30 juillet 2015

Rétrospective Robert Aldrich (1972-1981)

Les premiers films du gros Bob (sa glorieuse décennie des 50's) demeurent aujourd'hui encore d'authentiques pépites qui ne doivent cependant pas faire d'ombre à sa dernière période où il signa des œuvres tout aussi impressionnantes. Franchement incompris par la critique d'alors, tous ces derniers films osaient les sujets les plus risqués tout en parvenant à les magnifier en d'inoubliables moments, précisément parce que ce thématiques convenaient au réalisateur, parce qu'il saivait en puiser à la fois les potentialités cinématographiques et narratives.



Ulzana's raid (Fureur apache), 1972
Western complètement désabusé avec le toujours fidèle Burt Lancaster ici au bout du rouleau, en vieux scout au regard perdu. Même la musique de Frank DeVol semble à côté de ses pompes avec ses morceaux country guillerets qui collent mal avec le ton sombre des événements. Tout cela abouti à un film assez singulier qui détonne lui-même pas mal avec le genre tel qu'on pouvait le concevoir dans les 70's. Le western entrait alors dans une démarche démystificatrice qui, si elle a donné de très grands films, ne cherchait pas pour autant l'objectivité (Little big man, Soldier blue). Le scandale qu'a connu Ulzana's raid a sa sortie montre bien que son propos n'était pas trop au goût du jour. Mais vue la réputation que se payait Aldrich en ce temps-là, comment s'en étonner ? Le réalisateur propose ici une vision du conflit Blancs/Peaux-rouges sans angélisme ni idéalisme. Les motivations des Indiens sont justifiées par leur nature de guerriers opprimés. Privés de leur liberté au sein des réserves, ils basculent ici dans une sauvagerie sans appel, histoire de se donner l'impression qu'ils n'ont pas perdu tout lien avec leurs racines. Leur violence, incroyablement rendue alors que souvent elliptique, ne peut être comprise par le jeune lieutenant qui reste bloqué sur une vision chrétienne de l'humanité. Cette vision très ouverte qui évite avec courage de tomber dans les clichés m'apparaît finalement tout à fait proche de Apache et de son protagoniste indien peu aimable. La présence de Lancaster dans un rôle miroir n'est sans doute pas fortuite.

Très modeste dans ses moyens, presque intégralement tourné en extérieur et mis en scène sans trop de stylisation, le film évacue volontairement le spectaculaire. Ainsi la confrontation tant attendue entre le détachement de cavalerie et les Indiens sera repoussée jusqu'à la fin, instaurant un climat d'apocalypse imminente et inéluctable, et la victoire sera sans gloire. La brutalité voire l'absence de transition dans les scènes de la première demi-heure m'ont fait me demander si le métrage n'avait pas subi des coupes, tout au moins dans son édition DVD. Ce ne serait pas la première fois chez Aldrich, ni la dernière. Le générique de fin mentionne notamment le rôle de la femme indienne de Lancaster alors que je ne l'ai pas vue de tout le film (elle n'est qu'évoquée).




The Emperor of the North Pole (L'Empereur du Nord), 1973
Ici tout n'est que suie, sueur et sang. Suspense géré de main de maître, mise en scène au cordeau, atmosphère à la Jack London. Aldrich livre un imparable film d'aventures tourné dans les superbes paysages de l'Oregon, Nature sauvage qui rend presque dérisoire l'agitation des humains. 

Au-delà de l'incroyable bagarre Ernest Borgnine Lee Marvin, brutale et spectaculaire comme sait si bien les filmer Aldrich, le film offre un portrait assez inédit et sensible de l'Amérique de la Grande Dépression, avec ces personnages de vagabonds du rail qui connaissaient tous les bons plans pour traverser le pays de long en large. Keith Carradine tout jeunôt est très bon dans le rôle du disciple.




The Longest yard (Plein la gueule), 1974
Aldrich mixe film de prison et film de sport dans un spectacle violent et bourré d'énergie. Un sujet en or qui lui permet de faire preuve une nouvelle fois de son talent à filmer la vitalité brute des corps et des esprits. Castré de sa moustache, Burt Reynolds rayonne. La façon dont son personnage est caractérisé dans la scène d'ouverture est exemplaire, vieille gloire de la testostérone devenu gigolo assumé ayant abandonné toute dignité. 

Les crapules de la prison (gardiens comme détenus) n'ont rien à envier aux Douze salopards, et le match final, quasiment en temps réel, ne laisse pas un souffle de répit au spectateur, annonciateur en cela du magnifique climax équivalent de ...All the marbles.








Hustle (La Cité des dangers), 1975
Bob retrouve Burt et signe ici un polar seventies incroyablement désabusé, constat glaçant de la corruption morale gangrénant tous les échelons de la société californienne. Malgré son atmosphère peu reluisante et sa profonde amertume, le film mélange la tendresse au désespoir. Il possède un rythme étrangement posé, s'attardant sur les relations entre les personnages. La lassitude du héros se ressent ainsi davantage, écœuré par une enquête qui l'amène à plonger son nez dans les bas-fonds, n'aspirant qu'à abandonner ce monde avec sa blonde. 

On peut voir dans la présence de Deneuve une sorte de reconnaissance du réalisateur aux critiques français de la Nouvelle Vague qui l'avaient célébré. De nombreux éléments du récit témoignent encore d'une réelle volonté de faire un film à l'européenne, l'Europe devenant un possible eldorado. On notera quand même une impardonnable censure de la version française qui escamote éhontément la profession de call girl de luxe du personnage de Deneuve, le privant ainsi d'une dimension essentielle à sa compréhension.




Twilight's last gleaming (L'Ultimatum des trois mercenaires), 1977
Atrocement mutilé au montage par les producteurs allemands à sa sortie. En l'état, et c'est génial de le constater, c'est un film passionnant et imprévisible, démarrant comme un film d'action bien tendu avant de dévoiler son jeu en basculant brillamment dans la politique fiction. Manifestement alerte et inspiré, Aldrich utilise des effets de split screen pour renforcer le sentiment de paranoïa, avec cette base militaire truffée de caméras.

Avec son argument de chantage nucléaire, le film cible avec une audace époustouflante les mensonges gouvernementaux, la manipulation médiatique, mettant en scène un Président américain lui-même victime de ses conseillers. Rien qui prête à la rigolade. On retrouve encore ce ton désabusé si propre aux années 70 auquel Lancaster colle encore une fois parfaitement, jusqu'à un final glaçant.




The Choirboys (Bande de flics), 1977
Un excellent film, vraiment intéressant dans son mélange des tons. En forme de chronique, le récit ne se focalise pas sur un personnage mais sur plusieurs membres d'un commissariat, selon une écriture finalement guère éloignée des séries télévisées. Les flics traitent les maux d'une société urbaine à laquelle ils appartiennent eux-mêmes. Aldrich ne dissimule rien de certains de leurs comportements parfois indignes ou révoltants, en même temps qu'il parvient à nous les rendre à l'occasion émouvants. Aucun manichéisme n'est à l'œuvre, c'est même souvent franchement glauque. À l'inverse, certaines séquences sont très drôles, toujours filmées avec cette fièvre qui caractérise le cinéma du gros Bob. Débarassé de tout cet arrière-plan socio-politique, le film anticipe d'une certaine manière la série des Police academy.

Méchamment descendu par la critique, Aldrich étant alors taxé de vulgaire et d'obscène, c'est pourtant une œuvre tout à fait marquante, et il est très intéressant de la rapprocher par son approche d'un métier du magnifique The New centurions (Les Flics ne dorment pas la nuit, 1972) de Richard Fleischer (adapté d'un précédent roman de Joseph Wambaugh) ou des films de flics de Sidney Lumet.





The Frisco Kid (Un Rabbin au Far West), 1979
Vu dans une VF absolument ridicule, où pas une seule voix — Gene Wilder est doublé par un Muppet qui tente de prendre l'accent yiddish — pas une seule intonation ne semblait juste, rendant vraiment le spectacle pénible. J'ai eu de plus l'impression que le film avait subi un violent charcutage. Je veux bien qu'Aldrich s'adonne au montage à la serpe, mais là les séquences s'enchaînaient un peu trop sans transition : du jour à la nuit en quelques secondes, d'un camp d'indien à un monastère puis à la ville. Connaissant les conditions de production dans lesquelles le cinéaste s'est souvent débattu, ça ne m'étonnerait pas que ce film lui aussi ait subi quelques coupes franches. Il n'est pas inintéressant de savoir que le scénario avait été confié huit ans plus tôt à Mike NicholsJohn Wayne devant y tenir le rôle du cowboy !

En dehors de ces aspects quand même très gênants, je suis néanmoins parvenu à deviner un très beau récit d'amitié avec ce véritable prototype du buddy movie qui repose sur la classique confrontation entre deux cultures. C'est l'histoire d'un Rabbin débarqué de Pologne pour rejoindre San Francisco en pleine ruée vers l'or. Il vivra de nombreuses aventures en traversant tous les États-Unis, se fera arnaquer, capturer par des Indiens, et subira la compagnie d'un cowboy (Harrison Ford) dont il ne sait pas encore qu'il est dévaliseur de banques (en redigeant ce pitch, je réalise que Shanghai kid n'en est que le remake). Le duo est vraiment très sympathique et subtil, sans recourir aux gros gags trop attendus. Évidemment balisé, le récit ménage heureusement d'amusantes surprises. Wilder ne peut ainsi voyager à cheval les jours de shabbat, même s'il est poursuivi par des types qui veulent le pendre, et son attachement à sa Torah le sauvera des Indiens. Dans son rôle de fanfaron droit échappé de Star wars, Ford devient progressivement de plus en plus protecteur avec son compagnon, même s'il le met souvent dans le pétrin, avant de lui redonner la foi dans un final assez étonnant où on ne sait jamais si on est dans la comédie un peu grotesque ou juste dans un portrait profondément humain. Les paysages sont très joliment photographiés, et le toujours fidèle Frank DeVol trouve l'occasion de mixer les mélodies yiddish avec les instruments country sur des rythmes indiens.




...All the marbles (Deux filles au tapis), 1981
Le dernier opus du réalisateur est un film plein d'une énergie et d'une fougue qui doivent finalement assez peu à la conscience d'une fin, au besoin d'une communication définitive, à la notion de « testament cinématographique ». Il y est question de catch féminin, sujet ultra-risqué puisqu'on imagine tout de suite quelque chose de racoleur. On aurait bien tort puisque ...All the marbles est un film enthousiasmant, bouleversant et plein d'humanité, portrait très touchant de l'Amérique provinciale et de ses losers magnifiques. 

Preuve qu'il n'existe pas de mauvais sujet, Aldrich parvient à respecter profondément ses personnages, sans rien dissimuler du pathétique de certaines situations dans lesquelles ils sont plongés. Peter Falk en entraîneur soucieux de dignité est extraordinaire. Et qui plus est, là encore la mise en scène des combats est prodigieuse d'efficacité. Dépassant le match final de The Longest yard, la dernière demi-heure est un affrontement en temps réel dont la tension est si palpable qu'elle laisse KO le spectateur.




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