23 juillet 2015

Rétrospective Robert Aldrich (1954-1967)

On aurait aimé pouvoir partager la stupéfaction des spectateurs qui virent débarquer en salle les premiers films de Robert Aldrich (1918-1983). Plongeons ensemble au cœur des années cinquante : Hollywood vit les derniers instants de son âge d'or, la télévision concurrençant violemment le système des studios. Et voilà que sur les écrans déboule coup sur coup une poignée de films malpolis, au ton diablement neuf. Les critiques français s'enthousiasment et le réalisateur se voit bientôt affectueusement affublé du surnom de « gros Bob ». 


Apache (Bronco Apache), 1954
Apache fait partie de ces westerns, assez rares encore, qui tentaient au début des 50's de renouveler les attendus du genre, de proposer une vision plus réaliste du Far West et des Indiens en particulier, longtemps cantonnés au rôle de méchants de cinéma. Broken arrow (La Flèche brisée, 1950) de Delmer Daves offrait un ton pacifiste et pro-indien qui reste aujourd'hui encore étonnant ; Run of the arrow (Le Jugement des flèches, 1957) de Samuel Fuller impressionne toujours par son atmosphère de cruelle désillusion.

Aldrich parvient ici à un surcroît d'audace et d'anti-convention avec ce film pro-indien mais pas pacifiste pour autant puisqu'il se permet de prendre pour héros un Peau-rouge méchamment irréductible. Il évite ainsi la caractérisation idiote et malhonnête du "bon sauvage". Grimé en apache assoiffé de survie, Burt Lancaster risquait le ridicule. Il se révèle tout simplement impérial et l'on n'oubliera pas de sitôt le parcours douloureux de son personnage.




Vera Cruz, 1954
Bonheur que ce western qui bafoue la morale avec un sourire éclatant, et où tout le monde — qu'il soit homme ou femme — trahit tout le monde, motivé uniquement par l'appât du gain. Le spectacle est coloré et réjouissant, et le dynamisme de la mise en scène fait des merveilles, à l'image du duo Lancaster/Cooper dont la complicité ne repose que sur l'intérêt personnel, annonçant en cela les cowboys de Sergio Leone.

Avec Apache et Vera Cruz tournés dans la foulée, Aldrich faisait souffler un vent frais sur le western : un indien comme protagoniste dans l'un, deux crapules dans l'autre, une tragédie sans compromission pour l'un (même si la fin fut modifiée), un grand récit picaresque pour l'autre. Deux classiques indémodés.







Kiss me deadly (En quatrième vitesse), 1955
Chef-d'œuvre du polar américain, ou l'art de la série B porté à son comble sous la forme d'un cauchemar fantastique.

C'est certainement l'un des films les plus géniaux du réalisateur, surprenant dans ses moindres détails dès sa magistrale séquence d'ouverture. Le héros n'est rien de moins que l'un des plus ignobles personnages de détective privé. Une mise en scène aux effets baroques absolument jubilatoire, des trognes étonnantes (Jack Elam), de la poésie, du bizarre, et puis une fin mythique. Un chef-d'œuvre, vous dis-je.














The Big knife (Le Grand couteau), 1955
Aldrich porte à l'écran la pièce de Clifford Odetts, sorte de fable qui met à nu les rouages de la société du spectacle. Et la charge est particulièrement féroce. Il est évidemment question ici des concessions de l'art face à l'argent et au pouvoir. Hollywood apparaît comme un système mafieux, où les stars ne sont plus qu'une propriété marchande. L'origine théâtrale du matériau est respectée sans pour autant aboutir à un film statique. L'unité de lieu lieu est ainsi filmée par une caméra formidablement nerveuse qui s'efforce de capter avec rage les atermoiements de personnage qui semblent comme prisonniers d'une toile qu'ils ont eux-même contribué à tisser.

C'est l'occasion pour Aldrich de démontrer à quel point il est un grand directeur d'acteurs, tant il pousse à chaque film ses interprètes à donner le meilleur d'eux-mêmes. Rod Steiger est ici méconnaissable, tandis que Jack Palance livre une performance poignante (et il est à peu près certain qu'en lui confiant dix ans plus tard  le rôle du producteur dans Le Mépris, Godard souhaitait faire écho à film d'Aldrich). A l'instar d'un Billy Wilder, le réalisateur reviendra à plusieurs reprise règler ses comptes avec la machine hollywoodienne, consacrant plusieurs film à son univers impitoyable.




Attack ! (Attaque), 1956
Premier film de guerre pour le cinéaste, cette fois encore tiré d'une pièce de théâtre. Avec une telle source, il était évident que l'aspect psychologique prendrait le pas sur la dimension spectaculaire. Avec très peu de moyens, une cabane et deux tanks, Aldrich ne trahit donc pas les intentions de la pièce, renforcant au contraire l'atmosphère étouffante de ce qui se révèle être un véritable pamphlet antimilitariste.

On devine un tournage expéditif, contraignant la caméra à travailler sans raffinement, ce qui donne au film une hargne tout à fait dérangeante. Jack Palance y est une nouvelle fois parfait.











Sodom and Gomorrah (Sodome et Gomorrhe), 1963
Découvert dans une copie aux couleurs indéterminables dont la VF risible ne dépareillait pas avec la débilité des dialogues. Quand Aldrich s'essaie au peplum, cela donne une catastrophe cinématographique que je rapprocherai du calamiteux Solomon and Sheba, le dernier film de King Vidor qui au moins avait comme excuse des difficultés de tournage, de santé et de casting. On peut y voir une forme d'académisme décadent, le film représentant bien cette fin de l'âge d'or hollywoodien, passé de la superproduction prestige aux coproductions avec l'Italie, tentant de sauver les apparences mais se foutant désormais du prestige. Parfois crédité en tant que coréalisateur, Sergio Leone aurait en fait juste servi de caution. Assistant expérimenté, le futur réalisateur du Colosse de Rhodes avait en quelque sorte les clés de Cinecittà.

Paresse désolante de la mise en scène, aberrations incompréhensibles, scénario bien avare en orgies et débauche,  malgré les promesses du sujet. Rien de franchement troublant, même pour l'époque. Seule la grande scène de bataille contre les Zélamites parvient à réveiller un peu l'attention grâce à un montage bien nerveux, compilant sans doute des plans tournés par une seconde équipe. Malgré tout, on est heureux de constater que Stewart Granger n'a rien perdu de son charisme, et Pier Angeli est vraiment charmante (surtout doublée par ma Sorcière bien-aimée !). Bref, une parenthèse bien dispensable dans la carrière d'Aldrich.





Flight of the Phoenix (Le Vol du Phénix), 1966
Un des meilleurs films de survie que j'ai pu voir, solide dans sa narration, appréciable par son minimalisme. On est embarqué dès l'ouverture à bord de l'avion, sans préambule artificiel, et pendant plus de deux heures la caméra d'Aldrich ne s'éloignera jamais à plus de 100 mètres de la carlingue. Il est question de courage et de lâcheté, de volonté et de désespoir, de folie et de doute. Le scénario exploite bien toutes les situations qui peuvent se présenter dans un tel environnement, en évitant les personnages trop caricaturaux, et c'est constamment passionnant. Ici chacun a sa part d'ombre et de lumière (à l'exception d'une vraie ordure qu'Aldrich fait disparaître dès le crash !). On a des séquences d'une grande violence et des affrontements psychologiques magistralement mis en valeur.

Film de mecs, Flight of the Phoenix donne lieu à de grands numéros d'acteur. Les comédiens sont tous géniaux. Borgnine a de belles scènes, Attenborough est très touchant, George Kennedy a sa bonne tête, et c'est plutôt sympa de voir ces types avoir la gueule de plus en plus cramée par le soleil et mal rasée. La musique de Frank DeVol est incroyablement en accord avec le rythme du film, soulignant bien les différentes émotions et péripéties. Un vrai classique.





The Dirty dozen (Les Douze salopards), 1967
Je crois que ça a été un peu le début de l'incompréhension dont a été victime Aldrich, autrefois encensé par la critique. On ne lui a pas pardonné d'avoir explosé le box office avec ce film trop vite catalogué comme film de guerre complaisant voire douteux. 

Pourtant, derrière le spectacle extraordinairement efficace et franchement jubilatoire, derrière le casting prestigieux et formidablement payant, on a quand même un discours parfaitement clair : ce sont des brutes qui sont engagées pour faire la guerre parce que la guerre est un sale boulot qui n'est pas fait par et pour des héros. Un authentique film de guerre ne saurait dont être autrement que brutal. Voilà la clé du film, qu'a très bien su retrouver Tarantino avec ses Inglorious basterds. Gros succès, The Dirty dozen apportera également pour un temps à son réalisateur une nouvelle indépendance et une nouvelle liberté de création.

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