9 novembre 2015

CLINT 3/1990-1999

The Rookie (La Relève), Clint Eastwood, 1990
Retour à une production dont l'ambition est ouvertement commerciale, qu'on pourra juger sévèrement mais que Clint parvient à rendre jubilatoire par sa seule présence, plus monolithique que jamais. Bien qu'il semble avoir passé l'âge, il endosse un nouveau rôle de flic aux méthodes bien rentre-dedans qui désespère sa hiérarchie et dont la mâle attitude s'affiche par sa façon d'arborer constamment un barreau de chaise au bec sans jamais avoir de quoi l'allumer. Ici pas d'enquête policière qui traînasse mais un vrai gros film d'action avec cascades en bagnoles spectaculaires, bastons de bar et gunfights décomplexés. 

J'ai été assez agréablement surpris en le revoyant par le dynamisme de la mise en scène et du montage. Eastwood réalisateur a dans ce domaine fait de réels progrès depuis la poursuite moto/hélico de The Gauntlet. La caméra se déplace avec grâce, la photo signée Jack Green se plaît comme toujours à laisser les ombres dominer. Le film est en fait assez violent, malgré quelques répliques toujours bien senties qui tentent de dédramatiser les situations. Et comment ne pas se réjouir en effet lors de cette hilarante scène du plongeon en voiture depuis le dernier étage d'un immeuble en feu ? Le regretté Raul Julia est parfait en vilain machiavélique constamment empêché dans ses plans par le personnage de Clint. Ce dernier passera d'ailleurs un mémorable quart d'heure entre les mains de l'intimidante Sonia Braga. Charlie Sheen quant à lui se débrouille très bien en fils à papa luttant contre ses démons (excellente scène de cauchemar qui ouvre le film). Son pêtage de plomb dans la dernière partie apporte une folle énergie supplémentaire à un climax déjà bien tendu.



Unforgiven (Impitoyable), Clint Eastwood, 1992
Multiprimé aux Oscars, Unforgiven a certainement imposé le statut de grand réalisateur américain du señor Eastwood. Incontestablement, il s'agit là d'un de ses plus beaux films, doté d'une photographie à tomber, tant dans les intérieurs sombres et rustiques que dans les extérieurs froids et désolés. Dédié à ses pères spirituels Sergio (Leone) et Don (Siegel), Unforgiven est un déboulonnage impitoyable — précisément — des mythes de l'Ouest tels que popularisés par des décennies de westerns, mais aussi de la figure-même du héros eastwoodien, synthèse et antithèse des pistoleros vengeurs incarnés précédemment. 

S'il n'est pas vraiment neuf, le masochisme de l'acteur n'a sans doute jamais été ici aussi loin. William Munny est un homme vieilli, une véritable loque obsédée par la mort et la pourriture, rongée par les remords d'un passé sanglant. La violence est ici omniprésente, la mort sale, les légendes dissimulent mal les mensonges et impostures sur lesquelles elles se sont fondées. Gene Hackman compose un subtil vilain, Richard Harris en vieux beau est bien maltraité. Et puis il y a ce chœur de prostituées, femmes considérées comme des moins que rien et qui incarnent ces voix de l'Amérique qu'on n'entend pas. Ce sont elles qui mettront en mouvement l'action. Le thème musical de Lennie Niehaus, sobre et empreint d'une profonde tristesse, apporte une dimension nostalgique supplémentaire. 




A perfect world (Un monde parfait), Clint Eastwood, 1993
Un de mes films préférés, que je n'hésite justement pas à qualifier de parfait. Un sentiment qui s'impose à mes yeux dès cette superbe, poétique et énigmatique ouverture sur Costner en dormeur du val. A perfect world continue de me fasciner par sa très grande richesse thématique, son impeccable maîtrise formelle et en même temps sa simplicité affichée. Derrière l'argument de polar, les rapports père/fils sont clairement le cœur d'un récit poignant, qui se déroule sur un tempo mesuré. À l'image du rôle en mode mineur qu'endosse Eastwood, le regard du réalisateur est particulièrement émouvant dans sa façon d'être très proche de ses personnages, qu'il s'efforce de peindre sans tomber dans le péché d'angélisme. 

Les scènes s'enchaînent alors, entre tranquillité et violence, dans des paysages bucoliques qui évoquent d'autant plus un paradis perdu que l'action prend place dans un Texas à la veille de l'assassinat de Kennedy, soit l'événement qui symbolise sans doute le mieux cette idée de perte de l'innocence d'une nation. Le scénario original de John Lee Hancock est franchement un bijou et la photo quasi estivale de Jack Green donne une couleur chaleureuse à ce qui demeure une tragédie. 




The Bridges of Madison County (Sur la route de Madison), Clint Eastwood, 1995
J'étais, je ne sais comment, passé à côté de ce film à sa sortie, que j'ai donc découvert tardivement. Les premières minutes m'ont inquiété, avec ce portrait des enfants un peu caricatural. Par la suite l'évolution du frère et de la sœur à la lecture des mémoires de leur mère conservera une certaine prévisibilité mais gagnera énormément en justesse et en sensibilité (superbe scène nocturne sur la rivière). J'oublie vite ces réserves pour plonger dans le récit de ces quatre jours entre un homme et une femme. Quatre jours qui resteront comme un tisonnier brûlant planté dans leur cœur jusqu'à la mort. Le pari était loin d'être évident pour ne pas tomber dans le mélo sirupeux ou le romantisme poussiéreux. Eastwood retrouve la veine sensible qui l'avait inspiré sur le très beau Breezy. Il filme le quasi-rien, un geste, un regard, une attente, une discussion qui se prolonge dans la nuit, entre complicité et malentendu. L'air, la pluie, sont palpables et immortalisent d'indéfinissables sentiments. L'érotisme et la compréhension qui peuvent naître entre deux être sont rendus avec une précieuse subtilité. 

On a l'agréable et troublante impression que ces personnages existent, prennent chair sous notre regard impudique. La caméra épouse véritablement l'âme du personnage interprété par Meryl Streep et les mots me manquent pour qualifier son interprétation. Et puis on sent l'odeur, l'air et la chaleur de cette campagne isolée, Clint en profitant pour faire partager son goût du blues et du jazz (les splendides ballades de Johnny Hartman). Cette chronique d'une passion m'a d'autant plus touché qu'elle évite la surdramatisation et n'amène jamais vraiment à juger ses personnages alors que la question morale est bien présente. Million dollar baby m'avait grandement impressionné en montrant pour la première fois à ma connaissance le visage d'un Clint défait, en pleurs. J'ai découvert ici un acteur encore plus méconnaissable, dans le rôle si vrai d'un homme simple qui croyait posséder la maîtrise de son existence et qui va petit à petit être séduit puis complètement bouleversé par des sentiments nouveaux. Le comédien démontre une vérité de jeu tout simplement hallucinante, avec une économie de moyens admirable. Quel film !



Absolute power (Les Pleins pouvoirs), Clint Eastwood, 1997
Après plusieurs films assez lourds d'un point de vue dramatique, le cinéaste s'offre ici un divertissement policier fort sympathique, abordé avec beaucoup de force et en même temps de décontraction. Il n'hésite pas à nous montrer un pouvoir politique perverti jusqu'aux plus hauts échelons (avec citation explicite du Watergate), distillant ainsi derrière les conventions d'un genre gentiment balisé une délicieuse subversion. 

Encore une fois, compléments d'une intrigue principale à la noirceur souvent étonnante, ce sont les scènes de simples discussions entre les personnages qui sont les plus attachantes, vivantes. Le personnage et l'interprétation d'Ed Harris sont de ce point de vue particulièrement réussis. Le réalisateur n'en oublie néanmoins pas de ficeler de magnifiques moments de suspense, dont on retiendra en particulier le rendez-vous au café, petit chef-d'œuvre de mise en place. On pourra tout de même regretter que la conclusion arrive si vite et que le jeu jubilatoire du chat et de la souris ne se poursuive pas avec un peu plus de sophistication, de tension. Au final, tout ça manque peut-être un peu de danger mais ce serait dommage de bouder son plaisir.




Midnight in the garden of good and evil (Minuit dans le jardin du bien et du mal), Clint Eastwood, 1997
De l'art de faire oublier qu'on est au cinéma. Sa découverte en salle fut relativement destabilisante, et c'est surtout à l'occasion de son revisionnage que ce titre m'est apparu dans toute sa grandeur. Le récit est magistralement mené sur un rythme presque onirique. Le film est un voyage où les chemins de traverse fascinent autant que la destination finale. Sa longue durée est alors un atout. Le spectateur colle littéralement aux semelles de John Cusack, explorateur cherchant ses marques au sein de l'exotique ville de Savannah, découvrant ses habitants et ses rituels. Sans pour autant perdre de vue l'intrigue principale, ce sont surtout des existences que le réalisateur s'attache à peindre, avec une simplicité qui renforce paradoxalement le caractère fantasque voire fantastique de cette communauté. 


Ce qui est vraiment appréciable c'est que le procès en cours ne débouche pas sur la révélation d'une vérité certaine. Ce qui compte, c'est finalement davantage ce qu'on croit que ce qu'on sait, l'idée de la confiance dans la fiction qu'on se fabrique. Comme le dit Kevin Spacey à la fin : la vérité se trouve dans l'œil du spectateur. On se régale de la variété des styles d'interprétation, et d'un casting de premier plan. Superbe photographie de Jack Green (les teintes boisées, la verdure envahissante, les nuits profondes). Si je n'irais pas jusqu'à dire que c'est un Eastwood majeur, c'est certainement un des plus envoûtants, et le terme trouve ici tout son sens. 




True crime (Jugé coupable), Clint Eastwood, 1999
Producteur, réalisateur et acteur consacré, Eastwood tourne sans cesse et clôt cette fantastique décennie avec un film que je n'espérais franchement pas aussi beau et puissant. Dans cette vision complètement désenchantée d'une Amérique et de ses éternels délaissés, je retrouve intacte toute la maîtrise et l'élégance de cette dernière période du cinéaste. Le personnage de journaliste qu'il interprète est vraiment formidable, type qui a échoué bien bas et qui s'en fout, profitant de la vie comme il peut et redécouvrant soudain le sens de l'engagement. 

Le réalisateur ne se contente pas de boucler un film de plus sur l'erreur judiciaire, son héros est montré dans ses moments d'hypocrisie, de lâcheté. Et quand bien même il s'acquitte de sa mission, il se fait renvoyer en pleine face le côté dérisoire de cette lutte (le dialogue avec la grand-mère qui lui fait remarquer que des innocents sont victimes d'injustice tous les jours sans que personne n'intervienne). Eastwood n'est jamais dupe du spectacle qu'il propose, il ne cherche certainement pas à nous donner bonne conscience, mais comme souvent nous bouscule dans nos certitudes morales. C'est d'une force et d'une dignité constante. L'action tient en à peine 24h. Le récit impose alors une course contre la montre diablement efficace et pourtant rien ne sonne faux. Les scènes avec la petit fille de Clint sont remarquables et dégagent un naturel charmeur, culminant lors de cette scène extraordinaire de la visite du zoo. Des moments de pure bouffonnerie y trouvent tout autant leur place, avec notamment un James Wood grandiose (pléonasme). Une très belle surprise.


Dossier Clint Eastwood :

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