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12 juillet 2017

Le Cinéma de George Cukor IV. 1947-1952

A double life (Othello), 1947
Film étrange, déjouant un peu les catégories (film noir, film fantastique) tout en étant purement "cukorien". Le postulat rappelle d'une certaine façon celui des Mains d'Orlac, et Cukor réussit en même temps à traiter avec réalisme de la création artistique, offrant des portraits d'acteurs, d'imprésario et d'attaché de presse qui vont tous à leur façon contribuer au drame. C'est une vision finalement terrifiante du monde du spectacle, de ce qui peut arriver lorsqu'on se voue trop viscéralement à son art. Le réalisateur nous invite ainsi à observer comment un acteur se voit contaminé par son rôle d'Othello, la pièce servant de catalyseur à ses angoisses latentes. Cukor avait déjà transposé Shakespeare à l'écran (Romeo et Juliette, 1936, avec Leslie Howard et Norma Shearer). Ici, les personnages nous annoncent d'entrée de jeu que le héros n'ignore rien des risques qu'il court à accepter la pièce et le rôle, et le récit ne va finalement rien faire d'autre que de dérouler ainsi les fils d'une tragédie annoncée. Et c'est dans le traitement que ça devient intéressant. 

Tourné pour le "petit" studio Universal, le film est relativement étonnant de la part de Cukor pour ses changements de style. Les scènes d'intérieur (appartements, théâtre) sont plutôt conventionnelles dans leur éclairage ou leur mise en scène, le réalisateur se contentant parfois d'un seul long plan où les acteurs se promènent en lachant leurs répliques. Dès que ça s'aère dans la ville et la nuit, et que le protagoniste "entre" dans son personnage, la photographie de Milton Krasner gagne en personnalité et devient quasiment expressionniste, multipliant les effets visuels (surimpressions, jeux sur les reflets), mais aussi sonores en nous faisant partager la subjectivité du héros. Cukor s'efforce ainsi de recréer l'état de transe qui saisit le comédien. Au centre de ces dispositifs plutôt sophistiqués, Ronald Colman porte le film, et il sera auréolé de l'Oscar du meilleur acteur cette année-là. Vue aujourd'hui, on ne sera pas pour autant impressionné par cette performance finalement sans réelle surprise, tandis que la brève mais charismatique présence de Shelley Winters reste, elle, bien plus en tête.

Il aurait été intéressant que le scénario s'aventure à explorer encore d'autres pistes et enrichisse ainsi son propos. La dernière partie où Edmond O'Brien s'improvise détective est sans doute moins convaincante. Quand elle arrive, la conclusion a beau être attendue, elle ne manque pas de force. Il était évident qu'après son crime, la morale de l'époque voulait que l'acteur récolte son châtiment. À l'écran, ça donne cette scène assez dingue où la vie sur scène se confond fatalement avec la vraie vie, sous les yeux horrifiés d'une actrice qui pendant un temps ne sait plus distinguer le vrai du faux.





Adam's rib (Madame porte la culotte), 1949
Le réalisateur prolonge sa collaboration avec le couple de scénaristes d'A double life, Ruth Gordon et Garson Kanin,  et ça donne cette excellente comédie de mœurs. Pouvait-on seulement rêver d'une meilleure association que celle de Spencer Tracy, Katherine Hepburn — interprètes pleins de finesse et d'intelligence — et de Cukor, pour traiter de la guerre des sexes, à une époque où sans doute ce sujet devait bien titiller les consciences. La cause des femmes a en effet régulièrement été défendue dans son cinéma. Ici la mise en scène fait des merveilles, entre une ouverture tournée dans les rues de New York qui lorgne vers le film noir et quelques plans séquences particulièrement intenses qui mettent vraiment à l'honneur ses interprètes : la déposition de Judy Hollyday, la séance de massage entre Tracy et Hepburn. Entre deux scènes de procès qui les voient en rivalité, on retrouve le couple vedette dans son intimité, et c'est vraiment un régal que d'assister à la complicité des deux acteurs, dont le naturel illumine véritablement l'écran. C'est ce naturel qui permet d'ailleurs à Cukor d'instaurer de vrais moments dramatiques lorsque les époux commencent à se déchirer. On aurait pu trouver ça drôle, mais les effets comiques sont toujours mêlés à quelque chose de plus grave, et c'est vraiment une façon de faire que j'apprécie beaucoup.

Mais finalement, le rire l'emporte quand même, entre répliques savoureuse et gags ouvertement burlesques avec une géniale utilisation du hors champ. Citons également les présences de Tom Ewell et Jean Hagen, assez hilarants. Et puis sortir du film sur une fin aussi audacieuse, ça rend quand même heureux : Hepburn et Tracy sont au lit, convenant finalement que l'homme et la femme sont égaux excepté peut-être une toute petite différence... Tracy attrape alors Hepburn dans ses bras, tire le rideau du lit en criant cette mémorable réplique qui conclut parfaitement le propos : « Vive la différence ! ».





Pat and Mike (Mademoiselle gagne-tout), 1952
Cukor retrouve son couple vedette Tracy/Hepburn (huitième film que cette dernière tourne avec son cinéaste fétiche) pour porter à nouveau à l'écran un scénario du duo Gordon/Kanin. Sauf que même si le sujet a plus ou moins trait à la guerre des sexes, on est ici bien loin du coup de génie et des audaces d'Adam's rib. Ça sent le renouvellement de formule sans risque, jusqu'au titre VF qui cherche à suggérer une continuité, de "Madame" à "Mademoiselle". Les personnages ne dépassent jamais ici vraiment la caricature, échouant par conséquent à faire naître un minimum d'empathie. Le pitch est relativement pauvre, avec une héroïne surdouée en sport qui perd tous ses moyens dès que son fiancé est dans les parages. Et le scénario ne témoigne pas de beaucoup de zèle pour enrichir cette base qui ne va pas donner lieu à beaucoup de variations. 

Si le marivaudage entre Tracy et Hepburn ne manque pas de charme grâce une nouvelle fois à la complicité des interprètes, j'ai connu des répliques plus drôles et ça manque souvent de finesse. Le personnage de boxeur bêta joué par Aldo Ray est lui aussi peu travaillé, et l'irruption dans le récit de mafieux est traité sans aucun sérieux, personnages évacués sans trop de considération, auxquels on ne nous demande donc pas trop de croire. On dira alors que le film vaut surtout pour les performances physiques d'Hepburn, dont les talents au golf et au tennis sont authentiques et qui sont bien mis en valeur tout au long du film. D'autant plus qu'elle concourt manifestement face à de vrais sportifs professionnels de l'époque. Et accessoirement, le petit rôle de Charles Buchinski (pas encore Bronson) en petite frappe a un peu réveillé mon intérêt. Bref, c'est gentiment amusant, mais un peu paresseux, et pour moi loin d'être une comédie mémorable.


DOSSIER GEORGE CUKOR :

22 juin 2017

Le Cinéma de George Cukor III. 1940-1944

The Philadelphia story (Indiscrétions), 1940
Le film est porté par un casting royal et rafraîchissant : les délicieux Jimmy Stewart et Ruth Hussey, d'un côté, Cary Grant et Katharine Hepburn de l'autre. Une nouvelle fois, Cukor confirme cette capacité et ce talent à jouer sur deux tableaux à la fois : la pure screwball comedy avec ses répliques qui fusent, et un ton un peu plus grave avec le personnage de Tracy Lord (Hepburn, éblouissante) qui perd progressivement de son assurance et s'interroge douloureusement sur elle-même. Ce mélange aboutit à un récit assez riche, même si on peut avoir l'impression que peu d'efforts ont été faits pour transcender la dimension théâtrale du scénario, adapté d'une pièce à succès, le film conservant l'unité de lieu et de temps.

Un petit truc m'ennuie néanmoins : l'interprétation de Cary Grant, que je trouve étrangement absent. On ne le sent pas du tout concerné par son rôle, et son personnage échoue à attirer la moindre sympathie. C'est certes voulu au début, mais on devint qu'il y a une volonté d'accorder le même traitement à chaque personnage, et la résolution de l'intrigue m'est apparue du coup très artificielle [SPOILERS : qu'Hepburn lâche son fiancé, soit. Mais qu'elle retombe si vite dans les bras de Grant m'a paru trop soudain, et ne m'a donc pas du tout touché. ] En fait, les seuls personnages dont je me souciais vraiment sont le couple de journaliste et photographe people interprétés avec malice et simplicité par Stewart et Hussey, que j'avais vraiment envie de voir réunis. À la revoyure, mes petites réserves ont tout de même tendance à s'estomper, et le film se bonifie agréablement.




Two-faced woman (La Femme aux deux visages), 1941
Une comédie aux péripéties assez prévisibles mais tout à fait plaisante. C'est en effet parfois un peu lourdaud dans sa construction vaudevillesque, mais on se marre bien quand même grâce à quelques répliques vives et piquantes sur le couple, l'amour et l'arrivisme. Dans un double rôle Garbo cabotine à mort, se lâchant complètement lors d'une scène hilarante où elle se cuite au champagne et invente une nouvelle danse en public. Et puis les hurlements de rage "en toute discrétion" de Constance Bennett sont assez irrésistibles. On est dans une pure production MGM avec décors et costumes aussi luxueux qu'artificiels, où le réalisme compte moins que le souci du bon goût. Les scènes de montagne sont assez rigolotes pour leur utilisation de transparences et de toiles peintes. Le film s'achève d'ailleurs par un descente à ski assez spectaculaire et burlesque.

À certains moments, Cukor laisse entrevoir ce qu'aurait pu être le film s'il s'était laissé aller à plus d'audace. En effet, cette histoire de couple pas très bien assorti est parfois à la limite de déboucher sur un drame, ce qui aurait pu le rendre vraiment intéressant, et plus profond. Au final, une comédie quand même assez mineure, dont je n'ai pas plus que ça envie de conserver le souvenir.





Winged victory, 1944
Darryl Zanuck, George Cukor et le dramaturge Moss Hart s'associent ici pour participer à l'effort de guerre auquel se soumettait alors tout Hollywood. La production a eu les moyens de l'armée, tant en terme de matériel que de figurants. Certains plans sont d'ailleurs impressionnants, nous montrant en un long panoramique des milliers de soldats faisant leurs exercices pendant que des nuées d'avions traversent le ciel. Le générique indique que tous les acteurs sont d'authentiques membres de l'armée, leur leur nom se voyant précédé de leur grade. On y reconnaît à l'occasion Kevin McCarthy, George Reeve, Lee J. Cobb, Red Buttons, et Edmond O'Brien. L'essentiel du récit tourne autour de la camaraderie à l'œuvre chez ces good ol' american boys qui s'engagent dans l'U.S. Air Force remplis d'allégresse. Entre deux revues, l'humour se fait potache. 

La plupart du temps on est porté à sourire face à la naïveté du propos. Mais parfois cette propagande devient dérangeante dans sa façon de ne jamais évoquer directement le conflit. Par exemple, le seul mort du film se crashe durant une séance d'entraînement. On ne verra aucun soldat ennemi et on se tiendra prudemment à distance du champ de bataille. C'est complètement décontextualisé histoire de n'effrayer personne, de montrer que la guerre c'est quand même cool, et qu'un bon patriote ne peut qu'avoir envie de rejoindre la troupe. Uncle Sam needs you ! Et le mot "victory" dans le titre est évidemment là pour rassurer. C'est limite si moi-même je me suis retrouvé avec l'envie de signer fissa mon engagement en sortant de la salle.


DOSSIER GEORGE CUKOR :

14 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer V. 1966-1968


Fantastic voyage (Le Voyage fantastique), 1966
Après l'injuste échec de sa superproduction Barabbas, Fleischer travaille quelques temps en Europe, développe un projet de film sur Sacco et Vanzetti pour le compte de De Laurentiis, mais ne voit malheureusement rien aboutir. Il restera près de cinq ans sans tourner (une éternité pour un cinéaste comme lui), avant de retrouver le giron de la Fox qui va lui confier l'un des plus gros budgets de son époque. À sa façon, Fantastic voyage peut s'apparenter pour lui à un nouveau film de sous-marin après 20 000 lieues sous les mers. D'ailleurs, par ses composants, mettant en scène un groupe d'aventuriers explorant un monde inconnu et expérimentant de nouvelles technologies, le sujet n'est pas sans évoquer Jules Verne. 
Si l'homme va aujourd'hui sur la Lune, pourquoi ne pas imaginer sa miniaturisation ? Plongée en scope couleurs au cœur du corps humain, jouant sur les changements d'échelle où l'infiniment petit devient l'infiniment grand, le film offrait en 1966 un spectacle encore jamais vu — on est aux prémices de l'imagerie médicale — et à ce titre j'aime bien l'affiche originale américaine qui préférait jouer la carte de la suggestion. Le corps devient terrain d'exploration pour un voyage plein de dangers, incarnés ici par les anticorps, la circulation artérielle ou même le cœur.


Le réalisateur soigne comme d'habitude sa séquence d'ouverture : pas un mot n'est échangé, le bruit des réacteurs d'avion couvre tout, on assiste à une cérémonie mystérieuse, puis à la violence incompréhensible d'un attentat. Fleischer va cependant assez vite se désintéresser de l'aspect espionnage et guerre froide du scénario, au point que la fin laissera de côté toute la raison d'être de la mission et la survie du patient. La volonté d'insolite s'exprime dès le générique, esthétiquement très réussi et intriguant, qui met la technologie à l'honneur sur fond de musique atonale signée Leonard Rosenman. Le dépaysement se poursuit avec la petite visite en voiturette de la base militaire secrète, à l'étonnante architecture futuriste. Supervisée de près par le réalisateur, la direction artistique s'en donne ici à cœur joie. Du sous-marin aux éléments de décor, en passant par les costumes, tout est à fabriquer, et chaque élément organique doit donner lieu à un effet spécial. Toujours implacablement rigoureux, Fleischer privilégie la crédibilité scientifique à la fantaisie en roue libre, s'attarde sur les différentes procédures de sécurité et de miniaturisation, quitte à s'imposer un tournage long et extrêmement technique. Ce qui n'empêchera pas les moments de poésie, comme lors de la géniale séquence de l'oreille interne, pleine de suspense, où doit impérativement régner le silence, ainsi que la belle idée des larmes comme porte de sortie.


La richesse visuelle du film peut encore réjouir l'œil aujourd'hui, telle une capsule temporelle de l'esthétique des 60's, mais il est difficile de passer à côté de la faiblesse d'écriture du scénario. On doit supporter le personnage de Raquel Welch qui ne semble là que pour assurer le quota féminin, le cliché du traître infiltré à démasquer, et les pesantes réflexions pseudo-métaphysiques d'Arthur Kennedy sur la place de l'homme dans l'univers. Course contre la montre, le récit est contraint d'alterner entre scènes à bord du Proteus et scènes des officiers supervisant la mission depuis leur cabine. Ces dernières auraient pu être fastidieuses, mais sont rendues heureusement agréables par l'humour dont elles font preuve (Edmond O'Brien et le docteur s'enchaînant les tasses de café).

Comme Forbidden planet dix ans plus tôt, Fantastic voyage fait donc partie de ces gros films de SF ambitieux et soignés, où le divertissement prime avant toute chose. La science-fiction conserve encore à cette époque son ton positif, mais bien vite arrivent Planet of the apes (Fox aussi), 2001 : a space odyssey... et bien sûr Soylent Green, qui vont proposer des visions plus inquiètes de notre futur. Le film de Fleischer a néanmoins marqué son époque, et après la variation sur le même thème orchestrée par Joe Dante sur son génial Innerspace (1987), on a vu régulièrement ressurgir des projets de remake, ce qui paraît d'autant plus évident aujourd'hui, le sujet se prêtant idéalement à un tournage en 3D. Les noms de James Cameron, Louis Leterrier, Guillermo Del Toro, ou encore Paul Greengrass y ont ainsi été successivement attachés, mais il semble qu'on en est toujours au point mort.








The Boston strangler (L'Etrangleur de Boston), 1968
La découverte de ce film fut pour moi un grand moment d'emballement cinématographique. J'avais été fasciné par l'approche extrêmement sobre de cette affaire criminelle. L'histoire est tirée de faits réels, décidément une habitude chez Fleischer : Albert De Salvo a assassiné treize femmes à Boston entre 1962 et 1964. Passé maître dans l'art de décortiquer le mal et ses pulsions, le réalisateur livre un thriller aussi angoissant que dérangeant. Son film annonce le cinéma psychologique des 70's, comme par exemple les films ambivalents de William Friedkin. Avec le soutien de son metteur en scène, Tony Curtis décroche le périlleux rôle-titre, un contre-emploi, dramatique et sérieux qui le changera le temps d'un film des comédies paresseuses dans lesquelles il avait fini par se laisser enfermer. Ce rôle demeurera l'un des sommets d'une carrière qui sera par la suite bien moins exigeante. Face à lui, le toujours juste Henry Fonda se montre étonnant de sensibilité.


Le côté un peu désincarné, le froid professionnalisme des personnages, est ici génialement contrebalancé par la richesse de la mise en scène. Le film est constamment passionnant et surprenant par ses audaces formelles et sa maîtrise technique, qui donnent l'impression de chercher à exploiter toutes les possibilités de la caméra, des éclairages et des décors, pour mieux épouser la subjectivité de l'assassin. Fleischer a avoué s'être particulièrement investi dans le projet précisément parce qu'il avait pour objectif d'utiliser le procédé du split-screen. Cet effet spectaculaire d'écrans multiples n'a ici rien de gratuit. Utilisé avec parcimonie il donne lieu à des séquences mémorables d'insoutenable suspense ou de poésie, et ce film a pas mal contribué à en démocratiser l'usage (Le Mystère Andromède, The Thomas Crown affair, et bien sûr les trois-quarts de la filmographie de De Palma). Un sommet.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :