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5 février 2019

Clint 6. 2011-2014

J. Edgar, 2011
Hoover est un personnage qui a souvent inspiré Hollywood et — sans vraiment l'expliquer — je suis resté bloqué sur l'interprétation qu'en fit Kevin Dunn dans le Chaplin d'Attenborough. L'idée d'un biopic sur le fondateur du FBI ne m'emballait pas particulièrement. Le genre se prête en général bien aux performances à Oscars, et le scénario de Dustin Lance Black (Milk) privilégie l'intime. Mais Di Caprio a beau redoubler d'efforts, on a toujours l'impression d'un filtre entre son personnage et le spectateur. Peut-être la faute à la photo sous-exposée de Tom Stern, dont le systématisme m'a cette fois un peu agacé, surtout que le récit insiste sur les atmosphères confinées des bureaux. Loin d'être plate, la mise en scène de Clint est un peu trop sage, trop appliquée à raconter sobrement son histoire. D'habitude, c'est cette approche qui fonde la qualité de ses films, mais j'ai trouvé qu'ici le réalisateur ratait les moments d'émotion sur lesquels il s'attarde pourtant beaucoup. On sent que c'est cet aspect qu'il cherche à creuser, le protagoniste étant du début à la fin écrasé par le poids de ses secrets et mensonges. Eastwood échoue à mes yeux lorsqu'il laisse enfin s'exprimer les sentiments de son Hoover (vis-à-vis de sa mère, de son amant). La loyauté au long cours du personnage de la secrétaire proposait également des pistes intéressantes, mais là encore le traitement souffre d'un manque d'approfondissement. Les maquillages de Di Caprio, Armie Hammer (remarqué dans The Social network) et Naomi Watts ont beau être très travaillés, ils restent visibles et font un peu tomber le film dans le grotesque de carnaval, au point que j'aurais préféré que le rôle soit confié à des interprètes différents en fonction de l'âge. 

Cela étant, j'ai apprécié les audaces d'un film qui cherche à peindre son héros dans toute sa complexité, pas avare de contradictions, avec ses zones d'ombre et de lumière, bref humain. Ce qui n'implique pas de le rendre aimable, bien au contraire. Tout est dans ce passionnant entre-deux. Par cette volonté de livrer un film qui déjoue le besoin de jugement et d'identification du spectateur, J. Edgar est en cela typiquement eastwoodien. Et le réalisateur ne choisit pas non plus la facilité en optant pour une construction éclatée, comme c'était le cas sur Bird ou Flags of our fathers. Tout le récit se passe dans la tête du protagoniste, d'où cette impression d'un film se déroulant surtout dans des pièces fermées. On nous convie à explorer ses souvenirs, au fil de la mémoire, avec ce que cela comporte de réinterprétation des faits. Obsédé par le contrôle et l'élimination des ennemis (fabriqués ou non), Hoover apparaît finalement comme un homme qui regarde le monde à distance prudente, depuis sa fenêtre (puis son écran de télé). 

Ça peut éventuellement être un peu confus, parce qu'en plus de faire le portrait d'un homme, J. Edgar a aussi pour ambition de retracer près de 50 ans d'Histoire américaine. L'occasion pour le cinéaste de reconstituer les ambiances des films de gangster des années 30, et de raconter les moments de basculement qui vont progressivement construire le FBI. La durée-fleuve du film se justifie alors, et mine de rien Clint réussit à enchaîner une étonnante variété de situations. Mais encore une fois, si je loue la démarche et les intentions, ça manque un peu d'incarnation, et aboutit à un film qui risque de ne pas marquer ma mémoire.





The Jersey boys, 2014
Encore une histoire vraie donc, après Changeling, Invictus, J. Edgar, et avant American sniper. Je ne connaissais pas les Four seasons, et leur gueules de minets ne laissaient pas suggérer cet arrière-plan de bad boys qui est ici conté. En dingue de musique, on sent que Clint se régale, reconstituant amoureusement une époque qu'il a connue, s'offrant même un clin d'oeil avec son apparition dans Rawhide. Certes, c'est pas Bird non plus, on se retrouve avec une histoire ultra-classique, enfilant tous les éléments traditionnels du genre : débuts difficiles, marche vers le succès, rivalités entre membres du groupe, douloureuse conciliation vie d'artiste et vie de famille. Mais c'est tellement bien raconté que je ne m'en suis pas tant que ça rendu compte pendant le visionnage. Le plus agréable, c'est que la musique et la création artistique restent au cœur du spectacle (ce qui s'explique après coup lorsqu'on sait que le film adapte en fait un show de Broadway), à l'encontre des habitudes hollywoodiennes qui préfèrent se focaliser sur la vie privée et sentimentale des artistes.

Ici on s'attarde plutôt dignement sur le travail des musiciens, de l'écriture des chansons aux sessions de studio. La musique est du coup très présente, et il est évident qu'il vaut mieux apprécier ce style pour accrocher au film. J'ai pour ma part vraiment aimé les morceaux entendus, et ai même trouvé très émouvante la voix sans pareille de Frankie Valli. Le côté pop à base de riches harmonies vocales du groupe en faisant évidemment une sorte de Beach boys de la côte Est (leurs parfaits contemporains). Et on a même droit à une brève reconstitution du mythique Brill building, usine à pépites du début des 60's. Il y a une sorte de regard bienveillant constant qui nous permet d'échapper aux clichés. Ici, pas d'imprésario véreux ou de side-kick comique, et j'ai adoré la tirade inattendue de Nick sur le manque de savoir-vivre de Tommy. De même, parrainés par un Chris Walken toujours impérial — même si ça m'a fait de la peine de constater son coup de vieux — les gangsters ont de la prestance et nous épargnent le registre de l'intimidation habituelle. Eastwood échoue cependant à rendre un peu intéressants ses personnages féminins.

Le cinéaste est tellement à l'aise, qu'il s'aventure même à des expérimentations inédites pour lui, que sont les témoignages face caméra des personnages à l'intérieur-même des scènes. En soit, rien de fabuleux, mais c'est tellement éloigné de son cinéma que ça suffit pour être remarquable, d'autant plus que c'est assez bien exploité. Toute l'histoire se trouve ainsi racontée avec une fluidité délicieuse. Les jeunes acteurs sont convaincants dans les numéros musicaux, mais un poil plus limités dans les scènes dramatiques. On sait qu'Eastwood a pour habitude de faire confiance à ses interprètes, de limiter les répétitions et de se contenter d'une poignée de prises. Quant il met en scène des vieux briscards, ça passe tout seul. Peut-être qu'ici avec des comédiens moins affirmés, ça aurait mérité un peu plus de main mise. Mais finalement, John Lloyd Young se révèle plutôt convaincant dans l'évolution de son personnage. J'ignore s'il a lui-même poussé la chansonnette, mais à l'écran ses playbacks sont étonnemment crédibles.

Enfin on sent que le réalisateur n'a pas envie de finir son film et de quitter ce petit monde. D'où ce final qui semble n'avoir plus rien à raconter mais qui rallonge la sauce, moment de pur plaisir partagé. Avec pour apothéose cette séquence de comédie musicale aussi inattendue que parfaitement euphorisante (juste distinguer Chris Walken esquisser quelques pas provoque chez moi le frisson), qui fait sortir du film avec la banane (de rocker). Bref, même si après coup j'en vois les ficelles, ce Jersey boys est un vrai coup de cœur. Je le clame d'autant plus que je suis persuadé qu'il est destiné à être un des films les moins considérés de la filmographie d'Eastwood.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :

2 février 2019

Clint 5. 2009-2010

Gran Torino, 2009
Le goût pour le masochisme du cinéaste est poussé ici à plein régime. Clint réinvestit l'avatar qu'on a régulièrement rencontré au cours de sa filmographie, de Dirty Harry à Million dollar baby, mais l'âge aidant, et même carrément mis à la retraite, il est en quelque sorte passé à un nouveau statut, celui du vieux bougon. L'acteur assume sa sale gueule. Son Walt Kowaski est un voisin antipathique aux valeurs en berne. Ne cultivant aucun sens de la famille, il est non seulement malpoli, mais ouvertement raciste, ce que manifeste son repli sur soi et son amour pour cette vieille Ford, relique de la gloire industrielle perdue d'une Amérique que plus personne ne vénère.

Une fois ce portrait jusqu'auboutiste établi aux yeux du spectateur, le film montre avec plus ou moins de subtilité comment ce bloc rugueux qu'est Kowalski va, si ce n'est s'humaniser, tout du moins remettre en cause son rapport à l'autre. Cet étranger qui se retrouve face à lui est lui-même en lutte, cherchant sa place dans un monde qui ne lui accorde aucun droit. Gran Torino se présente ainsi comme une nouvelle variation sur la figure de la famille d'adoption, celle qui traverse une bonne part de l'œuvre du cinéaste, de Honkytonk man à Un monde parfait. La cohérence du film n'est jamais prise en défaut, jusqu'à ce final tragique qui pourrait laisser penser que c'est pour réaliser cette scène qu'Eastwood a fait ce film. Sa dimension funèbre et sa résonance n'échappent pas au spectateur qui est alors convié à un spectacle presque plus dérangeant que réellement émouvant. Le film nous accorde néanmoins de sortir sur de belles notes d'espoir, la relève ayant eu lieu, une nouvelle génération ayant été jugée digne de l'héritage.



Invictus, 2009
Par bien des aspects, Invictus a toutes les apparences du film memorial. Mais au lieu de pondre un biopic convenu, quand bien même nécessaire, sur Mandela, Eastwood a l'intelligence d'aborder le sujet sous un angle particulier, celui de l'organisation de la Coupe du monde de rugby dans un pays qui doit sceller aux yeux du monde sa nouvelle alliance. Base scénaristique en soi passionnante, riche de possibilités, offrant plusieurs niveaux de récit, que le metteur en scène pourra approcher par strates, des gamins des townships au chef de l'État, en passant par les joueurs qui doivent incarner ce nouvel idéal de société.

Sans rien dissimuler des horreurs d'un régime, Invictus montre que rien n'est acquis dans le long chemin vers la paix. Dans ses intentions, ça en fait un film en soi inattaquable. Digne. Trop digne ? Freeman est investi, Damon est impeccable comme toujours. Mais le résultat donne l'impression de manquer de cinéma, tellement il est soucieux de servir sa thèse au détriment de l'efficacité dramatique. Dans mon souvenir, les passages les plus convaincants sont d'ailleurs ceux qui justement jouaient la carte de la fiction et du suspense. Il faudrait le revoir.




Hereafter (Au-delà), 2010
Trois long-métrages ambitieux en deux ans... Eastwood 80 balais plus que jamais hanté par la mort. Son œuvre finirait presque par incarner à elle seule la définition du cinéma crépusculaire. Par ses préoccupations, comme par son (beau) titre, ce Hereafter pouvait s'imposer comme une étape logique. Nouveau témoignage de la solidité de son métier et de l'équipe sur laquelle il s'appuie, le réalisateur démarre sur une reconstitution des effets dévastateurs du tsunami qui ravagea notamment la côté thaïlandaise en 2004 (comme le fera deux ans plus tard avec autant de réussite The Impossible de Bayona). Cette ouverture spectaculaire laisse ensuite place à un étonnant entrecroisement de trois récits parallèles, qui vont au contraire aller chercher les personnages dans leurs moments les plus intimes. Et c'est rien de moins que leur âme que le film va tenter d'explorer. 

C'est une œuvre à part dans l'œuvre d'Eastwood, une tentative courageuse de se renouveler qui a décontenancé ses spectateurs... un peu à juste titre. Car on se retrouve avec 3 films en 1, mais l'un des trois est raté. Par quelque bout qu'on les prenne, les séquences françaises plombent en effet le film. Tout y semble artificiel, pas habité, y compris au niveau de la photographie. Comme si Eastwood était incapable de composer une vision crédible de cette société-là. Il est alors difficile de faire l'impasse sur ce tiers du film, et c'est d'autant plus désolant que les deux autres récits sont eux vraiment réussis, à fleur de peau, avec des moments souvent formidables dans la justesse et l'émotion. Le film à l'intelligence de rester à la lisière du fantastique, se contentant d'interroger nos doutes et nos espoirs, observant ces vies confrontées à la perte et au sens de la mort. En cela, ça aurait pu être un beau film-testament, sauf que la carrière de Clint est loin d'être arrivée à son dernier chapitre, enchaînant au contraire plus que jamais les tournages, dépassant en productivité les champions en la matière que sont Spielberg ou Woody Allen. Hereafter demeurera néanmoins un titre difficile à réévaluer car inévitablement parasité par ses scènes parisiennes insauvables.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :

12 novembre 2015

CLINT 4/2000-2008





Space cowboys, Clint Eastwood, 2000
J'ai l'impression que ce Eastwood est un peu mésestimé, jugé au mieux anecdotique au pire ridicule. Pour ma part, j'avais été conquis dès sa découverte en salle. Le pitch est osé, assurément. Comment concevoir en effet qu'un gros studio comme la Warner accepte de produire un film ayant pour héros des représentants du troisième âge, donc à mille lieues des contingences marketing ? D'entrée de jeu, Space cowboys fait donc  déjà figure de petit miracle.


Le réalisateur désormais septuagénaire nous offre un regard sur la vieillesse sans condescendance, un mariage harmonieux entre comédie, drame et film d'action. On est épaté du début à la fin par la fluidité sans faille de la mise en scène comme par la qualité de l'interprétation, en particulier un Tommy Lee Jones plus que parfait, profondément humain. Le long-métrage n'est pas loin de ressembler parfois à un film de potes, et les yeux rieurs du quatuor de papys laissent facilement deviner l'amusement réel qui dut être celui des comédiens sur le plateau. Les effets spéciaux qui m'avaient énormément impressionné en salle tiennent bien la route et j'adore la façon dont le vieux satellite russe est doté d'une vraie personnalité grâce à son design, son animation et ses effets sonores. Le dernier plan du film est fabuleux, un véritable poème. Plus qu'un agréable divertissement, Space cowboys est une œuvre émouvante et belle, d'une inattendue mélancolie, et que je prends énormément de plaisir à revoir.





Mystic river, Clint Eastwood, 2003
Une tragédie d'une densité assez éprouvante, un film tendu et douloureux servi par une troupe d'acteurs éblouissants. Clint ne fait appel qu'à des têtes connues sans que l'on perde de vue le personnage derrière la star et sans non plus tomber dans le numéro d'acteur, chacun jouant sur une gamme à la fois différente et complémentaire. Je demeure en admiration devant la moindre subtilité du jeu des interprètes. L'histoire est d'autant plus bouleversante qu'on sait assez vite qu'il ne pourra jamais y avoir d'issue dès lors qu'il est question d'enfance gâchée. La quête d'absolution n'aboutira qu'à un écœurant simulacre où nul ne sort libéré de son propre drame, de sa culpabilité. 


Fidèle à lui-même, le regard du cinéaste ne vient juger personne, il se pose avec une douceur et une honnêteté désarmantes sur des événements bien atroces qui résonnent profondément en nous, car ils brassent finalement des inquiétudes et des sentiments  universels. Un très beau film, d'une cohérence formelle indiscutable, y compris dans son emballage musical très sobre, et dont je suis encore loin d'avoir fait le tour.



Million dollar baby, Clint Eastwood, 2004
Ce titre restera éternellement associé pour moi au souvenir d'une séance de cinéma magique, où la salle a atteint une parfaite harmonie avec le spectacle sur l'écran. L’objectivité du spectateur est une chimère, qu’on peut prétendre approcher dans certains cas. Mais lorsqu’il s’agit de Clint, il faut accepter de me voir quasiment conquis d’avance, fétichisant le moindre élément composant le film (la seule apparition du logo Warner bros. suffisant à démarrer mes frissons). Million dollar baby s'est donc imposé à moi comme une œuvre magnifique, presque hors du temps. À plusieurs reprises, je me faisais en effet la réflexion qu'il n'était pas si évident que ça de situer l'action à une époque précise. Tout — des décors aux personnages — semble figé dans une sorte d’entre-deux mondes : le passé et l’avenir, la faute et le pardon, l’ombre et la lumière. Un lieu où les fantômes du passé ont leur place. 


J'adore ce goût que cultive le réalisateur de film en film pour le clair-obscur, la sous-exposition à la limite des conventions admises par les majors qui le financent. Ici, on atteint de nouveaux sommets, et Tom Stern mérite désormais pleinement sa place aux côtés des fidèles Jack Green et Bruce Surtees. La découverte de cet univers visuel en scope a fait son petit effet à l’ouverture du film, avec ces ambiances nocturnes aux frontières du réel. De même, le travail sur le son est tout à fait remarquable, dynamisant incroyablement les scènes de boxes, elles-mêmes brillamment chorégraphiées. Toujours fidèle au poste, le vétéran Buddy Van Horn s'est surpassé : les coups font mal, et la succession de KO est franchement spectaculaire. Eastwood manipule son spectateur en maître. J’ai rarement eu à ce point l’impression de faire corps avec un film. 


La progression optimiste de la première partie m’a mis en confiance. Les personnages parviennent à se sortir des pièges qui se dressent sur leur chemin, le film évitant ou traitant avec subtilité certains passages obligés. Par exemple, on sait très bien que Clint va accepter d’entraîner Swank, et qu’elle se révèlera douée. Mais là n'est pas l'essence du film. Le spectateur est pris par la main et baladé d'une émotion à l'autre, il commence à se plaire au milieu de ces personnages attachants, même si tout n’est pas rose, comme dans la vie. Le match à Las Vegas arrive alors, particulièrement chargé d'espoirs. Après quelques difficultés, notre héroïne semble en passe de remporter la victoire et Clint choisit de la mettre à terre à ce moment-là, ce qui produit un effet assez inouï, qui m’a personnellement laissé le souffle coupé. C'est peu de dire que l'interprétation de Hillary Swank est magistrale. On oublie complètement l’actrice au profit de cet incroyable personnage plein de ténacité. Quant à Clint, plus j’y repense, plus je me rends compte de la puissance de sa performance, toute en intériorité, jusqu’à cette scène hallucinante où son visage en larmes se décompose littéralement face au prêtre. Son personnage est vraiment riche, avec son questionnement sur la foi, sa quête d'une famille, et tout un tas d’autres trucs qui ne s’expriment pas mais qu’on ressent (les non-dits sont ici particulièrement prégnants), et que Gran Torino viendra encore prolonger. 


Le texte narré en voix off par Freeman est sublime et les échanges entre les deux vieux briscards sont à la fois pleins de malice et lourds du poids du passé. Clint parvient ici à une alchimie assez rare, pour une œuvre qui ne me semble jamais tapageuse ou malhonnête sur un sujet difficile, où la vie finit quand même par sortir gagnante (magnifique dernier plan). Lorsque les lumières sont revenues dans la salle, les applaudissements spontanés des spectateurs célébraient comme rarement un authentique sentiment de fusion. Au final, je crois que j’ai été autant bouleversé par l'émotion que charrie le récit que par la réussite cinématographique que représente ce film.






Flags of our fathers (Mémoires de nos pères), Clint, 2006
Un grand et beau film — aussi surprenant par sa façon de déjouer les attentes du film de guerre, que complexe par son propos. Eastwood obtient ici des moyens impressionnants pour une reconstitution audacieuse, mais au service d'une atmosphère profondément triste. Aucun manichéisme, une volonté d'être juste avec tout le monde en n'oubliant personne. Scène absolument formidable, le buffet avec les mères des soldats contient le discours de quasiment tout le film. Flags of our fathers se révèle alors une passionnante réflexion sur la médiatisation en tant qu'arme politique, cette capacité d'une nation à préférer vivre dans la fable. C'est un faux film de guerre à l'approche très originale, pour ne pas dire inédite. J'ai aimé la façon dont les soldats revivent par flash le champ de bataille et je trouve assez admirable de construire un film sur l'histoire d'une photographie, point de départ faussement dérisoire qui renferme un véritable océan de drames humains. Clint retarde l'instant décisif du cliché sans jamais chercher à faire le malin. Les scènes de guerre sont éprouvantes, aucun plan ne respire la facilité, et c'est même généreux en gore. 

À l'époque de Firefox puis de Space cowboys, Eastwood déclarait que ça l'ennuyait de tourner des films à effets spéciaux. On peut dire là qu'il s'est lâché mais je ne trouve pas qu'il se soit perdu pour autant, démontrant au contraire une époustouflante maîtrise, qui lui permet de nous plonger viscéralement au cœur de cette atroce mêlée, sur ce bout de rocher infernal qu'est l'île d'Iwo Jima. Il m'a fallu cependant un peu batailler contre moi-même et ma vénération pour le reconnaître, mais la construction très éclatée du récit m'a paru parfois confuse. Et le récit est un peu plombé par un épilogue qui n'en finit pas de conclure sur fond de ritournelle bluesy, au point d'assécher un peu toute l'émotion accumulée. Cela dit j'ai beaucoup aimé le dernier plan, image faussement apaisée du passé, pause presque irréelle qui deviendra pour les personnages un moment d'une saveur inégalable. 



Letters from Iwo Jima (Lettres d'Iwo Jima), Clint Eastwood, 2006
Une production courageuse. Eastwood s'offre le luxe de produire un film à gros budget, tourné avec un casting japonais dans leur langue. Côté pile du diptyque qu'il compose avec Flags of our fathers, le film est cependant plus classique dans son propos comme dans sa forme, qui est beaucoup plus linéaire que le premier volet. 

Derrière la reconstitution toujours aussi spectaculaire de la bataille d'Iwo Jima, Eastwood ne renouvelle en effet pas véritablement le film de guerre. Le spectacle est une nouvelle fois impeccable, mais au service d'une dénonciation attendue de l'aveuglement militaire et des horreurs du champ de bataille. Sa seule, mais néanmoins appréciable originalité, est de nous proposer le point de vue de l' "ennemi". Et c'est évidemment moins les scènes de guerre qui passionnent que les moments d'accalmie qui permettent de caractériser les personnages avec un louable souci de justesse, offrant à l'occasion d'authentiques instants de poésie. C'est certainement un film qui mérite d'être revu, réexploré, sans forcément le mettre en concurrence avec le précédent afin de ne pas lui faire d'ombre.




Changeling (L'Échange), Clint Eastwood, 2008
J'ai été happé par cette histoire, d'autant plus édifiante qu'elle est inspirée d'un authentique et atroce fait divers. Derrière la maestria de la reconstitution d'époque, Changeling est un film franchement troublant par son sujet et par la façon dont le metteur en scène élargit progressivement le champ d'action de son récit, qui prend une ampleur inattendue, comme si, plus libre que jamais, il n'hésitait pas à creuser chaque nouvel élément mis en lumière par son point de départ. Ça démarre par une situation à la limite du fantastique, avant de basculer dans un cauchemar qui affirme au contraire impitoyablement son ancrage dans un monde bien réel. 

Angelina Jolie trouve le juste ton pour incarner ce petit bout de femme brutalement basculée dans un drame, qu'on tentera d'instrumentaliser pour des raisons politiques avant de vouloir la faire taire. D'une élégance absolue dans sa mise en scène, le film est à la fois passionnant, et puissamment bouleversant, posant comme souvent beaucoup plus de questions qu'il n'apporte de réponses. C'est clairement pour moi l'un de ses films les plus forts, et qui témoigne clairement que le cinéaste conserve malgré les années un talent et une audace intacts. 



DOSSIER CLINT EASTWOOD :

9 novembre 2015

CLINT 3/1990-1999

The Rookie (La Relève), Clint Eastwood, 1990
Retour à une production dont l'ambition est ouvertement commerciale, qu'on pourra juger sévèrement mais que Clint parvient à rendre jubilatoire par sa seule présence, plus monolithique que jamais. Bien qu'il semble avoir passé l'âge, il endosse un nouveau rôle de flic aux méthodes bien rentre-dedans qui désespère sa hiérarchie et dont la mâle attitude s'affiche par sa façon d'arborer constamment un barreau de chaise au bec sans jamais avoir de quoi l'allumer. Ici pas d'enquête policière qui traînasse mais un vrai gros film d'action avec cascades en bagnoles spectaculaires, bastons de bar et gunfights décomplexés. 

J'ai été assez agréablement surpris en le revoyant par le dynamisme de la mise en scène et du montage. Eastwood réalisateur a dans ce domaine fait de réels progrès depuis la poursuite moto/hélico de The Gauntlet. La caméra se déplace avec grâce, la photo signée Jack Green se plaît comme toujours à laisser les ombres dominer. Le film est en fait assez violent, malgré quelques répliques toujours bien senties qui tentent de dédramatiser les situations. Et comment ne pas se réjouir en effet lors de cette hilarante scène du plongeon en voiture depuis le dernier étage d'un immeuble en feu ? Le regretté Raul Julia est parfait en vilain machiavélique constamment empêché dans ses plans par le personnage de Clint. Ce dernier passera d'ailleurs un mémorable quart d'heure entre les mains de l'intimidante Sonia Braga. Charlie Sheen quant à lui se débrouille très bien en fils à papa luttant contre ses démons (excellente scène de cauchemar qui ouvre le film). Son pêtage de plomb dans la dernière partie apporte une folle énergie supplémentaire à un climax déjà bien tendu.



Unforgiven (Impitoyable), Clint Eastwood, 1992
Multiprimé aux Oscars, Unforgiven a certainement imposé le statut de grand réalisateur américain du señor Eastwood. Incontestablement, il s'agit là d'un de ses plus beaux films, doté d'une photographie à tomber, tant dans les intérieurs sombres et rustiques que dans les extérieurs froids et désolés. Dédié à ses pères spirituels Sergio (Leone) et Don (Siegel), Unforgiven est un déboulonnage impitoyable — précisément — des mythes de l'Ouest tels que popularisés par des décennies de westerns, mais aussi de la figure-même du héros eastwoodien, synthèse et antithèse des pistoleros vengeurs incarnés précédemment. 

S'il n'est pas vraiment neuf, le masochisme de l'acteur n'a sans doute jamais été ici aussi loin. William Munny est un homme vieilli, une véritable loque obsédée par la mort et la pourriture, rongée par les remords d'un passé sanglant. La violence est ici omniprésente, la mort sale, les légendes dissimulent mal les mensonges et impostures sur lesquelles elles se sont fondées. Gene Hackman compose un subtil vilain, Richard Harris en vieux beau est bien maltraité. Et puis il y a ce chœur de prostituées, femmes considérées comme des moins que rien et qui incarnent ces voix de l'Amérique qu'on n'entend pas. Ce sont elles qui mettront en mouvement l'action. Le thème musical de Lennie Niehaus, sobre et empreint d'une profonde tristesse, apporte une dimension nostalgique supplémentaire. 




A perfect world (Un monde parfait), Clint Eastwood, 1993
Un de mes films préférés, que je n'hésite justement pas à qualifier de parfait. Un sentiment qui s'impose à mes yeux dès cette superbe, poétique et énigmatique ouverture sur Costner en dormeur du val. A perfect world continue de me fasciner par sa très grande richesse thématique, son impeccable maîtrise formelle et en même temps sa simplicité affichée. Derrière l'argument de polar, les rapports père/fils sont clairement le cœur d'un récit poignant, qui se déroule sur un tempo mesuré. À l'image du rôle en mode mineur qu'endosse Eastwood, le regard du réalisateur est particulièrement émouvant dans sa façon d'être très proche de ses personnages, qu'il s'efforce de peindre sans tomber dans le péché d'angélisme. 

Les scènes s'enchaînent alors, entre tranquillité et violence, dans des paysages bucoliques qui évoquent d'autant plus un paradis perdu que l'action prend place dans un Texas à la veille de l'assassinat de Kennedy, soit l'événement qui symbolise sans doute le mieux cette idée de perte de l'innocence d'une nation. Le scénario original de John Lee Hancock est franchement un bijou et la photo quasi estivale de Jack Green donne une couleur chaleureuse à ce qui demeure une tragédie. 




The Bridges of Madison County (Sur la route de Madison), Clint Eastwood, 1995
J'étais, je ne sais comment, passé à côté de ce film à sa sortie, que j'ai donc découvert tardivement. Les premières minutes m'ont inquiété, avec ce portrait des enfants un peu caricatural. Par la suite l'évolution du frère et de la sœur à la lecture des mémoires de leur mère conservera une certaine prévisibilité mais gagnera énormément en justesse et en sensibilité (superbe scène nocturne sur la rivière). J'oublie vite ces réserves pour plonger dans le récit de ces quatre jours entre un homme et une femme. Quatre jours qui resteront comme un tisonnier brûlant planté dans leur cœur jusqu'à la mort. Le pari était loin d'être évident pour ne pas tomber dans le mélo sirupeux ou le romantisme poussiéreux. Eastwood retrouve la veine sensible qui l'avait inspiré sur le très beau Breezy. Il filme le quasi-rien, un geste, un regard, une attente, une discussion qui se prolonge dans la nuit, entre complicité et malentendu. L'air, la pluie, sont palpables et immortalisent d'indéfinissables sentiments. L'érotisme et la compréhension qui peuvent naître entre deux être sont rendus avec une précieuse subtilité. 

On a l'agréable et troublante impression que ces personnages existent, prennent chair sous notre regard impudique. La caméra épouse véritablement l'âme du personnage interprété par Meryl Streep et les mots me manquent pour qualifier son interprétation. Et puis on sent l'odeur, l'air et la chaleur de cette campagne isolée, Clint en profitant pour faire partager son goût du blues et du jazz (les splendides ballades de Johnny Hartman). Cette chronique d'une passion m'a d'autant plus touché qu'elle évite la surdramatisation et n'amène jamais vraiment à juger ses personnages alors que la question morale est bien présente. Million dollar baby m'avait grandement impressionné en montrant pour la première fois à ma connaissance le visage d'un Clint défait, en pleurs. J'ai découvert ici un acteur encore plus méconnaissable, dans le rôle si vrai d'un homme simple qui croyait posséder la maîtrise de son existence et qui va petit à petit être séduit puis complètement bouleversé par des sentiments nouveaux. Le comédien démontre une vérité de jeu tout simplement hallucinante, avec une économie de moyens admirable. Quel film !



Absolute power (Les Pleins pouvoirs), Clint Eastwood, 1997
Après plusieurs films assez lourds d'un point de vue dramatique, le cinéaste s'offre ici un divertissement policier fort sympathique, abordé avec beaucoup de force et en même temps de décontraction. Il n'hésite pas à nous montrer un pouvoir politique perverti jusqu'aux plus hauts échelons (avec citation explicite du Watergate), distillant ainsi derrière les conventions d'un genre gentiment balisé une délicieuse subversion. 

Encore une fois, compléments d'une intrigue principale à la noirceur souvent étonnante, ce sont les scènes de simples discussions entre les personnages qui sont les plus attachantes, vivantes. Le personnage et l'interprétation d'Ed Harris sont de ce point de vue particulièrement réussis. Le réalisateur n'en oublie néanmoins pas de ficeler de magnifiques moments de suspense, dont on retiendra en particulier le rendez-vous au café, petit chef-d'œuvre de mise en place. On pourra tout de même regretter que la conclusion arrive si vite et que le jeu jubilatoire du chat et de la souris ne se poursuive pas avec un peu plus de sophistication, de tension. Au final, tout ça manque peut-être un peu de danger mais ce serait dommage de bouder son plaisir.




Midnight in the garden of good and evil (Minuit dans le jardin du bien et du mal), Clint Eastwood, 1997
De l'art de faire oublier qu'on est au cinéma. Sa découverte en salle fut relativement destabilisante, et c'est surtout à l'occasion de son revisionnage que ce titre m'est apparu dans toute sa grandeur. Le récit est magistralement mené sur un rythme presque onirique. Le film est un voyage où les chemins de traverse fascinent autant que la destination finale. Sa longue durée est alors un atout. Le spectateur colle littéralement aux semelles de John Cusack, explorateur cherchant ses marques au sein de l'exotique ville de Savannah, découvrant ses habitants et ses rituels. Sans pour autant perdre de vue l'intrigue principale, ce sont surtout des existences que le réalisateur s'attache à peindre, avec une simplicité qui renforce paradoxalement le caractère fantasque voire fantastique de cette communauté. 


Ce qui est vraiment appréciable c'est que le procès en cours ne débouche pas sur la révélation d'une vérité certaine. Ce qui compte, c'est finalement davantage ce qu'on croit que ce qu'on sait, l'idée de la confiance dans la fiction qu'on se fabrique. Comme le dit Kevin Spacey à la fin : la vérité se trouve dans l'œil du spectateur. On se régale de la variété des styles d'interprétation, et d'un casting de premier plan. Superbe photographie de Jack Green (les teintes boisées, la verdure envahissante, les nuits profondes). Si je n'irais pas jusqu'à dire que c'est un Eastwood majeur, c'est certainement un des plus envoûtants, et le terme trouve ici tout son sens. 




True crime (Jugé coupable), Clint Eastwood, 1999
Producteur, réalisateur et acteur consacré, Eastwood tourne sans cesse et clôt cette fantastique décennie avec un film que je n'espérais franchement pas aussi beau et puissant. Dans cette vision complètement désenchantée d'une Amérique et de ses éternels délaissés, je retrouve intacte toute la maîtrise et l'élégance de cette dernière période du cinéaste. Le personnage de journaliste qu'il interprète est vraiment formidable, type qui a échoué bien bas et qui s'en fout, profitant de la vie comme il peut et redécouvrant soudain le sens de l'engagement. 

Le réalisateur ne se contente pas de boucler un film de plus sur l'erreur judiciaire, son héros est montré dans ses moments d'hypocrisie, de lâcheté. Et quand bien même il s'acquitte de sa mission, il se fait renvoyer en pleine face le côté dérisoire de cette lutte (le dialogue avec la grand-mère qui lui fait remarquer que des innocents sont victimes d'injustice tous les jours sans que personne n'intervienne). Eastwood n'est jamais dupe du spectacle qu'il propose, il ne cherche certainement pas à nous donner bonne conscience, mais comme souvent nous bouscule dans nos certitudes morales. C'est d'une force et d'une dignité constante. L'action tient en à peine 24h. Le récit impose alors une course contre la montre diablement efficace et pourtant rien ne sonne faux. Les scènes avec la petit fille de Clint sont remarquables et dégagent un naturel charmeur, culminant lors de cette scène extraordinaire de la visite du zoo. Des moments de pure bouffonnerie y trouvent tout autant leur place, avec notamment un James Wood grandiose (pléonasme). Une très belle surprise.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :

6 novembre 2015

CLINT 2/1980-1989




Bronco Billy, Clint Eastwood, 1980
Son visionnage relativement tardif fut pour moi une extraordinaire découverte. Je suis aujourd'hui bien tenté de le considérer comme l'un des plus beaux films de son auteur. Le scénario est vraiment très riche, avec cette nouvelle famille recomposée de parias de l'Amérique. L'atmosphère bien Middle West s'inscrit dans la même veine qu'Every which way but loose, son tournage précédent. Et derrière l'humour bien présent et souvent généreux se dissimulent une vraie humanité et la quête d'un idéal, de quelque chose qui n'a jamais existé que dans un passé mythifié. 


Bronco Billy McCoy est un personnage passionnant, jouant le jeu des gosses qui voient en lui un héros, chef autoritaire et de mauvaise foi aux coups de gueule hilarants, et qui se révèle vraiment émouvant lorsqu'il laisse un peu parler son cœur. Sondra Locke reprend le rôle de la garce de service où elle excelle, et les rapports amour/haine entre les deux ne sont pas sans évoquer certaines screwball comedies de la grande époque. On pense également au cinéma de John Ford dans sa tendance à privilégier les moments creux, ceux où s'exprime la chaleur humaine, plutôt que de se contenter de la seule progression narrative. Et puis quelle brillante idée que ce chapiteau fabriqué par des malades mentaux aux couleurs du drapeau américain. Formidable.




Any which way you can (Ça va cogner !), Buddy Van Horn, 1981
Everywhich way but loose avait fait un carton, le plus gros succès qu'aura connu Malpaso, la société de production d'Eastwood. Homme d'affaires avisé, celui-ci s'autorise donc logiquement une suite, confiant cette fois la mise en scène à son fidèle chef cascadeur Buddy Van Horn, qui s'acquitte ici de sa tâche sans réel génie. On est en effet bien loin de l'énergie et de la fraîcheur du premier opus. Les personnages sont moins bien écrits. Sondra Locke joue les utilités. 

Si quelques gags font toujours mouche (Clyde défonçant les bagnoles, le gang des Black Widows toujours aussi rigolo), le film se vautre un peu trop souvent dans la vulgarité — parfois réjouissante c'est vrai, mais souvent repoussante. Il y a en particulier cette infâme nuit au motel où tous les personnages semblent soudain pris d'une frénésie sexuelle, y compris Clyde et cette bonne vieille Ma. L'aspect le plus réussi demeure la confrontation entre les deux champions du film, Philo Beddoe et son adversaire Wilson. Confrontation faite de fair play malgré la présence de mafieux en organisateurs de combat. La baston finale demeure un moment d'anthologie pour les amateurs de bourre-pif et de cinéma burlesque. Musicalement, l'atmosphère country est toujours aussi agréable, avec notamment le chaleureux morceau d'ouverture Beers to you, interprété par Clint et Ray Charles.




Firefox, Clint Eastwood, 1982
Certainement l'un des films les moins intéressants et les moins personnels de Clint, mais sa présence et son talent de réalisateur en font un divertissement efficace. Pour moi c'est surtout un grand souvenir d'enfance. La photo de Bruce Surtees est superbe, le scope est géré avec élégance. La première partie joue la carte de l'espionnage et de l'infiltration. Le vétéran Mitchell Gant reprend du service pour aller dérober un avion top secret au cœur même du territoire ennemi. La tension est permanente, le héros ne cessant de voir son identité contrôlée par la police moscovite ou le KGB. Et on a vraiment le sentiment que la moindre erreur peut lui être fatale. Film de guerre froide, Firefox est également un bel exemple de ce qu'on a pu appeler le cinéma reaganien. Le régime soviétique nous est montré comme un état policier où même les touristes américains sont suspects, où le délit d'opinion existe et vous condamne à des années de cachot. Les militaires sont du type droit dans mes bottes et ont toujours un train de retard sur la stratégie des américains. Et si leur Firefox est effectivement d'une technologie supérieure, ils le doivent en grande partie aux scientifiques juifs qu'ils détiennent prisonniers et qu'ils obligent à collaborer. Heureusement, les autorités russes n'ont pas su éteindre le sentiment d'injustice et de révolte et l'on croisera quelques opposants prêts à se sacrifier pour la cause américaine. 

Parmi les points vraiment faibles, on sourira de l'inévitable trauma vietnamien qu'Eastwood ne fait pas beaucoup d'effort pour rendre convaincant (flashback aux effets de montage paresseux, frémissement de narine). La dernière partie vire au spectaculaire avec cette longue fuite à bord du Firefox et ce déploiement d'effets spéciaux signés John Dykstra, plutôt sympathiques même si les incrustations ont un peu mal vieilli. L'appareil supersonique file en rase-mottes, créant derrière lui un souffle qui retourne les forêts et soulève les océans. En parallèle, on a droit aux réunions stratégiques il est vrai peu palpitantes de l'état-major soviétique, face à la coolitude des ricains. Le duel entre les deux avions sera le clou du spectacle. Redécouvrir Firefox en VO change pas mal la personnalité du protagoniste. La voix de Clint semble beaucoup moins assurée que celle de son doubleur, rendant donc son personnage bien plus vulnérable. J'ai vu le film un paquet de fois en VF et je m'étais au contraire habitué à un héros plutôt décontracté, notamment sur quelques répliques que j'adore mais qui n'ont plus du tout le même ton en VO.



Honkytonk man, Clint Eastwood, 1982
Si Firefox apparaît à juste titre comme une production artistiquement peu ambitieuse, voire sans risques, il a permis  en contrepartie à son réalisateur de pouvoir tourner un projet plus personnel. Eastwood produira ainsi à plusieurs reprises au cours de sa carrière des films ouvertement commerciaux, comme gage destiné aux studios lui offrant ensuite plus de liberté pour des œuvres plus fragiles. Maîtrisé, profondément humain et humble, Honkytonk man est un road movie initiatique qui se révèle aussi riche qu'émouvant dans son portrait d'une certaine Amérique. À travers la peinture d'une relation adulte/gamin — qu'Eastwood abordera sous un angle nouveau avec Un monde parfait — c'est tout un pan de l'Histoire américaine qui nous est ainsi dévoilé. 

On retrouve cette thématique de la famille recomposée, avec notamment le personnage du grand-père, dernier témoin d'un monde révolu. Le film est touchant parce qu'il pose un regard juste sur ses héros, il ne les idéalise aucunement, oscillant entre le drame et de vrais moments de drôlerie picaresque. Il me semble vraiment passionnant parce qu'il autorise plusieurs approches, la musique n'en étant pas la moindre, et la bande son est à ce titre superbe. Si on peut trouver la conclusion prévisible, sa simplicité me laisse toujours bouleversé. L'idée que la musique rend l'homme éternel est toute simple, mais c'est amené sans prétention et je trouve ça beau.




Sudden impact (Le Retour de l'inspecteur Harry), Clint Eastwood, 1983
On retrouve cette bonne vieille trogne d'inspecteur, plus rentre-dedans que jamais. Il sème les cadavres partout où il passe, collant des sueurs froides à ses supérieurs. Ce quatrième épisode de la série semble chercher à atteindre de façon presque maladive un point-limite, poussant la logique du personnage jusqu'à rendre indispensable une sortie de route. On quitte alors San Francisco pour la petite ville portuaire de San Paulo. Les punchlines sont toujours aussi irrésistibles, mais l'enquête principale qui l'a amené ici révèle un drame bien malsain qui finit par largement prendre le pas sur cette apparente légèreté. Ça en devient même assez surréaliste avec une bande de tarés congénitaux, un décor de fête foraine, et toute une série d'images bien symboliques. 

En ange exterminateur, Sondra Locke est excellente, entre froide détermination et vraie fêlure (terrifiant autoportrait peint). Harry Callahan lui-même devient inhumain, sortant miraculeusement indemne des nombreuses tentatives d'assassinat, allant jusqu'à surgir d'une poubelle et revenant quasiment d'entre les morts à la fin. Eastwood donne l'impression de s'autoriser toute latitude pour ne pas sombrer dans la facilité de la redite. Tout n'est pas toujours inspiré : l'utilité douteuse du pote d'Harry, le clébard pêteur ; Mais au final, c'est un polar assez déstabilisant, d'une noirceur inédite.




Tightrope (La Corde raide), Richard Tuggle, 1984
Excellent film où Clint interprète avec talent un flic particulièrement ambigu, à côté duquel Dirty Harry fait presque figure de mormon. Il poursuit avec cette histoire de serial killer l'exploration de sa part sombre, et ce n'est guère reluisant. Divorcé et père de deux enfants, Wes Block est habité par certaines obsessions que son travail et cette enquête en particulier lui permettent de concrétiser. En gros, ça suinte pas mal le sexe et l'on navigue entre fantasme, folie et crudité bien réelle. L'ambiance de la Nouvelle-Orléans rend tout ça encore plus fascinant, avec ces scènes de carnaval, ces masques et tous ces bars louches, et la photographie de Bruce Surtees réalise encore des miracles. 

Si le mot "interlope" a un sens, c'est bien ici qu'il le trouve. On n'oubliera pas, par exemple, cette étonnante scène de la visite de la fabrique de bière, remplie de symboles sexuels. La psychologie du tueur échappe à toute logique, et sa capacité à apparaître n'importe où et à maîtriser une patrouille entière de police abuse certes un peu trop des conventions du genre, ou en tous cas demande beaucoup de crédulité au spectateur. Mais on est agréablement perdu par une intrigue et des effets qui multiplient les parallèles entre le serial killer et celui qui le traque. On se rend alors compte que le flic précède systématiquement le tueur, jusqu'à un ultime face à face assez éprouvant. Très chouette présence de la toute jeune Alison Eastwood. Le rôle de Genevieve Bujold est intéressant, mais sa relation avec Clint m'a parue un peu forcée.




City heat (Haut les flingues), Richard Benjamin, 1984
Prometteur sur l'affiche, le duo Reynolds/Eastwood aurait pu fonctionner davantage au sein de ce polar léger et rétro. Comme souvent, Clint conserve son attitude stoïque et mutique. Il reste passif durant les bagarres, jusqu'à ce qu'un coup qui ne lui était pas destiné l'atteigne. Il voit alors rouge et sort de ses gonds. L'effet est savoureux. En contrepartie, Burt est réellement celui qui emporte le morceau. Son personnage de détective privé fanfaron a bien plus de présence à l'écran et mène véritablement l'action. Les deux compères ne se réunissent vraiment que dans la dernière demi-heure, avec de bons moments bien loufoques, tel celui où ils font face au big boss portant une malette prétendument piégée, où lorsqu'ils vont libérer une amie retenue prisonnière dans un bordel. Burt visite alors les chambres déguisé en loup, et chaque ouverture de porte recèle un gag digne de Tex Avery. 

Je retiens également le personnage de la secrétaire, réussi et intéressant, ainsi qu'un happy end exemplaire. La mise en scène de Benjamin est la plupart du temps impeccable — alerte dirais-je même — sauf lors de quelques gunfights malheureusement assez confus. Sympathique reconstitution d'époque, avec ses vieilles bagnoles, ses mafieux, l'alcool de contrebande, le jazz et les speakeasies, le tout enjolivé par une très belle photo aux teintes sépia. On devine ce que Blake Edwards, qui  en a signé le scénario et qui était engagé au départ pour le réaliser, aurait pu faire d'un tel cocktail, lui qui a toujours su mêler avec une grande élégance les atmosphères rétro et la comédie.




Heartbreak ridge (Le Maître de guerre), Clint Eastwood, 1986
Un film qui exsude la testostérone, et qui n'est pourtant pas dénué de sensibilité. Clint s'est travaillé une voix étonnamment rauque, composant un vieux baroudeur ultra-décoré et plus que jamais irréductible face à un état-major qui le considère comme un fossile. L'atmosphère du camp de Marines autorise un langage particulièrement fleuri qui n'est pas sans rappeler les outrances de The Gauntlet. 

Eastwood assure donc le spectacle d'un film a priori bien codifié et parvient néanmoins à susciter une vraie empathie pour ses personnages, encore une fois en s'attardant sur les à-côtés de l'intrigue principale, c'est-à-dire en accordant l'attention nécessaire aux figures qu'il met en scène. Si Mario Van Peebles amuse en rock star de pacotille, le couple que forment Clint et son ex-femme, tous deux représentants de la vieille école et qui en ont souffert, est tout à fait savoureux (il faut voir Clint lire Cosmopolitan dans son pick up) mais aussi vraiment touchant. Le final avec le retour des héros vers ces femmes qui les attendent est d'une chaleur qui, une nouvelle fois, n'est pas sans évoquer certaines ambiances fordiennes. Parvenir ainsi à proposer un film aussi viril et pourtant plein de cœur est assez étonnant et fait pour moi tout le prix de ce titre. Dans la série des Eastwood mineurs, je le préfère d'ailleurs à Firefox. Le protagoniste y a plus d'épaisseur.




Bird, Clint Eastwood, 1988
Fabuleuse plongée dans une époque, dans un milieu, dans un corps, dans une tête. Devant ce film, j'oublie complètement que j'ai affaire à du cinéma, c'est-à-dire à une œuvre résultant de l'association de toute une série d'éléments. Évidemment, si je prends de la distance je suis capable de reconnaître le magnifique travail sur l'ombre et les couleurs de Jack Green, la bluffante direction musicale de Lennie Niehaus, la finesse du scénario et des dialogues de Joel Oliansky, l'interprétation phénoménale de Forrest Whitaker (mention spéciale à Diane Venora dans le rôle de Chan Parker), la justesse de la mise en scène d'Eastwood, toujours proche de ses personnages. 

Mais au final l'ambiance du film, son histoire, sa musique, m'ont littéralement absorbé. C'est d'une fluidité parfaite, et la dédicace finale aux musiciens du monde entier ouvre le film à d'insoupçonnées dimensions. Malgré un sujet qui présentait de nombreux risques, jamais Clint ne sombre dans la quête du pittoresque facile ou de l'emphase mélodramatique, nous épargnant toutes les balises habituelles du biopic. Une alchimie rare et précieuse. Un film profondément beau et magique. Un chef-d'œuvre.



White hunter, black heart (Chasseur blanc, coeur noir), Clint Eastwood, 1989
Un film qui est particulièrement cher à mon cœur puisque c'est celui qui à l'époque m'a révélé Eastwood en tant que grand réalisateur. J'ai très tôt eu un faible pour les films sur Hollywood et celui-ci nous offre le portrait délicieux bien que romancé d'un réalisateur qui ne pouvait que plaire à Eastwood. Vérité et fiction se mélangent, le script est plein d'idées et offre ainsi un récit stimulant pour un spectacle magnifique et troublant. Car à y regarder de plus près, le personnage de John Wilson est autant John Huston qu'un nouvel avatar du héros eastwoodien. 

Clint trouve certainement ici un de ses plus beaux rôles, loin de tout manichéisme, à la fois odieux et génial. Son obsession d'ordre quasi mystique, mettant en péril l'existence d'une production, est traitée tantôt avec humour tantôt avec une vraie gravité. Melville et le capitaine Achab ne sont jamais bien loin (et quoi de plus cohérent pour évoquer Huston ?). Et le dernier plan, la dernière réplique, sont sans doute un des morceaux de cinéma les plus vertigineux que je connaisse. Grand film.


DOSSIER CLINT EASTWOOD :