15 avril 2016

Walt Disney pictures presents : films "live" (1954-1964)

Au début des années 50, devenu par sa réussite commerciale une autorité incontestable et incontestée dans le domaine du film d'animation, Walt Disney a également imposé sa marque à la télévision et est en passe de réaliser son vieux rêve impérial avec Disneyland. Il ne lui reste plus qu'à concurrencer Hollywood sur son propre terrain, et c'est en toute logique qu'il se lance dans la production de films en prises de vue réelles. Voyant en Jules Verne un visionnaire comme lui, il n'hésite pas longtemps sur le choix de son premier sujet...




20 000 leagues under the sea (20 000 lieues sous les mers), Richard Fleischer, 1954
Soucieux de ne pas se rater, et désireux de bien marquer les esprit, l'Oncle Walt envisage cette adaptation comme une production de prestige aux moyens luxueux. 20 000 leagues bénéficie ainsi d'un soin maniaque à tous les niveaux, à l'image du Nautilus, dont le design tout en boulons et rivets devient instantanément une référence esthétique insurpassée de l'esprit Jules Verne et du steampunk (fabuleuse idée de l'écoutille qui s'ouvre comme le diaphragme d'un objectif photographique). Porté par son goût de l'innovation, Disney souhaite que son film soit au top de la technique d'alors. Celui-ci sera donc tourné en cinemascope, une exclusivité Fox qui commence à peine à être exploité, et photographié dans un splendide Technicolor. La réalisation est confiée à Richard Fleischer. Le choix est audacieux à plus d'un titre, d'abord parce que le réalisateur n'a travaillé jusqu'ici que sur des séries B — qui l'ont fait remarquer — ensuite parce que le studio de ses père et oncle Max et Dave étaient les principaux rivaux de Disney durant l'âge d'or du cartoon. Fleischer fils se révèle immédiatement comme l'un des maîtres de la composition en scope, comme pourra l'être plus tard John Carpenter. Ce savoir-faire ne sera jamais pris en défaut par la suite et le réalisateur servira de consultant pour l'emploi de ce format dans les longs-métrages d'animation alors en production, La Belle et le clochard et Sleeping beauty. Ici l'écran large s'accorde parfaitement aux étendues marines et met en valeur les déplacements sous-marins du Nautilus. 

Parfaitement à l'aise dans les scènes de suspense (l'attaque des cannibales, redoutablement efficace), Fleischer se montre aussi rompu aux défis techniques, et réussit ce véritable tour de force que représente la scène de l'attaque du calamar géant, séquence inoubliable dont on devine qu'elle fut un cauchemar de plateau, mettant en vedette sans doute l'un des monstres les plus terrifiants projetés sur l'écran (brrr... cet œil). C'est peu de dire que les effets spéciaux sont de première qualité, transparences comprises, permettant aujourd'hui au film de ne pas accuser son âge. Les matte paintings à la finition admirable sont l'œuvre de Peter Ellenshaw. Formé chez les Archers Powell et Pressburger, Ellenshaw deviendra un des collaborateurs privilégié des films Disney, et sera encore au travail sur Le Trou noir en 1979. Même les scènes sous-marines sont saisissantes. Les inserts d'animaux ont manifestement été tournés avec le même matériel que les prises de vue principales et ne donnent jamais l'impression d'avoir affaire à d'embarrassants stock-shots (ainsi l'attaque du requin, remarquablement montée). On devine la rigueur imposée par Disney lui-même, de proposer un spectacle à la fois éducatif — les merveilles de la mer, de la science — et divertissant. 

Tout cela n'aboutirait cependant qu'à une démonstration de foire si le film ne s'avérait pas aussi brillant sur le fond. La construction du récit est exemplaire. Les informations nécessaires sont rapidement données, et dix minutes plus tard, nous sommes embarqués en pleine mer et gâtés par un spectacle formidablement généreux où tous les ingrédients semblent idéalement réunis : exploration de l'inconnu, aventures exotiques, drame, suspense et humour. On n'est même pas agacé par l'ajout de l'otarie, faire-valoir comique bien dans la tradition Disney. Appartenant également à cette tradition, la musique n'est pas en reste, le film s'ouvrant même au numéro musical. Non dénué de réflexion, 20 000 leagues tient un discours assez alarmiste sur la science mise entre de mauvaises mains. On nous fait comprendre que c'est bien l'énergie atomique qui a été découverte par Nemo, en parfaite résonance avec l'actualité de ces années 50, où le monde est entré dans l'ère froide de la peur nucléaire. 

James Mason donne corps à un Capitaine Nemo, personnage complexe, ambivalent et attachant qu'il est difficile aujourd'hui d'imaginer sous d'autres traits. Alors qu'en d'autres mains et dirigé autrement, Nemo aurait pu tourner au vilain d'opérette, Fleischer conserve son sérieux et en fait ici une figure tragique toute en subtilité. La noblesse du personnage, ses bonnes manières et son éducation sont régulièrement contrebalancées par sa violence et son irréductible autorité, qui s'expliquera plus tard par la profonde blessure qu'il porte en lui (femme et enfant torturés pour qu'il livre le secret de la propulsion). À ce cerveau s'opposent les biscotos de Ned, plus que parfaitement incarné par un Kirk Douglas au charisme rayonnant, aventurier roublard quittant rarement sa bonne humeur, poussant la chansonnette et jouant réellement du ukulele. Tout ces éléments font un peu de 20 000 leagues le film d'aventures parfait, celui qu'on a aimé étant enfant et qu'on revoit aujourd'hui avec le même émerveillement.




Mary Poppins, Robert Stevenson, 1964
Du bonheur en barre que ce film, qui est peut-être, à la limite, un poil trop long, s'apparentant vraiment en celà à une superproduction roadshow, ciselée dans ses moindres détails pour en faire un spectacle total. Tourné intégralement en studio, le film bénéficie de somptueux décors, offrant une vision de Londres complètement magique, suite de toiles peintes aux couleurs délicates et aux superbes éclairages, poétiquement prolongées à l'occasion par les matte paintings de Peter Ellenshaw. Les séquences d'animation sont supervisées par les "Nine old men" du studio, et l'interaction avec les prises de vues réelles est porté à un nouveau degré d'achèvement. Le procédé n'a ici rien de gratuit, le film étant précisément une invitation à entrer dans le rêve, un encouragement à faire exister l'impossible.

On tombe sous le charme d'une Julie Andrews radieuse, on se régale du cabotinage réjouissant de Dick Van Dyke et de la folie douce des seconds rôles bien farfelus (Oncle Albert, le voisin qui tire des coups de canon depuis son toit, le patron de la banque). Même les enfants sont très bien dirigés. Longtemps vu et apprécié doublé, il est vrai que le film mérite d'être vu en VO, Dick Van Dyke y ayant un accent cockney sans équivalent en français. Par son grand nombre de personnages, le récit en tant que comédie parvient à offrir plusieurs niveaux de lecture, et ses gags continuent de me faire rire. Sur le plan musical, Mary Poppins représente sans doute le chef-d'œuvre des frères Sherman. Nombreuses sans être lassantes, les chansons sont irrésistibles, aussi travaillées dans leurs paroles que dans leurs orchestrations, et vite appelées à devenir des standards. Les numéros de danse, s'ils sont rares, ne manquent pas pour autant d'énergie et d'idées délirantes, les deux sommets chorégraphiques étant sans conteste la danse avec les pingouins et celle des ramoneurs. 

On accuse souvent Disney de sombrer dans la mièvrerie, or ici les bons sentiments sont vraiment présentés avec malice et poésie. La séquence qui voit le père se diriger seul dans la nuit de la ville vers sa banque pour s'y faire annoncer son licenciement est par exemple très belle, et son ton tranche avec le reste sans pour autant en ruiner l'harmonie. Bref, du sol au plafond le film est un enchantement inégalé. Pour l'époque, Mary Poppins avait encore une vraie classe, le film était ambitieux et on devine que Disney a supervisé de près cette production pour en parfaire le moindre détail. Aucun film produit ensuite par le studio n'atteindra la même réussite, qu'il s'agisse de L'Apprentie sorcière (qui présente la même ambition technique mais avec un scénario moins convaincant) ou Peter et Elliott le dragon (qui n'a pas bénéficié des mêmes moyens et ça se voit). Sans parler de la sombre époque de la coccinelle Herbie, progressivement dominée par une esthétique télévisuelle.

13 avril 2016

Des films d'Howard Hawks avec John Wayne

Rio bravo, 1959
Avec la comédie, le fantastique, le film de guerre et le film noir, le western est l'autre genre auquel Hawks a donné ses lettres de noblesse. Dans cette catégorie, Rio bravo est LE classique absolu, une pépite qui respire l'aisance et la maîtrise. Le film atteint en effet une merveille d'équilibre entre l'intimisme délicieux des scènes dialoguées, et la tension éprouvante et palpable qui éclate dans le gunfight final anthologique. Magnifiquement construite, chaque séquence est une leçon de mise en scène, et le réalisateur parvient véritablement à faire exister à l'écran cette ville pourtant seulement résumée à une rue, son saloon et sa prison. 

N'ayant toujours rien renié de sa contribution aux screwball comedies, Hawks nous régale des dialogues impayables entre Angie Dickinson et the Duke, des allusions tendancieuses entre the Duke et Dude (Dean Martin), de la fraîcheur de Ricky Nelson, et de la bonhommie de Walter Brennan, qui ne sombre jamais dans le cabotinage pénible. Signées de la grande Leigh Brackett, les répliques sont excellemment écrites, pleines de bons mots discrets. Et je me réjouis de l'importance accordée ici à la musique de Dimitri Tiomkin, son superbe thème mariachi Deguella, sans parler de l'immortel duo chanté par Martin et Nelson, vraie parenthèse narrative comme on pourra la retrouver plus tard chez un Godard ou un Tarantino. 



Hatari !, 1962
Déjouant les étiquettes faciles, le film nous invite en quelque sorte à passer nos vacances au Tanganyika, dans la délicieuse atmosphère d'un lodge tenu par John Wayne. Au programme : safaris et soirées à picoler et à chanter. Et on s'y croit vraiment, d'autant mieux aidé que le film s'offre le luxe d'une durée conséquente. Les personnages sonnent vrais. On est bien chez Hawks avec encore une histoire d'hommes, au milieu desquels un élément féminin va tenter de s'intégrer. L'occasion de tresser de nouveaux lauriers à Leigh Brackett et à ses dialogues savoureux, aux symboliques osées (en gros l’histoire du film, c’est littéralement Wayne et ses problèmes de nœuds). C'est super drôle et incroyablement décontracté. Hatari ! prend parfois des allures de grosse comédie carrément cartoonesque, avec le cabotinage de Red Buttons, le seau sur la tête du Duke et plein d’autres situations hénaurmes qui culminent dans le final avec la poursuite des éléphanteaux en ville, digne de Blake Edwards. 

Même si l'Afrique de Hawks semble surtout habitée par des Blancs (français, irlandais, allemands, italiens, américains, mexicains), on n'est pas dans un film où Hollywood cherche à susciter un exotisme gentillet, à base de stock shots et de bons sentiments chrétiens. Wayne et ses potes auraient tout aussi bien pu chasser du mustang sauvage dans les plaines du Montana, ça n'aurait rien changé à leurs relations. Professionnel consciencieux et sans doute bien aidé par ses techniciens, le réalisateur profite de son cadre unique et nous offre des vues spectaculaires de la savane et des véhicules fonçant au milieu de ses animaux. L’implication de ses acteurs y est étonnante et sur certains plans, on devine que Wayne n'est pas loin de se faire encorner. Tout ça crée une alchimie rare, magnifiée par la géniale partition de Mancini.



El Dorado, 1966
Pour son avant-dernier film, HH s'amuse avec les icônes de son cinéma et en particulier de ses westerns. Avec sa seconde partie qui met en scène le siège de la prison d'une petite ville texane près de la frontière (El Dorado, donc), deux as de la gâchette dont un ivrogne, un jeunôt et un vieux briscard, le film apparaît clairement comme une variation autour de Rio Bravo. Ce qui va caractériser cet El Dorado, c'est un ton particulièrement ironique, ainsi que le sentiment d'une époque révolue. Ainsi, confortablement installé dans le spectacle de ces bonnes vieilles gueules de Wayne et Mitchum, quelle ne fut pas ma surprise de voir soudain débarquer un James Caan tout jeunôt, représentant une nouvelle ère du cinéma, qui même dans le film passe pour un extraterrestre avec son chapeau indien. Son surnom, Mississippi  est comme un écho évident à Colorado, le personnage de Ricky Nelson dans Rio bravo. De même, la force de caractère de la jeune fille McDonald à la crinière sauvage, semble sortir tout droit d'une gamine de l'Amérique des 60's. Même la musique western de Nelson Riddle a des accents parfois agréablement pop — le son est d'ailleurs important dans le film, entre le coup du pianiste qui joue faux et les cloches de l'église qu'on fait tinter pour débusquer les tireurs.

Au milieu de tout ça, quelques légendes de l'Ouest survivent. Leur réputation est bien établie, leurs réflexes intacts, mais les héros sont fatigués et le corps ne suit plus. Ainsi, Mitchum, présenté au début comme un super-sheriff dans son joli costume, devient peu après une épave pathétique et comique à la fois (je mets des guillemets parce qu'avec lui dans ce registre, ce n'est pas forcément de la composition). La scène où on lui prépare un breuvage de sorcier indien pour qu'il dessaoule est particulièrement savoureuse. De son côté, le Duke est toujours aussi imposant, mais doit subir des crises qui le laissent à moitié paralysé, à cause d'une balle qui n'a pas été retirée. Ces deux éclopés forment un tandem irrésistible, dans une franche camaraderie assez typique chez Hawks. L'ambiguité de certains de leurs échanges est incontestable, identique à ce qui pouvait exister là encore entre Dean Martin et Wayne dans Rio bravo. L'affrontement final contre les bad guys — pas si bad que ça, puisque parmi eux se trouve une autre légende de l'Ouest qui partage le même code d'honneur — sera sans panache.*

Les dialogues de la fidèle Leigh Brackett font merveille, avec pas mal de running gags (Mitchum demandant sans arrêt à James Caan qui il est). La parodie et le vaudeville ne sont jamais loin, et on rit franchement et très souvent au cours du film. Sur le plan de la mise en scène, si j'ai trouvé les scènes d'exposition un peu lourdes, la suite est vraiment d'une grande classe et culmine lors de l'attaque de l'église, magnifiquement découpée. Hawks parvient parfaitement à rendre l'impression qu'à cette époque, sur ces terres-là, on n'est jamais à l'abri d'un tireur embusqué et qu'il vaut mieux assurer ses arrières en toutes circonstances. On pourrait à la rigueur relever deux-trois petites fautes de goût (le coup foireux de James Caan vaguement déguisé en Chinois, ou son plongeon sous les sabots des chevaux, grossièrement monté), mais à l'arrivée El Dorado demeure un spectacle jubilatoire et recommandable.


*SPOILER : Wayne et Mitchum, physiquement diminués, ont recours à une ruse finalement assez traître, et Wayne écopera même d'une blessure provenant du tromblon de James Caan ! Le dernier plan où on les voit tous les deux sur leurs béquilles, couple à la ville enfin réuni, est tordant.




DOSSIER HOWARD HAWKS :

11 avril 2016

Des films d'Howard Hawks sans John Wayne

Bringing up baby (L'Impossible Monsieur Bébé), 1938
Avec George Cukor, Howard Hawks est sans doute l'un des cinéastes à avoir le plus contribué à la screwball comedy, genre authentiquement hollywoodien souvent imité, rarement égalé. Et Katharine Hepburn, ici à l'affiche, en est la diva. Sous ces auspices, Bringing up baby est donc un chef-d'œuvre de drôlerie, porté par un duo d'acteur délicieux, eux-mêmes brillamment entourés de seconds rôles à l'interprétation jubilatoire : notamment Charles Ruggles en Major Applegate, et Walter Catlett en sheriff complètement dépassé par la loufoquerie des événements.

L'un des aspects les plus savoureux du film, c'est certainement la façon dont Hawks se permet d'accélérer progressivement le rythme de la narration, jusqu'à ce que celle-ci s'apparente à une véritable tornade qui emporte tous les protagonistes croisés jusqu'ici. Le spectateur assiste médusé au phénomène, passant du sourire bienveillant à la crise de rire ravageuse. Je ne m'amuserai pas à citer telle ou telle scène mais rien que le final dans la prison avec Hepburn qui se la joue gangster met à rude épreuve les zygomatiques.





The Thing from another world (La Chose d'un autre monde), coréalisé avec Christian Nyby, 1951
Véritablement un fleuron du genre mariant SF et fantastique, largement au-dessus du tout-venant de la production d'alors. Il est d'ailleurs très intéressant de relever les différences et similitudes avec la magistrale adaptation qu'en livrera John Carpenter trente ans plus tard (l'apparition du titre au générique est exactement la même, avec les lettres qui s'illuminent par derrière). Chez Hawks et Nyby son coréalisateur, nulle occupation des corps ni usurpation d'identité, mais un monstre qui attire la curiosité d'un scientifique un peu trop passionné, et de militaires qui se rendent assez vite à l'évidence qu'une seule attitude est la bonne : lui régler son compte. Le tout dans une ambiance rendue parfaitement crédible par la qualité de la mise en scène, le lent déroulement des situations et l'attachement à des personnages plutôt bien campés, qui changent un peu des benêts de séries Z. La camaraderie des militaires est en effet particulièrement bien retranscrite, avec notamment le personnage du reporter, cynique en diable, dont chaque réplique est vraiment bourrée de drôlerie. 

Le plus étonnant, c'est d'ailleurs bien cette dimension comique du film, incarnée en particulier dans la relation complètement barrée entre le capitaine et sa moitié, Margaret Sheridan. Leurs dialogues sont vraiment pétillants et assez corsés, sexuellement plus qu'allusifs (on les surprend quand même en pleine scène bondage !), et c'est d'autant plus jubilatoire que la plupart des films de ce genre préfèrent afficher un constant sérieux. Un des personnages cite à un moment explicitement Sergent York, tourné par Hawks, ce qui montre bien la décontraction de l'entreprise. Certaines longueurs ont un peu calmé mon enthousiasme au milieu d'un film quand même assez bavard, mais son audace surprend. On peut légitimement déceler là la patte de Hawks. Le film est plein de ces petits détails concrets et véristes qui participent pleinement à l'immersion du spectateur. Le film réserve de plus d'authentiques petits moments de frayeurs dans sa façon de suggérer la créature (qui s'avèrera visuellement un peu décevante quand même) : son réveil hors-champ, son apparition derrière la porte de la serre, puis au milieu des flammes. Watch the skies !




Land of the Pharaohs (La Terre des Pharaons), 1955
Chronique précédemment postée ici dans le cadre d'une rétrospective Péplum...














DOSSIER HOWARD HAWKS :

9 avril 2016

Sam Peckinpah au Far West (1962-1974)


Ride the high country (Coups de feu dans la Sierra), 1962
Un bien beau représentant du néo-western, ou du post-western, je ne sais quelle étiquette conviendrait le mieux. À la fois dernier tribut à un genre — réellement sincère — et dépassement de ce même genre. Après pas mal de tournages pour la télévision ou des productions de série B, toutes les thématiques du cinéma de Sam Peckinpah sont ici en place, dans toute leur profondeur, et constater si tôt la cohérence d'une œuvre est franchement plaisant. 

Le dernier baroud d'honneur de Joel McCrea et Randolph Scott mélange harmonieusement humour et mélancolie. Scott a conservé l'aura du cowboy loner qu'il avait en particulier construite via les westerns atypiques de Budd Boetticher. Et puisqu'il s'agit de filmer le basculement d'une époque à l'autre, le duo de vétérans est lui-même formidablement secondé par un couple de jeunôts caractérisés avec une finesse franchement bienvenue, notamment la rafraîchissante Mariette Hartley. Peckinpah nous ballade ainsi en leur compagnie, au sein d'un Far West pas franchement glamour. Et tout ça culminera lors d'un réglement de comptes final magnifique de lyrisme et d'émotion. Parfaitement raccord avec cette atmosphère solennelle, le thème musical de George Bassman est d'une belle majesté.





Major Dundee, 1965
Un grand film de fou. L'avoir découvert sur grand écran, dans toute la splendeur de son Cinemascope a grandement participé à son impact. Franc-tireur affirmé, Peckinpah livre ici une œuvre véritablement hors-norme, un total anti-western où toutes les traditionnelles figures du genre sont peu à peu vidées de leur substance, perverties puis abandonnées à leur nouvelle condition devenue absurde. En adepte de la démesure, Chuck Heston trouve là un de ses plus beaux rôles, tant sa prestance impressionne. Ses confrontations avec un Richard Harris au jeu très décalé ne sont pas l'aspect le moins fascinant du film. Et j'adore ce plan iconique dans le village mexicain où le Major taquine la bouteille, assis sur un pan de mur sur lequel est écrit "Viva Dundee !". 

Le film avance lentement, son atmosphère gagne progressivement en étrangeté, et l'on s'habitue à ce rythme en même temps que l'on s'inquiète du fait que la quête initiale de Dundee semble avoir été complétement oubliée. C'est l'occasion de développer les personnages qui l'entourent, et la caractérisation de tout ces nombreux profils est réellement remarquable. Il faut voir comment ces hommes se transforment au fur et à mesure de leur avancée au Mexique. Le spectateur appréciera d'ailleurs de constater de film en film la fidélité du metteur en scène à certains acteurs, qui forment vraiment une sorte de troupe, au premier rang desquels Coburn et Oates, évidemment. La violence et le côté désespéré de la bataille finale sur le Rio Grande portent bien la marque du cinéaste, et il n'est pas étonnant que la Columbia se soit effrayée en voyant le résultat, tentant de sauver la face en mutilant son montage.




The Wild bunch (La Horde sauvage), 1969
Une œuvre tout simplement gigantesque, et d'une ambition inespérée, à la fois vrai film d'aventures et pur western crépusculaire. Peckinpah y propose en effet une vision plus que jamais démystificatrice de l'Ouest, où le spectateur perd complètement le confort de ses repères. Car c'est sans équivoque : on n'aura droit ici qu'à des bad guys, certains possédant encore une vraie classe (William Holden, Robert Ryan, Borgnine, fascinants), tandis que d'autres sont d'une violence et d'une bêtise proprement irrécupérables (les chasseurs de primes/vautours). 

Le personnage de général mexicain corrompu, entouré de sa cour formée entre autres de conseillers venus d'Allemagne, synthétise clairement la figure du dictateur fasciste oppresseur de la masse paysanne, qui pour sa part espère recouvrer sa terre en s'engageant dans la lutte. Autre ordure du film, le représentant des chemins de fer — donc des intérêts économiques du pays — engage Robert Ryan et les chasseurs de prime sans regarder à la dépense. Ses actions sont d'ailleurs contestées par la population elle-même, victime des dommages collatéraux lors du coup monté du début. Peckinpah ne cache rien de son dégoût pour cette racaille. Loin de tout idéalisme, la bande à Holden ne semble quant à elle vivre que dans le présent, sans aucune volonté de changer le monde. Borgnine dira être plus que satisfait de sa situation, et seul le personnage d'Angel incarnera une position révolutionnaire à proprement parler. Ce sont au final des hommes qui refusent de vivre selon les lois que la société a établi. The Wild bunch est donc au fond très engagé, on y prône sans cesse la révolte contre l'ordre et la loi. C'est même assez étonnant de voir de telles idées radicales aussi librement et explicitement exprimées dans une production hollywoodienne. 

Le film impressionne par sa très grande splendeur plastique, et la beauté des compositions de plans en scope, tant dans les paysages que les intérieurs. J'en étais ressorti avec des images de scènes, de plans, de répliques, et les énormes éclats de rire qui parcourent le récit ont longtemps résonné dans ma mémoire. Je ne sais pas si le rapprochement est légitime, mais j'y ai ressenti une influence assez marquée du western italien et des films de Sollima et Leone en particulier : le côté sales gueules des personnages, le contexte de la révolution mexicaine, la façon qu'a la mise en scène de fétichiser certains regards (surtout entre Holden et Borgnine) et gestes (la précision du vol du train), ce jeu sur la lenteur de certaines scènes, qui fait que l'action et la violence surgissent avec une brutalité décuplée. Sans parler du générique avec ces arrêts sur image qui se colorent, effet qu'on retrouvera dans Cross of iron. Mais en y réfléchissant mieux, je finis par réaliser que c'est surtout à Il était une fois la révolution (1971) que j'ai pensé, film qui correspond justement bien à ce dialogue entre romantisme et nihilisme exprimé chez Peckinpah. Donc l'influence, s'il y en a, serait finalement tout autant dans l'autre sens puisque le Leone est postérieur. Avec The Wild bunch, Peckinpah marquait donc l'Histoire du cinéma d'une nouvelle pierre blanche (éclaboussée de sang).




Pat Garrett & Billy the Kid, 1973
Encore un western assez atypique, par son rythme faussement indolent, comme par ses personnages fascinants, paraissant tantôt impénétrables, tantôt profondément torturés. Kris Kristofferson m'a tout simplement laissé le souffle coupé, tant sa performance est impressionnante, héros sans âge, ne connaissant pas la peur et refusant de vivre sous une autre loi que la sienne. Face à lui, l'impeccable James Coburn a une sacrée classe en vieux briscard qui a conscience d'avoir peut-être perdu sa dignité en tournant le dos à son passé de bandit et de s'être compromis en se mettant au service des éleveurs, mais qui veut accomplir sa tâche pour ne laisser à personne d'autre la possibilité de s'accaparer la mort de son ancien ami. Avec très peu de mots, Peckinpah nous laisse deviner tout ce qui les rapproche encore, jusqu'à ce que, littéralement, le miroir se brise.

Telle une rêverie lyrique, le film est construit comme une suite de tableaux presque autonomes, donnant l'impression d'une trame finalement assez lâche, qui m'a parfois un peu fait décrocher. Pourtant, certaines scènes sont véritablement grandioses et très riches en émotions. L'assaut contre la cabane où est retranché Billy au début du film m'a complétement emballé par son intelligence cinématographique (mouvements parcimonieux mais incroyablement efficaces de la caméra, montage, etc.). De même la séquence à la limite du fantastique où Billy s'évade de la ville de Lincoln, en chantant tandis que les villageois restent immobiles devant les cadavres. Entretemps, se succèdent des moments de dialogue ou de contemplation très étranges, presque désincarnées, où l'on n'est pas sûr de saisir le sens de ce qu'on voit à l'écran (Coburn face aux trois bandits dans la taverne).

Malgré la présence de grands espaces, le monde est tout petit pour Pat le sheriff et Billy le hors-la-loi. Leur parcours reste circonscrit à l'intérieur des frontières du Comté, dont la topographie semble des plus réduites. Comme si les personnages, sachant très bien que toute fuite est impossible, attendaient juste de perdre une à une leurs dernières illusions. Le film n'est en gros qu'une longue parenthèse qui tente de repousser le plus loin possible l'inéluctable, s'achevant comme de coutume désormais chez Peckinpah sur une conclusion magnifique. La musique composée par Bob Dylan — qui se révèle ici plutôt charismatique en tant qu'acteur — apporte une dimension picaresque à l'ensemble, et son registre folk n'est pas sans m'évoquer le décalage imposé par Morricone au même genre cinématographique. On repérera aussi Harry Dean Stanton qu'il est toujours plaisant de croiser. En bref, un film désarçonnant, du genre qui se bonifie vraiment après coup, travaillant dans la tête. Je le crois thématiquement très riche et d'autant plus passionnant qu'on sera sensible aux résonances qu'il entretient avec les autres œuvres du cinéaste.




Bring me the head of Alfredo Garcia (Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia), 1974
Peut-être mon film préféré de Peckinpah, qui après avoir mené le western au bout de son destin, tente dans un dernier sursaut d'énergie rageuse de le propulser sur une voie inédite, redistribuant les cartes sans plus se soucier d'une quelconque règle du jeu. L'idéalisme est enterré, les bagnoles ont pris la place des chevaux, et les paysages ont plus que jamais des allures post-apocalyptiques. Avec une incroyable impolitesse, le film enchaîne les idées poétiques, composant une atmosphère proche du fantastique. Warren Oates trouve ici le rôle de sa vie, incarnant l'antihéros ultime, et Peckinpah lui offre en plus une compagne à sa mesure. Le couple qu'ils forment est anti-glamour au possible et pourtant foncièrement touchant, parce qu'il parvient à le faire sonner authentique. 

Pour employer une expression galvaudée, le film est une claque. Je l'avais découvert lors d'une diffusion tardive dans la nuit, et j'étais resté scotché jusqu'à la fin, yeux écarquillés, mâchoire pendante face au jusquauboutisme, au nihilisme d'un film qui ne ressemble à aucun autre, qui déjoue sans cesse les attentes du spectateur qui ne sait plus si on lui projette un western, un polar hard boiled ou une romance déglinguée.


6 avril 2016

Albert Camus, L'Homme révolté (1951)

Albert Camus, L'Homme révolté, 1951
éditions Gallimard, Paris



On imagine mal aujourd'hui les remous provoqués à l'époque par la publication de ce livre. Dans une langue qui sait faire place à quelques fulgurances poétiques, Camus interroge la notion de révolte et dresse le constat de ses manifestations à travers l'histoire des hommes et des idées. 

De Prométhée à  Sade, de Spartacus à Dostoïevski, de la Révolution française aux goulags soviétiques, la révolte semble systématiquement mener vers différentes formes de nihilisme qui conduisent trop souvent au crime d'État, justifiant le meurtre au profit de la raison révolutionnaire. À peine libéré de ses chaînes, l'esclave en fond de nouvelles pour encadrer sa liberté conquise. Aux maîtres d'hier se substituent d'autres bourreaux. Avec un courage qu'il est bon de replacer dans le contexte de la France d'alors, Camus aborde frontalement les horreurs du XXe siècle et l'imposture stalinienne. Les existentialistes, au premier rang desquels Jean-Paul Sartre, ne tolèreront pas une telle remise en question du communisme, apparemment incapables de voir que Camus ne juge pas ici une cause mais ses conséquences.


Le texte est ardu mais passionnant. On sent que l'auteur du Mythe de Sisyphe est porté par le désir de faire cesser l'hypocrisie qui a trop souvent placé l'idéal au-dessus de l'homme. L'approche historique est particulièrement intéressante parce que documentée, notamment tout le passage sur Saint-Just ainsi que celui sur les premiers révolutionnaires russes. Il y est également question du rapport de l'artiste à la révolte, qu'il soit poète (Lautréamont) ou romancier (Proust). 

Le livre pourrait être au final assez déprimant par cette accumulation d'exemples qui montrent que la révolte est condamnée pour s'accomplir à agir comme une force négative, source de mort qui ne cesse de promettre la lumière en versant le sang ou en pervertissant la pensée. Il n'y a pourtant pas lieu de s'ouvrir au desespoir. L'injustice demeure mais l'homme doit désormais pouvoir faire face à sa nature, affronter le présent sans calculer l'avenir, avec générosité, sans avoir la prétention de remplacer Dieu :

« Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le même ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refusons désormais de renvoyer à plus tard. Sur la terre douloureuse, elle est l'ivraie inlassable, l'amère nourriture, le vent dur venu des mers, l'ancienne et la nouvelle aurore. Avec elle, au long des combats, nous referons l'âme de ce temps et une Europe qui, elle, n'excluera rien. »

4 avril 2016

La Maison des bois, Maurice Pialat, 1971

Soit 7 épisodes de 50', coproduits par l'ORTF et la RAI, alors que Pialat avait seulement réalisé L'Enfance nue.

Cinéaste exigeant et vache avec lui-même, Pialat considérait ce travail pour la télévision comme l'un de ses plus heureux, en particulier le cinquième épisode. Avant de se voir restaurée, projetée et enfin éditée, la série est demeurée longtemps invisible, et c'est ce seul commentaire qui a alimenté sa réputation et maintenu l'intérêt autour d'elle.  

Pour ma part, j'en suis sorti complètement bouleversé. L'action est située durant la Première guerre mondiale, mais se déroule à l'arrière des combats, dans une campagne française anonyme. Elle met en scène des enfants hébergés dans une famille de gens simples, tandis que leurs parents sont au front, ou contraints de travailler en ville, ou ont tout simplement disparu. Et durant ces sept épisodes, Pialat nous fait littéralement cohabiter avec ces formidables personnages que sont Maman Jeanne et Papa Albert, interprétés par des acteurs épatants. Pierre Doris, plutôt habitué au nanars, reconnaissait avec émotion que La Maison des bois était ce qui lui était arrivé de mieux dans sa carrière.

La série ouvre pour nous la parenthèse d'une enfance révolue, où l'on a encore le droit de se montrer insouciant. On assiste à des instants de vie plus vrais que nature. Les enfants en particulier, semblent ne jamais jouer, et lorsqu'ils sont gagnés par l'émotion, le spectateur l'est également. Profitant de la temporalité lâche permise par le format télévisé, Pialat donne parfois l'impression de filmer en roue libre, sans vraiment de cadre contraignant, captant de vrais fous-rires, de vraies improvisations. Les scènes avec Pialat instituteur sont d'autant plus géniales qu'on devine que le metteur en scène dirige les mômes en direct. Il est souvent lui-même pris au jeu, et la surprise des réactions n'en est alors que plus savoureuse. Certes, les coutures sont parfois très visibles. À quelques rares exceptions, le montage est quasiment aux abonnés absents et la caméra prompte au zoom ne nous épargne aucune hésitation. 

Et pourtant, malgré le fait que l'on n'est jamais vraiment dupe de tous ces éléments de fabrication de la fiction, le naturalisme à l'œuvre dans ce film est miraculeux. Les personnages acquièrent une vérité extraordinaire et l'on est convié à partager sans plus de distance toutes leurs émotions. Car évidemment, le drame de l'enfance abandonnée et de la guerre est bien là, de plus en plus palpable au fil des épisodes. Le résultat est alors aussi gratifiant que bouleversant, et l'on en sort avec l'impression rare d'avoir partagé l'existence et la sensibilité de tout un petit groupe de personnages à la fin de la première guerre mondiale. 

La série est d'une richesse et d'une beauté dont il m'est bien difficile de rendre compte ici. Sa découverte en salle demeure pour moi un grand moment... de cinéma.  Sa réputation est plus que justifiée, et surtout elle tient le coup à la revoyure. C'est, et de très loin, le plus beau Pialat que j'ai vu, celui qui m'a le plus convaincu (même si le dernier épisode est un peu moins inspiré). Allez-y l'esprit ouvert et détendu et passez quelques heures de bonheur en compagnie de la touchante famille de Pialat. Poignant.


Le générique de la série : Trois beaux oiseaux du paradis, de Maurice Ravel.