Affichage des articles dont le libellé est Paul Verhoeven. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paul Verhoeven. Afficher tous les articles

21 juin 2016

Le Cinéma de Paul Verhoeven III. 1992-2006

Basic instinct, 1992
Ayant encore les coudées franches pour manœuvrer au sein du système des studios américains, Verhoeven signait ici le thriller érotique ultime, avec d'authentiques attributs de série A. Hollywood a certainement proposé avant lui d'autres films audacieux dans leur représentation du sexe et leur permissivité. Mais avec un cinéaste aussi amateur de transgression comme Paulo, ça aboutit à un cocktail encore inédit, une plongée dans un univers où la perversion a définitivement pris le pas sur l'innocence. Le film marque ainsi une date, inscrivant instantanément sa protagoniste et certaines de ses scènes dans l'inconscient collectif. Sharon Stone crevait déjà l'écran dans Total recall. Enfin en tête d'affiche, elle est certainement parfaite dans ce qui restera le rôle de sa vie, mais je ne m'explique toujours pas le statut de star qui lui reste attaché, au vu d'une filmographie qui peine à enthousiasmer (même la carrière de Julia Roberts compte de meilleurs films, ce qui n'est pas peu dire). Alors oui, Casino... 

Privilégiant les mouvements d'appareil grâcieux, impeccablement secondée par la photographie chaleureuse de Jan De Bont et le score première classe de Jerry Goldsmith, la mise en scène de Verhoeven est indéniablement pleine d'élégance, aboutissant à un spectacle visuellement très envoûtant. Basic instinct n'est cependant qu'une coquille très bien fabriquée, séduisante à l'œil, mais un travail artificiel et dénué de sincérité. Enchaînant les rebondissements gratuits, voire irresponsables, et les circonvolutions artificielles, le film ne propose à l'arrivée qu'un jeu parfaitement inconséquent, où la culpabilité avérée ou non du personnage de Catherine Tramel relève du gimmick. L'épilogue a alors des allures de triste blague, là où il aurait du créer le vertige. Il y a précisément un côté très Vertigo lors des longues scènes où le personnage de Michael Douglas suit Stone en voiture. Mais son obsession est bien loin de susciter le même trouble que le film d'Hitchcock et on pointera comme principal fautif le scénario de Joe Eszterhas d'une roublardise désarmante et que Verhoeven ne parvient jamais vraiment à transcender. Ce qui en fait à l'arrivée sans doute le film le moins intéressant de son auteur.




Starship troopers, 1997
Incroyable comme ce film est riche et jubilatoire par son propos. Gros film d'action bien rentre-dedans qui assure le show, soutenu par le score épique de Basil Poledouris, le film est en même temps loin d'être le blockbuster sans âme que Touchstone pensait vendre, sa lecture au second degré étant assez évidente. Signé Ed Neumeier, scénariste de Robocop, il prolonge avec encore plus d'audace la veine satirique déjà présente dans cette précédente collaboration avec le réalisateur hollandais, quitte à risquer le suicide commercial. Verhoeven s'amuse en effet à confronter des personnages aseptisés tels que l'industrie du spectacle les a moulés à la chaîne, à un monde ultra-violent qui met précisément, physiquement, leur image à mal. Comme souvent chez le cinéaste, la violence est explicite et les femmes sont à poignes, personnages appelés à dépasser leur condition pour exister à l'occasion d'une expérience éprouvante.  

Ce monde est rempli de références cinématographiques, jouant avec les codes d'un tas de genres, qu'il s'agisse du film de caserne (le conditionnement des recrues), du film d'invasion extraterrestre (ou les agresseurs ne sont pas forcément ceux qu'on croit) ou du western (l'assaut final du fort, un modèle de mise en scène). On n'est pas pour autant dans une parodie, plutôt dans une réflexion et un hommage à toute une mémoire cinéphilique,  mélangée aux influences de la jeunesse actuelle, entre sitcoms décérébrés, goût fascisant de l'ordre et patriotisme publicitaire. Emballé avec de gros moyens dans une mise en scène spectaculaire, Starship troopers donnait en quelques scènes de batailles dans l'espace un gros coup de vieux aux Star wars de papy Lucas — qui n'avait alors pas entamé sa deuxième trilogie prequel. Après Jurassic park, Phil Tippett tournait ici définitivement le dos à la stop-motion à laquelle il avait donné ses titres de gloire, et offrait avec son défilé d'arachnides ce qui reste encore aujourd'hui une authentique prouesse technologique.




Hollow Man (L'Homme sans ombre), 2000
Le film peut être plus que décevant à sa première vision du fait d'une narration et de personnages franchement conventionnels. Quand on sait qu'il ne faut pas en attendre davantage, une seconde vision permet alors de bien mieux l'apprécier. Et c'est là que le choix de Verhoeven pour traiter de l'invisibilité s'avère pertinent. Décidément incorrigible, le cinéaste distille en effet dans ce qui fut pensé comme un divertissement estival suffisamment de sa personnalité pour aboutir à un film complètement déviant, qui préfère tabler sur l'horreur plutôt que sur le merveilleux. Il aborde enfin de front les questions évidentes qui viennent à l'esprit lorsqu'on pense aux pouvoirs d'un homme invisible, qui peut céder à ses pulsions en toute impunité. Les scènes de voyeurisme sont particulièrement réussie, d'autant plus troublantes que, filmées en vue subjective, elles nous invitent à occuper la place du protagoniste. Dans ce rôle peu aimable de savant fou, choix de carrière doublement risqué puisqu'impliquant son absence à l'écran une grande partie du métrage, Kevin Bacon est parfait.

Même dans un produit aussi calibré, la sauvagerie du Hollandais violent trouve ainsi une nouvelle occasion de se laisser aller, dans une série de scènes plastiquement très belles. En parfait accord avec le score tonitruant de Goldsmith (dont le thème principal n'hésite pas à plagier celui de Basic instinct), les affrontements sont brutaux et superbement réalisés, la mise en scène devant littéralement incarner la violence et la force d'un personnage affranchi de toute morale. Sur le terrain de l'action, Verhoeven est un metteur en scène qui pourrait en apprendre à tous les tacherons apparus ces dernières années avec leur surdécoupage migrainesque. Ses scènes sont cadrés et montées avec une fluidité épatante, privilégiant les plans longs, avec encore une fois un très grand soin accordé aux effets spéciaux. Car c'est bien sur la qualité de ses effets que la réussite du film repose en grande partie. Verhoeven l'a bien compris et pousse une nouvelle fois son exigence très haut, parvenant à proposer des visions superbes et inédites. C'est sans doute parce que je suis fan du cinéaste que j'ai du mal à être trop sévère avec ce film. Bien que dénué de toute subtilité, le contrat est largement rempli et le spectacle suffisamment divertissant.




Zwartboek (Black book), 2006
Après cet énième film de contrebandier, les portes des grands studios se ferment pour un cinéaste qui, en ce milieu des années 2000, n'est plus soluble dans le formatage hollywoodien. Il est contraint à un retour en pays natal qui va se révéler salutaire puisque lui donnant l'occasion de livrer ce qui est sans doute son meilleur film à ce jour. L'occasion pour lui de renouer avec son compatriote Gerard Soeteman, précieux complice auteur des scénarios de toute sa première période jusqu'à Flesh+blood. On se désolera cependant du fait que le film n'ait pas également été l'occasion pour le réalisateur de retrouver l'autre compagnon de route attaché à cette époque, Rutger Hauer.

Black book peut être considéré en quelque sorte comme le second volet d'un diptyque sur ce que la guerre fait faire aux hommes, entamé trente ans plus tôt par Soldier of Orange. À la fois sublime portrait de femme et impitoyable portrait d'une époque, ce livre noir est une plongée courageuse et sans concession dans les bas-fonds de l'Histoire. Refusant de jouer le retour de l'enfant prodigue, Verhoeven n'hésite pas à bousculer la mémoire officielle et prend de vrais risques. À la fois drame historique et film d'espionnage au suspense souvent insoutenable, Black book représente pour le cinéaste une œuvre-somme, complexe, stimulante par ses infinies interrogations morales, et bouleversante jusque dans ses dernières images. Prouvant une nouvelle fois qu'il est à l'aise dans la peinture d'un grand nombre de personnages, il a à son service un casting solide, qu'il dirige d'une main de maître. Reine de cette distribution, Carice Van Houten devient sans doute la plus belle héroïne de toute sa filmographie, à la fois condensé et dépassement de toutes celles qui l'ont si remarquablement précédée.





DOSSIER PAUL VERHOEVEN :

14 juin 2016

Le Cinéma de Paul Veroheven I. 1973-1983

Turks fruit (Turkish delight), 1973
Un film pas évident à aborder, qui marquera assurément la mémoire du spectateur par la rage jusqu'auboutiste qui semble animer chaque centimètre de pellicule. Pour ses débuts, Verhoeven semble déjà avoir atteint une espèce de point de non-retour, où le romantisme, la grâce et l'ordure se mêlent. On devine le relâchement de la censure qu'a connu la Hollande à cette époque et qui permet au cinéaste de donner libre court à son goût du sexe et de la scatologie (le film n'est pas vraiment tous publics, c'est peu de le dire). On sent que le film a été fait avec autant de colère que de passion. « Je dois admettre que j’aime choquer le public, » reconnaissait le réalisateur. 

Et le plus beau, c'est que derrière ces morceaux de crudité consciente, il y a une vraie histoire d'amour fou, qui revitalise ce qui ne sont rien de moins que les conventions du mélodrame : artiste maudit, amour contrarié par la famille, drame de la maladie, fin tragique, etc. Car Turkish delight est d'abord un film de couple, porté par une approche finalement très "Nouvelle vague", par cette impression qu'il donne d'inventer son propre langage en toute liberté, certaines scènes de rues étant comme tournées à l'arrache. Dans le rôle incandescent d'Erik, Rutger Hauer est impérial. Le réalisateur trouve ici son alter ego à l'écran, la projection de ses propres idéaux et faiblesses. De même Monique Van de Ven l'autre actrice fétiche de ses premiers films n'est pas en reste, donnant une nouvelle fois beaucoup d'elle-même.




Soldaat van oranje (Soldier of Orange), 1977
Par l'ampleur romanesque qu'il déploie, de même que par les moyens mis ici à sa disposition, Soldier of Orange est un peu le Once upon a time in Holland de Verhoeven. Une fresque d'une ambition incroyable, menée de main de maître par un réalisateur débordant d'inspiration. Librement adapté d'un récit autobiographique, le film traite d'une histoire peu vue au cinéma, celle de la drôle de guerre et de l'occupation allemande telles qu'elles se sont déroulées en Hollande. Cinéaste foncièrement libre, Verhoeven n'est en rien intimidé par la gravité du sujet ou du contexte, et se permet le luxe d'un audacieux mélange des genres, parfaitement réussi. Au milieu de cette période troublée, le parcours du héros incarné par Rutger Hauer — encore prénommé Eric — est ainsi souvent proche du picaresque. Le film étant assez long, il est incroyablement riche en péripéties, et la drôlerie n'en est pas absente. Il parvient alors à faire vraiment exister le très grand nombre de personnage qu'il met en scène, dressant au final le portrait juste et touchant d'une génération et d'une amitié indéfectible.

Il sera intéressant de noter qu'on pourra trouver pas mal de parallèles avec le scénario de Starship troopers, plus de 20 ans après : une bande de copains qui, plongés dans la guerre, choisiront chacun une voie différente. Plus étonnant encore, avec un sujet pareil, Verhoeven livre un film qui évite intelligemment de se complaire dans la description de la violence. Certes, certaines scènes sont vraiment difficiles, mais tout est toujours filmé à la bonne distance, avec une rigueur exemplaire. C'est une des grandes forces du film que de faire oublier la technique cinématographique pour nous faire considérer avant tout les personnages et leur humanité. Œuvre profondément digne, adulte et maîtrisée, Soldier of Orange est certainement à mes yeux le meilleur film de cette première période du réalisateur. Verhoeven retrouvera intacte cette qualité d'inspiration en 2006 avec son film du retour au pays natal, Black book, qui reprend en quelque sorte l'Histoire là où elle s'était arrêtée.




Spetters, 1980
Toujours pas affranchi, Verhoeven brandit avec Spetters le miroir à peine déformant d'une société hollandaise qui n'a plus grand chose à offrir à sa jeunesse. Avec la rage du désespoir, le film martèle sans pitié son rejet du bon goût bourgeois et de ses attentes. Cependant, une fois passée la stupéfaction d'un spectacle qui préfère clairement l'inconfort du spectateur à sa séduction, le film est moins noir qu'il n'y paraît, et semble finalement surtout porté par un souci de vérité. Bien sûr la provocation, une constante chez Verhoeven, est bien là, et on atteint presque par moments les excès de Turkish delight, mais il y a une vraie considération des personnages, de leurs attentes et de leurs désillusions. Les ambiances entre potes, les scènes de bar et tout ce qui tourne autour de l'amitié, sont un peu dans le prolongement des scènes équivalentes de Soldier of Orange, bouillonnantes de vitalité. Ici encore, ça ne débouche pas sur un jugement moral qui condamnerait, mais plutôt sur un appel à une véritable tolérance. Par tolérance j'entends surtout que Verhoven nous présente ses personnages en vrac avec leur limites et leurs excès, et un anti-idéalisme que le spectateur doit bien accepter, de la même manière qu'on doit accepter une certaine réalité de notre société et des gens qui la composent, loin de tout glamour cinématographique.

Nos trois héros nous sont donc montrés sans complaisance, sans chercher à cacher leurs défauts. Leur portrait n'en apparaît que plus juste, d'autant plus que les comédiens se donnent à fond. La vendeuse de frites est un beau personnage, typique de la femme "verhoevenienne", sûre de ses désirs, forte et dominatrice. Tout ça est un peu pathétique, mais c'est sans doute le regard du cinéaste sur cette société. : derrière la provocation assumée de certaines situations, avec ces personnages qui semblent avoir une bite à la place du cerveau, Verhoeven peint avec fougue une jeunesse qui se cherche, entre Orange mécanique et La Fureur de vivre. C'est drôle, excessif et ça atteint des sommets inattendus d'émotion. C'est sans doute ce qui est le plus remarquable dans ce film qui, tout outrancier qu'il soit, parvient à être émouvant.




De Vierde man (Le Quatrième homme), 1983
Un spectacle halluciné et hallucinant, une plongée terrifiante dans l'inconscient d'un écrivain, une expérience de cinéma qui retombe cependant un peu trop sur ses pieds à la fin. En têtes d'affiche, le charismatique Jeroen Crabbe — autre acteur fétiche de Verhoeven avec Rutger Hauer — et Renée Soutendjik, l'inoubliable marchande de frite de Spetters. Cette fidélité à des collaborateurs, qu'ils soient devant ou derrière la caméra, est aussi une des spécificités de l'œuvre de Verhoeven, où l'on apprécie de retrouver de film en film les mêmes noms. Comme par exemple, à la photo, Jan De Bont qui fait des merveilles pour ce qui est à ce jour sans doute le film le plus baroque de son auteur. 

Racontant la dérive d'un écrivain alcoolique, homosexuel et catholique, Le Quatrième homme pourrait être qualifié de Festin nu hollandais. Le protagoniste est en effet sans cesse traversé par des visions mystiques, des signes religieux qui semblent à la fois naître de ses obsessions et être destinés à le guider. Le film est un véritable poéme, brassant des thèmes aussi divers que l'amour, la création artistique, le péché, la foi, le sexe. Le mélange est assez osé et ne manque pas d'être parfois volontiers provocateur (scènes et images-choc à l'appui). Tour à tour surréaliste, intimiste, cru, absurde, c'est une sorte de ballet de fantômes. On retrouve à nouveau la femme telle qu'aime à la mettre en scène Verhoeven, en héroïne consciente du pouvoir de son sexe, dominatrice et un peu folle, que la caméra parvient aussi bien à magnifier qu'à rendre terrifiante. La conclusion déçoit cependant, optant pour une résolution tournée vers le rationnel, comme une trahison donnant l'impression de minimiser malgré tout la part mystique du film et du personnage.



DOSSIER PAUL VERHOEVEN :