6 juillet 2015

Le Jukebox du lundi : Jerry Goldsmith


Bien plus discret qu'un Ennio Morricone ou un John Williams, Jerry Goldsmith (1929-2004) appartient sans conteste au même panthéon des plus grands compositeurs de musique de films. Au point que l'on ne se console pas de sa disparition, à une époque où la bande originale semble sortir du même impersonnel robinet à sons, pour peu en plus que son mixage dans le film soit respectueux. Et puis sur les dernières années, le bonhomme m'était particulièrement sympathique avec ses lunettes et sa queue de cheval argentée. 

Si Williams est plus connu, c'est (coup de bol, ou talent ?), essentiellement grâce à Spielberg et George Lucas, et au succès de leurs films qui ont rendu certains de ses thèmes parmi les plus mondialement célèbres. Ce jeu des comparaisons a cependant ses limites, et Goldsmith a pour lui une carrière incroyablement prolifique qui, dès les années 60, lui a permis d'offrir de magnifiques écrins au cinéma. Il a œuvré dans tous les domaines, peu avare de ses talents et ne craignant pas de signer les partitions de productions mineures, de répondre aux commandes de réalisateurs inconnus, passant du film de prestige à d'indignes séries B.



Main theme
A patch of blue (Un coin de ciel bleu), Guy Green, 1965

Ce sont ces petites merveilles tombées un peu dans l'oubli qui, parce que plus confidentielles, entretiennent un rapport privilégié avec le spectateur qui en a été marqué. C'est parfois même la connaissance de ces perles qui nous font apprécier ces artistes immenses, davantage encore que leur titre de gloire (au sens de succès). 


Main title

C'est vraiment ce qui est amusant avec lui : une sorte de générosité, d'absence de préjugés qui l'a amené même une fois reconnu et célébré (18 nominations aux Oscars) à porter son dévolu sur des blockbusters sans âme. Sa musique peut donc parfois être bien plus intéressante que le film qui l'accompagne. Et la liste des authentiques chef-d'œuvres du cinéma auquel il a apporté sa contribution reste impressionnante. 


Theme
Pursuit, Michael Crichton, 1972

Goldsmith est un artiste un peu caméléon, qui sait s'adapter, inventer de nouvelles sonorités en fonction du film — sans forcément privilégier l'orchestre symphonique — avec une rare élégance. Aussi à l'aise dans le soutien de l'action (The Wind and the lion, Rambo, The Mummy), dans le romantisme flamboyant (The Sand pebbles, The Illustrated man, Papillon, Chinatown, Legend), l'avant-garde électronique ou dissonante (Seconds, Planet of the apes, Alien) ou les grands thèmes héroïques (Star Trek the movie, la fanfare Universal)...


Poltergeist theme
Poltergeist, Tobe Hopper, 1982

L'homme sut également se montrer fidèle, et c'est souvent grâce à ces collaborations renouvelées qu'il livre ses musiques les plus réussies, du vrai complice Joe Dante (inséparables à partir The Twilight zone : the movie) au sulfureux Paul Verhoeven (qu'il accompagnera durant sa carrière américaine en alternance avec Basil Poledouris), en passant par des grands professionnels comme John Huston ou Franklin J. Schaffner.


The Construction
Explorers, Joe Dante, 1985

Le survol de sa filmographie est particulièrement exaltant. La poignée de titres que je propose ici à l'écoute n'est évidemment représentative de rien du tout puisque son œuvre n'est clairement pas réductible à une possible compilation. L'auditeur pourra néanmoins se rendre un peu compte de sa diversité d'approches, du genre des films au style de ses orchestrations. Et accessoirement, il s'agit de mes thèmes préférés.

The Trees
Medecine Man, John McTiernan, 1992

3 juillet 2015

Un bras, une lame


Retour sur quatre chefs-d'œuvre du wu xia pian mettant en scène une figure mythique du cinéma de Hong Kong : le sabreur manchot...





The One-armed swordsman (Un seul bras les tua tous), Chang Cheh, 1967
Assurément un très grand film. Le scénario qui mêle, sur fond de défis entre écoles, les notions traditionnelles d'honneur et de vertu, de vengeance et de rachat, d'apprentissage et de respect du maître, est particulièrement abouti et passionnant. Largement au-dessus du tout venant de la production hongkongaise de l'époque, notamment en ce qui concerne les émotions des personnages, qui trouvent ici un juste et merveilleux équilibre avec l'action.

Les situations dramatiques sont fortes et prennent le spectateur aux tripes, du début à la fin. Dans le rôle du héros mutilé, Jimmy Wang Yu est franchement éblouissant, passant par différents registres où sa dignité est remise en cause. Il trouve certainement là le rôle de sa vie.


Cadrées dans un scope couleur classieux, les scènes d'action sont toutes sublimes, s'inscrivant dans de très beaux décors qui confirment l'éclatant savoir-faire du studio des Shaw Brothers. À sa sortie, The One-armed swordsman a été un succès colossal qui a véritablement donné ses lettres de noblesse à ce qui s'est alors imposé comme le genre-roi à Hong Kong, entraînant d'inévitables suites et copies.




Return of the one-armed swordsman (Le Bras de la vengeance), Chang Cheh, 1969
Cette fois, il n'y a plus de mythe à construire. Chang Cheh ne cherche pas à bouleverser des éléments déjà mis en place dans le premier volet. Cette suite directe va assez vite tourner au film d'aventures trépidant, riche, très riche en action, et dont le caractère feuilletonesque des péripéties s'avère tout à fait savoureux. Wang Yu reprend son rôle de sabreur manchot et affronte ici les uns après les autres huit bretteurs qui possèdent chacun une arme spéciale et savent ruser. Les différentes scènes de baston sont aussi variées que ces armes et pleines de surprises, souvent bien sanglantes. Le nombre de mort est d'ailleurs impressionnant, avec une quantité de figurants apparemment variable en fonction des besoins de chaque scène, et l'on devine là en quoi Cheh a influencé John Woo. On a beau voir les corps tomber par dizaines, il en vient toujours de nouveaux. Visuellement, l'assaut final est vraiment fascinant, opposant combattants vêtus de blancs et combattants vêtus de noir. Le conflit prend ainsi une tournure presque absurde, quelque chose de purement plastique et l'on oublie les raisons qui ont motivé pareil carnage.


Par l'intermédiaire de son protagoniste, Chang Cheh introduit alors une dimension inattendue. La conclusion va en effet exprimer un véritable dégoût pour toute cette violence. Au-dessus des préoccupations mesquines de vengeance satisfaite, le héros quitte la scène, laissant les hommes à leur triomphe sanglant, rejettant tout honneur. On appréciera également la complémentarité apportée au guerrier par sa femme, véritable cœur de cet extraordinaire personnage.




The New one-armed swordsman (La Rage du tigre), Chang Cheh, 1971
Nouvel univers, nouveau héros, et le réalisateur met à l'honneur ses deux acteurs fétiches, avec au premier plan une belle composition de David Chiang. Son personnage, costume immaculé, nous est d'abord montré dans toute l'arrogance de sa jeunesse, puis, après avoir reçu sa raclée, promène sa tristesse en noir, se retenant de repenser à sa maîtrise du kung fu. Cheh en rajoute dans le sadisme, avec des clients d'auberge vraiment pas sympas qui prennent un malin plaisir à humilier l'handicapé devenu serveur.

La figure du triangle amoureux est également l'un des aspects intéressants du film. L'amitié virile qui lie Chiang à Ti Lung est sans ambiguïté, et le personnage féminin y est incontestablement perdant. La vendetta finale du manchot est un très grand spectacle qui se termine en beauté grâce à l'emploi d'une technique inattendue contre un big boss particulièrement fourbe. 


Comparativement, ce titre est peut-être moins immédiatement attachant que les deux autres. Ses enjeux semblent plus limités, mais c'est néanmoins un très chouette wu xia pian qui s'apprécie avec bonheur. Historiquement, La Rage du tigre est le premier film de sabre hongkongais à avoir connu une distribution en France dans les salles de quartier, et représente donc pour un paquet de spectateurs une œuvre matricielle.




The Blade, Tsui Hark, 1995
Ma première rencontre avec Tsui Hark date de la retrospective de la Cinémathèque française en 1996 (alors salle République), pas mal en avance sur son temps. Le réalisateur démiurge tentait au même moment l'aventure hollywoodienne emmené par Jean-Claude Van Damme. J'étais sorti ébloui de la projection de Green snake (1993), spectacle totalement inédit pour moi. Quelques temps après, Canal+ avait eu la bonne idée de diffuser ce The Blade que je m'empressai d'enregistrer. 

Ne serait-on pas ici face au film de sabre ultime ? Tsui Hark reprend la figure emblématique du sabreur manchot et pulvérise toutes les règles de la bienséance cinématographique, comme il le fit et continuera à la faire régulièrement tout au long de sa folle carrière. La sauvagerie ici à l'œuvre laisse stupéfait, tant dans la forme que dans le fond. Les prouesses athlétiques des acteurs (Chiu Man Cheuk est magnifique) sont déjà balèzes, mais si le film impressionne vraiment c'est dans son acharnement à pratiquer la barbarie à tous les niveaux, sans pitié, avec littéralement l'énergie du désespoir. Les personnages s'en prennent plein la poire en cette époque indéterminée où la vie semble avoir perdu toute valeur. Il est impossible de résister à ses pulsions, tant sexuelles que meurtrières. Toute la direction artistique, des costumes aux décors, est contaminée, tandis que la narration, via sa voix off féminine, donne une patine presque mythologique à un récit qui n'est pas loin d'évoquer Mad Max 2.


La caméra du cinéaste est littéralement plongée au cœur de la mêlée, vole, se ramasse par terre, se fait éjecter, fonce dans le tas. Les plans s'enchaînent sans qu'on puisse jamais les prévoir, chacun semblant hurler : « après moi le déluge ! » La violence est ressentie à tous les niveaux. Et le spectateur est emporté dans cet épuisant et somptueux torrent. Éprouvant et magnifique point de non-retour.


1 juillet 2015

Dangereuses liaisons dangereuses

« On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une Loi de la Nature ; ce n'est pas ma faute.
Si donc, je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute. Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute. Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute. Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute. Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la Nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute. Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »
Lettre CXLI

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont



Publiées en 1782, Les Liaisons dangereuses de Monsieur Choderlos de Laclos sont bel et bien un monument de la littérature du Siècle des Lumières — donc de la littérature mondiale. Mais un monument qui n'a rien d'intimidant. Les relectures ne l'entament jamais, c'est un bonheur à chaque page que de savourer ce style impeccable, cette jouissance de la langue qui s'avère aussi délectable que le machiavélisme des personnages principaux. Mécanique sublime, le livre est également d'une formidable richesse concernant les mœurs de son temps, décrits avec une  ironie mordante sous couvert d'édification morale. On conseillera de le lire dans l'édition Livre de poche, dont l'appareil critique est aussi avisé que lumineux.

C'est un roman épistolaire touffu et jouant à fond la carte de l'éloquence et de la séduction par l'écrit. Par principe, l'adapter à l'écran relevait par conséquent de l'impossible. L'expérience à été cependant tentée à plusieurs reprises, avec plus ou moins de réussite selon qu'on garde ou non à l'esprit l'œuvre originale. Surtout c'est l'occasion pour des acteurs de trouver des rôles en or, au premier rang desquels Valmont et Merteuil offrent tout un éventail de performances entre pleine maîtrise de soi et émotion qui fait craquer le vernis.







Les Liaisons dangereuses, Roger Vadim, 1959
Avec : Jeanne Moreau (Merteuil), Gérard Philipe (Valmont), Annette Vadim (Tourvel), Jeanne Valérie (Cécile), Jean-Louis Trintignant (Danceny)...
Alors au faîte de sa gloire, Vadim modernise le roman en imaginant des Valmont et Merteuil vivant dans les années 60, s'efforçant ainsi d'enter en résonance avec les spectateurs d'alors. Robes de soirée et costumes-cravates remplacent corsages et perruques poudrées. Le film a fait son petit scandale à une époque où le réalisateur d'Et Dieu créa la femme était considéré comme un cinéaste sulfureux. 


Son audace doit gentiment faire sourire aujourd'hui. Au moins la présence d'un duo de stars au sommet de leur beauté n'en fait pas un spectacle désagréable. Il s'agit d'un des derniers films de Gérard Philipe.




Dangerous liaisons (Les Liaisons dangereuses), Stephen Frears, 1988
Avec : Glenn Close (Merteuil), John Malkovich (Valmont), Michelle Pfeiffer (Tourvel), Uma Thurman (Cécile), Keanu Reeves (Danceny)...
Christopher Hampton avait connu un certain succès à Broadway en adaptant le roman pour la scène. Il reprend ici son travail pour livrer un scénario qui demeure jusqu'à présent le plus fidèle à l'œuvre de Laclos. C'est ainsi que des scènes importantes du livre sont littéralement transposées, de même que de nombreuses répliques marquantes. Cet aspect seul suffit à combler de plaisir le spectateur-lecteur. Mais son adaptation, en plus de se montrer extrêmement fidèle, s'avère particulièrement intelligente. En effet, ne tombant jamais dans le piège de la banale illustration, Hampton et son réalisateur témoignent d'une compréhension profonde et offrent une restitution juste des enjeux du roman, de sa technique et de ses beautés.

Pour son premier film américain, Frears tente le pari assez osé du film en costume. Sa mise en scène donne l'impression de faire corps avec ses personnages, souvent filmés de très près. Lors de ma première vision, j'avais moyennement accroché à ce principe que j'accusais d'être trop théâtral, mais en le revoyant j'ai trouvé que c'était finalement assez puissant, donnant vraiment une force et un poids impressionnants aux moindres apparitions de Merteuil et Valmont. L'interprétation est incontestablement la cerise sur le gâteau. À sa sortie, le film proposait rien de moins que l'un des plus beaux castings de l'année. Jeu ciselé au millimètre de Glenn Close. Sous la poudre, Malkovich fier et soudain enragé, qui incarne avec brio la chair de son personnage. Et une Michelle Pfeiffer idéale en Madame de Tourvel fragile au possible, contemplant avec effroi et grâce l'abîme qui va la dévorer. Uma Thurman est assez inattendue dans le rôle de la naïve Cécile mais passe plutôt bien. Keanu Reeves en Chevalier Danceny fait moins d'étincelles. La musique de George Fenton qui accompagne ces images est très belle et évidemment dans un style baroque tout à fait approprié.




Valmont, Milos Forman,1989
Avec : Annette Bening (Merteuil), Colin Firth (Valmont), Meg Tilly (Tourvel), Fairuza Balk (Cécile), Henry Thomas (Danceny)...
Cinq ans après Amadeus, Forman tourne à nouveau un film sur le XVIIIe. Sa version sort quelques mois à peine après celle de Frears et cette double impression de redite lui fera manquer son public. En ce qui me concerne, je l'avais adoré à sa sortie, et je l'ai souvent revu depuis avec un plaisir renouvelé. Ce qui me plaisait particulièrement, c'était la transformation de Meg Tilly en Madame de Tourvel qui, lorsqu'elle s'abandonne à la passion, apparaît alors avec ses beaux cheveux noirs défaits.

Je ne vais pas m'attarder sur les costumes, la photo, les décors, la jolie musique sur instruments d'époque. Ici les personnages vivent vraiment. Ça respire, la mécanique est un peu moins écrasante, l'atmosphère un peu plus humaine. L'adaptation de Jean-Claude Carrière est en fait assez impitoyable vis-à-vis du roman. C'est presque une autre histoire, une variation sur des personnages et leurs passions. La façon dont le film se termine semble justifier son titre, au sens où la conclusion ne s'attarde que sur le seul destin de Valmont. Il semble emporter son secret avec lui dans la tombe. Tous les autres personnages viennent se recueillir, mais rien ne nous est dit quant à leur propre devenir et il n'apparaît pas qu'ils soient alors particulièrement perdus (La Tourvel en particulier donne l'impression d'avoir juste vécu une douloureuse parenthèse). Or, dans le bouquin, le final est réellement effroyable. Entre la mort, le couvent, la maladie, la ruine et le déshonneur, c'est presque une danse de damnés. Chez Forman, ça reste relativement paisible. Les personnages sont caractérisés avec précision, et on assiste à pas mal de scènes qui restaient hors-champ dans le roman.

Colin Firth est vraiment excellent dans le rôle-titre, Annette Bening compose une Merteuil qui sait parfois émouvoir. Et il est toujours sympathique de retrouver Jeffrey Jones chez Forman, de même que l'inévitable trogne de Vincent Schiavelli. La meilleure idée de casting est sans doute d'avoir confié le rôle de Cécile Volanges à Fairuza Balk, la Dorothy de Return to Oz. L'actrice a enfin l'âge du rôle et son physique étonnant, associé à son interprétation et à la manière dont elle est habillée et filmée, lui permet d'une scène à l'autre d'afficher tantôt une moue d'enfant, tantôt le visage d'une presque femme. Son ingénuité est délicieuse (irrésistible scène du petit déjeuner où elle croit bien faire en répondant qu'une fois mariée avec Gercourt, elle gardera Danceny comme amant !).




Cruel intentions (Sexe intentions), Roger Kumble, 1999
Avec : Sarah Michelle Gellar (Merteuil), Ryan Philippe (Valmont), Reese Witherspoon (équivalent de Tourvel), Selma Blair (Cécile)...
Nouvelle modernisation avec une intrigue transposée cette fois dans le milieu des campus américains, sa jeunesse décadente, friquée et arriviste. Projet qui semblait prometteur au premier abord mais qui se révélera une fausse bonne idée. Certes, les efforts de Roger Kumble — à la fois réalisateur et scénariste — pour donner à son récit une couleur "dixhuitièmiste" sont louables (décors, accessoires), mais les manœuvres de cette jeunesse contemporaine n'a plus grand chose de troublant aujourd'hui. Le pari entre Valmont et Merteuil n'est plus qu'un inconséquent marivaudage, un plan drague plutôt pathétique, d'où toute subversion est absente. Le récit de Laclos trouvait justement sa force par rapport à la société de son temps, offrant un cruel tableau des mœurs, de la condition de la femme et de l'hypocrisie de la noblesse. Ici, la conclusion nous montre les soi-disantes victimes interprétées par Selma Blair et Reese Witherspoon s'associer et retourner un peu trop facilement le plan de Sarah Michelle Gellar contre elle-même. Leur attitude montre bien à quel point leurs mésaventures n'en sont pas vraiment, arborant un sourire comme pour une mauvaise farce. Preuve de cette inconséquence, le film générera deux suites, vrais sous-produits télévisuels.

En dehors de Ryan Philippe qui est un acteur que j'aime bien et de Witherspoon qui s'en sort pas mal, l'interprétation est très moyenne. J'ai vu des acteurs réciter leur texte, mais à aucun moment vivre, souffrir, être troublés. Tout cela commençait plutôt bien avec un très beau générique et Every you every me de Placebo en fond sonore, suivi d'une scène d'ouverture assez maligne. Le reste de la bande son est occupé par des titres qui semblent là pour justifier l'édition d'une BO-compilation pour teenagers. En dehors de deux ou trois scènes, la fusion image/musique est ratée. Et je ne parle même pas de l'espèce de soupe qui sert de bande originale.




Les Liaisons dangereuses, Josée Dayan, 2003
Avec : Catherine Deneuve (Merteuil), Rupert Everett (Valmont), Nastassja Kinski (Tourvel), Leelee Sobieski (Cécile), Tedi Papavrami (Danceny)...
Pas vu, mais tout me semble annoncer une catastrophe. Les échos que j'en avais eus évoquaient même un truc assez ridicule. Éric-Emmanuel Schmitt signe l'adaptation télévisée, faussement modernisée puisque l'action est située dans les 60's. À ce titre, c'est presque un remake du film de Vadim. Josée Dayan régnait alors sur les productions de prestige de la télévision française, réalisatrice compétente mais peu exaltante d'autres adaptations de classiques de la littérature (Le Comte de Monte-Cristo, Les Misérables).

Casting international classieux mais dont les choix m'apparaissent peu convaincants : Deneuve est bien trop vieille pour donner corps à Merteuil, l'offensée rancunière. La durée conséquente de la série (252 minutes en deux ou trois épisodes) peut néanmoins permettre une transposition plus souple et ouverte. Mais je ne m'acharnerai pas forcément à chercher l'occasion de voir ça.

29 juin 2015

Le Jukebox du lundi : Sonic youth

Que je parle de littérature, de cinéma, d'art ou de musique, je ne peux construire mes critiques qu'en y mettant un peu de ma personne. Je ne partage évidemment que ce qui me touche, et cela implique souvent que j'en vienne à raconter un peu ma petite vie. Si j'évoque aujourd'hui Sonic youth, c'est donc aussi parce que ça a été un groupe fondamental dans mon parcours musical, quand ado j'ai commencé à basculer du hard rock au rock dit indépendant (et c'est le punk qui servit de trait d'union). La musique du quatuor newyorkais m'a ainsi longtemps accompagné, devenant même l'influence primordiale de mon rock band du lycée (on s'était alors baptisé Screaming Skull du nom d'un de leurs morceaux). Je vénérais la liberté de leurs improvisations et leur furie bruitiste. Je savourais le jeu subtil du batteur Steve Shelley — un modèle pour moi — de même que les compositions précieuses et brillantes de Lee Ranaldo, le chant fragile (pour ne pas dire faux) de Kim Gordon. Je les ai vu deux fois en live au Zénith de Paris (accompagnés une première fois de Beck en solo, puis des Dinosaur Jr reformés). On peut en plus avoir avec à eux une première approche de l'art contemporain grâce à leurs pochettes signées Gerhard Richter, Raymond Petibon, Mike Kelley, ou William Burroughs. 


Sonic youth (1982)
Ce tout premier E.P. qui fut à sa sortie totalement confidentiel, contient un titre qui fut une vraie claque pour moi : I dreamed I dream incarne encore aujourd'hui le type de morceau qui me fait vibrer. Sobre, évolutif et finalement trippant. Le genre de composition que j'avais envie de jouer. Et c'est une vraie chanson, où voix, paroles et musique fusionnent idéalement et véhiculent sens et émotion. 




Confusion is sex (1983)
Intéressant à titre documentaire, ce disque reste fondateur tant l'esthétique du groupe est déjà là, ce goût de l'expérimentation si peu grand public, bien aidé il faut le reconnaître par  une production artisanale qui peut le rendre pénible à l'écoute (tout comme les enregistrements live de cette première décennie).

Bad moon rising (1985)
Une ambiance très forte de no future, soit un disque très punk, assez agressif, surtout mémorable grâce à la participation enfiévrée de Lydia Lunch sur l'excellent Death valley '69.

EVOL (1986)
C'est avec cet enregistrement que Steve Shelley arrive sur le siège du batteur et on sent musicalement qu'on est passé à la vitesse supérieure : les mélodies sont plus présentes et mieux agencées.

Sister (1987)
Progressant à chaque disque, à la fois sur le plan de la composition et de l'interprétation, le groupe livre ici de pures pépites, au sein d'un disque ambitieux et bien rempli. Le titre Schizophrenia représente vraiment un jalon, où les recherches sonores dépassent la simple volonté bruitiste et finissent par enfin faire pleinement partie de la mélodie, créant un son inimitable. Thurston Moore prenant alors l'habitude de jouer avec des guitares préparées, chaque instrument devenant indissociable de tel ou tel titre.




Daydream nation (1988)
C'est avec ce double album que j'ai découvert Sonic youth, et je me souviens encore de ma première écoute comme d'une claque magistrale. Dès les premières notes de Teen age riot on est conquis par ce son très particulier, cette réverbération assez emblématique. Je devinais une démarche à la fois pleine de liberté dans son expression et en même temps habitée par une énergie foncièrement rock qui m'a instantanément parlé. C'était exactement ce que j'avais secrètement désiré entendre à cette époque. Richesse inépuisable, folie des morceaux. Tout est bon, mais mention spéciale pour Silver rocket, 'Cross the breeze (mon préféré tous disques confondus) et Trilogy.




Goo (1990)
Ce disque fut longtemps décrié parce qu'il représentait la première grosse signature de Sonic youth pour une major (Geffen), et qu'il peut sembler musicalement moins aventureux.  Le groupe recevait en fait là une consécration méritée, à une époque où le rock indé devenait soudain bankable et où Nirvana, Pearl jam ou Alice in chains régnaient sur MTV tout en reconnaissant leur tribut au groupe de Kim Gordon. Pourtant cette rigueur inédite, loin d'être un reniement, apporte une redoutable efficacité à des morceaux qui ne sont pop que dans leur construction (Dirty boots, Tunic, Disapearer). Et c'est un disque qui devint vite attachant.

Dirty (1992)
Nouvelle superproduction de très haute tenue, énorme son (Butch Vig aux manettes), tubes imparables (100 %, Shoot, Sugar Kane, Orange rolls angel's spit) avec d'excellents titres sur la fin, qui plus est un peu moins consensuels. Sans doute leur disque le plus accessible, tout étant relatif.

Experimental jet set, trash & no star (1994)
Après deux disques qui risquaient de les amener à davantage de concessions, SY décide de se laisser agréablement aller à moins de contrôle, et à affirmer son irréductibilité aux standards. Morceaux d'apparence modeste, moins épiques dans leur durée, trahissant une naissance dans l'improvisation, mais qui me touchent beaucoup (Screaming skull, Androgynous mind, Doctor's orders). Un disque qu'on pourrait qualifier à l'arrivée de rafraîchissant.




Washing machine (1995)
Becuz, Unwind, No queen blues, The Diamond sea... Un paquet de titres très différents les uns des autres, tantôt vraies chansons (voire berceuses), tantôt grosses prises de risques imprévisibles. Pas grand chose à en dire, du quasi-tout bon.

A thousand leaves (1998)
Très grand disque, riche, généreux, se permettant un tas d'expérimentations, explorant des tas de pistes avec bonheur. Le groupe est clairement là pour moi au sommet de ses moyens et propose sans doute son disque le plus équilibré, ne donnant toujours pas l'impression de reproduire une sempiternelle même formule. J'estime n'en avoir toujours pas fait le tour (c'est aussi la qualité de ce groupe que de pondre ainsi des albums qu'une seule dizaine d'écoutes ne suffit pas à épuiser).

NYC ghosts & flowers (2000) 
D'abord partenaire de concert, Jim O'Rourke rejoint le groupe qui entre alors dans une période où je me suis sans vraiment le vouloir un peu éloigné d'eux. NYC ghosts & flowers apparaît comme un album épuré, qui semble a priori en service minimum mais qui révèle de vraies beautés pour peu qu'on ait la patience de s'imposer plusieurs écoutes (Renegade princess).

Le groupe conserve dans les années suivantes un rythme de parution régulier. Je n'ai pas grand chose à défendre de Murray street (2002), ni de Sonic nurse (2004), même si ce dernier m'a davantage séduit. Les titres s'imposent moins, marquent moins. Et c'est au moment où je pensais être passé à autre chose, que la curiosité m'a poussé à écouter sur une borne d'écoute l'album Rather ripped (2006). Et le tout premier titre m'a instantanément enthousiasmé, le groupe donnant l'impression d'avoir retrouvé toute sa fougue, son envie et sa fraîcheur. 





Le groupe a encore produit un autre album en 2009, The Eternal, mais là encore, sans vraiment le vouloir, je n'ai pas vraiment éprouvé de curiosité, préférant finalement me rabattre sur des disques et des morceaux qui sont comme autant de rappels de ma propre "jeunesse sonique". Je citerai encore leurs expérimentations sur le label SYRecords qui me laissent quand même de marbre, tout comme leur bande originale pour le film Made in USA pas vraiment faite pour une écoute isolée. J'aime par contre beaucoup leur reprise de Madonna, Into the groove(y), enregistrée en 1988 sous le nom de Ciccone youth pour le Whitey album.