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14 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer V. 1966-1968


Fantastic voyage (Le Voyage fantastique), 1966
Après l'injuste échec de sa superproduction Barabbas, Fleischer travaille quelques temps en Europe, développe un projet de film sur Sacco et Vanzetti pour le compte de De Laurentiis, mais ne voit malheureusement rien aboutir. Il restera près de cinq ans sans tourner (une éternité pour un cinéaste comme lui), avant de retrouver le giron de la Fox qui va lui confier l'un des plus gros budgets de son époque. À sa façon, Fantastic voyage peut s'apparenter pour lui à un nouveau film de sous-marin après 20 000 lieues sous les mers. D'ailleurs, par ses composants, mettant en scène un groupe d'aventuriers explorant un monde inconnu et expérimentant de nouvelles technologies, le sujet n'est pas sans évoquer Jules Verne. 
Si l'homme va aujourd'hui sur la Lune, pourquoi ne pas imaginer sa miniaturisation ? Plongée en scope couleurs au cœur du corps humain, jouant sur les changements d'échelle où l'infiniment petit devient l'infiniment grand, le film offrait en 1966 un spectacle encore jamais vu — on est aux prémices de l'imagerie médicale — et à ce titre j'aime bien l'affiche originale américaine qui préférait jouer la carte de la suggestion. Le corps devient terrain d'exploration pour un voyage plein de dangers, incarnés ici par les anticorps, la circulation artérielle ou même le cœur.


Le réalisateur soigne comme d'habitude sa séquence d'ouverture : pas un mot n'est échangé, le bruit des réacteurs d'avion couvre tout, on assiste à une cérémonie mystérieuse, puis à la violence incompréhensible d'un attentat. Fleischer va cependant assez vite se désintéresser de l'aspect espionnage et guerre froide du scénario, au point que la fin laissera de côté toute la raison d'être de la mission et la survie du patient. La volonté d'insolite s'exprime dès le générique, esthétiquement très réussi et intriguant, qui met la technologie à l'honneur sur fond de musique atonale signée Leonard Rosenman. Le dépaysement se poursuit avec la petite visite en voiturette de la base militaire secrète, à l'étonnante architecture futuriste. Supervisée de près par le réalisateur, la direction artistique s'en donne ici à cœur joie. Du sous-marin aux éléments de décor, en passant par les costumes, tout est à fabriquer, et chaque élément organique doit donner lieu à un effet spécial. Toujours implacablement rigoureux, Fleischer privilégie la crédibilité scientifique à la fantaisie en roue libre, s'attarde sur les différentes procédures de sécurité et de miniaturisation, quitte à s'imposer un tournage long et extrêmement technique. Ce qui n'empêchera pas les moments de poésie, comme lors de la géniale séquence de l'oreille interne, pleine de suspense, où doit impérativement régner le silence, ainsi que la belle idée des larmes comme porte de sortie.


La richesse visuelle du film peut encore réjouir l'œil aujourd'hui, telle une capsule temporelle de l'esthétique des 60's, mais il est difficile de passer à côté de la faiblesse d'écriture du scénario. On doit supporter le personnage de Raquel Welch qui ne semble là que pour assurer le quota féminin, le cliché du traître infiltré à démasquer, et les pesantes réflexions pseudo-métaphysiques d'Arthur Kennedy sur la place de l'homme dans l'univers. Course contre la montre, le récit est contraint d'alterner entre scènes à bord du Proteus et scènes des officiers supervisant la mission depuis leur cabine. Ces dernières auraient pu être fastidieuses, mais sont rendues heureusement agréables par l'humour dont elles font preuve (Edmond O'Brien et le docteur s'enchaînant les tasses de café).

Comme Forbidden planet dix ans plus tôt, Fantastic voyage fait donc partie de ces gros films de SF ambitieux et soignés, où le divertissement prime avant toute chose. La science-fiction conserve encore à cette époque son ton positif, mais bien vite arrivent Planet of the apes (Fox aussi), 2001 : a space odyssey... et bien sûr Soylent Green, qui vont proposer des visions plus inquiètes de notre futur. Le film de Fleischer a néanmoins marqué son époque, et après la variation sur le même thème orchestrée par Joe Dante sur son génial Innerspace (1987), on a vu régulièrement ressurgir des projets de remake, ce qui paraît d'autant plus évident aujourd'hui, le sujet se prêtant idéalement à un tournage en 3D. Les noms de James Cameron, Louis Leterrier, Guillermo Del Toro, ou encore Paul Greengrass y ont ainsi été successivement attachés, mais il semble qu'on en est toujours au point mort.








The Boston strangler (L'Etrangleur de Boston), 1968
La découverte de ce film fut pour moi un grand moment d'emballement cinématographique. J'avais été fasciné par l'approche extrêmement sobre de cette affaire criminelle. L'histoire est tirée de faits réels, décidément une habitude chez Fleischer : Albert De Salvo a assassiné treize femmes à Boston entre 1962 et 1964. Passé maître dans l'art de décortiquer le mal et ses pulsions, le réalisateur livre un thriller aussi angoissant que dérangeant. Son film annonce le cinéma psychologique des 70's, comme par exemple les films ambivalents de William Friedkin. Avec le soutien de son metteur en scène, Tony Curtis décroche le périlleux rôle-titre, un contre-emploi, dramatique et sérieux qui le changera le temps d'un film des comédies paresseuses dans lesquelles il avait fini par se laisser enfermer. Ce rôle demeurera l'un des sommets d'une carrière qui sera par la suite bien moins exigeante. Face à lui, le toujours juste Henry Fonda se montre étonnant de sensibilité.


Le côté un peu désincarné, le froid professionnalisme des personnages, est ici génialement contrebalancé par la richesse de la mise en scène. Le film est constamment passionnant et surprenant par ses audaces formelles et sa maîtrise technique, qui donnent l'impression de chercher à exploiter toutes les possibilités de la caméra, des éclairages et des décors, pour mieux épouser la subjectivité de l'assassin. Fleischer a avoué s'être particulièrement investi dans le projet précisément parce qu'il avait pour objectif d'utiliser le procédé du split-screen. Cet effet spectaculaire d'écrans multiples n'a ici rien de gratuit. Utilisé avec parcimonie il donne lieu à des séquences mémorables d'insoutenable suspense ou de poésie, et ce film a pas mal contribué à en démocratiser l'usage (Le Mystère Andromède, The Thomas Crown affair, et bien sûr les trois-quarts de la filmographie de De Palma). Un sommet.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :

9 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer III. 1955-1958

The Girl in the red velvet swing (La Fille sur la balançoire), 1955 
Reconstitution brillante, très documentée et en scope couleurs (mais vue dans une copie qui avait malheureusement viré rose jambon) du fameux scandale qui secoua New York au début du XXe siècle : l'assassinat de l'architecte Stanford White pour l'amour d'une femme (sujet également illustré par le Ragtime de Milos Forman). Charles Brackett signe le scénario en s'inspirant des minutes du procès ainsi que du témoignage direct de la femme en question, Evlyn Nesbitt, incarnée ici par une Joan Collins franchement impressionnante.

Le début du film est trompeur, on a l'impression d'être devant un pur produit de studio (la Fox en l'occurrence) labellisé prestige, où rien ne dépasse, reposant sur l'opposition classique entre le monde du spectacle populaire et la très haute société. Petit à petit, avec une subtilité quasi invisible, Fleischer va venir gratter ce vernis pour aller vraiment au cœur de ses personnages, habités par des désirs qui n'auront finalement jamais l'occasion de s'exprimer et d'être vécus de façon idéale. Joan Collins apparaît ainsi dans un premier temps d'une miévrerie presque agaçante. À la fin du film, son visage a acquis une dureté d'autant plus bouleversante qu'on a assisté à cette modification de personnalité. La conclusion du film est réellement audacieuse en rejetant pour le coup toute convention hollywoodienne. On notera également le jeu de Ray Milland, d'une finesse dont je ne le savais pas capable.

Sur le plan de la mise en scène, Fleischer découpe très peu son film, révélant ainsi cette société dans son aspect irrémédiablement figé, ce qui lui permet alors, lors de la superbe scène de la balançoire de libérer enfin à la fois sa caméra et les sentiments de ses personnages. Ce bref instant de grâce aérienne acquiert ainsi un lyrisme qui n'en a que plus de force, et demeurera inscrit pour toujours à la fois dans la mémoire des personnages et du spectateur. Si, sur le moment, on suit l'histoire et ses rebondissements avec un peu de distance, devinant qu'un sujet aussi sulfureux ne pouvait être pleinement traité par un gros studio (en ce cas, pourquoi le produire ?), le film révèle vraiment ses beautés et son charme après coup. Il faut donc en laisser mûrir le souvenir pour percevoir toute la richesse et l'originalité de ce puissant mélodrame.





Between heaven and hell (Le Temps de la colère), 1956
Magie du cinéma : peut-être l'avais-je regardé de façon distraite, j'étais ressorti de mon premier visionnage pas plus enthousiaste que ça. Le film a depuis fait son chemin, et il a, un peu à la manière du précédent, réussi à hanter ma mémoire. En fait j'avais eu l'impression de voir un film juste correct, s'inscrivant dans le genre quand même assez balisé du film de guerre antihéroïque. Dans le rôle principal, Robert Wagner s'y montre très bon, on retrouve les relativement classiques affrontements entre la jeune recrue et ses supérieurs militaires, la douloureuse confrontation aux réalités de la guerre, les missions absurdes, le sentiment de peur, etc. Bref, toutes les situations et étapes attendues dans ce genre de production.

C'est par de petites touches que le film se révèle finalement plus singulier, des éléments de caractérisation (le personnage de Broderick Crawford en capitaine fou entouré de ses minets), des scènes d'action qui ne se résolvent jamais comme on s'y attend (pas de gradation dans le spectaculaire), le travail de construction (les raccords poétiques sur les flashbacks) et de mise en scène (le débarquement, la superbe scène de course dans la forêt), la musique assez décalée de Hugo Friedhofer. Fleischer et son scénariste ont pris soin d'évacuer toute allusion à la raison d'être du conflit, renforçant de fait l'universalité de ce qu'on pourrait presque considérer comme une fable (car il y a bien une morale). Bref, il faut se garder de cette fausse impression d'être devant un film qui enfoncerait des portes ouvertes, alors qu'il propose en réalité un spectacle subtilement hors normes. Une réussite, donc.





The Vikings (Les Vikings), 1958
Le film fut produit par Kirk Douglas, qui avait de très ambitieuses velléités de producteur, indépendant et exigeant. Il a vu comment Fleischer avait su relever le défi d'un tournage techniquement compliqué comme 20 000 lieues sous les mers (il en reprend d'ailleurs le directeur artistique), incluant scènes en mer, lourds décors et batailles. Pas du genre à trousser un film à la va-vite, le réalisateur a à cœur d'offrir la représentation la plus authentique possible du monde des Vikings, tout en restant bien sûr dans les limites d'un film de divertissement populaire. C'est là une des caractéristiques de son travail : à chaque fois qu'on lui en a laissé le loisir, et dès lors qu'il s'agissait de traiter de faits réels ou d'une période historique, il démarre chaque production par un important travail de recherches. Cette méticulosité finit par se transmettre sur l'écran, et prouve véritablement sa volonté d'appropriation de chaque entreprise dans laquelle il s'est engagé. 

Le Tournage des Vikings sera par conséquent particulièrement long et éprouvant, s'épargnant l'aspect carton-pâte en profitant le plus possible des extérieurs, et bénéficiant d'une photographie flamboyante de Jack Cardiff, sans doute l'un des plus grands directeurs photo de la grande époque du Technicolor (Le Narcisse noir). Le très bon scénario enrichit sa toile de fond historique d'un drame intime très puissant, à base de rivalités intestines. Douglas s'attribue un rôle où il n'hésite pas à se mettre en danger — et pas seulement parce qu'il réalise ses propres cascades —personnage retors et défiguré, qui ne sera pas le seul à être physiquement malmené. Le film fait souvent preuve d'un sadisme que n'aurait pas renié un Robert Aldrich. C'est à la fois une épopée âpre et sauvage, une étude de caractère et une tragédie familiale, un grand spectacle formidablement riche pour les yeux et les émotions, certainement l'un des plus parfait représentants du cinéma d'aventures.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :