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17 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante III. 1983-1987 : les années Spielberg

Twilight zone : the movie (La Quatrième dimension), 1983
Suite au phénoménal succès planétaire d'E.T. le wonderboy Steven Spielberg peut désormais donner libre cours à ses ambitions de mogul, et va à partir de cette date se faire réguliérement plaisir en produisant des cinéastes qu'il apprécie : Tobe Hooper, Richard Donner, Don Bluth, Robert Zemeckis ou Barry Levinson. C'est la grande époque d'Amblin' qui va marquer de son empreinte le cinéma américain des années 80, aujourd'hui reconsidéré avec nostalgie. 

Joe Dante ayant fait forte impression avec ses séries B de monstres, se voit donc appelé pour rejoindre le projet de film à sketch que monte alors Spielberg en compagnie de John Landis et George Miller. Production ambitieuse, hommage à la série télévisée de Rod Serling qui a nourrit l'imaginaire de plusieurs générations, Twilight zone : the movie propose un enchaînement de quatre courts-métrages écrits par Richard Matheson. L'épisode réalisé par Dante, It's a good life, où un enfant parvient à contaminer la réalité à partir de ses références télévisuelles, lui donne l'occasion de donner un nouvel élan à sa réflexion sur le pouvoir des images, qui nourrira toute son œuvre. Dante retrouve son chef-opérateur John Hora et son concepteur d'effets spéciaux Rob Bottin qui permettent de donner pleinement corps à des visions totalement inspirées par le cartoon, offrant ainsi une sorte d'hommage live à Chuck Jones. Le film marque également pour le réalisateur la naissance d'une complicité précieuse avec Jerry Goldsmith, qui se poursuivra avec bonheur jusqu'à la fin de carrière de ce dernier.




Gremlins, 1984
Porté par une des affiches les plus intrigantes signées John Alvin, le film fut l'événement de Noël 84. Un succès aussi mérité que pas gagné pour ce mélange audacieux de film d'horreur, de comédie familiale, de satire sociale, de conte de fées et même de musical. La réussite du film apparaît d'autant plus miraculeuse que sa gestation a été particulièrement mouvementée (ce qui va pratiquement être la norme désormais dans la carrière de Dante). En effet, Gremlins était au départ conçu comme un petit film d'horreur sans prétention, remixant notamment des éléments d'Invasion of the body snatchers et des films de vampire. Dans le premier script de Chris Colombus, Gizmo se métamorphosait lui-même en méchant petit démon. C'est Spielberg producteur, ayant craqué sur le design de Chris Walas — irresistible il est vrai — qui suggéra de le conserver à l'état de gentille peluche, incarnant ainsi une étonnante dualité puisque il reste celui qui sème le chaos via ses rejetons. Et là on se rapprochera plutôt de L'Étrange cas du Dr Jekyll, voire de Chromosome 3. 

Mais celui qui déclenchera l'apocalypse qui va bientôt ravager la petite ville de Kingston falls reste bel et bien l'Homme, le mogwai n'étant que le révélateur de son irresponsabilité, d'une arrogance qu'on pourrait faire remonter à Prométhée. Ainsi derrière le divertissement de premier choix — les idées fusent, le rythme est parfait, les personnages sont attachants, les effets spéciaux excellents et on rit beaucoup — la fable ne manque pas de profondeur. Enrichi d'une multitude de sous-textes vertigineux, le scénario a donc été repensé de fond en comble, et Dante a pu ainsi mieux bousculer les conventions, faisant cohabiter un propos quasiment métaphysique avec les éléments horrifiques conservés du premier script, créant un mélange des genres aussi inconfortable que stimulant, et assez typique de l'art du cinéaste de souffler le chaud et le froid sur son spectateur. 

Si son film a tant marqué le public d'alors, c'est parce qu'on sent le metteur en scène habité d'une profonde sincérité. Nourri aux films de série Z, Dante partage comme Tim Burton — dont le talent émerge à la même époque — une vision à la fois tendre et cruelle de la banlieue américaine, le goût des êtres en marge, et le désir de se réfugier dans un monde taillé sur mesure à partir de ses rêves. Et, soutenue par la partition ébourriffante de Jerry Goldsmith, Gremlins en est sans doute l'expression la plus accomplie. Le film et ses créatures entrent instantanément dans la culture populaire, inspirant une ribambelle de plagiaires sans talent (Creeters, Ghoulies, Troll...). Dante aurait pu alors avoir Hollywood à ses pieds, mais le destin en décidera autrement.




Explorers, 1985
Avec : Ethan Hawke, River Phoenix, Dick Miller, Robert Picardo...
Chronique précédemment publiée sur le site DVDClassik...


















Innerspace (L'Aventure intérieure), 1987
Encore une affiche spectaculaire de John Alvin... Après le désastre critique et public (mais pas artistique) d'Explorers, un de ses films les plus personnels à cette date, Dante retourne sous le giron de Spielberg, retrouvant liberté de mouvement et moyens. Loin d'être un remake du Voyage fantastique de Richard Fleischer, Innerspace en reprend simplement le postulat de voyage miniature à l'intérieur du corps humain mais en offrant là encore un véritable cocktail de tons et de genres qui fusionnent avec une heureuse harmonie. Pour Dante, l'idée était d'imaginer ce qu'il se passerait si Dean Martin se voyait injecté par accident dans le corps de Jerry Lewis. Et c'est plus ou moins ce qu'il va filmer.

Au service du scénario plein d'ironie retravaillé par Jeffrey Boam (Indiana Jones and the last crusade), Dante mélange ainsi brillamment comédie romantique (le couple Dennis Quaid et Meg Ryan absolument délicieux), slapstick à la Laurel et Hardy avec l'excellent usage du corps burlesque de Martin Short qui donne ici beaucoup de sa personne, parodie du film d'espionnage avec un Kevin McCarthy en roue libre, mais aussi sens du merveilleux avec un spectacle visuellement totalement inédit. Supervisés par Dennis Muren, le film va en effet réaliser d'authentiques prouesses techniques en terme d'effets spéciaux, légitimement récompensés aux Oscars. 

Pour son casting, son rythme énergique et son esthétique colorée (les extérieurs baignent dans la lumière californienne), le film apparaît aujourd'hui comme un bijou du cinéma des 80's, procurant une saveur dont on tente encore de reproduire la recette, parvenant à toucher tous les publics sans jamais paraître condescendant ou tomber dans une connivence artificielle. Ici encore, la satire ne vient jamais rogner sur la sincérité du regard du cinéaste.



DOSSIER JOE DANTE :

8 juin 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg IV. 2001-2006

A.I. Artificial intelligence, 2001
Faite de grands écarts donnant parfois l'impression d'un cinéaste en quête d'un nouveau souffle, la décennie 90 est celle qui aura consacré Spielberg aux yeux de ses pairs, en particulier grâce aux oscarisés Schindler's list et Saving private Ryan. La décennie suivante sera celle de la prise de risque, d'autant plus admirable que les tournages s'enchaînent avec un professionnalisme digne des grands artisans du Hollywood de l'âge d'or. Sorti en 2001, A.I. est sans doute le film qui marque ce tournant et sa radicalité ne cesse de s'imposer à chaque visionnage. C'est comme si, sous le haut patronage de Stanley Kubrick, Spielberg s'était définitivement affranchi de l'obligation de satisfaire son public et s'offrait le luxe de produire désormais des films iconoclastes et décomplexés, ne craignant ni les audaces déstabilisantes, ni les fautes de goût. Le spectacle est dès lors aussi éblouissant que dérangeant, avec des idées purement poétiques, parfois hors de toute nécessité dramaturgique mais qui participent de cette sensation rafraîchissante d'émancipation que trouve le cinéaste.

Reprenant le flambeau du réalisateur de 2001 : a space odyssey, qui avait démarré le projet, Spielberg se montre formidablement inspiré par cette variation autour de la figure de Pinocchio. La version Disney, féconde en images fortes, est d'ailleurs dans son rétroviseur pratiquement depuis ses débuts. A.I. s'appuie ainsi sur un scénario d'une lisibilité parfaite. Soutenu par des effets spéciaux inédits, le voyage du robot qui voulait être un vrai petit garçon prend alors des allures d'épopée post-apocalyptique, à la fois quête des origines et d'une humanité perdue. Derrière le spectacle visuel époustouflant offert ici, derrière l'aventure et le suspense, A.I. est un film qui s'appuie sur des thèmes universels, un conte initiatique poétique et cruel, où l'alternance de mystère et de bizarre parvient inexplicablement — magie du cinéma — à toucher au cœur. Ce titre sera la dernière heure de gloire du jeune Haley Joel Osment, prodige découvert par Shyamalan et ici une nouvelle fois parfait dans un rôle d'enfant décalé. De même Jude Law compose un inoubliable Gigolo Joe, sorte de Jiminy Cricket du futur, embringué malgré lui dans cette histoire intemporelle.




Minority report, 2002
Dans la foulée, Spielberg tourne cet excellent polar de science-fiction, qui remet les univers paranoïaques de Phil Dick au goût du jour. Ayant profité de la préproduction pour faire plancher divers spécialistes du futur, le cinéaste s'est efforcé de peindre un avenir crédible, faisant aboutir des innovations technologiques aujourd'hui seulement en germes (modes de transports automatisés, écrans interactifs, publicité ciblée). Non sans maestria, Spielberg se sort remarquablement bien des périlleuses scènes d'exposition expliquant le fonctionnement de cette police du Pré-crime. Ce n'est jamais laborieux parce qu'on est tout de suite plongé dans le bain, le personnage de Farrell débarquant pour poser des questions à la place du spectateur, tandis que le suspense est magistralement porté à son comble pour nous empêcher de trop gamberger. Le cinéaste emballe ainsi ce qui reste un divertissement de première classe, une sorte de murder mystery avec un héros seul contre tous, tout en s'amusant régulièrement à y injecter d'étonnantes touches de mauvais goût, ce qui en fait un film gentiment mal élevé. 

On y trouve en effet quantité d'éléments qu'on pourra trouver gratuits par leur incongruité, leur humour de maternelle ou leur absence totale de conséquences. Je ne parle pas de tout ce qui concerne les paradoxes spatio-temporels et la précognition — éléments de scénario inévitablement contestables mais qui font partie du genre. Je pense à ce qui ne sont que des à-côtés de l'intrigue : gags visuels pas très fins, suspense pas assumé (la bagarre dans l'usine Lexus et la façon miraculeuse dont Anderton s'échappe, le répugnant personnage de Peter Stormare qui inquiète pour rien), des facilités scénaristiques inexplicables (La prison gardée par Tim Blake Nelson qui est une vraie passoire). Le film va heureusement tellement vite et propose un visuel tellement fort et surprenant qu'en temps normal, il n'y a vraiment pas de raisons de s'arrêter sur tout ça. C'est vraiment le résultat d'un grand nombre de visionnages qui fait que j'en suis venu à m'attarder sur des élément jusqu'ici survolés. Ça n'a en rien nuit à mon plaisir, ça m'a au mieux amusé mais quand même aussi un peu désolé. J'y vois un relatif manque de sérieux de Spielberg, prêt à placer des gags visuels au milieu de scènes qui auraient mérité de conserver leur ton dramatique, ou balançant des fausses pistes qu'il ne cherche même pas à exploiter. 

L'art du cinéaste doit ainsi être proche de l'art du magicien, exploitant les outils à sa disposition pour créer l'illusion suffisante qui provoquera la suspension d'incrédulité du spectateur. Parmi ces outils, les comédiens ont tous la classe. Cruise et Von Sydow sont impeccables, et c'est avec ce film que je découvrais Colin Farrell qui crève ici l'écran. Et je marche toujours à fond lors de la scène déchirante où Agatha évoque l'autre futur qu'aurait pu avoir Sean. Samantha Morton fait une performance exceptionnelle que j'ai trop peu vue louée, tandis que John Williams parvient à enrichir avec un de ses thèmes les plus émouvants un score plutôt porté vers l'action.




Catch me if you can (Arrête-moi si tu peux), 2002
Il s'agit réellement pour moi d'un Spielberg majeur, l'un de ses films les aboutis, les plus matures. La réalisation est allègre — aérienne, même — avec un sens de l'enchaînement remarquable qui joue avec une étonnante assurance sur la temporalité (les flashbacks, les Noëls qui s'enchaînent). La photographie de Kaminski s'accorde à ces époques, tantôt pétillante et colorée, tantôt terne et déprimée. Les dialogues tout en finesse sont encore portés à l'excellence grâce aux interprètes, au premier rang desquels DiCaprio, Hanks et Walken continuent de m'épater. Bref, c'est un pur bonheur de spectateur. Mais loin d'être une comédie virevoltante, si le film touche autant c'est bien parce que derrière ce vernis brillant, le fond se révèle plein d'amertume, et la musique tout en sensibilité de Williams le fait bien ressentir. 

L'histoire de ce gamin qui multiplie les impostures et les fraudes ne prend son sens que dans son désir de retrouver sa famille telle qu'il l'a aimée, se fabriquant une autre réalité pour mieux nier celle qu'il refuse. Sa vision du monde et de son fonctionnement a été indirectement déformée par les enseignements de son père, et il va se persuader que ses malheurs trouvent leur raison d'être dans des questions d'argent. Confronté à un choix qu'il se refuse à faire — lequel de ses parents aura sa garde après leur divorce — il prend un chemin qui ne peut le mener qu'à l'échec. Sa fuite n'aura servi qu'à lui faire faire un grand cercle avec quasiment un retour au point de départ. Bref, sous ses apparences de comédie pleine de vitalité, Catch me if you can est surtout un drame assez bouleversant, profondément personnel pour ce qu'il dit du rapport à la famille chez Spielberg, et bien plus riche qu'il n'y paraît. Un bijou, sensible et exaltant.




The Terminal (Le Terminal), 2004
Après ces trois films si surprenants et audacieux, c'est forcément plein d'enthousiasme et de gourmandise que j'allais à la rencontre de celui-ci. Dès les premières minutes, l'attente semblait en passe d'être comblée. La mise en scène est ample et rythmée, sublimée par la photographie toujours aussi géniale de Kaminski. Les acteurs sont formidablement dirigés (le délicieux Stanley Tucci, Barry Shabaka Henley et sa bonne tête de Droopy). Le but du voyage de Hanks est une belle idée. La quête du père chère à Spielberg permet d'apporter un des vrais moments d'émotion du film, et la rencontre finale dans la lumière du caveau jazz est vraiment magnifique. Le concept de générique final est très rigolo. Voilà pour les bons points.

Je n'ai malheureusement pas du tout été sensible à une quelconque volonté de fable — ou de conte de Noël vu que ça se finit dans la neige — ici à l'œuvre, et par conséquent ai trouvé impardonnables les trop nombreuses légéretés du film : le plan drague d'Enrique  trop tordu pour être touchant (Spielberg peine à rendre leur mariage autre qu'anecdotique), des gags sans surprises quand ils ne sont pas carrément grotesques (seuls ceux mettant en scène Kumar Pallana le laveur de sol Indien émergent du lot). Certes, le tout se regarde la plupart du temps avec un sourire conciliant, mais on a un peu l'impression que Spielberg est en service minimum, et que son scénariste Andrew Niccol demande trop d'indulgence. Après le calamiteux S1m0ne, ce dernier a d'ailleurs pour moi complètement perdu la confiance que je lui accordais depuis son magistral Gattaca. Tout ce que charrie le personnage de Zeta-Jones est d'une lourdeur regrettable. Elle apparaît d'abord charmante, avant de se révéler tristement sous-exploitée. La scène où Pallana va au devant de l'avion aurait pu être magnifique, mais on est à ce moment-là trop préoccupé par Hanks, proche de son dénouement, pour s'impliquer sur ce personnage dont on ne comprend pas tout de suite l'intention. Le cinéaste semble passer à côté de pas mal de pistes qu'offrait son sujet, et ce n'est pourtant pas le temps qui lui manquait, son film totalisant deux heures. Bénéficiant d'un impressionnant décor, The Terminal aurait pu donner lieu à une observation intéressante des petites habitudes de fonctionnement d'un aéroport, ou jouer sur le sentiment d'absurde kafkaïen. Mais à l'arrivée, on a trop de silhouettes et bien peu d'âmes.

Mais la véritable erreur est sans doute d'avoir choisi Hanks. Je précise que c'est pour moi typiquement le genre d'acteur qui ne m'emballe pas a priori, mais qui s'est toujours révélé épatant, et j'apprécie beaucoup son jeu. Cette fois malheureusement, je n'ai pas réussi à le fondre avec son rôle, j'ai juste vu Mr. Tom Hanks faisant son numéro, allant même jusqu'à considérer le fait qu'il ait du apprendre le russe (je n'ose imaginer le massacre en VF). Le bilan que je tire du film est donc assez sévère. Pendant la projection, je me suis même demandé si je n'avais pas affaire là au plus mauvais Spielberg. Si la plupart de ses œuvres déjouent facilement la sempiternelle accusation de mièvrerie, j'ai trouvé que certains passages du film faisaient plus que menacer d'y sombrer.




War of the worlds (La Guerre des mondes), 2005
Un chef-d'œuvre de mise en scène, éblouissant du début à la fin par ses partis-pris formels, du réalisme froid du début à ces nombreuses images pleines de poésie mettant en scène les tripodes et leur "engrais". J'ai été emporté par l'intensité de certains plans et décors (l'avion crashé, la rivière de cadavres...). Curieusement, vue la cinéphilie de Spielberg on aurait pu penser qu'avec cette nouvelle adaptation du roman d'H.G. Wells, il s'inscrirait dans un hommage au ciné SF des fifties. Or, ce qui est génial, c'est qu'il ne joue justement pas sur le clin d'oeil — à part, peut-être le « it's them ! » d'une Dakota Fanning par ailleurs impressionnante. Tout le film baigne au contraire dans un premier degré, une volonté de réalisme qui aboutit à un spectaculaire encore plus efficace. Les classiques hollywoodiens du genre se sentaient par exemple toujours obligés d'inclure des commentaires scientifiques, et de mettre en scène l'armée. En choisissant de nous placer du point de vue des "simples" humains, donc au ras du sol, Spielberg parvient à créer des sensations inédites. C'est bien simple : j'étais dans cette foule, je levais la tête comme ces gens, fasciné et rempli d'effroi face à une menace inexpliquée et imprévisible. Et au milieu de ce spectacle, un des plus impressionnants qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (Dennis Muren s'est surpassé), le cinéaste parvient à faire une œuvre magnifiquement personnelle, avec ce noyau familial éclaté qui est loin d'apparaître ici déplacé.

Le traitement des personnages est en effet toujours juste et trouve parfaitement sa place. C'est peut-être parce que je jubilais sur mon siège, mais j'ai sans cesse eu l'impression de voir conviés des éléments venus d'autres films de Spielberg : Empire of the sun (la foule autour de la voiture), Schindler's list (l'exode des survivants avec cette hallucinante irruption du train de la mort), Rencontres du 3e type (le cri primal des tripodes, son de cor hyper grave qui rappelle celui du Mothership), Minority report (l'insistance sur le regard), entre autres. Et puis il y a un rythme vraiment très original, les personnages ne semblant pas fuir en ligne droite mais reconsidérer à chaque fois leurs buts en fonction de la situation qui se présente. Le passage dans la cave de Tim Robbins est ainsi presque un film en soi, huis-clos de pure terreur, où l'on doit tenir compte de la difficulté de la cohabitation lorsqu'il s'agit de survivre, comme chez Romero. On est là pour moi dans un des sommets d'inspiration du cinéaste. Et j'avoue qu'en sortant de la salle, je regardais bizarrement la ville autour de moi et l'assurance tranquille des immeubles et des gens...




Munich, 2006
Manifestement incapable de s'essoufler, Spielberg maintient son inspiration au plus haut, livrant ici sans doute un de ses films les plus impressionnants, prenant à bras le corps, avec courage et intelligence, un sujet qui présentait pourtant de nombreux risques. Ne se contentant pas de reconstituer avec une minutie admirable le drame de la prise d'otage des J.O. de Munich 1972, il parvient également à proposer un film d'espionnage plein de tensions, avec de vrais personnages, complexes et attachants, c'est-à-dire profondément humains. 

C'est vraiment là, dans la justesse de ton et d'approche que réside toute l'intelligence du scénario de Tony Kushner (lauréat du Pulitzer pour sa pièce Angels in America et futur scénariste de Lincoln) qui évite brillamment tous les écueils démagogiques d'un tel sujet, tout en parvenant à aborder les implications morales insolubles de la mission d'Avner et de ses petits soldats. Munich est donc un film âpre et douloureux, remarquablement écrit, qui parvient à aborder de front des questions délicates tout en élargissant leur portée en leur offrant des résonances toutes contemporaines. Spielberg, dont la carrière ne cesse d'être passionnante, dirige l'ensemble avec une maestria qui laisse pantois, aussi à l'aise dans la caractérisation d'un grand nombre de personnages, que dans la restitution d'enjeux complexes ou dans la gestion d'un suspense insoutenable. Un sommet.



23 mai 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg III. 1993-1998

Jurassic park, 1993
Je me souviens de l'événement médiatique qu'a constitué la sortie de ce film, en France en particulier : recettes faramineuses, effets spéciaux jamais vus. Le mastodonte était devenu le symbole répulsif de l'impérialisme américain, le logo du film se faisant détourner à tout va. Reste aujourd'hui un film d'aventures d'un professionnalisme à toute épreuve, qui donne cependant l'impression de ne jamais trop vouloir dépasser son postulat de base : réaliser un nouveau rêve de gosse de Spielberg, à savoir faire revivre des dinosaures à l'écran. Certes, le discours sur les dangers de la science, sur la Nature qui sait toujours reprendre ses droits sur les espoirs de domination de l'homme, est bien là, plutôt génialement incarné par le personnage de Jeff Goldblum. Certes, l'émerveillement du spectateur devant certaines images n'est pas feint, brillamment aidé par le score de Williams que j'adore. Certes, les scènes de suspense sont d'une efficacité exemplaire, où l'on retrouve le goût du réalisateur pour les péripéties en cascade (l'attaque du T-Rex suivie du sauvetage du gamin coincé dans la bagnole en haut d'un arbre). Certes la problématique de la cellule familiale décomposée/recomposée est à l'œuvre. Mais au sortir du film, je ne peux m'empêcher de penser que tout ça manque de substance. La fin est expédiée de façon vraiment trop rapide, me frustrant d'un véritable climax. Reste donc un divertissement de premier choix, qu'on prendra plaisir à revoir grâce à son rythme impeccable et à un récit adroitement construit. 

Il est évidemment impossible de passer sous silence les effets spéciaux mis ici en œuvre. Historiquement, ils représentent en effet un tournant et c'est là que Spielberg s'affirme comme un maître en la matière. Il a su se montrer dès Close encounters of the third kind à la pointe de l'innovation, il les supervise de près et surtout il les met au service de son récit et de sa mise en scène. Et s'ils tiennent encore la route aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il s'est toujours entouré des plus grands artistes et a eu les moyens d'obtenir d'eux le meilleur. C'est l'occasion pour Phil Tippett de dire adieu à la stop-motion, pour Dennis Muren d'entrer définitivement dans l'Histoire, et pour Stan Winston de se dépasser dans l'animatronic. Citons également Michael Lantieri, responsable des effets mécaniques, exécutés en direct pendant les prises de vue et qui achèvent avec brio l'illusion suprême. Les dinosaures de Jurassic park signent d'une certaine façon la mort des trucages optiques et de l'animation traditionnelle. Les effets numériques deviennent le nouveau standard, outil extraordinaire, spectaculaire tant lors d'emplois ponctuels (chez Kyoshi Kurosawa par exemple) qu'en frisant l'indigestion (Le Retour du roi, La Revanche des Sith).




Schindler's list (La Liste de Schindler), 1993
Avec ce script tiré d'une histoire vraie, Spielberg trouve comme c'était déjà le cas sur Empire of the sun, l'approche qui lui manquait pour traiter un sujet difficile. Et je reste admiratif de la justesse de ton du scénario et des dialogues de Steve Zaillian. À sa découverte, le film fut un choc. Une fresque éprouvante, digne et rigoureuse, n'épargnant jamais la sensibilité du spectateur. Et si l'horreur est abordée frontalement, du début à la fin Spielberg n'en oublie pas pour autant de faire un film, avec ce que cela comporte de romanesque dans les situations, de caractérisation des personnages, de travail sur le suspense, et même de dimension poétique.  Et c'est bien cette matière qui lui permet d'en faire un indiscutable chef-d'œuvre. Aussi, si l'émotion conviée ici ne nous en empêche pas, on ne se privera pas lors des visionnages successifs d'admirer les qualités cinématographiques du film, prouvant que le sujet de l'holocauste, s'il doit être un défi à la question de la représentation, reste un défi qu'on peut relever. Il nous sera cependant impossible d'échapper à notre condition humaine, et c'est inévitablement bouleversé que nous sortirons du film, bien aidé aussi par le violon poignant d'Itzhak Perlman.

J'ai notamment été particulièrement sensible au travail éblouissant de montage de Michael Kahn, collaborateur fidèle du cinéaste. L'intelligence des raccords et du montage parallèle, où sans cesse un discours est à l'œuvre, est une vraie leçon de maître. C'est avec ce film que le chef opérateur Janusz Kaminski fait son entrée en scène dans la filmographie spielbergienne, entrée littéralement éblouissante. Loin de mettre à distance la violence, ou de l'esthétiser, le choix d'une photographie noir et blanc travaille le lien dans la mémoire du spectateur avec le souvenir qu'il conserve de ce passé, nourri aux images d'archives. Et il rend surtout l'atmosphère plus oppressante encore, plus glaçante, focalisant soudainement notre attention sur quelques rares touches de couleurs qui tentent encore de survivre au milieu du chaos : la flamme d'une bougie, l'inoubliable robe rouge de la petite fille. Simultanément au tournage de ce qui est sans doute son film le plus risqué, Spielberg supervisait le montage de Jurassic park. Un tel grand écart est impressionnant.




The Lost world (Le Monde perdu), 1997
J'aime beaucoup ce film, qui semble mieux assumer ses prétentions que le premier volet. Comme toute suite qui se respecte, il s'agit de faire plus. Le film sera donc plus divertissant, plus riche en péripéties (la scène du bus dans le précipice), avec un Jeff Goldblum en pleine forme. Reprenant le titre mythique du film fondateur de Willis O'Brien, The Lost world prend parfois des allures de défouloir, un peu l'équivalent du Temple maudit par rapport aux Aventuriers de l'arche perdue, à savoir une suite visant clairement la tête du box-office, marquée par le sadisme, la cruauté et la noirceur. Kaminski est entré dans la bande et abandonne le vert paradis de Dean Cundey pour la jungle moite et croupie. Sur le plan du rythme, le film met un peu plus de temps à démarrer. Les scènes d'exposition sont plutôt pénibles, démontrant la difficulté à justifier d'une suite. Seul le raccord hilarant entre la scène d'ouverture et la première apparition de Goldblum dans le métro me réjouit à chaque fois. Par la suite, on devine clairement les intentions de verser dans la surenchère. Intentions rendues possibles par les incroyables progrès en matière d'effets spéciaux, tant dans l'animatronic que dans les CGI. Dennis Muren et Stan Winston ont évidemment perfectionné leurs techniques depuis le premier film. L'interaction avec les dinosaures est poussée bien plus loin, ça bouge dans tout les sens, en contact quasi permanent avec personnages, véhicules, décors, et accessoires. Sur ce plan-là, le film peut encore largement se targuer d'être une référence.

L'histoire, les dialogues, les personnages, suscitent peu d'adhésion. Le prétexte est encore plus mince (opposition entre écolos et chasseurs). Cependant, la philosophie cynique de Goldblum est toujours aussi savoureuse, et même le méchant capitaliste affiche un semblant de complexité lorsqu'on comprend qu'au-delà de ses actes répréhensibles, il ambitionne sincèrement de surpasser son oncle, le Walt Disney fou joué par Attenborough. J'ai même trouvé un petit côté (j'ai bien écrit "petit") screwball comedy dans certains échanges rentre-dedans entre Julianne Moore et Goldblum. La gamine, par contre, réussit l'exploit d'être encore plus tête à claques que les gosses du premier film. Ses actions sont toutes consternantes, et c'est donc elle qui écope logiquement de la seule scène véritablement indéfendable du film (ah ces barres asymétriques judicieusement disposées dans la cabane...). On sent que la plupart des situations ne sont justifiées que par l'envie presque égoïste des auteurs de se faire plaisir, de porter à l'écran leur idées les plus démentes. Ainsi la dernière demi-heure avec le T-Rex à San Diego, hommage direct aux films de monstres des 50's. Bien que brèves, ces scènes sont particulièrement exaltantes. Quant à la partition de Williams, en dehors de son utilisation marquée de percussions qui donne un bon tempo à pas mal de scènes, je l'ai trouvée franchement paresseuse. Bref, un film idiot et amusant.




Amistad, 1997
Un naufrage dont ne surnagent — très au-dessus, il faut au moins le reconnaître — que deux séquences : la stupéfiante scène d'ouverture montrant la révolte des prisonniers sur le navire négrier, et le flash-back décrivant leurs conditions d'embarquement. Là, Spielberg semble retrouver l'inspiration et l'audace qui l'avaient animé sur le tournage de Schindler's list. D'une vision très édenique de l'Afrique, on bascule brutalement dans l'horreur insoutenable. Aussi éprouvants qu'impressionnants, ces deux morceaux de bravoure font que le film ne mérite pas de sombrer totalement dans l'oubli.

Car le reste est d'une platitude désolante. Un film de procès plutôt solide, emballé avec métier donc tout de même regardable, mais sans qu'on sente jamais le cœur et le panache qu'on aurait pu attendre d'un réalisateur tel que Spielberg, qu'il sait toujours exprimer lorsque le sujet le touche. Le cinéaste se montre peut-être ici trop soucieux de livrer une reconstitution édifiante, dont le destin serait surtout de servir de support pédagogique dans les écoles. Mais la leçon est ennuyeuse. Anthony Hopkins est consternant de cabotinage, les rayons de lumière de Kaminski finissent par lasser, et la musique de Williams ne laisse aucun souvenir. À voir une fois, donc.




Saving private Ryan (Il faut sauver le soldat Ryan), 1998
J'ai évoqué plus haut le souci légitime du cinéaste, dès lors qu'il aborde l'Histoire comme sujet, et pas seulement comme cadre, de livrer un film le plus scrupuleux possible, appelé à devenir une référence sur le sujet. Il en a les moyens, ses deux films de dinosaures ont en effet été parmi les plus gros succès commerciaux de la décennie 90's. Toute la difficulté pour permettre à son projet d'être réussi consistera à trouver le juste point de vue, à tomber sur le bon scénario, qui ne devra pas servir de simple prétexte pour mettre en scène le passé. Bref, c'est une question d'inspiration, et avec cette histoire vraie qui se révélera surtout être une histoire de transmission, Spielberg est à son sommet.

Par son travail sur l'image (couleur, grain), par la qualité de ses effets visuels (qu'ils soient numériques ou mécaniques) et sonores (le bruit de l'acier qui vient déchirer la terre et les chairs), et bien sûr par la maestria confondante de sa mise en scène, Saving private Ryan marque une date dans la représentation de la guerre à l'écran, renvoyant sur le même thème The Longest day de Zanuck aux oubliettes du cinéma de papy. Sa découverte en salle fut une expérience plutôt inégalée, immersion absolument hallucinante dans un chaos en Dolby surround auquel je n'étais pas préparé. Incontestable tour de force technique, la reconstitution du D-day ne doit pas pour autant faire oublier que ce carnage n'est qu'un préambule et que c'est véritablement après que le film commence, que les personnages se dévoilent et que les vraies questions sont soumises à leur réflexion. Le récit donne alors à Spielberg comme une suite de situations qui sont comme autant de nouveaux défis de mise en scène, qu'il s'agisse de filmer les agissements d'un sniper, une embuscade ou un assaut urbain. Entrant sur la scène des héros spielbergiens, Tom Hanks incarne l'âme humaine du film, et son implication permet au spectacle d'offrir l'émotion qui seule aura permi de rendre in fine le voyage inoubliable. 


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :