28 juin 2016

Las Peliculas de Julio Medem, 1992-2007

Vacas, 1992
Un premier film qui ne laisse pas indifférent tant il s'acharne déjà à refuser la facilité, qu'elle soit dans la construction du récit ou dans la caractérisation des personnages. Medem est parfois un peu lourd dans le symbolisme et tend à se complaire dans la fascination des images. Et c'est vrai que cette histoire d'une famille de paysans basques sur plusieurs générations, de 1870 à 1936 offre de beaux moments de poésie. Animés par une vision décalée de la réalité, les personnages sont tous un peu tordus. Les paysages sont bien sûr magnifiques, et tout le passage sur le concours de haches est assez captivant. 

A force d'effets de distanciation, ça laisse quand même un peu le spectateur sur le bord du chemin, les quelques moments de vraie émotion ne sont pas toujours très bien amenés, même si on devine bien toutes les obsessions du réalisateur qui perceront davantage dans ses films suivant : la vie comme un rêve qu'on fabriquerait soi-même, l'amour fou. Le film bénéficie des belles musiques d'Alberto Iglesias, qui participent de cette alchimie envoûtante, cette impression de communion des personnages comme des images avec la Nature. Un film pas encore pleinement abouti, donc, mais ambitieux, et dont la singularité parvient quand même à laisser une trace durable, donnant même envie d'y revenir pour tenter d'en percer les mystères.




La Ardilla roja (L'Ecureuil rouge), 1993
C'est par ce film que j'ai découvert et suis tombé sous le charme du cinéaste, qui avait obtenu avec lui le Prix spécial du jury à Gerardmer. Le spectateur est embarqué dès l'ouverture par la mise en place d'un pitch aussi simple que génial : un type suicidaire porte secours à une motarde qui vient d'avoir un accident. Elle est amnésique, il va lui inventer tout un passé en se faisant passer pour son petit ami. 

Medem tisse à partir de cette pure base de film noir une atmosphère plus que troublante, ponctuée de magnifiques scènes de mots d'amour. Son montage relativement éclaté — déjà — remet petit à petit les pièces du puzzle dans l'ordre, et il est vraiment plaisant de constater qu'il a repris la quasi intégralité du casting de son film précédent, notamment l'excellente Emma Suarez. Le nouveau venu dans l'univers du cinéaste, c'est Nancho Novo dont l'étrange sourire et le regard presque enfantin sont vraiment idéaux pour le rôle de mâle en quête d'un amour idéal, quitte à devoir le façonner. Le film se poursuit ensuite, mélange de suspense, de poésie mais aussi de grotesque assumé.




Tierra, 1996
Le film qui confirme s'il en était encore besoin la cohérence de l'univers d'un cinéaste. On y retrouve sa désormais familière troupe d'acteurs au sein des superbes terres viticoles du pays basque. Epousant la subjectivité de son protagoniste, atteint d'une imagination débordante (schizophrène en fait), le récit se situe entre le rêve et la réalité, avec comme toujours des fulgurances poétiques tant dans les dialogues que dans la mise en scène, qui amènent à penser qu'on est de toutes façons dans un monde légérement décalé. 

C'est souvent très beau, mais il est vrai qu'on se demande où le réalisateur veut en venir, et ça peut laisser le spectateur sur le carreau (davantage que Vacas qui pouvait au moins s'appuyer sur son background historique). Le film est cependant illuminé par la présence d'une superbe rousse — justifiant à elle seule le qualificatif cliché d'"incendiaire" — du nom de Silke, qui incarne ici la part sensuelle du film. Medem nous offre d'ailleurs une scène de sexe absolument folle, où les corps des amants se touchent pourtant à peine, mais dont on ressent le trouble pleinement.




Los Amantes del circulo polar (Les Amants du cercle polaire), 1998
Si Tierra est peut-être un titre qui demande à être révu pour être mieux apprécié, Los Amantes s'est imposé à moi  comme pur chef-d'œuvre dès sa découverte, et continue de me combler après de nombreuses visions, promu parmi mes films fétiches. Une histoire d'amour déchirante, mise en forme de façon éblouissante. Pour moi c'est la quintessence du cinéma de Medem parce que toutes ses thématiques et ses procédés se voient réunis ici de façon parfaite, créant émotion et lyrisme. 

La construction est plus alambiquée que jamais, mais cette fois, loin de perdre le spectateur, elle stimule sa perception, et vient formidablement enrichir les liens entre les personnages, grâce à un sens stupéfiant du raccord et de l'ellipse. Ça fourmille d'idées qui font toujours sens, les personnages existent réellement, et c'est rien de moins que l'histoire d'une vie (de deux vies) que l'on partage le temps du film. On y retrouve ces deux acteurs qu'on aura eu plaisir à croiser à cette époque dans le cinéma espagnol (notamment chez Amenabar), à savoir Najwa Nimri et Fele Martinez. Splendide et bouleversant.




Lucia y el sexo (Lucia et le sexe), 2000
Impressionnante maîtrise du récit. Jouant de la mise en abîme, de la fiction dans la fiction contaminant le réel (ce dernier n'étant que la fiction qui nous est donnée à voir), Medem livre une œuvre d'une poésie totale, ne se privant pas de donner à ses personnages une vérité et une épaisseur qui nous les rendent incroyablement touchants. Le désir, le rêve, l'illusion, la passion se mêlent dans une sorte de grand bain cosmique qui relie tous les personnages entre eux, avec au centre la figure du romancier démiurge. 

C'est volontairement complexe, cérébral et cette volonté pourrait nuire à l'émotion. Il n'en est heureusement rien grâce là encore à la force de conviction et d'incarnation des interprètes (Paz Vega, entourée de Tristan Ulloa et Najwa Nimri). La photographie est magnifique et aide grandement à l'abandon, avec une nouvelle fois le choix de paysages à la limite de l'abstraction, le film étant en partie tourné à Formentera. C'est d'autant plus paradoxal que la structure faussement gigogne du récit appelerait plutôt à une vigilance de tous les instants, à une concentration qui viendrait s'opposer à l'abandon émotionnel. La grande force du film est qu'il offre suffisamment d'entrées pour être apprécié des deux façons, et sans doute là encore — je ne l'ai pas fait — d'être revu.



Caótica Ana, 2007
Franchement pas un souvenir enthousiaste du film qui ne m'avait pas convaincu. J'en retiens surtout un sentiment de confusion, tant dans le récit (éclaté comme toujours) que dans le propos. Medem y semble pour la première fois parodier son cinéma, sans obtenir la même magique réussite, prêtant le flanc à l'accusation de petit malin qui privilégierait l'effet au fond. Là où auparavant, il parvenait à donner corps et chair à ses personnages, au milieu d'une structure perturbante, il échoue ici à rendre son héroïne un tant soit peu attachante. 

Ana (Manuella Vellés, pas spécialement émouvante) donne en effet l'impression de se promener dans le songe de son existence, passant d'un guide à l'autre sans jamais s'éveiller. Sauf peut-être dans un final particulièrement brutal, qui arrive cependant trop tard pour parvenir à redonner du sens, ou de l'intérêt, à ce qui a précédé. Le spectateur n'a plus, à ce stade, envie d'en faire l'effort.


2 commentaires:

Justin Kwedi a dit…

Joli panorama. Tu n'as pas vu "Room in Rome" ? Vraiment un de ses meilleurs et un retour à l'épure après la grandiloquence folle de Caotica Ana (que j'aime bien quand même). Et le petit dernier "Ma Ma" est excellent dans cette veine plus intimiste aussi si tu as l'occasion de le voir en salle fonce !

Élias FARÈS a dit…

Non je n'ai listé là que ceux que j'ai vus. Je me refuse pour l'instant à savoir quoi que ce soit de "Ma Ma" mais me réjouis de cette nouvelle sortie.