15 juillet 2015

Polars d'été français

Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, 1909
Je découvrais Leblanc et son Arsène Lupin avec ce titre. Du bon feuilleton, dont le ton déjà un peu désuet n'est pas le moindre des charmes. On est dans une chasse à la vérité qui débouche sur des clés de l'énigme multiples et toutes aussi improbables. Le but étant de captiver et divertir le lecteur avec des jeux intellectuels, Leblanc s'inscrit donc dans la veine ludique d'un Conan Doyle, Gaston Leroux ou Agatha Christie.

La mécanique est bien huilée, on se triture les méninges face à des situations impossibles, et l'on se laisse agréablement prendre par la toute-puissance manipulatrice du gentleman cambrioleur. Mais cet antihéros ne fait pas à lui seul tout le sel du récit, et l'étudiant-enquêteur amateur Isidore Beautrelet, qui va perdre progressivement sa candeur au profit de son obsession, m'est personnellement vite devenu une figure attachante.





Maurice G. Dantec, Les Racines du mal, 1995
Du désormais (mais pas à l'époque de ma découverte) controversé Dantec, je n'avais lu que La Sirène rouge, bon polar plutôt efficace à défaut d'être surprenant, servi par une plume affutée sans pour autant afficher une ambition déplacée. Précédées par une réputation limite intimidante, ces Racines du mal se présentent assurément comme un texte plus abouti. Je m'attendais cependant à plus original du point de vue de l'intrigue. 

Peut-être trop touffu, le roman donne l'impression que Dantec est un peu victime de son inspiration trop généreuse. Le gars est manifestement doué, mais il tend à complexifier inutilement l'histoire et donne l'impression de détourner artificiellement le lecteur du fond de l'histoire, surtout que le final est un peu décevant, pas très crédible. On se lasse de l'usage un peu trop fréquent de scènes où les personnages s'engueulent presque de ne pas avoir abouti à des déductions qui leur semblent évidentes, alors que pour le lecteur la démonstration reste à faire. Du coup, j'en venais à considérer les personnages et le narrateur d'assez loin, comme les simples pantins du romancier qui peut nous faire croire ce qu'il veut. Malgré ces quelques choix, le récit reste heureusement passionnant et se dévore très bien. Le plus convaincant, ce sera finalement cette volonté courageuse et vraiment appréciable de mélanger les genres. La façon dont le bouquin s'ouvre progressivement et comme naturellement à des éléments SF fonctionne étonnamment bien. Le concept des neuromatrices est vraiment original et savoureux, et l'on note un petit côté Philip K. Dick certainement assumé, qui n'est évidemment pas pour me déplaire. Les Racines du mal ne m'ont cependant pas pour autant encouragé à poursuivre ma découverte de l'œuvre de Dantec, d'autant plus que je ne vois plus très clair dans ses propositions littéraires. 




Patrick Pécherot, Belleville-Barcelone, 2003
Sympathique polar qui déroule son enquête sur fond de fin de Front populaire, avec la Guerre d'Espagne en arrière-plan. Derrière la reconstitution, le plus délectable c'est vraiment le travail de l'auteur sur le langage, son jeu avec l'accent parigo populo, qui renvoie directement à Léo Malet. J'ai appris après coup que c'était une référence revendiquée par Pécherot. On y est donc bien.

À l'arrivée, ça reste quand même un roman sans trop de prétention, une pure histoire de détective avec toutes les figures du genre (bourre-pifs, secrétaire complice, bars interlopes et truands pittoresques), où l'on se laisse balader de suspects en faux témoignages. Un aspect un peu fétichiste, un peu pastiche, qui exprime clairement l'amour d'un genre et la nostalgie d'une époque.






Fabienne Ferrère, Un chien du diable, 2006
Premier roman de l'auteur, qui choisit ici d'œuvrer dans le genre du polar historique et s'invente ici le personnage de Gilles Bayonne, à la fois détective et bel esprit, sachant manier l'épée, et mettant ses talents au service d'Henri IV. Il enquête ici sur un crime sanglant qui pourrait cacher un complot contre le Roi. On le suit donc sous la pluie de Rouen, interrogeant ses suspect, suivant pistes sur pistes, et se sortant de méchantes chausse-trappes. C'est écrit avec beaucoup de soin, on sent que Fabienne Ferrère est passionnée par l'époque et elle nous y plonge grâce à une foule de petits détails pittoresques tant sur les lieux que sur la façon dont les gens vivaient alors. Le plus réussi ce sont sans doute les échanges dialogués, véritables joutes verbales très savoureuses.

J'ai tendance à le constater un peu trop souvent avec les derniers polars que j'ai lus, je suis souvent un peu déçu par la résolution de l'énigme, ici encore bien tirée par les cheveux. À l'arrivée, c'est comme si ça tenait plus du prétexte pour justifier l'atmosphère de tout ce qui a précédé, tout en épaississant le mystère pour espérer captiver durablement le lecteur. La fabrication de cette atmosphère étant néanmoins plaisante, on ne rechignera pas à l'occasion pour retrouver Gilles Bayonne dans ses aventures suivantes.




Hervé Le Corre, Derniers retranchements, 2011
J'ai vraiment fait la découverte d'une authentique plume avec ce recueil de nouvelles. Les premières ne se sont pourtant pas révélées très convaincantes. Je leur reprochais une inspiration que je qualifierai d'un peu adolescente (mais qui suis-je pour m'autoriser un tel jugement ?). Mais pour le reste, c'est incroyablement puissant.

Le Corre nous plonge sans aucune concession dans les tréfonds de la misère humaine. C'est fort et impitoyable. Sa capacité à rendre palpable des sensations est impressionnante et on sort vraiment lessivé de chaque nouvelle. Là, j'ai pour le coup grandement envie d'apprécier son talent dans le cadre d'une narration plus largement romanesque, l'œuvre de l'auteur étant d'ailleurs régulièrement  multiprimée.






Jean-Christophe Grangé, Kaïken, 2012
Profitant de l'avoir sous la main, j'ai découvert Grangé avec ce dernier polar en date. De lui, je ne connaissais que son premier opus Le Vol des cigognes, qui m'est tombé des mains, et l'adaptation vraiment pas emballante de ses Rivières pourpres. N'en attendant donc rien, la surprise fut excellente. Le monsieur a clairement du métier, ce dont je ne doutais pas étant donné sa productivité. Sa façon d'accélerer le rythme et de rendre son récit haletant est assez impressionnante. Personnellement, je n'aime pas trop céder à ce genre de comparaison, mais il y a quand même quelque chose de viscéralement cinématographique dans sa construction, la gestion du rythme et — ce qui m'a particulièrement plu — dans sa description des lieux et des espaces. 

En se limitant à des détails pertinents, Grangé parvient à restranscrire avec énormément de vérité des zones urbaines typiques comme Paris et sa banlieue, de même qu'une certaine culture japonaise. L'homme sait de quoi il parle, il en rend compte avec une vraie acuité, sans jamais donner l'impression d'en user comme d'un simple gadget. On tolérera une ou deux grosses facilités dans l'évolution de l'enquête, ainsi que le traitement un peu douteux accordé à un personnage. Même si je ne suis pas sûr pour autant d'avoir envie d'en lire d'autres, je n'hésite pas à recommander la lecture de ce titre pour lequel je n'ai clairement pas boudé mon plaisir.





Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, 2012
Polar français mais d'inspiration totalement américaine. Par le choix de l'environnement, bien sûr, mais aussi par le style. Dicker nous plonge dans une ambiance qui n'est pas sans évoquer Twin Peaks, avec sa petite ville où tout le monde se connaît, sa galerie de personnage, ses lourds secrets. Et même s'il y a un petit côté fabriqué dans tout ça, on finit quand même par se laisser prendre, et la chasse à la vérité tient bien en haleine.

Incontestablement ambitieux, ce n'est pas non plus le grand roman espéré. J'ai quand même été un peu déçu par une écriture un peu trop scolaire à mon goût, et des situations qui n'échappent pas toujours aux clichés (l'aspect romance n'est pas le plus réussi). Malgré ça, dans sa volonté de mise en abîme du texte, sa gestion un peu sadique du mystère et des rebondissements,  la lecture procure un vrai amusement.




Dominique Forma, Hollywood zero, 2014
C'est à l'occasion d'un festival, sur la seule foi du titre qui me plaisait bien et parce que l'auteur fort sympathique était présent, que j'ai eu la curiosité de lire ce bouquin. C'est une vraie série noire efficace et sans prétention, écrite avec la bonne dose de nervosité et d'humour, qui va à l'essentiel pour assurer au lecteur sa ration de distraction. 

Forma captive surtout parce qu'il dépeint ici un petit milieu d'arnaqueurs au sein du système de production hollywoodien, qu'il a connu de près puisqu'il y a travaillé. Comme j'ai toujours aimé tout ce qui traite de l'usine à rêve et de son envers du décor, le sujet m'a évidemment plu. Et en même temps, on n'est ni dans un roman à clé, ni dans un pamphlet, et Forma ne perd jamais de vue les enjeux de son intrigue, et les désirs de ses personnages. Ce n'est donc certainement pas un texte inoubliable, mais le contrat est rempli.



13 juillet 2015

Le Jukebox du lundi : New order

Grand admirateur de Joy Division au sortir du lycée, et ne cessant de constater dans la presse rock à quel point New Order était tout autant — si ce n'est plus — cité en référence, je décidai un beau jour de m'y intéresser, acquérant progressivement toute leur discographie. J'ai instantanément été séduit par leurs propositions musicales, appréciant aussi bien le contenu que le contenant (les pochettes épurées de Peter Saville). Leur grand retour sur la scène de l'Olympia en 2001 représente une de mes plus mémorables expériences de concert. Non seulement Bernard Sumner et sa bande y déployaient une énergie formidable, mais en plus ils reprenaient avec autant d'enthousiasme que de générosité le répertoire de Joy !



Movement (1981)
Pas tant l'album de la résurrection puisqu'en fait les musiciens survivants ne donne pas du tout l'impression ici d'être passés par une phase de deuil. Et Movement m'apparaît comme un authentique prolongement au Closer de Joy Division, où synthé et boîte à rythme semblaient trouver une place logique. Car il s'agit vraiment du même groupe, qui aura juste changé de nom, et dont le premier single Ceremony devait au départ être signé Joy Division. On retrouve donc ici pour la dernière fois aux manettes le producteur Martin Hannett, qui construit une ambiance sonore poisseuse vraiment typique du groupe de feu Ian Curtis. Les morceaux sont de très haute tenue. Un sommet : The Him. Bien que finalement pas vraiment représentatif de la couleur que New order apportera par la suite à la pop music, c'est l'un de leurs disques les plus satisfaisants sur la longueur, les suivants contenant toujours à mes oreilles quelques déchets.


Power, corruption & lies (1983)
Album aux chansons pas très marquantes mais digne néanmoins. La mue n'est pas tout à fait achevée. Le disque se conclut sur le merveilleux Leave me alone que j'aime me passer en boucle :


Low-life (1985)
LE son New Order à son apogée. L'atmosphère dépressive de Joy est définitivement mise au placard et les paroles s'ouvrent à une mélancolie plus inconséquente. Si on aime dodeliner de la tête et tambouriner du pied sans complexe, on est servi : les refrains de Love vigilante et The Perfect kiss, l'interprétation fiévreuse de Sunrise (l'un de mes morceaux préférés), les arpèges synthétiques ultimes de Sub-culture. Sans oublier le magnifique instrumental qu'est Elegia.


Brotherhood (1986)
Des perles de pop-rock dansante qui donnent envie de chanter (Paradise), au-dessus desquelles surnage quand même largement Bizarre love triangle. Mais même sans ce titre, ça reste fort énergique et agréable à entendre.


Substance (1987)
Indispensable double compilation des singles et maxis du groupe qui n'étaient pas du tout destinées à se retrouver sur un album mais plutôt à alimenter les sets des DJs (titres plus longs, certains étant fondateurs de la culture electro). L'écoute du disque en mode salon-canapé est donc moins instantanément convaincante. True faith ou 1963 sont en ce qui me concerne incontournables et grisants.


Technique (1989)
Un poil plus inspiré que Brotherhood mais assez comparable, avec des sonorités dance qu'on pourrait légitimement trouver un peu limites aujourd'hui, mais auxquelles le groupe ne tournera en fait jamais le dos. Round & round fait ainsi gentiment grincer les oreilles au démarrage, mais mélodiquement et rythmiquement se révèle formidablement efficace. Et le chant comme les paroles de Bernard Sumner distillent régulièrement un désir d'hédonisme poignant.


Republic (1993)
Pour une raison que j'ignore, j'ai craqué sur le refrain de Regret qui fait pour moi tout le prix de ce disque surtout bon pour les fans, donc objectivement moins passionnant, et que je ne recommanderai certainement pas pour une première approche du groupe. . 


Get ready (2001)
Après de longues années de dispersion, New Order se regroupe et livre un album incroyablement pêchu et inspiré, franchement rock même. Ce retour en grâce est presque miraculeux tant le disque contient un grand nombre de merveilles qui continuent encore aujourd'hui à faire leur effet. Dès l'intro de Crystal, j'ai été emballé et j'ai passé cette ouverture un nombre incalculable de fois en soirée, persuadé de conquérir mes auditeurs. Le reste est à l'avenant : le très joli Turn my way sur lequel chantonne Billy Corgan, l'ébouriffant Rock the shack. On sent que les musiciens avaient faim de musique et c'est un bonheur à entendre.


Waiting for the siren's call (2005)
Get ready avait réouvert au groupe le chemin des grosses tournées internationales, et renouvelé l'intérêt de la presse. J'ai cependant eu l'impression que 4 ans plus tard, leur nouvel album sortait sans trop faire de vagues. S'il contient effectivement des titres relativement paresseux ou qui n'accrochent pas trop, c'est un reproche qu'on pouvait faire à quasiment tous leurs disques. Des morceaux comme Who's Joe ? me permettent en ce qui me concerne d'y trouver mon compte.


Lost sirens (2013)
Preuve néanmoins d'une inspiration toujours au rendez-vous, le groupe de Peter Hook publiera en 2013 une poignée de chansons issues de cette même session d'enregistrement. Des titres agréables à entendre, pas particulièrement ciselées (ça sonne assez live, l'électro est plutôt en retrait) mais qui témoignent d'une volonté de composer des refrains qu'on fredonne en chœur.

11 juillet 2015

Les Voyages de Spirou & Fantasio

Franquin, La Corne de rhinocéros, 1953
Une aventure très légère menée avec efficacité. C'est surtout une course au "macguffin",  c'est-à-dire une quête-prétexte pour la simple joie des péripéties, et il ne faudra pas se montrer trop exigeant. Le scénario semble improvisé par moments, témoignage d'une élaboration de type feuilletonesque qui était vraiment la façon de faire en ce temps-là au Journal de Spirou (même sentiment à la relecture des premières aventures de Johan par Peyo). Par sa finition également, l'album laisse deviner les conditions de travail alors en vigueur. Graphiquement, on sent que Franquin était contraint par d'impitoyables délais, qu'il lui fallait pisser de la planche chaque semaine. Le dessin est un peu vite exécuté, le lettrage déborde, le coloriste bave.

Mais tout est relatif, ça reste du Franquin, donc un régal de chaque case. Si on n'est pas encore pleinement entré dans l'âge d'or de la série, on savoure néanmoins le charme délicieux de l'époque ici restituée (les dialogues, la course au scoop, les relations hommes/femmes).




Franquin, Le Voyageur du Mésozoïque, 1957
Passée une exotique introduction, l'intrigue se révèle follement dérisoire, prétexte là encore à un enchaînement de scènes burlesques assez hénaurmes, de drôleries et de catastrophes. Franquin s'amuse comme un petit fou et son lecteur avec. Il en profite pour caser quelques éléments satiriques jubilatoires sur l'armée, les scientifiques pourvoyeurs d'armes de destruction, les associations humanitaires, la bêtise provinciale, bref, toute une philosophie qui s'exprimera avec plus de franchise encore dans les futurs Gaston Lagaffe. Enfin la présence du Marsupilami est toujours un plus appréciable, surtout lors du face à face entre le petit animal et le gigantesque dinosaure au regard débile. Le rôle de Fantasio ne manque pas de piquant également, réduit à l'inaction par un rhume carabiné. 

Un second récit est proposé dans le même album, bien plus abouti, scénarisé par Greg : La Peur au bout du fil. Le Comte de Champignac y avale par erreur les résidus d'une potion et se transforme en effroyable vilain, assommant les passants, et leur disant « zut ! », animé d'un rire démoniaque. C'est très rigolo, surtout lorsque le rythme s'accélère. Je crois que c'est là que Jidéhem assurait pour la première fois le dessin des décors. Armé de ces nouveaux talents qui vont apporter une redoutable efficacité à son travail, Franquin passera à la vitesse supérieure dès l'album suivant, Le Prisonnier du Bouddha. Une merveille que je considère comme l'un des plus beaux de la série.




Franquin, Bravo les brothers, 1965
Bravo les brothers, c'est un récit court qu'on trouvait jusqu'ici en complément du tout dernier album consacré au groom par Franquin, le délirant Panade à Champignac. On est en fait bien plus ici dans une histoire de Gaston que dans une aventure de Spirou et Fantasio, puisqu'il s'agit d'une avalanche de gags fabuleusement ouvragée qui se déroule dans les locaux de la rédaction. Pour moi, ça reste un des mes plus gros fous rires de lecteur. Par un ébouriffant geste d'anarchiste, Franquin met en quelque sorte fin à une de ses plus belles créations en un incroyable feu d'artifice qui désacralise nos idoles. L'irresponsabilité qui règne ici à quelque chose de délicieux, sans doute parce qu'elle capture quelque chose qui est proche de l'enfance.

Engagé depuis plusieurs années dans une admirable démarche de valorisation de son patrimoine, l'éditeur Dupuis a fait le choix aussi improbable que génial de mettre ce récit à l'honneur dans un superbe album. Au programme : réédition de la bande dessinée dans une qualité d'impression optimale, fac-similé des planches originales, et exégèse ultra-pertinente et complète qui aborde aussi bien la vie et l'œuvre de l'auteur que le contexte éditorial de cette production. Un superbe cadeau pour tous les fans.




Tome & Janry, Le Réveil du Z, 1985
En reprenant les rênes d'une franchise qui menaçait alors de sombrer dans une relative médiocrité, Tome et Janry y apportèrent ce qu'on peut raisonnablement qualifier de sang neuf, entre respect du travail des aînés et plongée virtuose dans un irrévérencieux postmodernisme. Le tandem, assisté à l'occasion des excellents Gazzoti et Stéphane De Becker, a signé ainsi quelques albums réjouissants, bénéficiant d'un sens du cadre et de l'ironie savoureux, et qui n'ont certainement pas à rougir de la comparaison avec les meilleurs Franquin. 

Ce volume-ci est sans doute un de leurs plus délirants. On pourrait dire que c'est un peu leur Panade à Champignac. Zorglub (ou plutôt son descendant nabot) et voyage temporel sont de la partie. Et on obtient à l'arrivée un incontestable bijou, bourré d'idées, de gags, et d'action, parfaitement inspiré de la première à la dernière case, jamais hésitant ou laborieux. Les auteurs arrivent à caser un nombre incroyable d'événements, avec un découpage parfaitement maîtrisé qui en fait un modèle de rythme. Et puis on y croise l'hilarant Snouffelaire, créature farfelue imaginée dans le tome précédent, L'Horloger de la comète. Le dessin est véritablement excellent, même s'il reste encore en deçà de ce que fera Janry lorsqu'il assurera seul cette tâche, culminant sur le diptyque La Frousse aux trousses/La Vallée des bannis. Pour la petite histoire, j'ai découvert le travail du duo avec ce dernier. Moi qui en était resté à Nic et Cauvin, on imaginera sans mal la grosse claque reçue à la découverte de ce graphisme d'une classe folle, l'originalité de la mise en couleur et la folie du scénario. 





Tome & Janry, Luna fatale, 1995
Avant-dernier opus du génial duo, en forme d'avant-dernière levée des tabous. Sympathique rappel de Spirou à New York, l'histoire se passe pour l'essentiel dans la grosse pomme et plonge Spirou, Spip et Fantasio au cœur d'un impitoyable affrontement entre les triades chinoises et la mafia italienne aux ordres de Vito Cortizone. Rondement menée, l'intrigue est riche en gags irrésistibles et situations aussi cocasses que les méchants sont bêtes. Dessin et découpage sont toujours aussi éblouissants, tandis qu'aux couleurs De Becker signe peut-être là son chef-d'œuvre, créant des atmosphères dramatiques particulièrement originales. Mais ce qui va distinguer ce 45e volet, c'est le jeu délicieux avec l'image de Spirou. Une démystification du personnage entamée ici et qui culminera avec ce courageux album du non-retour qu'est Machine qui rêve.

Interrogeant certaines conventions du neuvième art, les auteurs abordent ouvertement la dimension (a)sexuelle du héros de bande dessinée. Forcément chaste et vierge de désir, Spirou est désormais confronté à une brochette de filles sexy. Les dialogues abondent en allusions salaces digne des comédies d'Howard Hawks et les charmantes mais inoffensives Seccotine et Ororéa semblent soudain bien loin. Cette volonté de remise en question est à coup sûr le pendant d'une certaine lassitude qui allait amener le duo à quitter le navire, pour le meilleur... comme pour le pire (Janry est-il définitivement perdu pour le neuvième art ?). Et il faut bien avouer que depuis leur défection, Dupuis s'empêtre dans une direction éditoriale confuse qui semble davantage guidée par des études marketing.






Frank Le Gall, Les Marais du temps, 2007
Inscrit dans une collection de one-shots parallèles à la série désormais dite "officielle", ce tome est visuellement un régal. L'élégance du trait, le soin accordé aux décors, le travail très sobre sur les couleurs, tout ces éléments procurent un réel plaisir de lecture. Il n'en va hélas pas de même du scénario qui ne tient pas la distance. Rejouant en quelque sorte la formule du Réveil du Z, Le Gall nous embarque à nouveau pour un voyage dans le temps en compagnie de Zorglub. Mais l'intrigue se met très laborieusement en place, avec des scènes d'exposition bien bavardes qui donnent l'impression de gâcher de la page qui aurait pu être consacrée à de la vraie aventure. Or, même après, ça ne bouge pas beaucoup. Spirou et Fantasio n'ont quasiment rien à faire de toute l'histoire, se contentant de subir l'action, de vadrouiller en attendant que Champignac trouve une solution un peu trop facile à leur problème. Même le retour de Zorglub se fait sans panache. Le pire étant atteint avec un personnage de gamin surdoué qui débarque de nulle part pour tirer nos héros d'une inextricable situation.

L'humour, reposant sur la confrontation avec les Parigos du XIXe siècle, arrache quelques sourires bienveillants, mais qu'on est loin du rythme et de la grâce de l'ère Tome & Janry, sans même remonter à Franquin & Greg ! Le Gall semble vraiment s'être contenté d'un  simple concept et de diluer la sauce pour boucler ses cinquante pages, se faisant plaisir sur l'atmosphère. À force de respect pour ses idoles, le créateur de Théodore Poussin aboutit à un résultat assurément sincère et digne, mais tiède. Et ses quelques audaces (Spirou qui jure) sont peu convaincantes. Bref, un bel emballage pour une aventure guère mémorable.





Fabrice Parme & Lewis Trondheim, Panique en Atlantique, 2010
Trondheim s'était déjà fendu quelques années plus tôt d'un hommage jubilatoire mais officieux au génie d'André Franquin, avec sa formidable aventure de Lapinot en groom, L'Accélérateur atomique. On ne pouvait donc que se réjouir à l'idée de le voir œuvrer officiellement au service de la série. Le résultat est à mes yeux tout bonnement génial. Le trait fascinant d'élégance et de dynamisme de Fabrice Parme et l'inventivité débordante de Trondheim s'associent pour un récit burlesque au possible et rempli jusqu'à la gueule de rebondissements. On est pris par le rythme d'une intrigue infernale jouant qui plus est de façon virtuose avec l'unité de lieu. On s'esclaffe des quiproquos, de la loufoquerie des situations, de l'esprit des répliques.

Trondheim a de plus la bonne idée de ne pas céder au réflexe nostalgique et exploite vraiment Spirou en tant que héros pressé de toutes parts pour réparer les catastrophes. Parme conserve le charme de l'esthétique fifties comme un clin d'œil assumé à la meilleure période de la série (ce regard dans le rétroviseur est curieusement celui qui réussit le mieux aux auteurs sollicités pour alimenter la série parallèle). Un album franchement irrésistible.

10 juillet 2015

Mr Ripley va au cinéma

À l'origine : Patricia Highsmith, The Talented Mr. Ripley (Mr. Ripley en français). Thriller réellement brillant, prenant et d'autant plus réussi que la romancière nous invite à épouser la subjectivité de son antihéros, à trembler pour un personnage qui n'a franchement rien de sympathique, imposteur, fourbe et meurtrier, jusqu'à en avoir des sueurs froides. Comme le dit bien le 4e de couverture : « Highsmith pousse jusqu'aux limites du soutenable l'étude envoûtante d'un cas de schizophrénie meurtrière. » Le cinéma s'était très tôt intéressé à elle (Strangers on a train/L'Inconnu du Nord-express, Hitchcock, 1951), et ce roman en particulier a donné lieu à deux adaptations que j'adore tout autant sans que l'une vienne faire de l'ombre à l'autre, réalisées à 40 ans d'intervalle.



[ATTENTION : les lignes qui suivent contiennent quelques révélations qui pourraient gâcher le suspense à ceux qui n'auraient pas vu les films ou lu le livre.]





Plein soleil, René Clément, 1960
Avec Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt...

La ressemblance entre Delon et Ronet rend déjà le principe de substitution crédible. Leurs nombreux faces à faces sont vraiment excellemment écrits et amusants, en particulier celui sur le bateau où ils discutent justement de la possibilité de l'imposture, sans qu'on sache qui joue, qui est sincère (la discussion prend place autour d'une partie de cartes). Clément cosigne l'adaptation avec Paul Gégauff, scénariste dont la collaboration soutenue avec Chabrol a montré qu'il s'y connassait en matière de perversité. Les modifications par rapport au roman sont assez importantes mais on n'ira pas jusqu'à parler de trahison. Le meurtre a ainsi lieu à coups de couteau sur le voilier de Dickie (rebaptisé ici Philippe), et non plus à coups de rames sur une barque de location. Et plus tard, en abandonnant son identité d'emprunt, Ripley se débarrassera de l'argent détourné en faisant croire que Philippe le lègue à Marge. Il entreprendra alors la séduction de cette dernière pour récupérer le magot en toute légalité. Il aura ainsi volé jusqu'au moindre bien de Philippe, de ses chaussures à sa promise, alors que le Tom Ripley du bouquin méprise Marge et n'est absolument pas intéressé par sa conquête. Dans ce rôle, Marie Laforêt est un peu irritante mais s'en sort quand même bien. Delon, de tous les plans, est tout simplement éblouissant. Le concept de charme vénéneux aura rarement trouvé plus belle incarnation. Notons l'agréable et prémonitoire apparition de Romy Schneider dans un rôle de figuration au tout début du film.


Le suspense fonctionne bien, notamment dans la scène où Ripley fuit la police par les toits. L'utilisation des décors naturels d'Italie, l'impression de filmage en pleine rue, à la volée, créent une esthétique un peu Nouvelle vague qui favorise l'immersion du spectateur. Clément trouve de belles idées pour représenter les meurtres en hors champ (ainsi celui de Freddie, qui s'écroule sur des images de poulet et de tomates roulant au sol). Une scène est particulièrement remarquable : Ripley se promène peu de temps après le meurtre de Philippe dans un marché et semble fasciné par les poissons sur les étals. En fond musical, Nino Rota tisse une étrange partition avec un piano qui semble désaccordé. Toute la séquence donne le tournis, reflétant la culpabilité et le désordre mental qui agitent alors le protagoniste.

La fin est carrément géniale, et se détache elle aussi complètement du bouquin. On devine que Clément a voulu faire en sorte que la morale soit sauve et que le crime ne demeure pas impuni. Il amorce une conclusion faussement détendue, laissant croire au spectateur que Ripley a réussi. Et c'est un incroyable choc que de voir ressurgir le cadavre de Philippe. Le dernier plan — Ripley au soleil marchant totalement apaisé vers son arrestation — fait partie de ces fins que je qualifie de cosmique. Et l'on quitte alors le film sur une note sublime.











The Talented Mr. Ripley (Le Talentueux Mr. Ripley), Anthony Minghella, 1999
Avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Jack Davenport, Philip Seymour Hoffman, Philip Baker Hall...

Dans le rôle-titre, Matt Damon se révèle un parfait Monsieur Ripley et livre certainement une de ses plus mémorables performances. Il joue assez audacieusement de son physique mal dégrossi, de son visage sans finesse, de sa carrure sans grâce. Car le Tom Ripley de Patricia Highsmith est à la base un être insignifiant, qui éprouve régulièrement la honte de lui-même. Envieux de l'aisance de Dickie, il est également conscient des défauts qui le rendent insupportable. Aussi il entreprendra le moment venu de recomposer un nouveau Dickie, d'améliorer l'ancien. Signant lui-même l'adaptation, Minghella illustre brillamment cet aspect du roman, apportant par ses dialogues ou par sa mise en scène de nouvelles idées qui viennent intelligemment caractériser les personnages. Son Ripley est une figure profondément pathétique, obsédé par le désir de recommencer à zéro, de tout effacer, à commencer par lui-même. Il nous est présenté dès le début comme ayant une tendance presque naturelle au mensonge et à l'imposture. Jude Law parvient aussi bien que Maurice Ronet à composer un Dickie tantôt séduisant par son enthousiasme, tantôt vrai salaud d'égoïste. La nature ambiguë des rapports entre les deux hommes est exprimée de façon plus que troublante. Paltrow apporte beaucoup au personnage difficile de Marge, au départ chaleureuse et accueillante (alors que dans le bouquin elle se méfie très vite de Tom), puis horrifiée et seule à saisir la vérité.



Minghella ajoute encore d'importants rôles secondaires qui donneront ainsi plus d'opportunité au protagoniste d'exprimer ses affres, de révéler l'horreur de son crime et l'impasse dans laquelle son petit jeu l'a fait plonger. L'impeccable James Rebhorn est très bon dans le rôle du père Greenleaf. Et le regretté Philip Seymour Hoffman est comme toujours parfait dans le rôle du copain Freddie (l'acteur sera également au générique du Minghella suivant avec Jude Law : le très beau Cold mountain). Les dernières scènes avec Jack Davenport sur le bateau pour Athènes sont à ce titre magnifiques et bouleversantes de douleur. Le final est sans doute moins spectaculaire que dans la version Clément, mais n'en est pas moins puissant. Minghella pousse à fond l'exploration du tourment du personnage et nous abandonne avec un héros déchiré. C'est une conclusion extrêmement sombre, d'autant plus qu'elle ne résout rien, tandis que chez Clément, Delon se faisait arrêter, scellant la fin de son aventure. On a également droit à de très chouettes séquences de pur suspense où Ripley doit jongler entre ses deux identités (à l'Opéra notamment). Et le spectateur se surprend à faire corps avec l'imposteur, à espérer le voir échapper à la police.

Visuellement, le film est une splendeur, un spectacle d'une richesse infinie qui supporte plusieurs visionnages. Le montage de Walter Murch est une leçon de maître. Chaque plan, chaque raccord est soigneusement pensé, le tout étant encore embelli par des mouvements de caméra d'une grande élégance. Minghella donne peut-être encore plus d'importance que Clément aux décors naturels, qu'il s'agisse du village portuaire de Mongibello, de Naples, Rome ou Venise. Il s'efforce souvent de situer ses scènes dans des lieux connus (Panthéon, Piazza di Spagna, Fontaine des 4 fleuves, Forum), au risque de tomber dans le cliché carte postale, d'autant plus que la lumière est très travaillée. Mais le roman est précisément plein de l'émerveillement pour les beautés de ce pays. Il est donc assez justifié de nous amener à le partager.

Enfin, la partition de Gabriel Yared n'est pas pour rien dans l'attachement que j'éprouve pour ce film. Qu'il s'agisse des différents arrangements du thème principal — que Yared reprendra bizarrement à la note près sur le Bon voyage de Rappeneau — ou de la chanson écrite pour Sinead O'Connor qui ouvre le film, la musique est tout simplement somptueuse et en parfaite harmonie avec le récit. Art de l'improvisation, le jazz envahit régulièrement la bande son, à la fois pour renforcer la couleur d'époque et pour signifier les prouesses d'inventivité dont Ripley doit sans cesse faire preuve pour se tirer des situations dans lesquelles il s'est lui-même plongé. À sa sortie, le film est passé relativement inaperçu, considéré au mieux comme un remake sans intérêt du film de Clément. Pour moi, c'est une éblouissante réussite.