Affichage des articles dont le libellé est James Coburn. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est James Coburn. Afficher tous les articles

14 avril 2017

Le Cinéma de Joe Dante V. 1994-2003 : le retour perdant

Runaway daughters (Sur la route), 1994
Avec : Julie Bowen, Jenny Lewis, Holly Fields, Dick Miller, Paul Rudd, Robert Picardo, Wendy Schaal, Belinda Balaski, Dee Wallace-Stone...
Chronique précédemment publiée ici...
















The Second civil war, 1997
À nouveau un téléfilm, produit pour HBO par Barry Levinson qui traitait la même année un sujet similaire sur la manipulation médiatique au cœur du pouvoir politique avec Des hommes d'influence. Subversive et décoiffante, cette Seconde guerre civile se présente malgré son esthétique télévisuelle comme la digne héritière de Doctor Strangelove, par sa capacité à harmoniser comédie loufoque et sujet sérieux. Le scénario part d'un postulat absurde et déroule à partir de là toutes les conséquences, vues essentiellement à travers le miroir révélateur des médias. Car ici, tout est une question d'apparences, d'interprétations des mots comme des images, et le cinéaste se retrouve une nouvelle fois à interroger leur pouvoir dévastateur. Et lorsque la satire finit par faire exploser sa charge de réalité tragique, on se retrouve alors pas loin des terrifiants films-démonstrations de Peter Watkins (La Bombe) où il n'est soudainement plus du tout question de rigoler.

Faisant feu de tout bois, le jeu de massacre vise autant le monde politico-médiatique que la population prête à gober le discours des fous qui dirigent la maison. C'est un sillon que Dante va prolonger quelques années plus tard avec le même bonheur dans Homecoming, une autre production télévisée, média qui décidément se montre bien plus libéral et moins frileux que le grand écran. Très ambitieux par son propos, le téléfilm affiche également un casting digne des superproductions all-star cast des 70's : James Earl Jones, James Coburn, Beau Bridges, Ron Perlman, les fidèles Dick Miller et Kevin McCarthy et Robert Picardo, mais aussi Kevin Dunn, Denis Leary et Phil Hartman que le réalisateur va à nouveau diriger dans son film suivant, cette fois enfin de retour au cinéma.




Small soldiers, 1998
Avec : Gregory Hines, Kirsten Dunst, Kevin Dunn, David Cross, Denis Leary, Phil Hartman...
Chronique précédemment publiée sur DVDClassik...



















Looney tunes back in action (Les Looney tunes passent à l'action), 2003
Un film produit par la Warner sans réelle conviction, projet longtemps rêvé mais dont la gestation fut si longue que plus personne ne l'attendait quand il a enfin atteint les écrans. Témoignage du mauvais goût de l'époque, l'affiche pique les yeux et fait regretter la glorieuse époque de John Alvin. Qui veut la peau de Roger Rabbit ? fut un son temps un succès. Mais tous les films ayant par la suite tenté le mélange animation et prise de vue réelle ont été d'embarrassants échecs : Cool world, Space jam ou Monkeybone (déjà avec Brendan Fraser). Pourtant fan de Dante, j'avais moi-même raté la sortie de ce Looney tunes back in action, et sa découverte fut comme un cadeau inespéré. Car qui mieux que le réalisateur de Gremlins 2, dont une grande partie des films tendent justement à ressembler à des cartoons live, pour revitaliser l'usine à loufoquerie que furent les dessins animés Warner ? Dante démarre le tournage à partir d'un scénario qui tentait de recycler les restes d'autres projets avortés. Le récit se déroule ainsi avec une absence de rigueur qui aurait pu être désastreuse mais qui se révèle finalement coller parfaitement à l'esprit justement anarchique des Looney tunes. Le film délivre ainsi une inventivité de tous les instants, prenant la forme d'un voyage autour du monde où les décors superbes et colorés s'enchaînent, multipliant les effets spéciaux et les dialogues à crever de rire, avec au moins un gag par plan et des références en pagaille au cinéma en général et au monde de Chuck Jones en particulier.

Au-delà de cette volonté de spectacle effarant qui risque la saturation, Dante se livre à une satire d'une férocité ravageuse, visant à la fois l'industrie du spectacle et celle de la grande distribution. Il donne à son film un rythme trépidant de course poursuite digne des cartoons de l'âge d'or. Les quelques rares moments de répits sont toujours troublés par l'inventivité visuelle et les déconnades des toons présents à chaque plan. Pas la peine de chercher ici le regard tendre que Dante sait porter sur ses personnages. Bugs est une ordure, Daffy un crétin. Ils forment un excellent duo qui explose littéralement lors de leur association finale dans l'espace. L'animation a été supervisée par Eric Godlberg, artiste Disney qui étudia auprès du grand Richard Williams, avant de se faire remarquer pour son travail sur le génie d'Aladdin, puis de réaliser Pocahontas, ainsi que le mémorable segment Rhapsody in blue de Fantasia 2000. La séquence des tableaux du Louvre est à elle seule un chef-d'œuvre d'animation, presque expérimental. Inévitablement, face à ça les humains sont relégués à l'arrière-plan. Mais si les personnages de Jenna Elfman et Brendan Fraser apparaissent particulièrement fades, Steve Martin en roue libre est tordant, tandis que le traitement réservé à Timothy Dalton témoigne de la bouffonnerie assez ahurissante qui a régné sur l'écriture du film. 

Pour l'une de ses toutes dernières partitions, Goldsmith emballe le tout grâce à sa musique d'une richesse folle et pleine d'espièglerie. Décédé quelques mois après la sortie du film, le compositeur achève sa carrière sur un coup d'éclat qui n'a rien d'une oeuvre testamentaire mais démontre au contraire une vitalité intacte, et c'est même assez touchant de se dire qu'il aura fini sous l'égide de Dante dont il a accompagné la majeure partie de sa filmogaphie. Colossal échec commercial, tristement sacrifié par le studio, Looney tunes back in action reste à ce jour le dernier film de Joe Dante a avoir eu chez nous les honneurs d'une sortie en salle.


9 avril 2016

Sam Peckinpah au Far West (1962-1974)


Ride the high country (Coups de feu dans la Sierra), 1962
Un bien beau représentant du néo-western, ou du post-western, je ne sais quelle étiquette conviendrait le mieux. À la fois dernier tribut à un genre — réellement sincère — et dépassement de ce même genre. Après pas mal de tournages pour la télévision ou des productions de série B, toutes les thématiques du cinéma de Sam Peckinpah sont ici en place, dans toute leur profondeur, et constater si tôt la cohérence d'une œuvre est franchement plaisant. 

Le dernier baroud d'honneur de Joel McCrea et Randolph Scott mélange harmonieusement humour et mélancolie. Scott a conservé l'aura du cowboy loner qu'il avait en particulier construite via les westerns atypiques de Budd Boetticher. Et puisqu'il s'agit de filmer le basculement d'une époque à l'autre, le duo de vétérans est lui-même formidablement secondé par un couple de jeunôts caractérisés avec une finesse franchement bienvenue, notamment la rafraîchissante Mariette Hartley. Peckinpah nous ballade ainsi en leur compagnie, au sein d'un Far West pas franchement glamour. Et tout ça culminera lors d'un réglement de comptes final magnifique de lyrisme et d'émotion. Parfaitement raccord avec cette atmosphère solennelle, le thème musical de George Bassman est d'une belle majesté.





Major Dundee, 1965
Un grand film de fou. L'avoir découvert sur grand écran, dans toute la splendeur de son Cinemascope a grandement participé à son impact. Franc-tireur affirmé, Peckinpah livre ici une œuvre véritablement hors-norme, un total anti-western où toutes les traditionnelles figures du genre sont peu à peu vidées de leur substance, perverties puis abandonnées à leur nouvelle condition devenue absurde. En adepte de la démesure, Chuck Heston trouve là un de ses plus beaux rôles, tant sa prestance impressionne. Ses confrontations avec un Richard Harris au jeu très décalé ne sont pas l'aspect le moins fascinant du film. Et j'adore ce plan iconique dans le village mexicain où le Major taquine la bouteille, assis sur un pan de mur sur lequel est écrit "Viva Dundee !". 

Le film avance lentement, son atmosphère gagne progressivement en étrangeté, et l'on s'habitue à ce rythme en même temps que l'on s'inquiète du fait que la quête initiale de Dundee semble avoir été complétement oubliée. C'est l'occasion de développer les personnages qui l'entourent, et la caractérisation de tout ces nombreux profils est réellement remarquable. Il faut voir comment ces hommes se transforment au fur et à mesure de leur avancée au Mexique. Le spectateur appréciera d'ailleurs de constater de film en film la fidélité du metteur en scène à certains acteurs, qui forment vraiment une sorte de troupe, au premier rang desquels Coburn et Oates, évidemment. La violence et le côté désespéré de la bataille finale sur le Rio Grande portent bien la marque du cinéaste, et il n'est pas étonnant que la Columbia se soit effrayée en voyant le résultat, tentant de sauver la face en mutilant son montage.




The Wild bunch (La Horde sauvage), 1969
Une œuvre tout simplement gigantesque, et d'une ambition inespérée, à la fois vrai film d'aventures et pur western crépusculaire. Peckinpah y propose en effet une vision plus que jamais démystificatrice de l'Ouest, où le spectateur perd complètement le confort de ses repères. Car c'est sans équivoque : on n'aura droit ici qu'à des bad guys, certains possédant encore une vraie classe (William Holden, Robert Ryan, Borgnine, fascinants), tandis que d'autres sont d'une violence et d'une bêtise proprement irrécupérables (les chasseurs de primes/vautours). 

Le personnage de général mexicain corrompu, entouré de sa cour formée entre autres de conseillers venus d'Allemagne, synthétise clairement la figure du dictateur fasciste oppresseur de la masse paysanne, qui pour sa part espère recouvrer sa terre en s'engageant dans la lutte. Autre ordure du film, le représentant des chemins de fer — donc des intérêts économiques du pays — engage Robert Ryan et les chasseurs de prime sans regarder à la dépense. Ses actions sont d'ailleurs contestées par la population elle-même, victime des dommages collatéraux lors du coup monté du début. Peckinpah ne cache rien de son dégoût pour cette racaille. Loin de tout idéalisme, la bande à Holden ne semble quant à elle vivre que dans le présent, sans aucune volonté de changer le monde. Borgnine dira être plus que satisfait de sa situation, et seul le personnage d'Angel incarnera une position révolutionnaire à proprement parler. Ce sont au final des hommes qui refusent de vivre selon les lois que la société a établi. The Wild bunch est donc au fond très engagé, on y prône sans cesse la révolte contre l'ordre et la loi. C'est même assez étonnant de voir de telles idées radicales aussi librement et explicitement exprimées dans une production hollywoodienne. 

Le film impressionne par sa très grande splendeur plastique, et la beauté des compositions de plans en scope, tant dans les paysages que les intérieurs. J'en étais ressorti avec des images de scènes, de plans, de répliques, et les énormes éclats de rire qui parcourent le récit ont longtemps résonné dans ma mémoire. Je ne sais pas si le rapprochement est légitime, mais j'y ai ressenti une influence assez marquée du western italien et des films de Sollima et Leone en particulier : le côté sales gueules des personnages, le contexte de la révolution mexicaine, la façon qu'a la mise en scène de fétichiser certains regards (surtout entre Holden et Borgnine) et gestes (la précision du vol du train), ce jeu sur la lenteur de certaines scènes, qui fait que l'action et la violence surgissent avec une brutalité décuplée. Sans parler du générique avec ces arrêts sur image qui se colorent, effet qu'on retrouvera dans Cross of iron. Mais en y réfléchissant mieux, je finis par réaliser que c'est surtout à Il était une fois la révolution (1971) que j'ai pensé, film qui correspond justement bien à ce dialogue entre romantisme et nihilisme exprimé chez Peckinpah. Donc l'influence, s'il y en a, serait finalement tout autant dans l'autre sens puisque le Leone est postérieur. Avec The Wild bunch, Peckinpah marquait donc l'Histoire du cinéma d'une nouvelle pierre blanche (éclaboussée de sang).




Pat Garrett & Billy the Kid, 1973
Encore un western assez atypique, par son rythme faussement indolent, comme par ses personnages fascinants, paraissant tantôt impénétrables, tantôt profondément torturés. Kris Kristofferson m'a tout simplement laissé le souffle coupé, tant sa performance est impressionnante, héros sans âge, ne connaissant pas la peur et refusant de vivre sous une autre loi que la sienne. Face à lui, l'impeccable James Coburn a une sacrée classe en vieux briscard qui a conscience d'avoir peut-être perdu sa dignité en tournant le dos à son passé de bandit et de s'être compromis en se mettant au service des éleveurs, mais qui veut accomplir sa tâche pour ne laisser à personne d'autre la possibilité de s'accaparer la mort de son ancien ami. Avec très peu de mots, Peckinpah nous laisse deviner tout ce qui les rapproche encore, jusqu'à ce que, littéralement, le miroir se brise.

Telle une rêverie lyrique, le film est construit comme une suite de tableaux presque autonomes, donnant l'impression d'une trame finalement assez lâche, qui m'a parfois un peu fait décrocher. Pourtant, certaines scènes sont véritablement grandioses et très riches en émotions. L'assaut contre la cabane où est retranché Billy au début du film m'a complétement emballé par son intelligence cinématographique (mouvements parcimonieux mais incroyablement efficaces de la caméra, montage, etc.). De même la séquence à la limite du fantastique où Billy s'évade de la ville de Lincoln, en chantant tandis que les villageois restent immobiles devant les cadavres. Entretemps, se succèdent des moments de dialogue ou de contemplation très étranges, presque désincarnées, où l'on n'est pas sûr de saisir le sens de ce qu'on voit à l'écran (Coburn face aux trois bandits dans la taverne).

Malgré la présence de grands espaces, le monde est tout petit pour Pat le sheriff et Billy le hors-la-loi. Leur parcours reste circonscrit à l'intérieur des frontières du Comté, dont la topographie semble des plus réduites. Comme si les personnages, sachant très bien que toute fuite est impossible, attendaient juste de perdre une à une leurs dernières illusions. Le film n'est en gros qu'une longue parenthèse qui tente de repousser le plus loin possible l'inéluctable, s'achevant comme de coutume désormais chez Peckinpah sur une conclusion magnifique. La musique composée par Bob Dylan — qui se révèle ici plutôt charismatique en tant qu'acteur — apporte une dimension picaresque à l'ensemble, et son registre folk n'est pas sans m'évoquer le décalage imposé par Morricone au même genre cinématographique. On repérera aussi Harry Dean Stanton qu'il est toujours plaisant de croiser. En bref, un film désarçonnant, du genre qui se bonifie vraiment après coup, travaillant dans la tête. Je le crois thématiquement très riche et d'autant plus passionnant qu'on sera sensible aux résonances qu'il entretient avec les autres œuvres du cinéaste.




Bring me the head of Alfredo Garcia (Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia), 1974
Peut-être mon film préféré de Peckinpah, qui après avoir mené le western au bout de son destin, tente dans un dernier sursaut d'énergie rageuse de le propulser sur une voie inédite, redistribuant les cartes sans plus se soucier d'une quelconque règle du jeu. L'idéalisme est enterré, les bagnoles ont pris la place des chevaux, et les paysages ont plus que jamais des allures post-apocalyptiques. Avec une incroyable impolitesse, le film enchaîne les idées poétiques, composant une atmosphère proche du fantastique. Warren Oates trouve ici le rôle de sa vie, incarnant l'antihéros ultime, et Peckinpah lui offre en plus une compagne à sa mesure. Le couple qu'ils forment est anti-glamour au possible et pourtant foncièrement touchant, parce qu'il parvient à le faire sonner authentique. 

Pour employer une expression galvaudée, le film est une claque. Je l'avais découvert lors d'une diffusion tardive dans la nuit, et j'étais resté scotché jusqu'à la fin, yeux écarquillés, mâchoire pendante face au jusquauboutisme, au nihilisme d'un film qui ne ressemble à aucun autre, qui déjoue sans cesse les attentes du spectateur qui ne sait plus si on lui projette un western, un polar hard boiled ou une romance déglinguée.


19 mars 2016

Légendes de l'Ouest II. 1951-1962


Apache drums (Quand les tambours s'arrêteront), Hugo Fregonese, 1951
Typique en cela des productions Val Lewton, ce western se distingue particulièrement par la façon dont sa redoutable efficacité naît de son minimalisme de moyens. Loin de moi l'idée de vouloir réduire l'ensemble de sa production à cette caractéristique, mais c'est quand même particulièrement prégnant sur ce titre. L'intrigue est d'une simplicité qui confine à l'épure : un petit village de mineurs et de fermiers est menacé par des Indiens sur le sentier de la guerre. Dans l'attente du climax promis, on a droit à des études de caractères d'une subtilité inattendue, où les qualités de chaque personnage sont sans cesse contrebalancées par leurs défauts. Et réciproquement. 

Il y est notamment question d'un homme en passe de racheter ses fautes, mais aussi des conditions d'intégration sociale des Indiens, tolérés jusqu'à un certain point. Il apparaît que les actes des personnages ont ici de l'avance sur leurs pensées. Si Sam Leeds, joué par McNally, s'investit pour sauver la ville, il fait savoir explicitement — il dit ne jamais mentir — qu'il le fait pour prendre de l'ascendant sur le sheriff, son rival en amour. Selon lui, c'est l'orgueil qui le guide. Or, et c'est le pasteur qui en sera le premier conscient, il se place ainsi sur la voie de la rédemption. Mais tout ça est raconté et révélé sans aucun moralisme pesant. Ainsi le pasteur est au départ montré comme le garant de la bonne vertu du village, faisant  expulser les prostituées. A la fin, il en viendra à prier avec l'Indien, alors qu'il le considérait auparavant à peine comme un égal. Ce changement d'attitude n'est pas le résultat d'une évolution en ligne droite, dramatiquement commode mais peu réaliste. C'est au contraire fluctuant en fonction des événements, un peu comme dans la vraie vie. La fin laisse d'ailleurs pas mal de choses en suspens, avec cette étrange métaphore de l'âne qui vient têter sa mère. 

Ces seules qualités de caractérisation des personnages suffiraient à rendre le film mémorable. Mais on va réellement atteindre le sublime lors du dernier acte de ce petit bijou, qui tourne au huis-clos dans une église. Là, les beautés du Technicolor se laissent aller à une stylisation aux frontières du fantastique, ce qui me laisse penser que ce Apache drums pourrait avoir influencé de manière assez évidente Carpenter avec son Assaut. Tout est filmé de l'intérieur, la menace des Indiens reste invisible, on ne voit que leurs mains battant des tambours, faisant grimper une insupportable tension. Bref, un western remarquable par ses partis-pris esthétiques qui lui donnent une atmosphère singulière, et par ses personnages merveilleusement développés au sujet desquels il y aurait encore beaucoup à écrire.



Rawhide (L'Attaque de la malle-poste), Henry Hathaway, 1951
Du beau monde derrière cet épatant western : Dudley Nichols trousse un scénario superbement efficace, très minimaliste dans ses enjeux et pourtant captivant. Western en mode film noir, Rawhide met en scène une prise d'otage qui donne quasiment l'impression de se dérouler en temps réel, ne relâchant ainsi jamais la tension. Tyrone Power et Susan Hayward campent un faux couple pour lequel on ressent vite de l'empathie. Jack Elam est assez génial en vieille crapule. La photo noir et blanc de Milton Krasner est magnifique, mettant bien en valeur les très beaux paysages naturels. 

Et puis surtout la mise en scène d'Hathaway s'avère d'une redoutable précision. Aussi à l'aise dans le western que dans le polar, le réalisateur a une façon de gérer l'espace et les déplacements de ses personnages avec un brio discret mais réellement stupéfiant. Les scènes de violence sont quant à elles d'une brutalité assez étonnante, bien loin des bourre-pifs de convention hollywoodiens. En dehors de l'utilisation un peu hors-sujet de la mélodie de My darling clementine et de la voix off qui en ouverture et conclusion pense rendre hommage à la glorieuse époque de la malle-poste, on peut presque parler de film parfait.




Rancho notorious (L'Ange des maudits), Fritz Lang, 1952
Je l'ai vu dans de bonnes conditions et plutôt concentré, et je n'ai vraiment pas aimé du tout. Pourtant le film était pour moi précédé d'une excellente réputation assez unanimement partagée, le casting est de premier choix, mais rien n'a trouvé grâce à mes yeux : l'artifice des décors de carton-pâte éclairés sans magie, l'intrigue paresseuse de mauvaise série B, les chansons pénibles de la Dietrich... Le spectacle ne m'a procuré ni la fièvre ni les palpitations espérées. Non, vraiment ce fut une déception assez inattendue, un rendez-vous manqué.

Après The Return of Frank James qui avait au contraire été une belle surprise, il me restera encore à découvrir Les Pionniers de la Western union pour faire le tour des trois westerns signés Lang.



Saddle the wind (Libre comme le vent), Robert Parrish, 1958
Un western vraiment intéressant dans sa façon de mêler les grands thèmes de l'Ouest à un drame plutot intimiste, entre deux frères. Bien qu'excellent, John Cassavetes paraît déjà un peu trop âgé pour ce rôle de jeune chien fou. Tout le monde autour de lui s'obstine à le traiter de gamin alors qu'il affiche quand même une certaine maturité de visage et de corps. L'alchimie du couple qu'il forme avec Robert Taylor aurait sans doute pu mieux fonctionner si on avait pu croire davantage à son personnage. Par son seul talent, Julie London parvient heureusement à donner pour sa part une belle présence à un personnage à la limite du mobilier, et qui aura au moins donné lieu à une très belle scène chantée. Le film est également parfois un peu plombé par des inserts pas très finauds de gros plans manifestement tournés en studio.

Parrish dépeint un monde qui est en train de perdre ses rêves de grandeur. La guerre de Sécession n'a créé que des rancœurs, la conquête de l'Ouest s'achève dans la désillusion, les migrants sont persécutés, les prairies ouvertes à l'élevage vont devoir accepter l'arrivée du fil de fer barbelé, les brigands d'autrefois et leur code d'honneur appartiennent au passé. N'acceptant pas cette évolution, le jeune Cassavetes sombre dans la violence gratuite, substitue la vanité à l'héroïsme. Les grands espaces reprendront tout de même un temps leur place, lors du douloureux final situé dans un magnifique champ de lavande. Dommage que la conclusion (imposée ?) fasse sonner une fausse note de happy ending à un ensemble de plutôt bonne tenue.




Ride lonesome (La Chevauchée de la vengeance),  Budd Boetticher, 1959
Ça faisait longtemps que je voulais le voir, particulièrement séduit et intrigué par son méchant titre français. Et c'est du bon. Voilà un autre western pratiquant l'art du dépouillement : une dizaine de personnages, autant de chevaux, deux baraquements dérisoires et un désert rocailleux. Avec ça, Boetticher nous offre un film palpitant et assez original qui pourrait même préfigurer les néowesterns de Leone et Eastwood. L'impassibilité constante de Randolph Scott annoncerait en quelque sorte les cowboys incarnés par l'Homme sans nom : peu de répliques, l'impression de maîtriser n'importe quelle situation sans jamais exprimer ni peur, ni doute, et des personnages qui l'entourent beaucoup plus contrastés, chargés de lui apporter le relief nécessaire. Du côté de ces seconds rôles, on appréciera de croiser les trognes de James Coburn et Lee Van Cleef, idéalement castés. 

La mise en scène, toute en mouvements, suit ce petit monde avec une belle grâce. Certains plans sont particulièrement réussis, tel ce travelling qui suit les cavaliers, découvrant soudain à l'arrière-plan, au sommet d'une dune, des Indiens à cheval. Le plan final est quant à lui magnifique et vraiment marquant, avec notre héros réduit à l'état de silhouette, faisant face à l'arbre aux pendus en feu. Comme chez Leone, le personnage de Scott arrivé au bout de son chemin partage avec le spectateur la révélation de ce qui le hante et justifiait sa présence à l'écran, jusqu'à sa sortie du cadre. Sa vengeance accomplie, il cesse d'exister et consume symboliquement sa raison d'être.





How the West was won (La Conquête de l'Ouest), George Marshall, Henry Hathaway, John Ford et leurs amis, 1962
Peut-être l'avais-je vu gamin mais je n'en avais plus aucun souvenir. Certaines situations du début n'ont pas manqué de m'inquiéter, avec une intrigue qui s'annonce franchement indigne de la fresque ambitieuse promise : la petite famille pleine de foi de Karl Malden, Jimmy Stewart qui se fait avoir comme un bleu dans une caverne pour aller voir une soi-disante "bête sauvage", le commencement d'une romance un peu mièvre avec la toute fraîche Carroll Baker. Mais petit à petit, l'ambition du film se fait jour, pour aboutir à une véritable saga sur plusieurs générations, où l'on est invités à vivre la petite histoire dans la grande. Les ellipses d'un épisode à l'autre sont plutôt bien gérées. Et l'on assiste bientôt fasciné aux périlleuses expéditions des pionniers qui remontent les fleuves vers l'Ouest, à la difficile coexistence avec les Indiens, à la ruée vers l'Or, sans omettre évidemment la Guerre civile, et la façon dont le désordre et la loi ont lutté pour s'imposer sur de nouvelles terres. Autant de thèmes abordés sous l'angle de la fiction mais aux vertus documentaires. Si le film est une ode à l'esprit de bâtisseur du peuple américain, il se montre finalement assez critique du mythe du Far West. Les premiers immigrants s'affrontent entre eux, la quête de l'or se révèle vaine, la guerre n'aboutit qu'à de nouvelles désillusions, la bataille du chemin de fer a été gagnée sur les mensonges faits aux Indiens.

Hathaway inquiète donc un peu avec son premier épisode mais se rattrape vite lors d'une bagarre redoutablement dynamique. Il se sort déjà mieux du second épisode sur la ruée vers l'or, avec Gregory Peck en aventurier cool et Debbie Reynolds très enthousiaste dans ses numéros de cabaret. La séquence tournée par Ford est presque immédiatement identifiable, par sa chaleur humaine, son spectaculaire mesuré, son émotion, et le jeune George Peppard s'y montre excellent. Montrant les conséquences de la sanglante bataille de Shiloh, le réalisateur s'attarde sur les répercussions de la guerre sur les hommes, et évoque le douloureux retour au foyer et l'espérance d'une nouvelle ère. Pour l'épisode du chemin de fer, George Marshall apporte beaucoup de rythme, avec des mouvements de caméra qui profitent bien du format fou qu'était le Cinerama, mettant en valeur aussi bien ses figurants que ses décors. C'est peut-être lui qui bénéficie du scénario le plus intéressant avec des enjeux dramatiques finement travaillés.

La production a clairement des moyens et le film bénéficie tout du long d'une superbe photographie en Technicolor, qui en fait souvent un régal pour les yeux. Les cascades sont toutes très réussies et inventives, et d'autant plus impressionnantes qu'on devine la lourdeur de l'équipement de tournage utilisé (pas mal de plans avec caméra embarquée). Je retiens particulièrement la trépidante attaque du convoi par les Indiens et l'hallucinante charge des bisons sur le chantier. Mais il faut reconnaître que le film est irregardable sur un écran de télévision modeste. Les gros plans étant quasiment absents, on a parfois du mal à reconnaître certains acteurs (John Wayne ou Eli Wallach, par exemple). Le Cinerama fut un gadget hélas sans descendance. Quelle salle proposerait aujourd'hui la projection d'une copie 70mm au format 2.75 sur un écran concave et un son multicanaux 7 pistes ?



DOSSIER LÉGENDES DE L'OUEST :

20 novembre 2014

Due Leone

Après avoir évoqué les rejetons plus ou moins légitimes de Sergio Leone dans ma revue personnelle du western spaghetti, je souhaitais m'arrêter sur deux œuvres qui représentent une nouvelle charnière dans la filmographie du maître. Deux films qui parviennent à nouveau à transcender un genre avant qu'il ne se sclérose, et qu'on pourrait qualifier de "sur-western"...




C'era una volta il West (Il était une fois dans l'Ouest), 1968
Leone opère pour sa cinquième réalisation un détricotage en règle de la recette mise au point dans sa trilogie dite des dollars (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le Bon la brute et le truand). Il parfait son ouvrage et s'efforce de distancer ses suiveurs. En rejouant dans sa scène d'ouverture le style outrancier d'un genre qu'il a contribué à imposer, en en épuisant tous les excès, Leone l'enterre un peu aussi. Il met à mort des archétypes pour mieux aller voir ailleurs. La suite du film, dans ses personnages — la présence d'une femme forte, enfin — comme dans son ton, a en effet peu de choses en commun avec le pittoresque de ses films précédents. Ceci dit sans aucun jugement de valeur. Le temps y est quinze fois plus étiré, aboutissant à autre chose. Et cet autre chose, c'est un film tout simplement parfait, chaque scène donnant l'impression de pouvoir fonctionner de façon autonome, tout en s'agençant progressivement comme autant de pièces d'un puzzle d'une totale cohérence. Une véritable magie de cinéma qui existe pleinement grâce à la musique de Morricone qui sait comme personne faire soudain monter la tension et filer la chair de poule au spectateur. Le qualificatif d'opéra n'est certainement pas usurpé, chaque personnage apparaissant accompagné de son leitmotiv. Et j'aime cette anecdote selon laquelle Leone serrait méchamment la gorge du joueur d'harmonica lors de la séance d'enregistrement.

Comment peut-on à ce point travailler sur l'épure (peu de dialogues, actions réduites à leur essence) et offrir une réflexion aussi riche sur le mythe américain ? L'histoire se mêle à la légende, le lyrisme des situations au réalisme des détails. Le cinéaste profite de la richesse de ses superbes décors, les directeurs artistiques italiens ne sont pas pour rien considérés comme faisant partie des meilleurs au monde.

Mais cette machine resterait une coquille vide s'il n'avait pas placé à son sommet une troupe d'acteurs tous plus fascinants les uns que les autres. Claudia Cardinale n'est pas seulement mémorable par sa beauté renversante, son personnage lui-même rayonne au sein de paysages aux dimensions mythologiques. Le choix d'Henry Fonda pour incarner un salaud riche de complexité est d'une audace réjouissante. Et après la paire Eastwood / Wallach, celle constituée ici par le magistral Jason Robards et Charles Bronson semble vraiment annoncer le duo Coburn / Steiger du film suivant...




Giù la testa (Il était une fois la révolution), 1971
Mon chouchou dans la filmo de Sergio, dont je garde intacte l'impression de choc ressentie à sa découverte. Le premier quart d'heure, entre un jet de pisse et un gros plan de fesses, est désarmant, c'est peu de le dire. Le film ne va cesser de fonctionner sur des ruptures de tons, qui ont pour but d'embarquer, avec violence s'il le faut, le spectateur dans le flux de l'histoire, avec des personnages qui évoluent vraiment au cours du film. Rod Steiger est promu du rang de péon mexicain à celui de héros de la révolution malgré lui. James Coburn, habité par un passé tragique, cherche à expier sa culpabilité et explose tout sur son passage, au sens propre. L'un et l'autre très opposés, puis complémentaires, se toisant et s'encourageant alternativement tout au long du film, traçant le portrait d'une amitié naissante, virile, touchante. Car Giù la testa est aussi un buddy movie. Le bouffon et le héros tragique déteindront l'un sur l'autre, composant certainement un des plus beaux couples de bandits que le cinéma nous ait donnés. 

À la revoyure de ce grand film, c'est sur la composition savante du cadre et sur la science du montage de Leone que je me suis surtout arrêté. Il y a notamment une utilisation de la profondeur de champ assez impressionnante, ainsi qu'une mise en scène de l'espace plus que jamais précise et inspirée. On n'en doutait évidemment pas (voir l'éblouissant duel final d'Il était une fois dans l'Ouest), et on ne profitera jamais mieux de ces films que projetés sur grand écran. Leone sait comme personne faire durer des scènes et les rendre passionnantes. Qui d'autre que lui sait à ce point faire en sorte que la musique fasse corps avec le film ? Morricone tutoie une nouvelle fois les cîmes. J'adore le thème si poignant de Sean qui accompagne des flashbacks plein de douleurs. Ces flash-backs eux-mêmes sont tout simplement sublimes, d'une pureté et d'une simplicité rare, car tout passe par la musique et l'image.

Cette vision à la fois romantique et désenchantée de la révolution bouleverse, mais n'empêche pas pour autant le réalisateur de se lâcher complètement dans l'humour et la paillardise. Mélange de spectacle et de réflexion politique, ce cocktail volontairement perturbant exprime finalement assez justement tout le paradoxe de l'engagement révolutionnaire, entre idéal et désillusion, nihilisme et imposture. L'ironie est constante, à la fois cinématographiquement (le western rend ici définitivement l'âme) et politiquement (les théories et les idéaux sont finalement peu de choses face aux faiblesses humaines et aux hasards de nos destinées). Le film me laisse à chaque fois complètement anéanti par sa puissance émotive et sa réussite artistique... Une phrase que je pourrais en fait reprendre mot pour mot à propos du testament cinématographique de Leone que sera treize ans plus tard Once upon a time in America.