15 février 2017

Saga La Planète des singes V. 1973

Battle for the planet of the apes (La Bataille de la planète des singes), Jack Lee Thompson, 1973
Avec : Roddy McDowall, Natalie Trundy, Claude Akins, LewAyres, Paul Williams, John Huston...


Même si l'on sait que l'industrie cinématographique a le goût des post-scriptum, en 1973 Battle for the planet of the apes se présente comme le chapitre final d'un récit inauguré cinq ans plus tôt. Ce film s'annonce donc comme fondamental, chargé de faire définitivement le lien avec la situation telle qu'on l'a connue dans le tout premier opus réalisé par Franklin Schaffner, et bouclant ainsi la vertigineuse boucle temporelle. 

Sans doute effrayé par le ton très noir de Conquest of the planet of the apes (rattrapé in extremis par le remontage de la fin), le producteur Arthur P. Jacobs se ressaisit et propose d'achever le cycle sur une note plus optimiste. Paul Dehn, malade en début de production, se voit adjoindre un couple de scénaristes qui devront assurer cette orientation vers un divertissement plus familial, une perspective qui sera incarnée à l'écran par le personnage du fils de Caesar, auquel les jeunes spectateurs pourront s'identifier. Choix étrange en plus de contredire le ton adulte des précédents films, puisqu'on suppose que le jeune public n'a pas été autorisé à voir Conquest of the planet of the apes. Recouvrant la santé pendant le tournage, Dehn s'autorisera de nouvelles et importantes modifications du script, ce qui se ressentira sur le résultat final...

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13 février 2017

Jiro Taniguchi, le goût du détail

Au temps de Botchan (scénario : Natsuo Sekikawa), 1987-1996
À travers la figure d'un authentique romancier japonais de la fin du XIXe siècle, c'est tout le portrait d'une époque que tracent ici Taniguchi et son scénariste, cette ère Meiji qui vit le Japon basculer à vitesse grand V dans la modernité. On sent les deux auteurs fascinés par cette société, reconstituant minutieusement les lieux et les débats littéraires et politiques qui purent agiter les intellectuels d'alors, rendant compte de l'esprit de ce temps, de ses codes. Au risque d'être parfois un peu hermétique, tant les personnalités et les événements conviés dans ce manga pourront facilement échapper au lecteur occidental peu familier de cette Histoire.

Tout en optant pour une approche intimiste comme sait si bien l'illustrer Taniguchi, Au temps de Botchan a donc aussi des allures de fresque historique. C'est une œuvre souvent impressionnante par son ampleur et son humanisme. On a à la fois droit à un portrait de la société japonaise du début du siècle, avec ses soubresauts politiques, ses cercles artistiques, et à une biographie d'écrivain pleine de malice et de profondeur. C'est du grand art, fort bien raconté, mais c'est aussi un travail qui suscite assez peu d'empathie, un peu trop distant, la perfection du dessin, sa froideur technique n'aidant pas, étant ici rarement contrebalancée par les moments d'émotion.




L'Homme qui marche, 1991
Ce titre reste à mes yeux une œuvre essentielle, un ouvrage important à plus d'un titre. D'abord historiquement parce qu'il fait partie de la première fournée de mangas édités en France dans la collection pionnière de Casterman au début des années 90 (remember L'Habitant de l'infini, Gon, Blue... et Le Chien Blanco également de Taniguchi). Ensuite parce qu'avec ce travail, Taniguchi décidait de ralentir son rythme de production, et d'œuvrer sur un mode plus léger, contemplatif. Avant la découverte de Tsuge et Tatsumi, il a ainsi longtemps incarné pour moi le manga d'auteur, avec une approche complètement affranchie de ses codes si stricts. 

Contenant tout son projet dans son titre, L'Homme qui marche est ainsi pour moi un chef-d'œuvre de poésie, typiquement japonais dans sa façon de reporter l'attention sur les petites choses de la vie, d'exprimer toute une sensibilité à partir du presque rien, un frisson porté par le vent, ou la chaleur bienfaisante d'un après-midi de canicule sur le béton urbain. Le tout avec un style graphique incroyablement réaliste et détaillé, qui convient superbement à cette narration minimaliste au possible.





Kaze no Sho, le livre du vent (scénario : Kan Furuyama), 1992
Impeccable. On n'attendait peut-être pas l'auteur de Quartier lointain dans ce registre. C'est du chambara qui développe aussi bien ce qui concerne la voie du sabre que l'arrière-plan historique, avec complot politique, rivalités et sens de l'honneur. C'est manifestement très documenté, au point parfois de se montrer un peu complexe à suivre dans la restitution de tous les acteurs de la grande Histoire. Mais les auteurs parviennent toujours à y injecter la dose suffisante d'humanisme pour donner du cœur à la lecture.

En ce qui concerne le dessin, c'est du pur Taniguchi donc pas grand chose à en dire si ce n'est qu'il se montre aussi soigné dans le découpage et le dessin des scènes d'action — absolument ébouriffantes et dignes d'un Goseki Kojima — que dans les moments de repos, avec toujours ces incursions de bouts de paysages ou d'architecture au milieu des scènes.





L'Orme du Caucase (d'après Utsumi), 1993
Tout simplement magnifique. Taniguchi adapte des nouvelles du bienveillant Utsumi et avec une incroyable économie de moyens, parvenant à exprimer des choses profondes et bouleversantes, avec une délicatesse remarquable. L'auteur se révèle ici au sommet de son art, capable d'exprimer la fragilité et la préciosité de l'existence.

Ça reste un dessin de studio avec les assistants qu'il faut pour fignoler des décors un peu trop froids et parfaits mais c'est aussi ce qui permet d'imposer un rythme tranquille, fait de fréquents instants de pauses qui nous aident à prendre du recul sur ce qui est dit, à replacer les personnages dans une perspective plus large qui d'un côté les renvoie à leur solitude et de l'autre leur laisse du champ pour respirer et prendre le temps de se retrouver. Sans doute un des ouvrages les plus touchants que j'aie pu lire de l'auteur.





Un zoo en hiver, 2008
D'inspiration certainement autobiographique, l'auteur nous fait partager un peu de l'existence des mangakas de sa génération. On y suit en fait les tous débuts d'un jeune provincial, qui se fait embaucher dès son arrivée à Tokyo dans le studio d'un maître, à la fin des années 60. Le jeune homme n'est pas encore sûr de sa voie, et manquant un peu de caractère se laisse emporter par les cadences infernales, tandis que sa vie privée va se résumer à des nuits d'ivresses entre collègues dans les bars de Shinjuku.

Par son sujet, c'est un titre qui m'intéressait particulièrement, espérant une reconstitution de l'intérieur d'une époque, et de la façon dont le manga fonctionne en tant qu'industrie. Or si ces éléments sont bien présents, ça reste quand même très en surface. Un zoo en hiver relève finalement plutôt du récit d'apprentissage et pâtit un peu du caractère assez terne, pour ne pas dire niais de son protagoniste, qui manque cruellement d'épaisseur. Certes, ça reste toujours raconté avec une aisance qui force l'admiration, mais Taniguchi semble en être arrivé ici à un stade où il ne cherche aucune prise de risque, livrant une œuvre finalement trop lisse.




L'Homme qui dessine, entretiens avec Benoît Peeters, 2012
Le bouquin rêvé pour les amateurs du mangaka. Dans ces entretiens au long cours, Taniguchi évoque aussi bien sa vie, ses productions et ses techniques, que ses inspirations, son rapport au Japon et au monde. L'homme est humble, à l'image de ses œuvres. C'est copieux et passionnant. Je suis personnellement assez client de ces livres d'entretiens qui donnent l'occasion aux artistes de commenter rétrospectivement leur parcours, avec la juste distance critique. Pour peu que leur interviewer ait des réparties pertinentes, ce n'en est que plus passionnant.

Essayiste et scénariste, Benoît Peeters fait non seulement partie du métier, il a aussi été un des premiers européens avec Thierry Groensteen à réaliser le nécessaire défrichage du manga de qualité et en particulier la mise à l'honneur de Taniguchi dans la collection Écritures de Casterman. C'est donc un interlocuteur connaisseur et plein de finesse, et on partage vraiment ce sentiment de discussion d'égal à égal. Dans un genre proche, j'en profite pour recommander tout autant la discussion croisée entre Frank Miller et Will Eisner parue chez Rackham. Et évidemment — c'est le lot de ce genre de bouquin dès qu'il est réussi — ça donne juste envie de lire et relire les mangas de cet auteur majeur.

Taniguchi m'avait dédicacé mon exemplaire d'Au temps de Botchan 
lors d'une rencontre en 2003 à Angoulême...


10 février 2017

Luc Besson kamikaze

Kamikaze, Didier Grousset, 1986
Avec : Michel Galabru, Richard Bohringer, Dominique Lavanant, Etienne Chicot, Romane Bohringer...


Voilà un film qui m'avait vraiment marqué à l'époque, d'autant plus qu'il est longtemps resté invisible, demeurant pour moi tel un souvenir brumeux et difficilement partageable, qu'on se persuade presque d'avoir seulement rêvé. Projet singulier, Kamikaze raconte en gros l'histoire d'un ingénieur aigri qui invente un rayon capable de faire exploser les tripes des speakerines et présentateurs depuis l'écran de sa télévision. Le film s'inscrit dans cette sorte de sous-genre qu'est le cinéma fantastique français de la décennie 1980, peu prolifique mais distillant toujours le malaise et l'inconfort plutôt que le merveilleux : des premiers films de René Manzor à Simple mortel de Jolivet, en passant par Baxter de Boivin, Baby blood de Robak, Bunker palace hotel de Bilal (dois-je vraiment évoquer Terminus ?). Un courant dont le festival d'Avoriaz servait alors de caisse de résonance, et qui fut en grande partie favorisé par Luc Besson. En effet, c'est lui qui, tout juste auréolé du succès de Subway, écrivit et produisit ce premier long-métrage de son assistant Didier Grousset (qui comme Boivin se retrouvera ensuite cantonné à la  télévision). 

De Besson réalisateur, je conchie vraiment Léon et son vide abyssal, Jeanne d'Arc et ses effets de mise en scène risibles, et je n'ai aucune envie de m'imposer le triple visionnage d'un Arthur et les Minimoys à la laideur incontournable. Subway serait insupportable s'il n'avait pas de valeur sociologique en tant que capsule temporelle des années 80. Je trouve par contre Le Grand bleu assez inspiré dans son écriture et plutôt regardable, même si les scènes donnent la pénible impression de manquer de liant. Je ne boude pas mon plaisir face à cocktail d'influences et au manque de prétention du Cinquième élément. Et j'aurais tendance à considérer Nikita comme son meilleur film, celui dont le scénario est le plus réussi, mais qui souffre sans doute aujourd'hui lui aussi de la lourdeur de ses effets.

En tant que producteur et scénariste, je ne peux malheureusement éprouver aucune sympathie ou bienveillance pour un type qui a permis que des trucs aussi indigents que Michel Vaillant, Taxi 2, Fanfan la Tulipe, Le Baiser mortel du Dragon et autres Wasabi  puissent atteindre les écrans. Ça fait en effet beaucoup de daubes pour sauver ses vraies bonnes idées de producteur, donnant leur chance à des acteurs tentés par la mise en scène : Gary Oldman (Nil by mouth), Patrick Bouchitey (Lune froide), Tommy Lee Jones (Trois enterrements), ou de permettre à Patrick Grandperret, auprès duquel Besson avait fait ses classes, de retrouver la faveur des écrans avec le très beau L'Enfant lion.



Pour en revenir à mon plaisir coupable qu'est ce Kamikaze, après son insuccès fatal en salles le film avait fini par retrouver le chemin du petit écran au cours des années 2000, avant d'avoir les honneurs d'une édition DVD chez Gaumont à la demande. J'avais donc eu l'occasion de l'enregistrer et de le revoir. Tout ce que j'avais apprécié à l'époque s'y retrouve : un Galabru terrifiant et à contre-emploi, une atmosphère tantôt glaçante tantôt poisseuse, de superbes idées comme cette speakerine suppliante qui s'adresse au tueur face caméra, en lâchant : « ne tirez pas ! », ou bien un final particulièrement sombre. Et puis il y a Romane Bohringer dans son premier rôle, ici avec son papa. Le pitch absolument génial ne tient peut-être pas toutes ses promesses dans ses développements, n'atteignant évidemment pas le quart de la puissance d'un Videodrome avec lequel il entretient une parenté néanmoins évidente. Mais par le travail sur les décors anxiogènes, et par son discours critique ultra-violent sur les travers de la technologie, ça donne un spectacle qui conserve sa fascination.

Le seul élément qui par contre plombe irrémédiablement le film redécouvert aujourd'hui, c'est la musique d'Eric Serra (comme un peu trop souvent malheureusement, dès que le monsieur est au générique). En effet, le camarade compositeur de Besson est alors au sommet de sa veine bontempi, et si je suis souvent le premier à apprécier les sonorités synthétiques du cinéma 80's, ici c'est tout simplement atroce, du même niveau que le carnage d'Alan Parsons project sur le Ladyhawke de Richard Donner.

8 février 2017

Saga La Planète des singes IV. 1972

Conquest of the planet of the apes (La Conquête de la planète des singes), Jack Lee Thompson, 1972
Avec : Roddy McDowall, Natalie Trundy, Hari Rhodes, Ricardo Montalban, Don Murray, Lou Wagner...

On devine l'excitation qui fut celle des spectateurs de 1972, attendant avec impatience la sortie du nouveau film de la saga produite par Arthur P. Jacobs, devenue un véritable feuilleton à raison d'un épisode par an. Le film précédent avait en quelque sorte initié une réaction en chaîne, avec la promesse de reconstituer progressivement la chronologie des événements qui ont mené l'humanité à sa chute. Le scénario désormais suivi a définitivement rompu les amarres avec le point de départ du roman de Pierre Boulle. Nous voici par rapport à Escape from the planet of the apes un peu plus avant dans le futur, soit en 1991. Milo, le fils de Cornelius et Zira, a été renommé César — nom prémonitoire s'il en est — par son père adoptif, Armando, interprété par le toujours excellent Ricardo Montalban.

Dans ce nouveau présent, la société des hommes a carrément tourné à la dictature policière, avec tout l'apparat qui l'accompagne : uniformes sombres, haut-parleurs délateurs et bruits de bottes. Domestiqués, les singes sont devenus à la fois animaux de compagnie et esclaves. C'est la découverte du traitement infligé à ses semblables qui va provoquer un irrépressible sentiment de révolte en César, seul singe à être éveillé puisqu'il possède l'intelligence supérieure de ses parents...


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6 février 2017

Neil Gaiman : 4 œuvres

De bons présages (avec Terry Pratchett), 1990
Sur la foi de cette association entre le fabuleusement imaginatif Neil Gaiman et son compatriote Terry Pratchett, je m'attendais à quelque chose de plus ouvertement hilarant. En l'état, ça reste un roman très amusant, ce qui est plus que pas mal. Bien qu'intrigué depuis longtemps par la réputation des Annales du Disque-monde, je n'ai à ce jour toujours rien lu de Pratchett, et je ne sais pas du tout comment l'écriture à quatre mains s'est effectuée ici. Pour sa part, la patte de Gaiman se ressent bien, notamment dans sa relecture de toute une cosmogonie. 

On sent que cette histoire d'une apocalypse qui part d'entrée de jeu sur des bases foireuses, n'est qu'un prétexte pour balancer du gag et de la loufoquerie, avec l'espoir que le lecteur s'amusera autant que les auteurs. Et pourtant, un peu de place est faite pour que surgisse à l'occasion une discrète émotion. J'ai presque regretté que les auteurs n'y cèdent pas davantage, ça aurait donné plus de poids à ce qui se contente donc d'être un agréable divertissement.




Mr. Punch (dessin : Dave McKean), 1995
Ou plus exactement : La comédie tragique ou la tragédie comique de Mr. Punch. Voilà le titre complet de cet ouvrage fantastique paru en 1995, fruit de la collaboration privilégiée entre Gaiman et l'artiste touche-à-tout Dave McKean. Quelques années avant qu'ils prolongent leur travail au cinéma avec le très beau Mirrormask, les deux compatriotes et amis de longue date se proposaient déjà de plier leur univers thématique et visuel au monde de l'enfance. Bien que le protagoniste soit un jeune garçon, il ne s'agit pas pour autant d'un livre jeunesse. Le héros va être amené à quitter peu à peu le monde rassurant de l'enfance en étant confronté aux étranges tourments des adultes, avec brutalité. 

« La détresse des adultes détruit les enfants, ou bien les force à devenir à leur tour de grandes personnes avant l'heure. » Ce passage sera notamment transfiguré par l'intermédiaire de ce spectacle de marionnettes propre au folklore anglais, Punch & Judy, qui se voit ici porteur d'une poésie nouvelle, révélant le caractère profondément violent et macabre de ces bouts de chiffons et de leurs jeux cruels qui réclament l'assentiment de l'assistance. Derrière la toile du chapiteau qui les abrite, de terrifiants secrets de famille se feront jour. On sent que Gaiman a puisé dans ses propres souvenirs et ceux de sa famille pour tisser son fascinant récit. McKean, talent graphique absolument unique et immédiatement identifiable, parvient ici à de nouvelles prouesses. Le personnage de Mr. Punch étant une marionnette, le graphiste y trouve le prétexte idéal pour fabriquer une créature en volume, qu'il intègre ensuite à l'aide de photographies et de collages à son découpage de bande dessinée. Le résultat est visuellement splendide, parfaitement lisible, étonnant de noirceur et de justesse. Indubitablement personnel, l'ouvrage qui plus est, est vraiment beau.




American Gods, 2001
Si vous considérez vous aussi que Sandman est un chef-d’œuvre dont chaque nouvelle lecture vous laisse émerveillé, ébloui devant tant de réussite et de talent, vous aimerez sûrement American Gods. Lauréat du prestigieux prix Hugo à sa publication, ce roman touffu mélange la grande et la petite histoire. Pour faire court, il y est question d’un ex-taulard nommé Ombre, costaud mais taciturne, qui après avoir tout perdu est engagé par un mystérieux bonhomme qui semble s’y connaître un peu trop en magie et qui répond au nom de Voyageur. Dès lors, son épopée (car il s’agit bien de ça) va lui faire traverser quelques coins insolites du territoire américain, dont Gaiman assure l’authenticité dans sa postface. Et c’est tout un univers mythologique oublié — nordique de préférence — qui va lui être révélé, en lutte contre les nouveaux dieux du monde moderne (soit le dieu de la télévision, le dieu des autoroutes de l’information, le dieu du centre commercial, entre autres). Combat qui demeurera insoupçonné pour le commun des mortels. 

C’est évidemment le passé de l’Amérique qui est invoqué ici, depuis les Vikings (qui découvrirent le nouveau monde bien avant Colomb), jusqu’à la perte contemporaine du sentiment du sacré, en passant par la confrontation des premiers pionniers avec les religions indiennes. Imbriqué dans le réalisme le plus trivial, le fantastique s'y exprime de façon tangible. L’auteur prend le temps de planter décors et personnages, de les faire vivre, respirer. C’est plein d’humour, de poésie, de mysticisme. De cruauté aussi. C’est, avant tout, formidablement captivant.




Stardust (réalisé par Matthew Vaughn), 2007
Distribué sans grand bruit à l'époque dans une poignée de salles, je me souvient avoir été le voir simplement curieux de découvrir l'adaptation d'un conte de Gaiman, et en être sorti gonflé d'euphorie. J'ignore les éventuelles modifications subies par le roman dont il s'inspire apparemment plutôt librement, mais cela aboutit à un film particulièrement brillant. Dès la scène d'ouverture, la caméra de Vaughn s'amuse à filer à toute blinde d'un endroit à l'autre, reliant l'infiniment grand à l'infiniment petit et imprimant à sa narration un rythme haletant, pour ne pas dire expéditif. Cela peut être déstabilisant mais cela facilite en réalité l'immersion du spectateur, poussé d'emblée à accepter la folie de l'univers proposé, et à embarquer dans un ailleurs follement dépaysant et visuellement splendide, qu'il s'agisse des paysages ou des décors très expressionnistes. 

Sans jamais verser dans la bouffonnerie, le film est plein de drôlerie et d'irrévérence. Thématiquement, Stardust livre un message assez classique mais qui a parfaitement sa place dans ce registre de conte de fée, prenant d'autant plus de valeur que l'ensemble du projet ne m'a semblé faire preuve d'aucun mauvais goût, pas plus que de cynisme de petit malin. Et l'aventure n'en devient que plus pétillante. Les effets spéciaux sont vraiment réussis, donnant lieu à des séquences toutes plus fascinantes les unes que les autres, belles et poétiques. J'ai notamment adoré le concept des frères fantômes, parmi lesquels Rupert Everett qu'il est toujours agréable de croiser. Et quand la musique grandiose d'Ilan Eshkeri s'y ajoute, on est pas loin du frisson (le crash de l'étoile, la construction de l'auberge, la poupée vaudou). En dehors de la mère, j'ai trouvé tous les acteurs excellents. Charlie Cox propose une évolution convaincante au héros qu'il incarne, lui faisant gagner une belle maturité au fil de l'aventure. De Niro s'amuse comme un fou et nous avec, de même que Michelle Pfeiffer dans un rôle plutôt osé et qu'elle assume avec grand brio.

2 février 2017

Le Cinéma de George Roy Hill III. 1982-1984

The World according to Garp (Le Monde selon Garp), 1982
(...Rien que de revoir l'affiche ça me réchauffe le cœur, et me transporte à l'époque où elle squattait les murs du Grand Pavois, cinéma de quartier parisien qui a accompagné mon enfance...). En 1978, John Irving voyait sa carrière sauvée par le succès du Monde selon Garp. Pas intimidé, George Roy Hill se met courageusement à la barre pour transposer à l'écran le génial récit d'Irving. Pour l'anecdote, on notera que la carrière du romancier est liée de près à celle de Kurt Vonnegut, l'auteur de Slaughterhouse-five, précédemment adapté par Hill : Irving fut en en effet son élève au prestigieux atelier d'écriture de l'Université de l'Iowa. C'est Steve Tesich, l'auteur de Karoo, qui est chargé de tirer un scénario de ce bestseller jugé à juste titre inadaptable. Le résultat est une adaptation vraiment intelligente qui rend bien l'essence de ce roman foisonnant à la voix si originale.

Sans jamais paraître à la traîne, le film pioche en effet ce qu'il y a à piocher dans le roman, et non seulement il n'y a nulle trahison mais tout son propos m'y semble restitué sans simplification : récit initiatique, portrait de couple, réflexion sur la création artistique, sur la sexualité, la filiation, le tout s'inscrivant dans un contexte de bouleversements sociologiques importants. Une nouvelle fois, Hill s'avère être le réalisateur idéal de cette histoire pleine de grotesque, d'humour et d'émotion. J'y retrouve avec délices son art de la tragi-comédie auquel je suis si sensible, et plusieurs scènes sont absolument poignantes. 

Car la folle biographie de Garp ne serait qu'une fable lassante si sa pleine humanité n'était pas incarné par des comédiens capable de jouer la juste note, de trouver le fragile équilibre entre farce et authenticité. Et c'est ici le cas, avec dans un de ses premiers rôles un Robin Williams aussi magnifique que bouleversant, une Glenn Close parfaite et surtout un mémorable John Lithgow, acteur que j'adore croiser et qui ici coupe le souffle dans le rôle casse-gueule de Roberta. Le film est une réussite absolue, que je place même assez haut dans mon panthéon personnel, un des rares exemples d'adaptation littéraire qui parvient à la fois à ne pas faire d'ombre à sa source ni à souffrir d'être dans la sienne.



The Little drummer girl (La Petite fille au tambour), 1984 
En vedette, une Diane Keaton étonnante dans ce qui est à nouveau une adaptation particulièrement ambitieuse et réussie d'un roman du grand John Le Carré. Un auteur qui m'impressionne par cette capacité qui est la sienne de traiter de problématiques géopolitiques brûlantes, sans jamais perdre de vue des personnages peints dans toute la complexité de leurs tourments. C'est pour moi un très grand écrivain, et il serait injuste de circonscrire son talent à la simple étiquette du roman d'espionnage. Naturellement, ses fictions ont souvent inspiré les cinéastes (Lumet, Schepisi, Boorman, Mereilles), et cette Petite fille au tambour fait sans doute partie, avec L'Espion qui venait du froid de Martin Ritt des adaptations les plus convaincantes. 

Le film de Hill déroule donc sans complaisance son histoire d'espionnage et d'infiltration sur fond de guerre au Moyen-orient. Keaton y interprète une actrice ralliée malgré elle aux services secrets israéliens, invitée à jouer un jeu dangereux dont elle ne contrôle pas les règles et qui mettra à rude épreuve ses convictions. Particulièrement bien rythmé, le scénario avance ainsi de façon implacable, passant d'une ambiance à l'autre de façon imprévisible, creusant plusieurs pistes toutes passionnantes qui parlent frontalement de notre monde.

Au cœur de ces enjeux, se débattent les personnages. Aux côtés d'un Klaus Kinski livrant une interprétation étonnamment maîtrisée, on croise également un Sami Frey au charisme puissant. Une nouvelle fois, Hill fait très fort avec un film qui semble tracer sa propre voix sans chercher à répondre aux seules attentes d'Hollywood. Par son ton assez glaçant, et son approche désabusée du boulot inhumain qu'est celui des espions, on est ici dans la lignée des excellents The Falcon and the snowman de Schlesinger, des Patriotes d'Eric Rochant, ou du Munich de Spielberg.


DOSSIER GEORGE ROY HILL :