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22 juin 2017

Le Cinéma de George Cukor III. 1940-1944

The Philadelphia story (Indiscrétions), 1940
Le film est porté par un casting royal et rafraîchissant : les délicieux Jimmy Stewart et Ruth Hussey, d'un côté, Cary Grant et Katharine Hepburn de l'autre. Une nouvelle fois, Cukor confirme cette capacité et ce talent à jouer sur deux tableaux à la fois : la pure screwball comedy avec ses répliques qui fusent, et un ton un peu plus grave avec le personnage de Tracy Lord (Hepburn, éblouissante) qui perd progressivement de son assurance et s'interroge douloureusement sur elle-même. Ce mélange aboutit à un récit assez riche, même si on peut avoir l'impression que peu d'efforts ont été faits pour transcender la dimension théâtrale du scénario, adapté d'une pièce à succès, le film conservant l'unité de lieu et de temps.

Un petit truc m'ennuie néanmoins : l'interprétation de Cary Grant, que je trouve étrangement absent. On ne le sent pas du tout concerné par son rôle, et son personnage échoue à attirer la moindre sympathie. C'est certes voulu au début, mais on devint qu'il y a une volonté d'accorder le même traitement à chaque personnage, et la résolution de l'intrigue m'est apparue du coup très artificielle [SPOILERS : qu'Hepburn lâche son fiancé, soit. Mais qu'elle retombe si vite dans les bras de Grant m'a paru trop soudain, et ne m'a donc pas du tout touché. ] En fait, les seuls personnages dont je me souciais vraiment sont le couple de journaliste et photographe people interprétés avec malice et simplicité par Stewart et Hussey, que j'avais vraiment envie de voir réunis. À la revoyure, mes petites réserves ont tout de même tendance à s'estomper, et le film se bonifie agréablement.




Two-faced woman (La Femme aux deux visages), 1941
Une comédie aux péripéties assez prévisibles mais tout à fait plaisante. C'est en effet parfois un peu lourdaud dans sa construction vaudevillesque, mais on se marre bien quand même grâce à quelques répliques vives et piquantes sur le couple, l'amour et l'arrivisme. Dans un double rôle Garbo cabotine à mort, se lâchant complètement lors d'une scène hilarante où elle se cuite au champagne et invente une nouvelle danse en public. Et puis les hurlements de rage "en toute discrétion" de Constance Bennett sont assez irrésistibles. On est dans une pure production MGM avec décors et costumes aussi luxueux qu'artificiels, où le réalisme compte moins que le souci du bon goût. Les scènes de montagne sont assez rigolotes pour leur utilisation de transparences et de toiles peintes. Le film s'achève d'ailleurs par un descente à ski assez spectaculaire et burlesque.

À certains moments, Cukor laisse entrevoir ce qu'aurait pu être le film s'il s'était laissé aller à plus d'audace. En effet, cette histoire de couple pas très bien assorti est parfois à la limite de déboucher sur un drame, ce qui aurait pu le rendre vraiment intéressant, et plus profond. Au final, une comédie quand même assez mineure, dont je n'ai pas plus que ça envie de conserver le souvenir.





Winged victory, 1944
Darryl Zanuck, George Cukor et le dramaturge Moss Hart s'associent ici pour participer à l'effort de guerre auquel se soumettait alors tout Hollywood. La production a eu les moyens de l'armée, tant en terme de matériel que de figurants. Certains plans sont d'ailleurs impressionnants, nous montrant en un long panoramique des milliers de soldats faisant leurs exercices pendant que des nuées d'avions traversent le ciel. Le générique indique que tous les acteurs sont d'authentiques membres de l'armée, leur leur nom se voyant précédé de leur grade. On y reconnaît à l'occasion Kevin McCarthy, George Reeve, Lee J. Cobb, Red Buttons, et Edmond O'Brien. L'essentiel du récit tourne autour de la camaraderie à l'œuvre chez ces good ol' american boys qui s'engagent dans l'U.S. Air Force remplis d'allégresse. Entre deux revues, l'humour se fait potache. 

La plupart du temps on est porté à sourire face à la naïveté du propos. Mais parfois cette propagande devient dérangeante dans sa façon de ne jamais évoquer directement le conflit. Par exemple, le seul mort du film se crashe durant une séance d'entraînement. On ne verra aucun soldat ennemi et on se tiendra prudemment à distance du champ de bataille. C'est complètement décontextualisé histoire de n'effrayer personne, de montrer que la guerre c'est quand même cool, et qu'un bon patriote ne peut qu'avoir envie de rejoindre la troupe. Uncle Sam needs you ! Et le mot "victory" dans le titre est évidemment là pour rassurer. C'est limite si moi-même je me suis retrouvé avec l'envie de signer fissa mon engagement en sortant de la salle.


DOSSIER GEORGE CUKOR :

12 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer IV. 1958-1961

Compulsion (Le Génie du mal), 1958
Tourné pour Darryl Zanuck Productions dans un classieux scope noir et blanc, le film s'impose dès son ouverture comme une magistrale réussite. Il s'agit à nouveau, après The Girl in the red velvet swing, d'une affaire criminelle réelle, située dans les hautes sphères de la société du Chicago des années 20. Les mêmes faits avaient lointainement inspiré le couple de criminels de La Corde d'Hitchcock et plus tard Barbet Schroeder et son Calculs meurtriers.

Comme à son habitude, Fleischer s'efforce de coller aux faits, laissant dans l'ombre ce qui doit y rester, ne craignant pas de susciter le malaise auprès du spectateur, plutôt que la satisfaction cathartique de voir le mal simplement condamné. Il démontre tout son talent dans ce qui est avant tout une remarquable étude de caractères, avant de basculer en un réquisitoire bouleversant contre la peine de mort. Bradford Dillman compose un personnage fascinant, véritable monstre d'intelligence et de froideur meurtrière. Il est accompagné par un tout jeunôt Dean Stockwell qui livre une interprétation vraiment convaincante, tandis qu'Orson Welles et son faux nez, dans le rôle de l'avocat de la défense, assurent le morceau de bravoure du film avec une plaidoirie qui doit bien durer un bon quart d'heure, et où à aucun moment l'attention du spectateur ne se relâche. Dans le rôle du juge, E.G. Marshall est lui aussi excellent.

Par le problème moral qu'il pose et par sa reconstitution aussi méticuleuse que passionnante des procédures judiciaires, le film m'a pas mal fait penser au Rampage (Le Sang du châtiment) de William Friedkin. Toutes les scènes d'interrogatoire chez le juge, où les assassins s'efforcent de brouiller les pistes, véritables duels de cerveaux, sont vraiment géniales, donnant lieu à des fulgurances de mise en scène qui laissent pantois, prouvant à quel point le réalisateur est inspiré par son sujet. L'absence quasi totale de musique renforce l'apparente froideur de l'approche du cinéaste qui accorde une belle attention même à ses personnages secondaires, comme par exemple ce couple d'amis des meurtriers.



Crack in the mirror (Drame dans un miroir), 1959
Zanuck a flashé sur Juliette Gréco et veut à tout prix en faire une star.  Tandis que leur relation scandalise les États-unis et la France, il l'impose dans une poignée de gros films qu'il produit alors pour la Fox, que ce soit chez Huston, ou chez Fleischer, qui va la diriger à deux reprises : sur Crack in the mirror, donc, et The Big gamble (que je n'ai pas vu, et qui semble évoquer un croisement entre African queen et Le Salaire de la peur). Après le brillant Compulsion, Crack in the mirror se présente à nouveau comme un film de procès tourné à Paris. 

Une de ses particularités, bizarre licence poétique sans doute suscitée par sa couleur européenne, est de faire jouer des doubles rôles à un même trio d'acteurs : Orson Welles (ici vraiment excellent, aussi crédible en ouvrier salaud qu'en célébrité du barreau), Juliette Gréco (pas très bonne mais qui fait de louables efforts) et Bradford Dillman (en amant criminel ET avocat aux dents longues). Le jeu de miroir est intéressant mais complétement sous-exploité, ne concernant finalement que la symétrie de sentiments. À aucun moment, alors que les personnages sont amenés à se rencontrer, le film ne s'amuse à jouer de leur ressemblance physique.

L'intrigue proprement dite est sans réelle surprise mais ménage néanmoins un suspense qui fonctionne, nourri par une partition très riche de Maurice Jarre (on y reconnaît même les accents du thème principal de Lawrence d'Arabie qu'il composera trois ans plus tard). Loin de jouer sur la corde sensible, le film s'apparente surtout à un cruel jeu de massacre, tellement les personnages sont fourbes et portent le mensonge au rang d'art. La fin est néamoins très belle, amère, avec un Orson Welles qui se décompose de façon très émouvante. Un film étrange, presque auteurisant dans ses prétentions et sans doute produit pour de mauvaises raisons, mais une curiosité qui se laisse voir.




Barabbas, 1961
Chronique précedemment postée ici, dans le cadre de ma retrospective sur Jésus au cinéma...