion d'évoquer des films qui me sont chers, mais aussi de mettre en avant les qualités de ceux qui sont moins considérés. Au sein de ce parcours, il est assez plaisant de constater la fidélité de nombreux collaborateurs du réal, et de voir tel nom monter parfois en grade d'un générique à l'autre. J'omets quelques titres mais respecte la chronologie...




Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965
Film à sketch italien produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano. Cinq courts-métrages et cinq rôles de femmes très différents pour des résultats variés. Je ne parlerai ici que du dernier sketch, Une soirée comme les autres, petit bijou réalisé par Vittorio De Sica avec un Clint Eastwood hallucinant en salaryman pantouflard, objet de tous les fantasmes de sa femme qui refuse l'embourgeoisement de leur relation. 

De Sica se lâche complètement dans la visualisation de ces fantasmes où Mangano se rêve en femme fatale assaillie par des superhéros de fumetti (Mandrake, Diabolik, le Fantôme) tandis que Clint met déjà bien à mal son image de surmâle, jusqu'à une séquence ahurissante où la donna est poursuivie par une ville entière jusque dans un immense stade où elle exécute un striptease, rendant fou Eastwood et l'amenant au bord du suicide Le scénario va vraiment loin dans cette satire de la vie de couple. Clint est méconnaissable dans ce registre caricatural et le talent de la Mangano explose incontestablement. Absolument jouissif. Les autres sketchs sont commentés ici.



Kelly's heroes (De l'or pour les braves), Brian G. Hutton, 1970
Un film étonnant qui semble échapper à tout étiquetage. L'aspect mission commando, ainsi que les présences de Telly Savalas (que j'ai rarement vu aussi bon) et Donald Sutherland (hilarant en chef de tank illuminé) sonnent comme un évident écho aux Douze salopards d'Aldrich. On peut ainsi dire qu'on a affaire à un film de guerre redoutablement efficace, disposant de moyens souvent impressionnants. Andrew Marton assure la réalisation de seconde équipe, et les scènes de destruction et d'explosion sont particulièrement spectaculaires, en plus d'être visuellement très réussies. Le duel entre les deux tanks dans le village est à ce titre un pur morceau d'anthologie.

Mais Kelly's heroes est également une comédie irrévérencieuse, décrivant une campagne militaire en totale déliquescence, avec une armée américaine minée par la confusion. L'artillerie tire sur ses propres troupes, un capitaine pistonné est pressé d'arriver à Paris pour y faire du shopping. L'appât du magot semble soudain donner une bonne raison de se battre, jusqu'à ce que cette opération qui devait être secrète dégénère en impliquant les plus hauts gradés de l'état major. Le plus remarquable étant que ce mélange des tons se fait de façon très harmonieuse. Les situations peuvent tout à fait être excessives, elles ne sont jamais irréalistes ou cartoonesques. Une approche pas loin de rappeler Catch-22 ou d'annoncer Les Rois du désert. Le summum de l'audace étant sans doute atteint lorsque les héros parviennent à associer le soldat nazi à leur combine pour faire sauter la porte de la banque ! Et la scène qui parodie les duels à la Leone lorsque Clint, Telly et Donald marchent de front vers le tank, est simplement hilarante. Bref, j'ai été bluffé et cela m'a donné envie de réévaluer Quand les aigles attaquent, autre film d'Eastwood dirigé par Hutton, qui m'avait semblé un peu molasson.




The Beguiled (Les Proies), Don Siegel, 1970
Film inclassable, magnifiquement introduit de manière faussement doucereuse par la comptine chuchotée par Clint et la photographie qui passe du sépia à la couleur — sublime travail de Bruce Surtees qui me fait dire que ce film se doit d'être vu en salle. On plonge dans ce The Beguiled comme dans un songe qui nous ferait basculer à l'improviste dans le cauchemar. La guerre de Sécession n'est qu'un arrière-plan, le champ de bataille se révèle situé à un autre niveau. Le spectateur se voit alors baladé dans un monde déchiré qui tente de sauvegarder les apparences d'une bonne société alors que tout respire la frustration, le désir et le vice. 

Don Siegel filme le trouble à l'état pur, Clint n'hésite pas à prendre des risques. D'une audace assez étonnante, le film s'avère incroyablement dérangeant notamment dans sa représentation des fantasmes et très ambigu, car la vérité des personnages nous échappe jusqu'au final. Un diamant noir, une œuvre courageuse et vraiment marquante.




Dirty Harry (L'Inspecteur Harry), Don Siegel, 1971
Si Dirty Harry a certainement redéfini pour longtemps le cinéma policier, ce statut de film fondateur ne le rend pas pour autant dépassé. Sa violence n'a rien perdu de son impact, résultant à la fois de plans chocs et de situations malsaines, mais aussi de la caractérisation de Scorpio, psychopathe tout à fait terrifiant car imprévisible. Siegel et Eastwood s'attaquent à un problème complexe, affronté au quotidien par de simples flics sur le bitume, sans forcément prendre parti. "Dirty Harry" doit moins son surnom à un non-respect de la loi qu'au fait que c'est lui qui est chargé des basses besognes. On peut aller jusqu'à la considérer comme un pauvre type qui a abandonné sa vie sociale pour nettoyer les ordures de la ville. Le final montre bien le dégoût qu'il tire de son expérience. 

J'ai été vraiment frappé par l'élégance et le soin apporté à la mise en scène en cinémascope. La caméra est très souvent en mouvement, et Siegel exploite de façon véritablement splendide les décors naturels de Frisco, avec une photographie de Surtees qui oscille entre l'éclatante luminosité et l'obscurité la plus effrayante. Je retiens entre autres cette séquence superbe et tendue de la remise de la rançon, course dans la nuit épuisante et sordide puisqu'il s'agit aussi d'une course contre la mort. On ne peut enfin passer sous silence le score de Lalo Schifrin, qui semble imposer un style désormais indissociable du polar urbain, un genre de funk qui souffle tantôt le chaud tantôt le froid.



Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), Clint Eastwood, 1971
Première réalisation, premier coup de maître. Un pitch du tonnerre que n'aurait pas renié Hitchcock, remarquablement traité grâce à une écriture très subtile des personnages, qu'il s'agisse du DJ Dave Garver en homme pas toujours capable d'agir comme il le souhaiterait, ou d'Evelyn, campée par l'impressionnante Jessica Walter, dont la possession psychotique est rendue de façon terrifiante certes, mais aussi pathétique. On partage tout à fait l'angoisse du protagoniste, du jour au lendemain complètement paniqué et ne sachant plus comment il a fait pour en arriver là. 

Eastwood filme ça admirablement, avec une grande liberté, offrant un rythme qui sait se montrer nonchalant à l'occasion (ballades dans la forêt, descente au Monterey jazz festival, discussion avec le barman malicieusement interprété par l'ami Siegel). Un film très attachant. Au sens propre.




Breezy, Clint Eastwood, 1973
Pour son troisième film en tant que metteur en scène, Clint laisse de côté le cinéma de genre et livre une œuvre magnifique qui semble ne rien devoir à personne, tournée manifestement loin des studios. Je lis souvent que la reconnaissance critique du réalisateur en France est arrivée à partir d'Honkytonkman (1982). Mais où étaient-ils ces critiques dix ans plus tôt à la sortie de Breezy, qui témoignait déjà incontestablement d'une démarche d'auteur ? La superstar reste ici derrière la caméra et nous propose une histoire d'amour d'une tendresse et d'une émotion rares. En vieux cabot solitaire, William Holden — qui ne cesse de me donner des raisons de l'aduler — est incroyablement touchant. Son personnage s'est efforcé de garder l'amour à distance pour s'épargner la souffrance, perdant du même coup le goût du simple bonheur de l'instant. Et que dire de Kay Lenz, qui s'approprie son rôle corps et âme. Fraîche, légère et en même temps parfaitement lucide. 

C'est un sujet franchement osé qu'aborde Eastwood et il le fait avec autant de franchise que de pudeur (magnifique plan des deux corps qui s'enlacent dans l'ombre). Il semble vouloir ici peindre une certaine jeunesse hippie de l'époque, avec respect et honnêteté, c'est-à-dire loin de toute idéalisation mais avec une émouvante volonté de compréhension. On retrouve tout le talent d'écriture de la scénariste Jo Heims, qui avait déjà signé pour Play Misty for me des dialogues pleins de justesse sur la passion. La Breezy's song de Michel Legrand apporte une dernière touche à la fois mélancolique et sereine sur ce très beau portrait de couple.




The Eiger sanction (La Sanction), Clint Eastwood, 1975
Quatrième mise en scène de Clint avant de quitter Unversal pour Warner. Un film assurément mineur, mélangeant action et espionnage sur un rythme décontracté et un ton assez destabilisant. Clint retrouve le chaleureux George Kennedy, camarade de jeu sur le touchant Thunderbolt & Lightfoot, son précédent tournage dirigé par Michael Cimino. Les dialogues sont plutôt réjouissants par leur cynisme mais les situations se vautrent quand même souvent dans le mauvais goût, la vulgarité et un machisme un peu complaisants. Le scénario se révèle vite n'être qu'un prétexte pour mettre en scène des séquences d'escalade périlleuses, d'autant plus impressionnantes que l'on sait (et que l'on constate) que Clint assure lui-même sa partie. On devine une volonté louable de filmer la montagne et l'alpinisme avec sérieux et crédibilité, profitant des paysages splendides de l'Arizona et des Alpes suisses. 

L'ensemble reste cependant très brouillon. Le film a apparemment subi quelques coupes, ce qui explique sans doute cette impression de rebondissements avortés ou de pistes lancées sans trop de conséquences. Le côté chasse au suspect dans un environnement dangereux a un petit côté hitchcockien pas désagréable mais c'est vraiment trop traité par-dessus le mousqueton pour passionner. Je crois que je préfère encore Firefox dans le registre du film d'espionnage. L'intrigue y avait relativement plus de rigueur. En l'état, c'est un divertissement amusant et filmé avec suffisamment de classe pour rester en mémoire. À retenir également la superbe partition de John Williams, aux accents romantico-seventies qui procurent au film une atmosphère inexplicablement mélancolique.




The Enforcer (L'Inspecteur ne renonce jamais), James Fargo, 1976
Je ne comprends pas la faible côte d'amour de ce film. J'ai beau le revoir, je trouve ce troisième volet des aventures de Dirty Harry toujours aussi épatant. Clint donne sa chance à Jim Fargo, qui fut son assistant, et celui-ci signe une mise en scène parfaitement maîtrisée et énergique. Mention spéciale à l'haletante course-poursuite sur les toits de Frisco, assez génialement soutenue par le score jazzy de Jerry Fielding. 

Les répliques laconiques de l'inspecteur sont toujours aussi percutantes, on s'indigne avec lui du comportement irresponsable de ses supérieurs. Une des cibles du film, c'est le politiquement correct de la société américaine de cette époque : quotas arbitraires pour laisser place, par exemple, aux femmes dans la police sans forcément tenir compte de leurs compétences, groupuscules afro-américains forcément considérés comme des terroristes tandis que les vrais criminels dissimulent leurs motivations pécuniaires derrière une façade de révolutionnaires. Et puis la relation entre Callahan et sa partenaire est retranscrite avec chaleur et justesse. On devine leur attirance et en même temps leur réserve. Le final, chargé d'une tragique ironie, est particulièrement fort.




The Gauntlet (L'Épreuve de force), Clint Eastwood, 1976
L'affiche de Frazzetta est déjà en soi un spectacle. Voilà un film d'action incroyablement bourrin, tant dans ses situations que dans ses dialogues pas vraiment châtiés, et qui profite du statut de prostituée du personnage interprété par la charmante Sondra Locke pour en rajouter dans le vulgaire. Le couple qu'elle forme avec Eastwood prendra le temps de s'apprivoiser, jusqu'à véritablement s'apprécier. Le titre français aurait pu être Le Canardé, tant Eastwood y est victime d'une impressionnante débauche d'artillerie. Malpaso devait manifestement posséder un stock de munitions en passe d'être périmées qu'il fallait utiliser au plus vite. 

La mise en scène est parfois un peu expédiée, on sent que Clint n'est pas toujours très inspiré dans les scènes de poursuites. La course entre l'hélico et la moto aurait ainsi pu être plus palpitante. Mais le concept du film est assez génial dans sa volonté d'épure, où les deux héros se retrouvent la cible de la mafia et de la police de deux États. Le climax anthologique est complètement absurde par sa démesure et sa résolution, mais c'est un vrai bonheur d'assister à ce genre de spectacle aux ambitions ouvertement commerciales et dont on sent bien que les participants y ont pris un intense plaisir. Et Eastwood prolonge sa collaboration avec Fielding qui atteint ici une liberté d'inspiration aboutissant à un score absolument sublime.




Every which way but loose (Doux, dur et dingue), James Fargo, 1978
Scénario timbre-poste en forme de road-movie : après quelques scènes d'exposition pépères, Philo Beddoe le bagarreur et ses potes prennent la route à la recherche d'une chanteuse country (Sondra Locke, une nouvelle fois craquante). À leurs trousses, leurs ennemis ne s'avèreront jamais vraiment menaçants, traités plutôt sous l'angle comique. Flics pourris et gang de motards plus bêtes que méchants enchaînent malgré eux les catastrophes. Les divers affrontements seront souvent prétexte à des gags irrésistibles, avec une tendance marquée au burlesque, et à des séquences de bourre-pif efficacement chorégraphiées par le fidèle Buddy Van Horn. 

C'est cette légèreté assumée qui fait qu'on suit avec beaucoup de plaisir les aventures de ces pittoresques personnages. On devine une évidente complicité entre Eastwood et Clyde l'orang-outan, et toujours cette thématique chère à l'acteur de recomposition d'une famille un peu bordélique mais chaleureuse. La baston finale se charge même d'une inattendue mélancolie avec ce vieux champion qui perd les faveurs de son public, ce qui montre bien que derrière le côté divertissement sans prétention du film, il y a une certaine tendresse. Cette ballade dans le Sud profond baigne de plus dans une excellente bande son aux accents country western, et James Fargo livre une mise en scène dynamique mais qui sait également se faire plus posée lors des scènes intimistes et musicales. On adore.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :