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9 septembre 2016

Les Films de Richard Fleischer III. 1955-1958

The Girl in the red velvet swing (La Fille sur la balançoire), 1955 
Reconstitution brillante, très documentée et en scope couleurs (mais vue dans une copie qui avait malheureusement viré rose jambon) du fameux scandale qui secoua New York au début du XXe siècle : l'assassinat de l'architecte Stanford White pour l'amour d'une femme (sujet également illustré par le Ragtime de Milos Forman). Charles Brackett signe le scénario en s'inspirant des minutes du procès ainsi que du témoignage direct de la femme en question, Evlyn Nesbitt, incarnée ici par une Joan Collins franchement impressionnante.

Le début du film est trompeur, on a l'impression d'être devant un pur produit de studio (la Fox en l'occurrence) labellisé prestige, où rien ne dépasse, reposant sur l'opposition classique entre le monde du spectacle populaire et la très haute société. Petit à petit, avec une subtilité quasi invisible, Fleischer va venir gratter ce vernis pour aller vraiment au cœur de ses personnages, habités par des désirs qui n'auront finalement jamais l'occasion de s'exprimer et d'être vécus de façon idéale. Joan Collins apparaît ainsi dans un premier temps d'une miévrerie presque agaçante. À la fin du film, son visage a acquis une dureté d'autant plus bouleversante qu'on a assisté à cette modification de personnalité. La conclusion du film est réellement audacieuse en rejetant pour le coup toute convention hollywoodienne. On notera également le jeu de Ray Milland, d'une finesse dont je ne le savais pas capable.

Sur le plan de la mise en scène, Fleischer découpe très peu son film, révélant ainsi cette société dans son aspect irrémédiablement figé, ce qui lui permet alors, lors de la superbe scène de la balançoire de libérer enfin à la fois sa caméra et les sentiments de ses personnages. Ce bref instant de grâce aérienne acquiert ainsi un lyrisme qui n'en a que plus de force, et demeurera inscrit pour toujours à la fois dans la mémoire des personnages et du spectateur. Si, sur le moment, on suit l'histoire et ses rebondissements avec un peu de distance, devinant qu'un sujet aussi sulfureux ne pouvait être pleinement traité par un gros studio (en ce cas, pourquoi le produire ?), le film révèle vraiment ses beautés et son charme après coup. Il faut donc en laisser mûrir le souvenir pour percevoir toute la richesse et l'originalité de ce puissant mélodrame.





Between heaven and hell (Le Temps de la colère), 1956
Magie du cinéma : peut-être l'avais-je regardé de façon distraite, j'étais ressorti de mon premier visionnage pas plus enthousiaste que ça. Le film a depuis fait son chemin, et il a, un peu à la manière du précédent, réussi à hanter ma mémoire. En fait j'avais eu l'impression de voir un film juste correct, s'inscrivant dans le genre quand même assez balisé du film de guerre antihéroïque. Dans le rôle principal, Robert Wagner s'y montre très bon, on retrouve les relativement classiques affrontements entre la jeune recrue et ses supérieurs militaires, la douloureuse confrontation aux réalités de la guerre, les missions absurdes, le sentiment de peur, etc. Bref, toutes les situations et étapes attendues dans ce genre de production.

C'est par de petites touches que le film se révèle finalement plus singulier, des éléments de caractérisation (le personnage de Broderick Crawford en capitaine fou entouré de ses minets), des scènes d'action qui ne se résolvent jamais comme on s'y attend (pas de gradation dans le spectaculaire), le travail de construction (les raccords poétiques sur les flashbacks) et de mise en scène (le débarquement, la superbe scène de course dans la forêt), la musique assez décalée de Hugo Friedhofer. Fleischer et son scénariste ont pris soin d'évacuer toute allusion à la raison d'être du conflit, renforçant de fait l'universalité de ce qu'on pourrait presque considérer comme une fable (car il y a bien une morale). Bref, il faut se garder de cette fausse impression d'être devant un film qui enfoncerait des portes ouvertes, alors qu'il propose en réalité un spectacle subtilement hors normes. Une réussite, donc.





The Vikings (Les Vikings), 1958
Le film fut produit par Kirk Douglas, qui avait de très ambitieuses velléités de producteur, indépendant et exigeant. Il a vu comment Fleischer avait su relever le défi d'un tournage techniquement compliqué comme 20 000 lieues sous les mers (il en reprend d'ailleurs le directeur artistique), incluant scènes en mer, lourds décors et batailles. Pas du genre à trousser un film à la va-vite, le réalisateur a à cœur d'offrir la représentation la plus authentique possible du monde des Vikings, tout en restant bien sûr dans les limites d'un film de divertissement populaire. C'est là une des caractéristiques de son travail : à chaque fois qu'on lui en a laissé le loisir, et dès lors qu'il s'agissait de traiter de faits réels ou d'une période historique, il démarre chaque production par un important travail de recherches. Cette méticulosité finit par se transmettre sur l'écran, et prouve véritablement sa volonté d'appropriation de chaque entreprise dans laquelle il s'est engagé. 

Le Tournage des Vikings sera par conséquent particulièrement long et éprouvant, s'épargnant l'aspect carton-pâte en profitant le plus possible des extérieurs, et bénéficiant d'une photographie flamboyante de Jack Cardiff, sans doute l'un des plus grands directeurs photo de la grande époque du Technicolor (Le Narcisse noir). Le très bon scénario enrichit sa toile de fond historique d'un drame intime très puissant, à base de rivalités intestines. Douglas s'attribue un rôle où il n'hésite pas à se mettre en danger — et pas seulement parce qu'il réalise ses propres cascades —personnage retors et défiguré, qui ne sera pas le seul à être physiquement malmené. Le film fait souvent preuve d'un sadisme que n'aurait pas renié un Robert Aldrich. C'est à la fois une épopée âpre et sauvage, une étude de caractère et une tragédie familiale, un grand spectacle formidablement riche pour les yeux et les émotions, certainement l'un des plus parfait représentants du cinéma d'aventures.



DOSSIER RICHARD FLEISCHER :

30 juillet 2015

Rétrospective Robert Aldrich (1972-1981)

Les premiers films du gros Bob (sa glorieuse décennie des 50's) demeurent aujourd'hui encore d'authentiques pépites qui ne doivent cependant pas faire d'ombre à sa dernière période où il signa des œuvres tout aussi impressionnantes. Franchement incompris par la critique d'alors, tous ces derniers films osaient les sujets les plus risqués tout en parvenant à les magnifier en d'inoubliables moments, précisément parce que ce thématiques convenaient au réalisateur, parce qu'il saivait en puiser à la fois les potentialités cinématographiques et narratives.



Ulzana's raid (Fureur apache), 1972
Western complètement désabusé avec le toujours fidèle Burt Lancaster ici au bout du rouleau, en vieux scout au regard perdu. Même la musique de Frank DeVol semble à côté de ses pompes avec ses morceaux country guillerets qui collent mal avec le ton sombre des événements. Tout cela abouti à un film assez singulier qui détonne lui-même pas mal avec le genre tel qu'on pouvait le concevoir dans les 70's. Le western entrait alors dans une démarche démystificatrice qui, si elle a donné de très grands films, ne cherchait pas pour autant l'objectivité (Little big man, Soldier blue). Le scandale qu'a connu Ulzana's raid a sa sortie montre bien que son propos n'était pas trop au goût du jour. Mais vue la réputation que se payait Aldrich en ce temps-là, comment s'en étonner ? Le réalisateur propose ici une vision du conflit Blancs/Peaux-rouges sans angélisme ni idéalisme. Les motivations des Indiens sont justifiées par leur nature de guerriers opprimés. Privés de leur liberté au sein des réserves, ils basculent ici dans une sauvagerie sans appel, histoire de se donner l'impression qu'ils n'ont pas perdu tout lien avec leurs racines. Leur violence, incroyablement rendue alors que souvent elliptique, ne peut être comprise par le jeune lieutenant qui reste bloqué sur une vision chrétienne de l'humanité. Cette vision très ouverte qui évite avec courage de tomber dans les clichés m'apparaît finalement tout à fait proche de Apache et de son protagoniste indien peu aimable. La présence de Lancaster dans un rôle miroir n'est sans doute pas fortuite.

Très modeste dans ses moyens, presque intégralement tourné en extérieur et mis en scène sans trop de stylisation, le film évacue volontairement le spectaculaire. Ainsi la confrontation tant attendue entre le détachement de cavalerie et les Indiens sera repoussée jusqu'à la fin, instaurant un climat d'apocalypse imminente et inéluctable, et la victoire sera sans gloire. La brutalité voire l'absence de transition dans les scènes de la première demi-heure m'ont fait me demander si le métrage n'avait pas subi des coupes, tout au moins dans son édition DVD. Ce ne serait pas la première fois chez Aldrich, ni la dernière. Le générique de fin mentionne notamment le rôle de la femme indienne de Lancaster alors que je ne l'ai pas vue de tout le film (elle n'est qu'évoquée).




The Emperor of the North Pole (L'Empereur du Nord), 1973
Ici tout n'est que suie, sueur et sang. Suspense géré de main de maître, mise en scène au cordeau, atmosphère à la Jack London. Aldrich livre un imparable film d'aventures tourné dans les superbes paysages de l'Oregon, Nature sauvage qui rend presque dérisoire l'agitation des humains. 

Au-delà de l'incroyable bagarre Ernest Borgnine / Lee Marvin, brutale et spectaculaire comme sait si bien les filmer Aldrich, le film offre un portrait assez inédit et sensible de l'Amérique de la Grande Dépression, avec ces personnages de vagabonds du rail qui connaissaient tous les bons plans pour traverser le pays de long en large. Keith Carradine tout jeunôt est très bon dans le rôle du disciple.




The Longest yard (Plein la gueule), 1974
Aldrich mixe film de prison et film de sport dans un spectacle violent et bourré d'énergie. Un sujet en or qui lui permet de faire preuve une nouvelle fois de son talent à filmer la vitalité brute des corps et des esprits. Castré de sa moustache, Burt Reynolds rayonne. La façon dont son personnage est caractérisé dans la scène d'ouverture est exemplaire, vieille gloire de la testostérone devenu gigolo assumé ayant abandonné toute dignité. 

Les crapules de la prison (gardiens comme détenus) n'ont rien à envier aux Douze salopards, et le match final, quasiment en temps réel, ne laisse pas un souffle de répit au spectateur, annonciateur en cela du magnifique climax équivalent de ...All the marbles.








Hustle (La Cité des dangers), 1975
Bob retrouve Burt et signe ici un polar seventies incroyablement désabusé, constat glaçant de la corruption morale gangrénant tous les échelons de la société californienne. Malgré son atmosphère peu reluisante et sa profonde amertume, le film mélange la tendresse au désespoir. Il possède un rythme étrangement posé, s'attardant sur les relations entre les personnages. La lassitude du héros se ressent ainsi davantage, écœuré par une enquête qui l'amène à plonger son nez dans les bas-fonds, n'aspirant qu'à abandonner ce monde avec sa blonde. 

On peut voir dans la présence de Deneuve une sorte de reconnaissance du réalisateur aux critiques français de la Nouvelle Vague qui l'avaient célébré. De nombreux éléments du récit témoignent encore d'une réelle volonté de faire un film à l'européenne, l'Europe devenant un possible eldorado. On notera quand même une impardonnable censure de la version française qui escamote éhontément la profession de call girl de luxe du personnage de Deneuve, le privant ainsi d'une dimension essentielle à sa compréhension.




Twilight's last gleaming (L'Ultimatum des trois mercenaires), 1977
Atrocement mutilé au montage par les producteurs allemands à sa sortie. En l'état, et c'est génial de le constater, c'est un film passionnant et imprévisible, démarrant comme un film d'action bien tendu avant de dévoiler son jeu en basculant brillamment dans la politique fiction. Manifestement alerte et inspiré, Aldrich utilise des effets de split screen pour renforcer le sentiment de paranoïa, avec cette base militaire truffée de caméras.

Avec son argument de chantage nucléaire, le film cible avec une audace époustouflante les mensonges gouvernementaux, la manipulation médiatique, mettant en scène un Président américain lui-même victime de ses conseillers. Rien qui prête à la rigolade. On retrouve encore ce ton désabusé si propre aux années 70 auquel Lancaster colle encore une fois parfaitement, jusqu'à un final glaçant.




The Choirboys (Bande de flics), 1977
Un excellent film, vraiment intéressant dans son mélange des tons. En forme de chronique, le récit ne se focalise pas sur un personnage mais sur plusieurs membres d'un commissariat, selon une écriture finalement guère éloignée des séries télévisées. Les flics traitent les maux d'une société urbaine à laquelle ils appartiennent eux-mêmes. Aldrich ne dissimule rien de certains de leurs comportements parfois indignes ou révoltants, en même temps qu'il parvient à nous les rendre à l'occasion émouvants. Aucun manichéisme n'est à l'œuvre, c'est même souvent franchement glauque. À l'inverse, certaines séquences sont très drôles, toujours filmées avec cette fièvre qui caractérise le cinéma du gros Bob. Débarassé de tout cet arrière-plan socio-politique, le film anticipe d'une certaine manière la série des Police academy.

Méchamment descendu par la critique, Aldrich étant alors taxé de vulgaire et d'obscène, c'est pourtant une œuvre tout à fait marquante, et il est très intéressant de la rapprocher par son approche d'un métier du magnifique The New centurions (Les Flics ne dorment pas la nuit, 1972) de Richard Fleischer (adapté d'un précédent roman de Joseph Wambaugh) ou des films de flics de Sidney Lumet.





The Frisco Kid (Un Rabbin au Far West), 1979
Vu dans une VF absolument ridicule, où pas une seule voix — Gene Wilder est doublé par un Muppet qui tente de prendre l'accent yiddish — pas une seule intonation ne semblait juste, rendant vraiment le spectacle pénible. J'ai eu de plus l'impression que le film avait subi un violent charcutage. Je veux bien qu'Aldrich s'adonne au montage à la serpe, mais là les séquences s'enchaînaient un peu trop sans transition : du jour à la nuit en quelques secondes, d'un camp d'indien à un monastère puis à la ville. Connaissant les conditions de production dans lesquelles le cinéaste s'est souvent débattu, ça ne m'étonnerait pas que ce film lui aussi ait subi quelques coupes franches. Il n'est pas inintéressant de savoir que le scénario avait été confié huit ans plus tôt à Mike Nichols, John Wayne devant y tenir le rôle du cowboy !

En dehors de ces aspects quand même très gênants, je suis néanmoins parvenu à deviner un très beau récit d'amitié avec ce véritable prototype du buddy movie qui repose sur la classique confrontation entre deux cultures. C'est l'histoire d'un Rabbin débarqué de Pologne pour rejoindre San Francisco en pleine ruée vers l'or. Il vivra de nombreuses aventures en traversant tous les États-Unis, se fera arnaquer, capturer par des Indiens, et subira la compagnie d'un cowboy (Harrison Ford) dont il ne sait pas encore qu'il est dévaliseur de banques (en redigeant ce pitch, je réalise que Shanghai kid n'en est que le remake). Le duo est vraiment très sympathique et subtil, sans recourir aux gros gags trop attendus. Évidemment balisé, le récit ménage heureusement d'amusantes surprises. Wilder ne peut ainsi voyager à cheval les jours de shabbat, même s'il est poursuivi par des types qui veulent le pendre, et son attachement à sa Torah le sauvera des Indiens. Dans son rôle de fanfaron droit échappé de Star wars, Ford devient progressivement de plus en plus protecteur avec son compagnon, même s'il le met souvent dans le pétrin, avant de lui redonner la foi dans un final assez étonnant où on ne sait jamais si on est dans la comédie un peu grotesque ou juste dans un portrait profondément humain. Les paysages sont très joliment photographiés, et le toujours fidèle Frank DeVol trouve l'occasion de mixer les mélodies yiddish avec les instruments country sur des rythmes indiens.




...All the marbles (Deux filles au tapis), 1981
Le dernier opus du réalisateur est un film plein d'une énergie et d'une fougue qui doivent finalement assez peu à la conscience d'une fin, au besoin d'une communication définitive, à la notion de « testament cinématographique ». Il y est question de catch féminin, sujet ultra-risqué puisqu'on imagine tout de suite quelque chose de racoleur. On aurait bien tort puisque ...All the marbles est un film enthousiasmant, bouleversant et plein d'humanité, portrait très touchant de l'Amérique provinciale et de ses losers magnifiques. 

Preuve qu'il n'existe pas de mauvais sujet, Aldrich parvient à respecter profondément ses personnages, sans rien dissimuler du pathétique de certaines situations dans lesquelles ils sont plongés. Peter Falk en entraîneur soucieux de dignité est extraordinaire. Et qui plus est, là encore la mise en scène des combats est prodigieuse d'efficacité. Dépassant le match final de The Longest yard, la dernière demi-heure est un affrontement en temps réel dont la tension est si palpable qu'elle laisse KO le spectateur.




23 juillet 2015

Rétrospective Robert Aldrich (1954-1967)

On aurait aimé pouvoir partager la stupéfaction des spectateurs qui virent débarquer en salle les premiers films de Robert Aldrich (1918-1983). Plongeons ensemble au cœur des années cinquante : Hollywood vit les derniers instants de son âge d'or, la télévision concurrençant violemment le système des studios. Et voilà que sur les écrans déboule coup sur coup une poignée de films malpolis, au ton diablement neuf. Les critiques français s'enthousiasment et le réalisateur se voit bientôt affectueusement affublé du surnom de « gros Bob ». 


Apache (Bronco Apache), 1954
Apache fait partie de ces westerns, assez rares encore, qui tentaient au début des 50's de renouveler les attendus du genre, de proposer une vision plus réaliste du Far West et des Indiens en particulier, longtemps cantonnés au rôle de méchants de cinéma. Broken arrow (La Flèche brisée, 1950) de Delmer Daves offrait un ton pacifiste et pro-indien qui reste aujourd'hui encore étonnant ; Run of the arrow (Le Jugement des flèches, 1957) de Samuel Fuller impressionne toujours par son atmosphère de cruelle désillusion.

Aldrich parvient ici à un surcroît d'audace et d'anti-convention avec ce film pro-indien mais pas pacifiste pour autant puisqu'il se permet de prendre pour héros un Peau-rouge méchamment irréductible. Il évite ainsi la caractérisation idiote et malhonnête du "bon sauvage". Grimé en apache assoiffé de survie, Burt Lancaster risquait le ridicule. Il se révèle tout simplement impérial et l'on n'oubliera pas de sitôt le parcours douloureux de son personnage.




Vera Cruz, 1954
Bonheur que ce western qui bafoue la morale avec un sourire éclatant, et où tout le monde — qu'il soit homme ou femme — trahit tout le monde, motivé uniquement par l'appât du gain. Le spectacle est coloré et réjouissant, et le dynamisme de la mise en scène fait des merveilles, à l'image du duo Lancaster / Cooper dont la complicité ne repose que sur l'intérêt personnel, annonçant en cela les cowboys de Sergio Leone.

Avec Apache et Vera Cruz tournés dans la foulée, Aldrich faisait souffler un vent frais sur le western : un indien comme protagoniste dans l'un, deux crapules dans l'autre, une tragédie sans compromission pour l'un (même si la fin fut modifiée), un grand récit picaresque pour l'autre. Deux classiques indémodés.







Kiss me deadly (En quatrième vitesse), 1955
Chef-d'œuvre du polar américain, ou l'art de la série B porté à son comble sous la forme d'un cauchemar fantastique.

C'est certainement l'un des films les plus géniaux du réalisateur, surprenant dans ses moindres détails dès sa magistrale séquence d'ouverture. Le héros n'est rien de moins que l'un des plus ignobles personnages de détective privé. Une mise en scène aux effets baroques absolument jubilatoire, des trognes étonnantes (Jack Elam), de la poésie, du bizarre, et puis une fin mythique. Un chef-d'œuvre, vous dis-je.














The Big knife (Le Grand couteau), 1955

Aldrich porte à l'écran la pièce de Clifford Odetts, sorte de fable qui met à nu les rouages de la société du spectacle. Et la charge est particulièrement féroce. Il est évidemment question ici des concessions de l'art face à l'argent et au pouvoir. Hollywood apparaît comme un système mafieux, où les stars ne sont plus qu'une propriété marchande. L'origine théâtrale du matériau est respectée sans pour autant aboutir à un film statique. L'unité de lieu lieu est ainsi filmée par une caméra formidablement nerveuse qui s'efforce de capter avec rage les atermoiements de personnage qui semblent comme prisonniers d'une toile qu'ils ont eux-même contribué à tisser.

C'est l'occasion pour Aldrich de démontrer à quel point il est un grand directeur d'acteurs, tant il pousse à chaque film ses interprètes à donner le meilleur d'eux-mêmes. Rod Steiger est ici méconnaissable, tandis que Jack Palance livre une performance poignante (et il est à peu près certain qu'en lui confiant dix ans plus tard  le rôle du producteur dans Le Mépris, Godard souhaitait faire écho à film d'Aldrich). A l'instar d'un Billy Wilder, le réalisateur reviendra à plusieurs reprise règler ses comptes avec la machine hollywoodienne, consacrant plusieurs film à son univers impitoyable.




Attack ! (Attaque), 1956
Premier film de guerre pour le cinéaste, cette fois encore tiré d'une pièce de théâtre. Avec une telle source, il était évident que l'aspect psychologique prendrait le pas sur la dimension spectaculaire. Avec très peu de moyens, une cabane et deux tanks, Aldrich ne trahit donc pas les intentions de la pièce, renforcant au contraire l'atmosphère étouffante de ce qui se révèle être un véritable pamphlet antimilitariste.

On devine un tournage expéditif, contraignant la caméra à travailler sans raffinement, ce qui donne au film une hargne tout à fait dérangeante. Jack Palance y est une nouvelle fois parfait.











Sodom and Gomorrah (Sodome et Gomorrhe), 1963
Découvert dans une copie aux couleurs indéterminables dont la VF risible ne dépareillait pas avec la débilité des dialogues. Quand Aldrich s'essaie au peplum, cela donne une catastrophe cinématographique que je rapprocherai du calamiteux Solomon and Sheba, le dernier film de King Vidor qui au moins avait comme excuse des difficultés de tournage, de santé et de casting. On peut y voir une forme d'académisme décadent, le film représentant bien cette fin de l'âge d'or hollywoodien, passé de la superproduction prestige aux coproductions avec l'Italie, tentant de sauver les apparences mais se foutant désormais du prestige. Parfois crédité en tant que coréalisateur, Sergio Leone aurait en fait juste servi de caution. Assistant expérimenté, le futur réalisateur du Colosse de Rhodes avait en quelque sorte les clés de Cinecittà.

Paresse désolante de la mise en scène, aberrations incompréhensibles, scénario bien avare en orgies et débauche,  malgré les promesses du sujet. Rien de franchement troublant, même pour l'époque. Seule la grande scène de bataille contre les Zélamites parvient à réveiller un peu l'attention grâce à un montage bien nerveux, compilant sans doute des plans tournés par une seconde équipe. Malgré tout, on est heureux de constater que Stewart Granger n'a rien perdu de son charisme, et Pier Angeli est vraiment charmante (surtout doublée par ma Sorcière bien-aimée !). Bref, une parenthèse bien dispensable dans la carrière d'Aldrich.





Flight of the Phoenix (Le Vol du Phénix), 1966
Un des meilleurs films de survie que j'ai pu voir, solide dans sa narration, appréciable par son minimalisme. On est embarqué dès l'ouverture à bord de l'avion, sans préambule artificiel, et pendant plus de deux heures la caméra d'Aldrich ne s'éloignera jamais à plus de 100 mètres de la carlingue. Il est question de courage et de lâcheté, de volonté et de désespoir, de folie et de doute. Le scénario exploite bien toutes les situations qui peuvent se présenter dans un tel environnement, en évitant les personnages trop caricaturaux, et c'est constamment passionnant. Ici chacun a sa part d'ombre et de lumière (à l'exception d'une vraie ordure qu'Aldrich fait disparaître dès le crash !). On a des séquences d'une grande violence et des affrontements psychologiques magistralement mis en valeur.

Film de mecs, Flight of the Phoenix donne lieu à de grands numéros d'acteur. Les comédiens sont tous géniaux. Borgnine a de belles scènes, Attenborough est très touchant, George Kennedy a sa bonne tête, et c'est plutôt sympa de voir ces types avoir la gueule de plus en plus cramée par le soleil et mal rasée. La musique de Frank DeVol est incroyablement en accord avec le rythme du film, soulignant bien les différentes émotions et péripéties. Un vrai classique.





The Dirty dozen (Les Douze salopards), 1967
Je crois que ça a été un peu le début de l'incompréhension dont a été victime Aldrich, autrefois encensé par la critique. On ne lui a pas pardonné d'avoir explosé le box office avec ce film trop vite catalogué comme film de guerre complaisant voire douteux. 

Pourtant, derrière le spectacle extraordinairement efficace et franchement jubilatoire, derrière le casting prestigieux et formidablement payant, on a quand même un discours parfaitement clair : ce sont des brutes qui sont engagées pour faire la guerre parce que la guerre est un sale boulot qui n'est pas fait par et pour des héros. Un authentique film de guerre ne saurait dont être autrement que brutal. Voilà la clé du film, qu'a très bien su retrouver Tarantino avec ses Inglorious basterds. Gros succès, The Dirty dozen apportera également pour un temps à son réalisateur une nouvelle indépendance et une nouvelle liberté de création.