16 novembre 2015

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre (1939)

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre (Auf den Marmorklippen)
Traduit de l’allemand par Henri Thomas, éditions Gallimard, collection L’Imaginaire, Paris, 1979.

L'auteur lui-même le précise dans l’en-tête, le manuscrit de Sur les falaises de marbre fut commencé fin février 1939 à Überlingen, près du Bodensee, achevé le 28 juillet à Kirchhorst près de Hanovre, et revu en septembre aux armées. Il sera publié en Allemagne cette même année 1939, puis en France par Gaston Gallimard dès 1942.



LA CONSTRUCTION D’UN MYTHE
Roman écrit à la première personne, Sur les falaises de marbre évoque un passé imaginaire en un lieu qui semble l’être tout autant. Les différentes descriptions données du paysage (falaises, forêts profondes, glaciers, marécages, cyprès, cigales, vipères), ainsi que les noms de régions (Marina, Burgondie, Alta-Plana), évoquent autant l’Europe de l’Est que la Méditerranée, donnant ainsi l'impression de mélanger plusieurs éléments anachroniques. Ainsi, dans le pays de Marina coexistent des cultes tant païens que chrétiens. Toutes ces informations surprennent d’abord le lecteur, bientôt en perte des repères qu’il s’attend à trouver dans toute bonne fiction, celle-ci s’apparentant à première vue au récit historique. Puis cela crée une sorte de flou temporel et géographique qui renforce l’universalité de l'histoire. Nous pouvons y lire une forme de refus de la part de Jünger, refus de s’inscrire dans un contemporain qui n’est plus du tout pertinent pour évoquer l’idée d’un âge d’or perdu. 

L’atmosphère clairement fantastique qui se dégage du récit le rapproche du conte, mais un conte, nous le verrons, dévoyé. Un conte où les figures classiques sont mises à mal et finissent sacrifiées. Sur les falaises de marbre est le récit de la perte de l’innocence, vaincue par l’horreur et la violence qui s'affirment cette fois comme plus fortes. Cette descente en enfer est décrite avec précision.


ÂGE D’OR ET DÉCADENCE
Le narrateur et son “frère” Othon sont deux moines guerriers revenus de croisades et qui ont décidé de se consacrer au développement de leur bibliothèque : ils classent leur herbier, collectent des fossiles, cultivent un jardin potager. Leur ermitage, creusé dans la roche, se situe sur les falaises de marbre du titre. Ils y vivent en compagnie de la vieille Lampusa, leur cuisinière, et d’Erion, petit-fils de cette dernière et fils du narrateur. A l’occasion, les frères descendent festoyer avec les villageois de la région. Bonne chère, bon vin, danses et musiques sont de la partie.

À présent se répandent des nouvelles d’attentats, de crimes et de violences. La barbarie frappe aux porte de la Marina. Le Grand Forestier cherche à étendre sa suprématie sur tout le pays. Il fomente des troubles avec ses hommes et sème partout terreur et tueries. L’anarchie totale gagne du terrain. Les campagnes sont pillées, les habitants torturés et massacrés avec un sadisme inouï, les sépultures sont profanées. De nouveaux cultes viennent prendre la place des anciens, si nobles et si sages. Il ne se passe plus de nuit où l’on ne commette quelque crime, dans un climat de guerre civile. On ne parle que de haine et de vengeance. Distillant la cruauté et la peur, le Grand Forestier parvient à annihiler toute résistance. Ses hordes, sa meute, n’épargnent ni les hommes ni les animaux qu’ils écorchent et décapitent. Bientôt les lueurs des incendies que reflètent les falaises de marbre arrachent le narrateur et son frère à leur retraite et à leur étude des mystères de la Nature. Ils songent d’abord à reprendre les armes, puis décident de ne s’opposer à la barbarie que par la puissance de l’esprit. Ils errent ainsi dans la forêt, constatant les effets de la destruction qui s’est abattue sur la région. Ils découvriront alors la cabane de Köppels-Bleek, un véritable boucher qui a fixé des mains et des crânes humains sur ses murs recouverts de mousse.


RESISTANCE ET FUITE
Nos deux frères reçoivent ensuite la visite de Braquemart et du jeune Prince Sunmyra, symbole de la vieille aristocratie. Tous deux veulent lutter pour sauver la liberté de la Marina. Le narrateur pressent alors que cette lutte est perdue d’avance :

« J'avais cru qu’un jour surgiraient, sortis des châteaux et des hautes demeures, des hommes armés qui seraient les chefs chevaleresques dans la lutte pour la liberté. Au lieu d’eux, je voyais ce vieillard prématuré, qui lui-même avait besoin d’un appui, et dont l’aspect m’éclairait pleinement sur le degré de décadence où nous étions tombés. Et c’était cependant chose admirable, que ce rêveur plein de lassitude se sentît appelé à être un protecteur — ainsi voit-on les plus faibles et les plus purs assumer en ce monde les tâches d’airain. »

Le narrateur retrouvera plus tard les têtes de ces deux hommes sur des pals autour de la cabane de Köppels-Bleek, le visage du jeune prince affichant encore une dignité qui l’émeut aux larmes. « Et comme tout haut exemple nous convie à le suivre », le narrateur fait le serment « devant cette tête, de préférer à jamais la solitude et la mort avec les hommes libres au triomphe parmi les esclaves. » Il emporte le hideux trophée et retourne à l’ermitage. Traversant les incendies de forêts, il croise sur sa route cadavres et ravages. Avec ses compagnons, il devra encore se battre au sein même des falaises de marbre. Ils devront ensuite quitter l’ermitage, leur bibliothèque, œuvre de toute une vie, livrée aux flammes. Ils trouveront refuge dans un autre royaume voisin non encore atteint par la barbarie, la tête du jeune prince dissimulée dans une amphore. Le roman s’achève sur cette phrase faussement rassurante : « Alors nous franchîmes ces portes grandes ouvertes, comme on entre dans la paix de la maison paternelle.» Le Grand Forestier n’a en effet pas été vaincu, il reste présent telle une menace invincible et sourde.



UNE ŒUVRE PESSIMISTE ?
Avec Sur les falaises de marbre, Jünger a composé un véritable poème symbolique, et donc intemporel. Le mélange fantastique qui s’opère entre la description idyllique d’un âge d’or bucolique, pareil au monde à sa naissance et proche du mythe (vertes campagnes, fêtes pastorales où règne l’ivresse des sens, atmosphère enchanteresse et estivale), qui bascule soudainement dans l’horreur la plus sanglante. La découverte de la cabane de l’équarrisseur produit à cet égard un effet saisissant chez le lecteur. Tout cela concourt à l’extinction d’un monde, d’une civilisation, inaugurant l’entrée dans une ère inédite de violence et de crime. L’homme révèle son inhumanité en décidant de rompre l’harmonie qui le liait à la Nature, et par conséquent à ses semblables.

Cependant, on ne peut dire que Jünger a cessé de croire en l’homme ; ses “héros”, les deux moines guerriers, sont bons et loyaux. Ils sont de l’ancien temps, et bien qu’installés à l’écart des autres, sont restés proches du peuple et d’une vie communautaire rythmée par les saisons. Sur les falaises de marbre ne s’arrête pas sur l’idée d’une fin irrémédiable. L’apocalypse n’est pas totalement achevée. Un espoir — certes restreint mais espoir quand même — reste permis. Il réside dans ces hommes en paix avec les traditions et leurs souvenirs et qui ne fuient que pour mieux préparer la contre-attaque. Cette idée ne fait toutefois pas illusion, mais Jünger aurait pu choisir de finir sur un échec total. Certes, le Grand Forestier n’a pas été atteint dans son intégrité, il demeure une figure toute-puissante et inaccessible, tel un ancien dieu vengeur. Certes le gâchis semble irrémédiable. Mais la fin du livre reste ouverte, sans conteste. Ce n’est qu’en détruisant son passé que l’homme risque de ne pas avoir d’avenir. Il s’agit bel et bien ici d’un avertissement, avant qu’il soit trop tard.


Rudolf Schlichter
Ernst Jünger, 1937


UNE ŒUVRE PROPHÉTIQUE ?
Rétrospectivement, il est difficile de lire le roman sans y voir une allégorie de la montée en puissance du nazisme dans les années 30, caractérisée par l’expression d’une barbarie et d’une inhumanité qui dépasse l’entendement. Ainsi, comment ne pas apercevoir dans le personnage du Grand Forestier, entouré de sa meute de molosses sanguinaires et de ses bouchers, la figure d’Adolf Hitler, telle une menace invisible et intouchable. D’ailleurs, à sa parution en pleine Seconde Guerre Mondiale, le livre était considéré pleinement comme un pamphlet contre le nazisme, en Suisse notamment

Le Grand Forestier est un chasseur dont l’origine reste une énigme. Le narrateur et Othon l’avaient déjà visité avant le début de la guerre. Il leur était apparu alors comme un ogre au silence menaçant. Le personnage lui-même n’interviendra pas ailleurs dans le roman que lors de cette remémoration. Homme de l’ombre que la rumeur précède et modèle, le rendant encore plus terrifiant car laissant libre cours à toutes les extrapolations de paysans.

Il y a dans ce livre une véritable dimension prophétique (rappelons qu’il fut écrit en 1939). Le charnier autour de la cabane de Köppels-Bleek, avec ses têtes et ses mains empalées, évoque en nous l’image des camps de la mort nazis. Le nom même de Köppels résonne comme Goebbels. Les sbires du Grand Forestier, tels les SA et les SS, s’infiltrent dans toutes les institutions, s’attaquent même à la culture, à la poésie, brûlent des livres, galvaudent l’hommage rendu aux morts. On imagine le danger qu’il pouvait y avoir à cette époque à publier un livre aux résonances si évidentes. Pourtant Jünger ne fut pas inquiété. Il bénéficiait déjà d’une immense aura en tant qu’écrivain. Hitler lui même appréciait l’auteur d’Orages d’acier, récit à la brûlante poésie de la Guerre des tranchées et première publication de Jünger.

Cette dénonciation de la barbarie qu’opère Jünger est à la fois sublime et désespérante. Sublime car le verbe est porté haut, la langue retrouve les accents de nos vieilles légendes européennes. Désespérante car on devine que la violence du Grand Forestier gagne du terrain (la faiblesse du droit vis-à-vis de l’anarchie). Après avoir tout fait pour lutter, physiquement et spirituellement, le narrateur et ses compagnons ne trouvent d’autre solution que la fuite. Le contexte historique dans lequel il a été écrit révèle à quel degré de lucidité était parvenu Jünger. Mais il ne fait pas œuvre de pamphlétaire. Le roman dépasse ce cadre trop réducteur, transcende son époque. Par son inscription intemporelle il atteint l'universalité. En réalité il évoque toutes les époques de barbarie qu’a vécu et causé l’homme. La cabane de l’équarrisseur est en effet un symbole de tous les charniers causés par toutes les guerres des hommes. Et le Grand Forestier, c’est aussi bien Hitler que Staline ou Napoléon.


L’EMPREINTE DU TEMPS
Il faudrait ainsi se garder d’une telle lecture purement interprétative. Sur les falaises de marbre est avant tout un voyage, fascinant et terrifiant à la fois, marqué par la mort, hanté par le passé. Jünger évoque avec nostalgie ce passé mythique dont il confirme bel et bien la mort. Seule cette nostalgie peut survivre. Le narrateur et Othon se sont faits une raison, ont pris pleinement conscience que jamais l’esprit ne pourra triompher de la force. Le présent que nous avons chéri et qui nous quitte disparaît à jamais. Pour le faire vivre et vivre encore, nous n’avons que notre mémoire, et nos larmes. Ceci est un avertissement. Nous avons relevé le caractère indéniablement prophétique de ce texte. Jünger voit loin, vivant au présent le passé comme le futur. 

« Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu’elles nous laissent, se font plus attirantes encore. Nous pensons à elles comme au corps d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n’avons pas eu notre pleine mesure de vie et d’amour, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre. Ô puissions-nous, d’un tel sentiment, tirer une leçon dont nous nous souviendrons à chaque instant de notre joie ! »



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