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23 août 2017

Le Cinéma de George Cukor V. 1954-1957

A star is born (Une étoile est née), 1954
Pour moi le sommet de la filmographie de Cukor (même s'il m'en reste encore un paquet à voir). Mélodrame flamboyant magnifié par l'emploi magistral du format Cinemascope et du Technicolor que Cukor exploitait ici véritablement pour la première fois sur l'intégralité d'un film (précédemment : une scène de The Women, et sa poignée de plans conservés pour Gone with the wind). Et il se montre aussi à l'aise dans les scènes musicales — très adroitement intégrées au récit — que dramatiques, avec un sens de la composition et un usage de la couleur extraordinaires. Le cinéaste reprend et parfait la trame de son What price Hollywood ?. Chaque élément esquissé dans le premier film se voit développer et donner l'ampleur qu'il mérite. D'où une longueur jugée démesurée qui entraînera un charcutage du film, dont le premier montage est irrémédiablement perdu.

En l'état, A star is born a beau être truffé de numéros musicaux euphorisants, c'est d'abord et avant tout une représentation assez impitoyable de l'industrie du spectacle, en particulier du studio system hollywoodien alors en vigueur, où les stars appartiennent corps et âme à leurs employeurs. Cukor nous fait passer derrière le rideau, et les coulisses qu'il révèle ne sont pas toujours glamour. Et si le film est à ce point bouleversant d'émotion, c'est parce qu'il a l'intelligence de ne pas oublier l'humain au sein de ce paysage crépusculaire. Le parcours de Vicky Lester n'est évidemment pas sans écho avec celui de Judy Garland elle-même, dont la vie privée a été constamment sous les feux parfois cruels des projecteurs. Quant à James Mason, c'est une nouvelle et inoubliable composition qu'il accroche à son palmarès, rendant palpable toute la fragilité de son personnage fissuré. Chef-d'œuvre.




Bhowani junction (La Croisée des destins), 1955
Dans la foulée d'A star is born, film déjà ambitieux, Cukor embarque Ava Gardner, Stewart Granger et toute son équipe pour tourner cette étonnante superproduction au Pakistan. Étonnante par sa façon de mélanger la grande et la petite histoire, traitant à la fois de façon très spectaculaire de la lutte pour l'indépendance de l'Inde (avec un peuple tiraillé entre lutte pacifique et action violente), et les désarrois d'une jeune femme mi-anglaise, mi-indienne, qui se cherche une identité. S'il est incontestable qu'Ava Gardner est sublimissime quand elle porte le sari, l'actrice est tout de même assez peu crédible en métisse, et les scènes s'attardant sur ses tourments ne sont pas toujours écrites avec finesse. On pourra même sourire du bizarre choix de caractérisation de son personnage : on nous dit que les métisses, péjorativement appelés "chee-chee", ont tendance à se mettre en rogne facilement, ce qui donne lieu à de régulières mais involontairement cocasses crises de nerfs de la Ava.

Loin de l'exotisme de pacotille des films hollywoodiens fabriqués en studio, l'authenticité naît de la façon qu'a Cukor d'inscrire ses stars au sein de plans grouillant de monde. On devine que la main-d'oeuvre locale était bon marché, permettant à la production de ne pas lésiner sur les embauches de figurants. La photographie de Freddie Young, toute en teintes terreuses, offre un spectacle somptueux. Généreux, le film propose une très grande variété de situations dramatiques, mixant romance, suspense, guerre et drame historique. On a parfois l'impression que Cukor refait un peu le Autant en emporte le vent dont il avait été privé, notamment lors de l'incroyable séquence de l'accident de train, où l'héroïne traverse la foule des blessés, entre les carcasses des wagons en feu. On pourra regretter une narration un peu lourde en voix off, tout le film étant en effet un long flashback raconté par Granger, sans que cette vision retrospective fasse vraiment gagner quelque chose au récit. Ce procédé lourdaud serait un ajout de la MGM contre la volonté du réalisateur, et Gardner se serait vue sucrer quelques scènes jugées trop chaudes. Bref, une tentative vraiment intéressante de proposer une atmosphère et un spectacle un peu hors des clous qui, malgré ses défauts, reste pas mal en mémoire.




Les Girls, 1957
Mettant à l'honneur les chansons de Cole Porter, Cukor signe là une farce franchement noire, une nouvelle fois située dans ce monde du spectacle qu'il a si souvent illustré, sans pour autant en faire un film sur le monde du spectacle. Le mensonge et ses petits arrangements avec la vérité sont vraiment au cœur du récit, construit de façon ludique en une suite de témoignages contradictoires à la Rashomon. C'est plein d'humour, très irrévérencieux et souvent sexy. Le film apparaît même étonnamment osé par rapport aux bonnes mœurs et aux conventions hollywoodiennes des fifties. Les filles multiplient les tenues affriolantes (les costumes de scène bien dénudés, les nuisettes à la maison), ça parle de coucheries, et la morale est loin d'être sauve quand la conclusion arrive. Et il serait vraiment absurde d'accuser Les Girls de misogynie, les hommes n'étant ici pas mieux lotis.

On s'amuse donc beaucoup, et il se trouve que j'ai été assez sensible au charme de Mitzi Gaynor, ici magnifiée. Du côté des séquences musicales, je retiens en particulier la géniale scène de danse dont le début parodie L'Equipée sauvage avec Brando. Une chorégraphie digne des plus grands numéros de Kelly, morceau de bravoure virevoltant et visuellement splendide. Réalisé avec une maestria ébouriffante en Scope et en Technicolor, le film prend évidemment sa pleine mesure projeté sur grand écran. Cukor a toujours aimé faire durer ses plans le temps d'une scène entière, choix parfois paresseux sauf qu'ici soutenu par de discrets mouvements de caméra qui composent au final une sorte de montage dans le plan, et témoignent au contraire de la présence à la barre d'un grand maître.



DOSSIER GEORGE CUKOR : 

20 avril 2015

You're off to see the wizard, the wonderful wizard of Oz...

The Wizard of Oz (Le Magicien d'Oz), Victor Fleming, 1939
Il est des films qui sont pour nous comme des brouettes pleines de souvenirs. The Wizard of Oz est de ceux-là, vu et revu au fil des Noëls de mon enfance, au même titre que The Ten commandments ou Clash of the titans. Et c'est à chaque fois la même belle et grande émotion à l'arrivée de ce plan où Judy Garland ouvre la porte de sa maison et découvre le monde de Oz, faisant soudainement basculer le film du sépia au Technicolor. Je crois que c'est le passage qui me faisait le plus d'effet quand j'étais gamin. Le film est certes très enfantin dans son propos et dans ses personnages, mais c'est un vrai bonheur que d'accompagner Dorothy et ses amis sur la route de briques jaunes. 

Je crois que je suis particulièrement fan du personnage de l'Épouvantail, joliment habillé et maquillé, aux chansons et chorégraphies toutes très réussies. Ray Bolger, son interprète, avait d'ailleurs tourné une séquence éblouissante, hélas non retenue au montage, où on le voyait rebondir sur les barrières et faire des bonds câblés dignes d'un cascadeur hongkongais :




Le voyage initiatique est souvent drôle et plastiquement charmant. Le château de la méchante sorcière est superbe, de même que le look de ses singes volants. Devenues des standards, les chansons font toujours plaisir à entendre. La quête de Dorothy s'achève curieusement sur une forme de déception où il apparaît finalement que la réalité familière vaut mieux que les risques du merveilleux. Cette morale pleine de bon sens du « There's no place like home » sera en quelque sorte reprise en un écho complètement désabusé par Joe Dante sur son attachant Explorers. Le film de Fleming fut en son temps une énorme production et signa le démarrage de la "Freed unit", ce département de la MGM dirigé par Arthur Freed, responsable des plus grandes comédies musicales hollywoodiennes. Certainement pas un chef-d'œuvre du genre (d'autres musicals ont pour moi plus de grâce), mais le spectacle est toujours ravissant et j'adore la façon dont il continue à influencer et nourrir un paquet d'artistes, du cinéaste Lynch (Wild at heart en particulier) au romancier Claro (le génial CosmoZ).





Return to Oz (Oz, un monde extraordinaire), Walter Murch, 1985
L'action se déroule quelques semaines, voire quelques jours, après le retour de Dorothy au Kansas. Sa maison laisse encore voir les dégâts causés par la tornade, tandis que son oncle et sa tante s'inquiètent de sa santé mentale lorsqu'elle se met à leur parler de ses étranges aventures au pays d'Oz. Pour la guérir de ses délires, ils la font interner dans un asile psychiatrique pour lui faire subir... des électrochocs.

Ils devaient vraiment avoir la tête ailleurs chez Walt Disney pictures à cette époque pour accepter de démarrer un film pour enfants sur ces bases ! Je ne suis pas sûr de l'avoir vu à sa sortie (j'ai surtout le souvenir de la "critique" du Journal de Mickey), mais je sais que pas mal de mômes ont été traumatisés par l'ambiance très sombre de ce long-métrage. Ce retour au pays d'Oz n'a en effet plus grand chose de charmant, et sur ce plan-là le titre français s'avère un peu pernicieux. Il est fini le temps des danses et des chansons des Munchkins. Dorothy débarque dans un univers dévasté. La route de brique jaunes est en morceaux, Emerald city en ruine et ses habitants pétrifiés. Ses nouveaux compagnons ont changé d'apparence : un robot tout rond, un Jack Pumpkinhead aux proportions dérangeantes (néanmoins très beau) et un mix entre une tête de cerf et un sofa (oui, oui : un sofa) nommé Gump. Leur quête, manquant cruellement d'ampleur, va les amener à affronter dans sa montagne le Roi des Gnomes, responsable de cette décadence.


Le gros échec du film réside sans doute dans son incapacité à réveiller la magie du film d'origine. Visuellement c'est très beau certes, mais l'émotion est trop rarement conviée. Ainsi, les retrouvailles finales avec ces bons vieux Épouvantail, le Tin man et le Lion sont trop vite expédiées. Dorothy échangera à peine un mot avec les deux derniers, tandis que le premier a vraiment une tête de demeuré. Au point de se demander si le film n'a pas eu à subir quelques coupes ou si son scénario n'a pas été plus ou moins improvisé en cours de route (j'ignore quelle part revient à L. Frank Baum, l'auteur des bouquins, sur cette histoire). 

Cela étant, ce Return to Oz possède de vraies qualités, en particulier sur le plan des effets spéciaux qui dégagent un vrai parfum de nostalgie. Entièrement tourné en studio, le film est produit par Gary Kurtz et réalisé par Walter Murch, deux collaborateurs majeurs de George Lucas. Murch s'était notamment distingué par son travail de sound designer sur THX-1138, et c'est un monteur-orfèvre dont j'adore les trouvailles sur les films de Coppola ou Minghella. Return to Oz reste à ce jour son unique réalisation et sur ce plan il lui manquait peut-être les épaules. La photographie est du talentueux David Watkin, qui avait déjà épaté par son travail sur le Catch-22 de Mike Nichols. 

On retrouve ici tout un tas d'effets spéciaux qu'on qualifiera aujourd'hui d'à l'ancienne : matte paintings, incrustations, etc. Brian Henson crée les costumes et animatronics très réussis, en particulier la poule parlante qui accompagne l'héroïne. Le meilleur étant assuré par Will Vinton et ses animations de pâte à modeler en stop-motion, technique qu'il avait breveté sous le terme de Claymation. Ses effets sont  ambitieux et d'une poésie délicieuse, animant dans la roche le superbe Roi des Gnomes. Ses scènes, où on le voit prendre progressivement forme humaine, sont vraiment fascinantes, et c'est bien agréable de constater que les plans d'animation sont ici nombreux et variés : 



Il faut également mentionner le remarquable score de David Shire, d'une richesse assez inattendue, imposant dès l'ouverture une mélancolie fort à propos. Enfin, du côté des acteurs, la toute jeune Fairuza Balk, future Cécile de Volanges dans le Valmont de Milos Forman, fait ici ses débuts, livrant une interprétation correcte mais sans réel éclat, quasiment seul personnaghe humain au sein d'une galerie de freaks. Elle fait surtout bien plus jeune que Judy Garland, et apparaît en cela plus crédible dans le rôle de Dorothy. 


Un film un peu raté dans son concept et son rythme, donc, mais qui mérite le coup d'oeil pour ses qualités visuelles et en tant que représentant de toute une série de productions bizarres estampillées Disney (The Black hole, Dragonslayer, Tron).