5 février 2019

Clint 6. 2011-2014

J. Edgar, 2011
Hoover est un personnage qui a souvent inspiré Hollywood et — sans vraiment l'expliquer — je suis resté bloqué sur l'interprétation qu'en fit Kevin Dunn dans le Chaplin d'AttenboroughL'idée d'un biopic sur le fondateur du FBI ne m'emballait pas particulièrement. Le genre se prête en général bien aux performances à Oscars, et le scénario de Dustin Lance Black (Milk) privilégie l'intime. Mais Di Caprio a beau redoubler d'efforts, on a toujours l'impression d'un filtre entre son personnage et le spectateur. Peut-être la faute à la photo sous-exposée de Tom Stern, dont le systématisme m'a cette fois un peu agacé, surtout que le récit insiste sur les atmosphères confinées des bureaux. Loin d'être plate, la mise en scène de Clint est un peu trop sage, trop appliquée à raconter sobrement son histoire. D'habitude, c'est cette approche qui fonde la qualité de ses films, mais j'ai trouvé qu'ici le réalisateur ratait les moments d'émotion sur lesquels il s'attarde pourtant beaucoup. On sent que c'est cet aspect qu'il cherche à creuser, le protagoniste étant du début à la fin écrasé par le poids de ses secrets et mensonges. Eastwood échoue à mes yeux lorsqu'il laisse enfin s'exprimer les sentiments de son Hoover (vis-à-vis de sa mère, de son amant). La loyauté au long cours du personnage de la secrétaire proposait également des pistes intéressantes, mais là encore le traitement souffre d'un manque d'approfondissement. Les maquillages de Di Caprio, Armie Hammer (remarqué dans The Social network) et Naomi Watts ont beau être très travaillés, ils restent visibles et font un peu tomber le film dans le grotesque de carnaval, au point que j'aurais préféré que le rôle soit confié à des interprètes différents en fonction de l'âge

Cela étant, j'ai apprécié les audaces d'un film qui cherche à peindre son héros dans toute sa complexité, pas avare de contradictions, avec ses zones d'ombre et de lumière, bref humain. Ce qui n'implique pas de le rendre aimable, bien au contraire. Tout est dans ce passionnant entre-deux. Par cette volonté de livrer un film qui déjoue le besoin de jugement et d'identification du spectateur, J. Edgar est en cela typiquement eastwoodien. Et le réalisateur ne choisit pas non plus la facilité en optant pour une construction éclatée, comme c'était le cas sur Bird ou Flags of our fathers. Tout le récit se passe dans la tête du protagoniste, d'où cette impression d'un film se déroulant surtout dans des pièces fermées. On nous convie à explorer ses souvenirs, au fil de la mémoire, avec ce que cela comporte de réinterprétation des faits. Obsédé par le contrôle et l'élimination des ennemis (fabriqués ou non), Hoover apparaît finalement comme un homme qui regarde le monde à distance prudente, depuis sa fenêtre (puis son écran de télé). 

Ça peut éventuellement être un peu confus, parce qu'en plus de faire le portrait d'un homme, J. Edgar a aussi pour ambition de retracer près de 50 ans d'Histoire américaine. L'occasion pour le cinéaste de reconstituer les ambiances des films de gangster des années 30, et de raconter les moments de basculement qui vont progressivement construire le FBI. La durée-fleuve du film se justifie alors, et mine de rien Clint réussit à enchaîner une étonnante variété de situations. Mais encore une fois, si je loue la démarche et les intentions, ça manque un peu d'incarnation, et aboutit à un film qui risque de ne pas marquer ma mémoire.





The Jersey boys, 2014
Encore une histoire vraie donc, après Changeling, Invictus, J. Edgar, et avant American sniper. Je ne connaissais pas les Four seasons, et leur gueules de minets ne laissaient pas suggérer cet arrière-plan de bad boys qui est ici conté. En dingue de musique, on sent que Clint se régale, reconstituant amoureusement une époque qu'il a connue, s'offrant même un clin d'oeil avec son apparition dans Rawhide. Certes, c'est pas Bird non plus, on se retrouve avec une histoire ultra-classique, enfilant tous les éléments traditionnels du genre : débuts difficiles, marche vers le succès, rivalités entre membres du groupe, douloureuse conciliation vie d'artiste et vie de famille. Mais c'est tellement bien raconté que je ne m'en suis pas tant que ça rendu compte pendant le visionnage. Le plus agréable, c'est que la musique et la création artistique restent au cœur du spectacle (ce qui s'explique après coup lorsqu'on sait que le film adapte en fait un show de Broadway), à l'encontre des habitudes hollywoodiennes qui préfèrent se focaliser sur la vie privée et sentimentale des artistes.

Ici on s'attarde plutôt dignement sur le travail des musiciens, de l'écriture des chansons aux sessions de studio. La musique est du coup très présente, et il est évident qu'il vaut mieux apprécier ce style pour accrocher au film. J'ai pour ma part vraiment aimé les morceaux entendus, et ai même trouvé très émouvante la voix sans pareille de Frankie Valli. Le côté pop à base de riches harmonies vocales du groupe en faisant évidemment une sorte de Beach boys de la côte Est (leurs parfaits contemporains). Et on a même droit à une brève reconstitution du mythique Brill building, usine à pépites du début des 60's. Il y a une sorte de regard bienveillant constant qui nous permet d'échapper aux clichés. Ici, pas d'imprésario véreux ou de side-kick comique, et j'ai adoré la tirade inattendue de Nick sur le manque de savoir-vivre de Tommy. De même, parrainés par un Chris Walken toujours impérial — même si ça m'a fait de la peine de constater son coup de vieux — les gangsters ont de la prestance et nous épargnent le registre de l'intimidation habituelle. Eastwood échoue cependant à rendre un peu intéressants ses personnages féminins.

Le cinéaste est tellement à l'aise, qu'il s'aventure même à des expérimentations inédites pour lui, que sont les témoignages face caméra des personnages à l'intérieur-même des scènes. En soit, rien de fabuleux, mais c'est tellement éloigné de son cinéma que ça suffit pour être remarquable, d'autant plus que c'est assez bien exploité. Toute l'histoire se trouve ainsi racontée avec une fluidité délicieuse. Les jeunes acteurs sont convaincants dans les numéros musicaux, mais un poil plus limités dans les scènes dramatiques. On sait qu'Eastwood a pour habitude de faire confiance à ses interprètes, de limiter les répétitions et de se contenter d'une poignée de prises. Quant il met en scène des vieux briscards, ça passe tout seul. Peut-être qu'ici avec des comédiens moins affirmés, ça aurait mérité un peu plus de main mise. Mais finalement, John Lloyd Young se révèle plutôt convaincant dans l'évolution de son personnage. J'ignore s'il a lui-même poussé la chansonnette, mais à l'écran ses playbacks sont étonnemment crédibles.

Enfin on sent que le réalisateur n'a pas envie de finir son film et de quitter ce petit monde. D'où ce final qui semble n'avoir plus rien à raconter mais qui rallonge la sauce, moment de pur plaisir partagé. Avec pour apothéose cette séquence de comédie musicale aussi inattendue que parfaitement euphorisante (juste distinguer Chris Walken esquisser quelques pas provoque chez moi le frisson), qui fait sortir du film avec la banane (de rocker). Bref, même si après coup j'en vois les ficelles, ce Jersey boys est un vrai coup de cœur. Je le clame d'autant plus que je suis persuadé qu'il est destiné à être un des films les moins considérés de la filmographie d'Eastwood.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :

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