18 septembre 2017

Le Cinéma de George Cukor VI. 1959-1962

Heller in pink tights (La Diablesse en collant rose), 1959
Un western produit par Carlo Ponti mettant évidemment en vedette la beauté de son épouse d'alors, une Sophia Loren malheureusement teinte en blonde. Le film raconte l'histoire d'une troupe de théâtre itinérante un peu arnaqueuse, menée par un Anthony Quinn qui livre une interprétation magnifique, pleine de douleur et de sensibilité. Car derrière le divertissement élégant, il est aussi question des vrais sentiments que ces gens du spectacle sont souvent contraints de travestir.

Le film est rigoureusement découpé en trois actes. Le premier est mené sur un rythme ébouriffant de pure comédie, présentant la troupe au cours de ses préparatifs pour une représentation dans la ville boueuse de Cheyenne. Richesse des décors, opulence des costumes (signés Edith Head) et des couleurs. Puis on les suit dans leur périlleuse traversée d'un territoire indien — seule partie relevant véritablement western des codes du western — où les situations se font plus graves. Les personnages cessent de jouer la comédie, et sont amenés à payer le prix de leurs mensonges. Puis c'est l'arrivée dans la cité de Bonanza et la tentative de reconstruction de la troupe. Là encore, Cukor trousse des scènes éblouissantes autour des représentations, où la vie et le théâtre se confondent, et où tous les enjeux du film doivent se résoudre : sentiments amoureux, destin professionnel, mis sur le même plan que les règlements de compte des mercenaires. L'idée de rapprocher le film du genre western s'est alors évaporée depuis longtemps, et on pense finalement bien davantage au flamboyant Carrosse d'or de Renoir.




Let's make love (Le Milliardaire), 1960
J'en connaissais déjà les succulentes chansons, Incurably romantic, Let's make love et My heart belongs to daddy, petits bijoux narratifs aux formidables arrangements qui swinguent. Ça a beau être du scope couleurs, Cukor se cantonne modestement à une poignée de décors pour mettre en scène une inoffensive mais délicieuse comedia dell'arte, dans le petit milieu du spectacle qu'il filme avec une vraie volonté de réalisme, du moins en nous épargnant les clichés et la vision glamour et factice souvent prisée à Hollywood. On assiste à des répétitions qui sentent la sueur et l'abnégation, mais aussi la passion, au sein d'un petit théâtre off Broadway un peu miteux, où chaque maillon de la chaîne a son importance, des techniciens, au metteur en scène, en passant par le directeur de troupe ou l'attaché de presse. Les numéros musicaux peuvent ainsi être exécutés directement sur scène, et le fait de nous les montrer plus ou moins à l'état de répétitions (sans les costumes et avec passage à la cantine) ajoute encore à l'authenticité. Et quel régal de voir se succéder dans leur propre rôle les trois superstars appelées à servir de coach au milliardaire (je ne les citerai pas pour garder la surprise à ceux qui n'auraient pas vu le film) !

On est dans du comique de quiproquo relativement classique mais sûrement efficace. Le protagoniste est contraint de jouer un rôle, sauf qu'ici se rajoute un double effet miroir puisque le masque porté par Montand lui permet finalement d'être vu pour ce qu'il est réellement et non pas pour l'image qu'il renvoyait notamment via les médias. Et, évidemment, ça fonctionne d'autant mieux que ça passe par le regard pur de Marilyn. Elle a beau être castée ici sans vraie prise de risque, dans un rôle complètement identique à celui qu'elle a dans ses deux films avec Wilder (Amanda Dell = Sugar Kane, l'ingénue enfant de la balle au charme naturel), elle est parfaite et merveilleusement mise en valeur, tant dans le registre dramatique que dans les numéros musicaux où, entre sa voix inimitable et les chorés très hot, il est difficile de ne pas craquer. D'ailleurs, quelle audace dans les sujets des chansons, pour un film de studio produit en ce début des 60's (le titre VO est sans aucun double sens) ! Je ne connaissais pas Frankie Vaughn, mais l'ai trouvé lui aussi d'une épatante présence, en plus de se montrer formidable crooner.


Certes, l'ensemble est loin d'être parfait, l'évolution des personnages n'étant pas très convaincante : si on comprend pourquoi Montand s'acharne sur Monroe, on a un peu de plus de mal à saisir pourquoi cette dernière devrait succomber alors que pendant la majeure partie du film elle semble davantage émue par le personnage de Frankie, qu'on nous rend très touchant. Et puis je ne peux m'empêcher de ressentir un peu de frustration compte tenu des promesses d'une telle affiche. C'est déjà assez gonflé de choisir Montand pour un rôle d'apprenti showman sans talent, le problème est qu'on assistera jamais vraiment à son apothéose. On se contente alors de 2-3 chansons qu'on lui laisse à peine le temps de fredonner, et d'une micro-séquence fantasmée où les quelques pas qu'il esquisse sont encore plus frustrants par ce qu'ils laissaient espérer. De ce point de vue-là, c'est presque une erreur de casting (même s'il est très bon).





Something's got to give (Quelque chose doit craquer), 1962
Ayant toujours sa poule aux œufs d'or sous contrat, la Fox trouve judicieux d'associer à nouveau Monroe et Cukor pour une autre comédie d'inspiration théâtrale, tant le scénario semble reposer sur le goût des quiproquos et les situations vaudevillesques. Le casting est complété par Dean Martin et Cyd Charisse, et tout semble réuni pour aboutir à un succès, la presse et les paparazzi se chargeant d'assurer une publicité gratuite, au détriment de la vie privée d'une Marilyn objet de toutes les rumeurs. En effet, très vite le tournage tourne au cauchemar pour Cukor et son équipe, l'actrice apparaissant plus fragilisée que jamais par sa dépendance aux drogues, et multipliant les absentéismes. Le réalisateur met laborieusement en boîte ses scènes pendant les quelques minutes où elle se montre suffisamment d'attaque... jusqu'à ce que la Fox prenne prétexte de ces difficultés pour virer sa star d'un projet auquel elle ne croit plus. Le studio n'aura pas le temps de revenir sur sa décision, Marilyn sera retrouvée morte chez elle quelques semaines plus tard, âgée de 36 ans.

La carrière de l'actrice se sera donc officiellement achevée sur le somptueux The Misfits, vrai film-testament qu'elle avait tourné juste avant sous la direction de John Huston. Et Something's got to give demeure inachevé. En 2001, un documentaire sur le film proposait une reconstitution de la trentaine de minutes exploitable tournée par Cukor. Impossible de dire si on a perdu là un grand film, et on se contentera de rêver devant les beaux plans de la scène du bain de minuit, qui promettaient d'entrer dans l'Histoire du 7e art au même titre que le courant d'air du métro sous la robe de Marilyn dans Sept ans de réflexion.



DOSSIER GEORGE CUKOR : 

13 septembre 2017

Deux récits russes

Mikhaïl Boulgakov, Écrits autobiographiques, 1921-1934
En même temps que je réalisai au bout de quelques pages que je l'avais déjà lu, j'ai compris pourquoi je n'en avais aucun souvenir. Les textes réunis ici sont certainement intéressants à titre documentaire, brossant en creux le portrait d'un auteur progressivement réduit au silence dans un État devenu totalitaire. Mais ils me sont apparus tellement liés au contexte de leur rédaction qu'ils en devenaient difficiles d'approche. Pour preuve, cette édition est truffée de notes qui expliquent qui sont les personnalités évoqués, les faits cités, et décrypte l'origine de certaines allusions.

Bref, ça a un peu perdu de sa force et de son sens pour le lecteur contemporain que je suis, même si j'ai apprécié d'avoir pu piocher ici et là quelques éléments de compréhension supplémentaires sur la personnalité et le destin vraiment pathétique de cet auteur génial qu'était Boulgakov. Sachant que, de La Garde blanche au Maître et Marguerite, ses œuvres de fiction sont plus qu'empreintes d'une inspiration autobiographique, et que c'est sans doute là aussi que réside leur force.





Nina Berberova, Le Cap des tempêtes, 1950
Publication posthume, ce récit est servi par une écriture magnifique, délicate et quêtant la grâce. L'histoire de trois demi-sœurs russes, Dacha, Zaï et Sonia qui se retrouvent toutes à vivre ensemble à Paris avec leur père et l'une des mères, au moment où chacune s'inquiète de son entrée dans l'âge adulte. Ça démarre dans la Russie de 1917 et ça s'achève dans le Paris de 1939. Les événements historico-politiques pèsent sur ces destins tout en demeurant en arrière-plan, tel le pressentiment d'une catastrophe qui rendra bientôt caduques les valeurs du passé. Donnant l'illusion d'une absence d'intrigue, la romancière nous plonge littéralement dans la tête de ses héroïnes. Et c'est véritablement là qu'elle déroule les paysages de la pensée. Chaque sœur a son histoire personnelle, se montrant soucieuse de ne pas se laisser déterminer par ses précédentes expériences. Pour trouver un sens à son existence, elles tentent ainsi de se fabriquer leur propre avenir avant de finalement constater tragiquement que la lutte avec soi-même est vaine. 

Il est question ici de miracle, d'amour et de poésie, de désir et d'harmonie avec le monde. C'est vraiment un texte beau et étonnant. Étonnant parce que Berberova nous balade dans un monde à la fois familier et inconnu qui peut en cela nous apprendre des choses sur nous-même. Les pages de dialogues et de monologues sont à ce titre d'une intelligence rare, parfois difficiles devant la nature de ces réflexions franchement métaphysiques, mais personnellement la magie a opéré et ça m'a beaucoup parlé.

11 septembre 2017

Le Cinéma de Peter Weir IV. 2003-2010

Master and commander : the far side of the world, 2003
L'affiche et la bande annonce m'avaient fait me détourner complétement du film à sa sortie. Il aura fallu une inattendue pleine page enthousiaste du Monde pour exciter ma curiosité et me pousser finalement à aller le voir avant qu'il ne quitte les écrans. Grand bien m'en prit. Weir livrait ici incontestablement un film grand et beau, simple et profond, pouvant être abordé sous de nombreux angles. Bénéficiant d'un budget de superproduction, rien que sur le plan de la reconstitution et du réalisme sans complaisance, c'est une réussite. On sent que le réalisateur est parfaitement conscient du moindre de ses effets de mise en scène et sait superbement en jouer. 

Dès sa magistrale ouverture, sans musique, toute en fausse tranquilité nocturne, on se sent projeté dans ce monde de bois et de corde qu'est la navigation en haute mer. Puis, plus tard, la façon dont il nous fait débarquer sur les Galapagos, la caméra d'abord penchée sur Paul Bettany qui s'éveille sur son brancard, tandis que le réalisateur nous apaise en laissant une nouvelle fois une grande place à la musique classique. Le docteur ouvre les yeux et se rend alors compte qu'on le transporte sur cette terre qu'il ne pensait pas fouler. De même lorsqu'il attrape son spécimen de scarabé volant : sa main s'ouvre en gros plan, et la mise au point passe soudain de l'insecte à l'Acheron qui déboule dans la baie, l'achèvement de sa quête scientifique se superposant aux nécessités de la mission militaire. Le film repose beaucoup sur l'énergie du duo Bettany/Crowe. Chacun suit son obsession en parallèle, avant de se rendre compte que les deux sont liées, et qu'elles se nourissent (ainsi le phasme ramené des Galapagos inspirera directement sa dernière ruse au Capitaine).

Ce que j'ai trouvé vraiment intéressant, et dont je ne m'étais pas rendu compte tout de suite, c'est ce choix de faire de Crowe un personnage qui, malgré son statut de héros respecté par son équipage, multiplie erreurs et mauvais choix du début à la fin, sans pour autant perdre son prestige auprès du spectateur, ni être ridiculisé pour autant. Bien que portées avec panache, ses idées débouchent toujours sur un échec, ou une volte-face, et ce jusqu'au final où se fait une dernière fois damer le pion avant de repartir. Malgré son caractère plutôt dramatique, le récit fonctionne donc sur une mécanique finalement assez ludique. C'est une poursuite faite de coups de bluffs, et qui pourrait se poursuivre indéfiniment (et elle ne s'achève d'ailleurs pas avec le générique de fin). C'est en situant ainsi son récit sur un plan quasi abstrait que Weir lui donne toute sa grandeur, et fait atteindre à ce nouveau chef-d'œuvre une dimension cosmique.




The Way back (Les Chemins de la liberté), 2010
Après la magistrale réussite de Master and commander, quelle tristesse de constater qu'il aura fallu 7 ans à Weir pour faire aboutir son film suivant. Et sa filmo n'a pas bougé depuis, le réalisateur semblant rejoindre ainsi la trop longue liste des grands noms du cinéma qui peinent aujourd'hui à financer leurs films (Boorman, De Palma), quand ils n'échouent pas dans d'obscures coproductions internationales... J'ai donc découvert tardivement ce The Way back. Rayon reproches, j'ai regretté que le suspense soit éventé dès l'ouverture, avec cette mention qui au lieu de se contenter de nous informer qu'il s'agit d'une histoire vraie annonce déjà le nombre de survivants. Il faudra également accepter cette convention de l'anglais imposé, qui peut se justifier pour faire dialoguer les différentes nationalités forcées de cohabiter dans le film. Les personnages secondaires auraient sans doute gagnés à être plus longuement introduits, on ne fait véritablement connaissance avec eux qu'au cours du périple, et je soupçonne pas mal de scènes du goulag coupées. Et surtout l'épilogue est tiédasse alors qu'on aurait du sortir bouleversé. 

Et pourtant impossible pour moi de me montrer trop sévère. J'ai beaucoup apprécié la sobriété du traitement, Weir livrant finalement ici un projet relativement risqué et plutôt antihollywoodien par ses parti-pris. C'est un film de survie sans péripéties artificielles, où l'ennemi est incarné par l'environnement, qu'il soit visible (une Nature pas faite pour l'homme) ou invisible (un système politique de répression qui les encercle). On suit donc une poignée d'hommes qui vont devoir arracher leur liberté par la force de leur volonté, lancés dans une quête presque absurde au vu des distances à parcourir. Et le résultat à l'écran est loin de n'être qu'une succession de plans de types qui crapahutent, le scénario faisant preuve de suffisamment de finesse pour éviter l'impression de répétition, apportant son lot d'idées et de développement à chaque scène. De même, les personnages font preuve d'une bienveillance qui nous fait échapper aux clichés de la caractérisation qu'on trouve trop souvent dans ce genre de films. Colin Farrell est à fond, et son jeu très animal continue de me fasciner. Je connaissais pas Jim Sturgess, et derrière sa gueule de minet j'ai trouvé qu'il assurait une belle prestance. Et ça me fait personnellement toujours plaisir de retrouver Ed Harris, acteur de grande classe, toujours impliqué — et de la troupe c'est sans doute lui qui parviendra à instiller le plus d'émotion. Et il y a aussi ce très beau rôle de Saoirse Ronan, qui échappe là encore au convenu du personnage féminin. Weir donne la formidable impression d'abolir la distinction entre l'acteur et son personnage, plongés tous deux dans les mêmes épreuves, forcé d'affronter les éléments. J'ai ainsi vraiment partagé la douleur tant physique que morale qui est la leur, et été franchement touché par la tristesse latente qui plane sur toute cette histoire.

On comprend bien ce qui a pu intéresser le cinéaste dans cette récit, et je veux bien croire qu'il offre là un travail de reconstitution rigoureux (quand bien même les paysages où le film a été tourné ne sont pas tous ceux de l'action). Il n'est cependant pas question ici de susciter une quelconque fascination ou une idée d'osmose entre l'homme et la Nature. En dehors de quelques séquences, souvent joliment soutenues par la musique, les personnages doivent s'adapter aux éléments pour survivre, chaque étape de leur périple, chaque changement de paysage incarnant un nouveau défi qui met leurs ressources (et leur solidarité) à l'épreuve. L'embêtant, c'est que face à ce spectacle, je ne pouvais m'empêcher de penser au travail visuel de The Revenant, qui me semble avoir désormais imposé un nouveau jalon dans la façon de montrer précisément la toutepuissance de la Nature, et les plans de Weir n'ont pas même suscité l'admiration que j'avais au moins pu avoir sur Master and commander ou Gallipoli. Etonnant d'ailleurs qu'il ne montre rien de la traversée de l'Himalaya, alors que cette perspective se présentait comme le climax logique. Bref, un film certainement pas parfait, mais sortant suffisamment des sentiers battus pour se voir défendu.



DOSSIER PETER WEIR :

8 septembre 2017

Breaking bad, 2008-2013

Breaking bad, 2008-2013
Une série créée par Vince Gilligan
5 saisons de 62 épisodes
Avec : Bryan Cranston, Aaron Paul, Anna Gun, Dean Norris, Betsy Brandt, Giancarlo Esposito, Bob Odenkirk...


Dans sa construction, ses audaces et son sens diabolique du suspense, je considère tout simplement le premier épisode comme un des plus fabuleux pilotes jamais tournés. Son ouverture rentre-dedans, son rythme et ses rebondissements en font un époustouflant morceau de cinéma. S'enchaîne ensuite une première saison formidablement prenante, offrant ainsi à ses interprètes l'occasion de véritables performances. Trouvant là le rôle de sa vie, Bryan Cranston est assurément grandiose, jouant de façon complexe la duplicité, sans jamais que soit appuyé le caractère pathétique de son personnage, et sachant soudainement faire émerger d'insoupçonnées ressources. Et il est franchement bien entouré. Le soin accordé au casting sur cette série se maintiendra d'ailleurs jusqu'aux derniers épisodes, contribuant à d'inoubliables compositions. En beauf nounours et bourrin, Dean Norris est ainsi parfait, tandis qu'Aaron Paul se révèle incroyablement attachant et mériterait aujourd'hui d'avoir une carrière digne de son talent. Et je ne parle même pas du jeu glaçant de Giancarlo Esposito.



La morale est écharpée de tous côtés, on plonge vraiment dans un milieu atroce, et si tout ça est malgré tout rendu un peu supportable c'est grâce à la capacité des auteurs d'y instiller un humour salutaire, quand bien même souvent grinçant. On est donc souvent horrifié mais avec une sorte de sourire de pervers en coin de bouche. L'équilibre et la cohérence sont atteints parce qu'on nous a laissé le temps pour nous familiariser avec tout ce petit monde, dépeint avec ses faiblesses et ses talents. Le parcours douloureux des personnages se poursuit dans les saisons suivantes avec une irrépressible tendance à enchaîner les coups de poisse. Le crime ne paie décidément pas, et la démonstration se fait avec autant de cynisme (de cruauté) que de sensibilité (de vérité).

On devine en effet une volonté de crédibilité de la part des auteurs concernant toutes les questions pratiques, triviales et logistiques liées à ce qui ne se distingue finalement pas tant que ça d'autres formes de business, légales celles-ci. Les personnages ont beau se débattre pour faire reculer l'inéluctable, le spectateur observe ça comme des efforts pitoyables qui ne font que les rapprocher de l'impasse fatale. Chaque saison remporte le pari de faire durer le suspense, notamment en recourrant à des prologues mystérieux, telles les pièces d'un puzzle en désordre dont on devra attendre le final pour reconstituer le tableau, nous laissant dans l'intervalle faire mille paris. Et le cadre pittoresque mais pas du tout enjolivé du Nouveau Mexique participe encore à une profonde fascination.


Par sa façon de déjouer les attentes, de passer du drame à la comédie, à mélanger le sordide le plus total à des situations vaudevillesques irrésistibles, le spectacle en devient parfois délicieusement éprouvant. On passe en particulier toute la cinquième et dernière saison à être vraiment violenté, qui boucle donc l'incroyable destin de ce Mr. White, qu'on a découvert en Mr Tout-le-monde et qui s'est transformé sous nos yeux en terrifiant baron de la drogue. Le sac de nœud dont il n'aura finalement jamais su se défaire depuis le début se dénoue dans des épisodes aussi pénibles que tristes. Le protagoniste semble définitivement basculer du côté obscur, son machiavélisme accuse des ratés et on n'a plus du tout envie de le suivre. On assiste alors à une véritable apocalypse, aucun des personnages n'en sortant indemne, leur âme se voyant dénudée jusqu'à l'os. L'ironie et le grotesque qui arrivaient encore à éclairer certains moments difficiles ont pratiquement disparu, et les auteurs n'y auront pas été de main-morte (le genre d'émotion que pouvait par exemple aussi procurer une série comme The Shield). Et toujours ce sens du suspense, cette capacité à mettre en branle toute une série d'événements liés les uns aux autres et dont les conséquences demeurent imprévisibles.



Bref, Breaking bad s'impose comme une des plus grandes réussites du genre produites ces dernières années, au point où on pouvait légitimement s'interroger sur le devenir des acteurs et du showrunner Vince Gilligan pour parvenir à dépasser ça. Réponse à suivre avec la chronique du génial spin-off Better call Saul...



4 septembre 2017

Le Jukebox du lundi : Dix bandes originales de films

Crève-cœur évident que d'écrémer ainsi jusqu'à dix (bye-bye les Schifrin, Delerue, Goldsmith, Elfman, Hisaishi et autres Yoko Kanno) mes bandes originales de film préférées. Pour ne pas pousser trop loin le bouchon de l'arbitraire, foin de hiérarchisation, on se contentera d'un classement chronologique...



1. Michel Legrand : Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

J'ai déjà dit mon amour pour le cinéma de Jacques Demy et ce film en particulier. Et je garde le souvenir émerveillé de sa découverte, où chaque nouvelle chanson dévoilée était un ravissement supplémentaire. J'aime l'opulence des arrangements de Legrand, colorant son romantisme d'impeccables accents jazz. Et, cerise sur le gâteau, les textes de Demy confiant les espoirs de ses personnages me touchent...






2. Basil Poledouris : Conan the barbarian (John Milius, 1982)
L'ambition dont eut l'occasion de faire preuve ici Poledouris sonne si démesurée que cette partition ferait presque figure d'anomalie dans l'Histoire de la musique de film. Et j'ignore si on retrouvera un jour quelque chose d'équivalent à ce monumental Riders of doom, qui fait tellement corps avec les images lors de cette ouverture sans dialogue, donnant d'emblée au film de Milius une dimension épique et une puissance hors du temps...






3. John Williams : Empire of the sun (Steven Spielberg, 1987)
Si le film est sans doute un de mes préféres de Spielberg — spectacle aussi émouvant qu'impressionnant et dont les thèmes collent idéalement à la vision du cinéaste — c'est aussi grâce à la bande son signée Williams (son Schindler's list suit pas loin derrière). Mélange de chœurs déchirants et d'ambiances inquiétantes, ça atteint un lyrisme à coller des frissons et achève de rendre le voyage du jeune Jim inoubliable...






4. Peter Gabriel : The Last temptation of Christ (Martin Scorsese, 1988)

Production complexe et ambitieuse, qui mêle instruments traditionnels, musique d'inspiration orientale, nappes et rythmes synthétiques, avec parfois la propre voix de Gabriel qui surgit de ces strates inédites. Comptant notamment les collaborations de Youssou N'DourBilly CobhamManu Katché ou des marocains Nass El Ghiwane, c'est un voyage qui réinvente en quelque sorte la musique de film, un enregistrement tellement abouti, que Gabriel ira jusqu'à lui donner un titre propre — Passion — lui faisant ainsi dépasser le cadre strict de la bande originale. Et c'est clairement à cette source novatrice que puiseront par la suite systématiquement les films hollywoodiens exploitant le cadre moyen-oriental (en particulier Ridley Scott, de Gladiator à Exodus en passant par Black hawk down)...





5. Geinoh Yamashirogumi : Akira (Katsuhiro Otomo, 1988)
Là encore, comment décrire le choc ressenti lors de sa découverte en salle face au choc des images et de la musique de ce long-métrage, qui représente une date-charnière pour le cinéma d'animation et pour le développement du manga en France. Le gamin que j'étais en était resté totalement ahuri. Porté par une ambition proprement inhumaine, le réalisateur-mangaka Otomo offrait au collectif japonais Geinoh Yamashirogumi l'opportunité de composer une bande son elle-même hors-normes, s'interdisant la facilité et inventant son propre univers sonore...






6. Ennio & Andrea Morricone : Nuovo cinema paradiso (Giuseppe Tornatore, 1989)

La présence du maestro dans ce classement était ici incontournable, mais quel absurde exercice que de devoir piocher dans sa discographie aux proportions colossales. Si c'est avec Leone qu'Ennio a su atteindre les sommets et trouver sa légitimité, jusqu'au chef-d'œuvre de leur dernière collaboration (Once upon a time in America), mon honnêteté m'oblige à reconnaître mon faible pour la musique de ce film de Tornatore, en particulier du Love theme signé du fils Andrea, dont je ne me lasse pas, avec son sens de la mélodie mélancolique déchirante, indissolublement liée aux images...





7. Michael Nyman : The Cook, the thief, his wife and her lover (Peter Greenaway, 1989)

Officiellement, la pièce intitulée Memorial — décalque assez évident du King Arthur de Purcell et gros morceau de cette B.O. — n'a pas été composée pour le film. Mais Greenaway trouvait que cette sorte de marche funèbre s'associait idéalement aux prodigieux travellings qui ouvrent chaque chapitre de son film, œuvre fascinante, dérangeante, organique. Ma préférée de ce cinéaste totalement perdu de vue, et sans doute une des compositions les plus fortes de Nyman...






8. Elliot Goldenthal : Heat (Michael Mann, 1995)

Le film impose à moi le qualificatif de chef-d'œuvre à chaque visionnage. Secondé ici du Kronos quartet, le trop rare Goldenthal (Alien 3, Batman forever, Final fantasy the spirits within) atteint ici des sommets. Ambiance industrielle planante, jouant sur l'intensité sonore et soudainement traversée de fulgurances mélodiques, et des thèmes poignants qui collent parfaitement au rythme et à l'élégance des images d'un cinéaste en état de grâce. La bande son et l'album s'enrichissent de plus d'une foule d'artistes comme toujours soigneusement sélectionnés par Mann, parmi lesquels je citerai en particulier Moby, sa fabuleuse reprise de Joy Division, et son trippant morceau de fin...






9. Alan Menken : The Hunchback of Notre-Dame (Disney animation studio, 1996)
Incontestablement acteur du succès et de la renaissance que connait le studio Disney au cours des 90's, Menken profitait du cadre médiéval de ce nouveau projet et de la confiance de ses producteurs pour lâcher totalement la bride, telle une opportunité qui ne se présente qu'une fois (et il n'atteindra en effet jamais plus de tels sommets). En résulte une bande originale aux orchestrations démesurées et aux chœurs opératiques, aussi réussie dans ses instrumentaux que dans ses chansons (sur des paroles de Stephen Schwartz). Seul Dreamworks parviendra à rivaliser en grandiloquence quelques années plus tard avec la bande originale de Prince of Egypt, signée... Stephen Schwartz...




10. Gabriel Yared : The Talented Mr. Ripley (Anthony Minghella, 1999)
J'adore ce film du regretté Minghella, qui trouvait en Yared un complice de choix. Au sein d'une bande originale impeccable faite de morceaux jazz, le compositeur a su en effet magnifiquement trouver une équivalence musicale au caractère vénéneux de ce récit et de son héros éponyme. Pour moi le temps s'arrête à l'écoute de cette poignante Lullaby for Caïn, sublimement interprétée par Sinead O'Connor, et je reste sans voix jusqu'à la dernière image du film, tandis que s'efface "Crazy Tom" et que se déploie son thème. Thème tellement réussi que Yared le réemploiera (repompera ?) quelques années plus tard pour le Bon voyage de Rappeneau...