8 novembre 2016

Le Cœur-cinéma de Jacques Demy III. 1982-1988

Une chambre en ville, 1982
Aïe. Jacques Demy retente l'expérience du film entièrement chanté, projet qui apparaît aujourd'hui toujours aussi audacieux. Hélas, comme on est loin de la grâce de sa trilogie Deneuve / Legrand. La comparaison est inévitable, et l'on en espérait d'autant plus qu'il met ici en scène une histoire qui lui tenait à cœur depuis longtemps, et qu'il s'agit pour lui d'un vrai retour à une œuvre personnelle, au sortir d'une décennie 70 plutôt difficile. Le travail n'a pourtant pas été bâclé. Le talent de coloriste du cinéaste éclate à chaque plan, la ville de Nantes est une nouvelle fois magnifiée, la musique de Michel Colombier réalise d'authentiques prouesses pour accompagner les tourments des personnages, et le casting est impeccable : Richard Berry, Dominique Sanda, J.-F. Stevenin, et face à eux Danielle Darrieux et Piccoli, qui rempilent

Mais Demy échoue vraiment à nous rendre touchante son histoire d'amour. Le couple Berry / Sanda est quasiment le fruit du désœuvrement : Sanda fait la pute en réaction à la jalousie maladive de son mari. Berry est un ouvrier en grève. Une nuit leur suffit pour vouloir tout sacrifier à leur passion. C'est d'un beau romantisme mais c'est un peu léger pour émouvoir et véritablement susciter l'empathie du spectateur. Ajoutons à cela une embarrassante trivialité — nudité, grossièreté du langage — et une représentation du monde ouvrier certainement sincère mais qui n'échappe pas aux clichés. 

La conclusion est quant à elle d'une noirceur rare. Demy exprime sans doute ici le plus directement sa vision mélancolique et désabusée du monde. Et pourtant malgré cette courageuse volonté de mise à nu, malgré le fait que le film appartient indubitablement à l'univers bien à part du cinéaste, j'ai vraiment eu l'impression d'un triste ratage, comme si Demy se retrouvait soudain dépassé, anachronique, et ne parvenait plus à s'inscrire au-delà des modes. Et ça me fait vraiment mal au cœur de le reconnaître, étant foncièrement amoureux de ses premiers films, et tout curieux que j'étais de découvrir enfin ses œuvres tardives.




Trois places pour le 26, 1988
J'étais donc joyeusement impatient de rencontrer le dernier film d'un cinéaste cher, produit par Berri, dédié à Agnès et mettant en vedette un Montand mûr. Je me suis étranglé dès la troisième minute et son improbable numéro musical : phrasé heurté dénué de swing, chorégraphies grotesques et danseurs désynchronisés s'agitant sans grâce. La suite ne rassurera pas, et en dehors de deux ou trois morceaux jazzy pour évoquer le passé — Ciné qui chante, riche en pastiches — je n'ai pas trouvé ici la moindre trace du raffinement typique de Michel Legrand. Le recours à une orchestration synthétique aboutit à un résultat soit moche, soit crispant, où aucun rythme ni mélodie ne se détachent. Demy et Legrand ont-ils eu la volonté de séduire un public jeune et étaient-ils convaincus que le style bontempi représentait alors le top de la tendance ? Demy était-il déjà atteint par la maladie au point d'abandonner son perfectionnisme et de ne pas faire l'effort de diriger ses danseurs ? Même en étant fan du réalisateur, j'ai du faire preuve de beaucoup de bonne volonté pour accepter ces choix malheureux et supporter le long-métrage.

Demy se montre heureusement toujours à l'aise dans sa gestion de l'écran large, et plastiquement sa touche si singulière demeure. On retrouve également tous ses thèmes et figures habituels, au point que les ressorts tordus du scénario me sont apparus un peu fatigués. Il faudra donc avant tout considérer Trois places pour le 26 pour ce qu'il est, c'est-à-dire un pur hommage à une légende (alors encore) vivante : Ivo Livi, dit Yves Montand. C'est là le véritable cœur du film. Tout le spectacle monté autour de sa vie et le mettant en scène se révèle en effet très inspiré. Le ton est juste, certaines idées sont très belles et pour peu qu'on éprouve un peu d'admiration pour Montand, on est forcément touché. Parce que ça parle de sa vraie vie, avec quelques incursions de fiction pour faire avancer l'intrigue en parallèle, et que c'est lui-même qui mène la danse, conviant les figures du passé (Piaf, Signoret). 

Heureuse surprise aussi concernant Mathilda May. J'ai réalisé que je n'avais jamais vraiment eu l'occasion d'avoir un avis sur cette actrice et elle s'affirme ici comme une comédienne très convaincante, fraîche et naturelle, ainsi que comme une danseuse vraiment douée, ce que j'ignorais. On quitte quand même le film frustré de ne pas en avoir eu assez, surtout que le happy end est amené n'importe comment. Et on se désole d'avoir ici trop peu goûté la poésie et la sensibilité bien-aimée du cinéaste.



* * *


Même s'il me reste encore une poignée de films à voir, je reste donc assurément bloqué à son œuvre des 60's. Une chambre en ville ne m'avait pas complétement emballé mais reste finalement bien plus appréciable que son dernier opus. Pour goûter encore un peu de cette poésie à la saveur inimitable, il vaudra mieux faire un petit saut chez Agnès Varda qui offrira avec Jacquot de Nantes en 1991, au-delà du pur plaisir de fan procuré par cet hommage au cinéma de Demy, un merveilleux film sur l'enfance et les souvenirs, formidablement construit, filmé et monté, et qui se regarde le sourire épanoui.


DOSSIER JACQUES DEMY :

5 novembre 2016

Le Cœur-cinéma de Jacques Demy II. 1967-1970

Les Demoiselles de Rochefort, 1967
Face aux Demoiselles de Rochefort, je ressens les mêmes émotions que devant Les Parapluies de Cherbourgmais puissance 10. Contrairement aux apparences, ici tout n'est pas entièrement porté vers la joie. Jacques Demy distille à nouveau une étrange alchimie où la douleur se mêle au bonheur. Derrière les couleurs explosives et l'atmosphère libératrice de la ville gagnée par la fête foraine, c'est le désenchantement qui règne, avec ces amours contrariés par les obstacles d'un hasard un peu sadique, qui s'amuserait de leurs fausses routes.

Les personnages de Demy se confortent souvent dans l'assurance de leur prédestination, ignorant simplement le chemin à suivre. Ici, chacun d'eux semble en quête d'un morceau de lui-même (parfois littéralement puisqu'on y découpe même des femmes en morceaux !). L'observation de ces chassés-croisés amoureux s'inscrit dans une temporalité et une géographie bien précises, et cesse dès lors que les forains laissent la ville derrière eux. Moment de suspense aussi insoutenable que génial, le dernier plan, par tout ce qu'il laisse entrouvert, par tout ce qu'il choisit de confier à l'imagination du spectateur, me fait immanquablement fondre en larmes. 

Le réalisateur se fait plaisir en invitant certes George Chakiris rescapé de West side story, mais surtout Gene Kelly, incarnation à lui seul de l'âge d'or du musical hollywoodien. Le croiser, plus lumineux que jamais, dans le monde en chanté de Demy est comme un cadeau pour le spectateur. Les chorégraphies sont donc ici très présentes, donnant au metteur en scène l'occasion de parfaire encore sa science du mouvement, dans des décors qu'il semble plier à sa vision, allant là encore jusqu'à repeindre la ville de couleurs irréelles. On est toujours dans un monde en léger décalage avec le réel, où l'absurde n'est jamais loin. Ça donne une saveur incomparable aux irrésistibles touches d'humour qui parsèment le film, qui se présente donc aussi sous les atours de la comédie romantique (les échanges piquants entre les forains et les jumelles sont un régal). Et comment ne pas jubiler devant la scène du dîner où tous parlent en alexandrins ? Les compositions de Michel Legrand, faites de variations qui relient entre eux les personnages, sont autant de merveilles, et la Chanson de Maxence est instantanément devenue une de mes chansons fétiches. La musique me touche autant que les paroles, tant ces dernières ont un temps correspondu à la définition de mon idéal féminin. Chef-d'œuvre de l'association Legrand / Demy, ces Demoiselles sont l'un des plus beaux films du monde selon moi.







Peau d'âne, 1970
Des trois films Demy / Legrand / Deneuve c'est celui qui reçoit le moins mes faveurs. Désormais, les projets du réalisateur sembleront davantage soumis aux limitations techniques ou artistiques, et il n'atteindra plus le degré d'accomplissement qu'il avait précédemment réussi à mettre en œuvre (conséquence de sa malheureuse expérience hollywoodienne sur Model shop ?). 

Pour la première fois, la mise en scène si aérienne de Demy manque un peu de grâce. On sent la caméra contrainte par des décors figés à l'intérieur desquels les personnages semblent un peu perdus. Décors authentiques dont l'épure paraît à l'écran un peu misérable, quand bien même il y aurait volonté de renvoyer à une imagerie médiévale. Le cadre manque donc de chaleur, là où la dimension de conte laissait espérer quelque chose de plus baroque. La source du merveilleux pour Demy, c'est dans le cinéma de Jean Cocteau qu'elle est puisée, et cela passera autant par la présence tutélaire de Jean-Marais que par l'emploi d'effets spéciaux qui assument leur artisanat : ralentis, accélérés, pellicule qui défile à l'envers. Il reviendra quelques années plus tard à Cocteau via le mythe d'Orphée mais le résultat sera lui pas loin du désastre (Parking). 

Néanmoins, je ne boude pas mon plaisir devant la poésie quasi psychédélique de Peau d'âne, qui contient suffisamment de scènes mémorables. L'entrain des comédiens (la délicieuse Delphine Seyrig et le toujours charmant Jacques Perrinnous fait pleinement entrer dans l'illusion. Là encore, le conte de Perrault derrière ses ingrédients fantastiques raconte une histoire particulièrement tordue qui ne pouvait que plaire au cinéaste. Et puis la musique est vraiment somptueuse. Le cadre médiéval-fantastique donne l'occasion à Legrand de donner libre cours à son penchant pour le baroque, revisité de pop et de jazz avec un goût exquis. Et si les chansons sont ici en petit nombre, chacune d'elle est un bijou, témoignant d'une écriture incroyablement ciselée et tout à fait délicieuse. Bref, le genre de film qui mérite qu'on lui accole cette accroche galvaudée : « Un enchantement ! »







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3 novembre 2016

Le Cœur-cinéma de Jacques Demy I. 1960-1964


Né avec la Nouvelle vague, Jacques Demy fut bien moins prolifique que ses confrères GodardChabrol ou Truffaut, ne laissant derrière lui qu'une douzaine de films en trente ans, souvent péniblement montés. Cinéaste précieux, il fait ainsi partie de ces artistes qui ont réussi à imposer un univers qui n'appartient qu'à eux, dont la cohérence s'est affirmée de film en film, et qui entretient avec le spectateur une relation privilégiée, de l'ordre de l'intime. C'est cette relation que je vais tenter de partager ici...



Lola, 1960
Pour la petite histoire, c'est un soir en revenant de Nantes que j'ai découvert ce premier long-métrage du réalisateur. J'étais donc dans le mood idéal pour plonger dans l'univers poétique si particulier de Demy. On est là devant ce que la Nouvelle vague a pu donner de meilleur (c'est une production Georges de Beauregard). De même qu'À bout de souffle ou Les 400 coups, on a face à Lola l'impression d'assister en direct à l'invention d'un nouveau langage. Les personnages parlent et agissent selon une logique légèrement autre, comme s'ils n'appartenaient pas exactement au même monde que nous. 

À l'image du dilettantisme revendiqué de son protagoniste, l'intrigue semble un peu lâche mais est rendue constamment passionnante et allègre par la liberté de ton de ses dialogues, portés par des personnages à la fois parfaitement authentiques et pourtant en décalage avec le réel. J'ai vraiment adoré ce Roland Cassard (Marc Michel), antihéros prêt à tout mais bon à rien qui traîne son ennui dans le rues de Nantes et qui va tenter de s'accrocher à un amour perdu, merveilleusement incarné par la beauté — et la voix — d'Anouk Aimée. En fait, Lola magnétise son spectateur dès sa superbe et fascinante ouverture sur la 7e de BeethovenLe frère d'armes Michel Legrand est pour sa part déjà au pupitre, livrant quelques jazz bien endiablés mais aussi un bouleversant thème principal.

Tourné en pleine rue en Franscope noir et blanc, photographié par Raoul Coutard, le film nous plonge dans le bain de la vraie vie, avec des plans qui semblent pris sur le vif, et ne donne pourtant jamais l'impression d'être filmé à l'arrachée, se montrant aussi élégant dans ses mouvements que dans ses cadrages. Metteur en scène méticuleux, Demy se révèle autant à l'aise dans les scènes d'intérieur (l'appartement de Cécile, le studio de Lola) que dans les extérieurs, et son film est aussi une irrésistible déclaration d'amour à Nantes. Je ne me lasse pas de refaire le voyage, dont je ressors le cœur brisé, mais bien vivant.





Les Parapluies de Cherbourg, 1964
L'univers de Demy me touche par sa façon paradoxalement enjouée de raconter des histoires d'amour profondément tristes. Un peu comme Rozier sur Adieu Philippine, il place ici en toile de fond un sujet assez brûlant à l'époque de sa réalisation, la guerre d'Algérie, tout en donnant l'impression de ne pas y toucher. Comme si le fait de laisser l'événement à l'arrière-plan le rendait inoffensif. Pourtant c'est bien de séquelles et de blessures inconsolables qu'il est ici question, et, sans rien dissimuler, la fable de Demy vise l'universalité. Le sentiment amoureux est mis à l'épreuve de la guerre, et c'est bien évidemment le thème musical principal du film, d'un lyrisme absolument déchirant, qui en contient toute la charge émotionnelle. Quand Legrand déchaîne ses violons au milieu et à la fin du récit, chez moi les vannes s'ouvrent. En vérité, rien que le superbe générique, seule véritable chorégraphie du film, me colle des frissons.

Ce qui me régale ici, c'est à la fois le côté mélo ultime à fendre les cœurs de pierre, et la volonté quasi démiurgique du metteur en scène de fabriquer son monde de toutes pièces. Cherbourg apparaît comme un espace clos dont on revisite les lieux, places, rues, chambres, qui se colorent d'une émotion différente avec le temps. La ville devient le foyer des amants, à l'intérieur duquel leur amour va tragiquement se consumer. Demy est ici parvenu à imposer sa vision, sans céder aux compromis, et cela tient presque du miracle qu'il ait réussi à ce point un pari aussi risqué, obtenant succès public et Palme d'or (la reproduction de la même formule n'atteindra pas toujours la même grâce dans les années 80). Chaque élément de décor, chaque centimètre carré de l'écran, viennent participer à sa création. On retrouve d'ailleurs ici le Roland Cassard abandonné à la fin de Lola, ayant enfin fait fortune dans le trafic de diamant, et par conséquent cessé d'être un personnage touchant. Sa présence n'a cependant rien d'un clin d'œil, elle est justement l'affirmation de cette continuité d'un même univers artistique et mental.

Film entièrement « en chanté », le projet sans équivalent de Demy et Legrand est aussi de réinventer la comédie musicale, d'en assumer les références hollywoodiennes tout en la modernisant. Cela va notamment passer par la trivialité assumée des paroles, comme lorsque des pompistes échangent entre eux dans les vestiaires d'une station service. L'effet est d'autant plus saisissant qu'il s'agit justement des toutes premières phrases que fait entendre le film. Quant aux chorégraphies, elles existent d'une certaine manière puisque chaque déplacement d'acteur et de caméra est forcément rigoureusement minuté et calibré pour coller exactement à la partition. C'est un travail qui est peut-être discret à l'écran mais qui, quand on y pense, ne peut qu'impressionner. Les Parapluies de Cherbourg représente une date capitale dans l'Histoire du cinéma français, puisqu'à partir de là, le moindre cinéaste qui voudra tourner une comédie musicale se verra inscrit d'office dans cette incontournable filiation (de Ducastel & Martineau à Christophe Honoré).


DOSSIER JACQUES DEMY :

28 octobre 2016

J.K. Rowling's Harry Potter, 1997-2007




Harry Potter à l'École des sorciers, 1997
Au début des années 2000, j'assistais de loin au phénomène médiatique lié à l'œuvre de J.K. Rowling, avec curiosité mais sans réelle animosité. Je n'avais pas vraiment d'a priori négatif sur les bouquins mais avais posé le principe que c'était de la littérature pour môme et que j'avais donc d'autres priorités (sans doute refusais-je également de rentrer dans un pseudo-moule, et de me retrouver assis dans le métro à côté des lecteurs du Da Vinci code). C'est à l'occasion d'un été de désœuvrement en bord de mer, ma lecture en cours me tombant des mains, que je me suis alors égaré et ai jeté un œil au premier tome, emprunté à un de mes hôtes qui se farcissait de son côté la saga en VO.

Ce pathétique préambule pour dire que j'ai été très agréablement séduit, et que j'ai vraiment apprécié le petit univers qu'a mis en place Rowling, ses personnages et leur mystérieux destin, que je ne connaissais jusqu'ici qu'à travers les filmsCela m'a d'ailleurs permis de réaliser à quel point ces adaptations retranscrivent fidèlement le caractère des personnages (je voyais leur visage, j'entendais leur voix et tout collait parfaitement). L'écriture est d'une impeccable fluidité, le mélange d'humour, de suspense et de petites frayeurs fonctionne merveilleusement, et le fait de connaître un peu la suite m'a certainement poussé à y percevoir une profondeur et une gravité qui ne se repèrent peut-être pas lorsqu'il s'agit d'une totale découverte. Il me semble en effet évident rétrospectivement que l'auteur ne pouvait avoir dès ce premier tome l'ambition de composer l'œuvre complexe à venir (au mieux l'espoir). On a encore affaire ici à un roman jeunesse, certes original et bien troussé, mais encore prudemment inscrit dans les canons du genre. C'est vraiment le succès colossal inattendu qui l'autorisera à avoir les coudées franches et à ne pas hésiter à pousser progressivement les murs de la littérature jeunesse, ne serait-ce qu'en augmentant spectaculairement la pagination. Et je dis gloire à Jean-Claude Götting qui signera les élégantes illustrations des premières éditions Gallimard, que j'ai choisi de mettre ici à l'honneur.



Harry Potter et la Chambre des secrets, 1998
Abordé avec une même absence d'a priori, ce deuxième volet s'est révélé tout simplement épatant parce qu'assez irréprochable. Certes, l'enquête proprement dite ne tient pas vraiment la route mais elle m'a finalement bien moins intéressé que le fait de voir vivre ce petit univers qui acquiert au fil des chapitres une fascinante crédibilité.

On prend en effet un réel plaisir à emboîter le pas à des personnages désormais familiers dans les fascinants couloirs de leur école, et d'en apprendre davantage sur la toile touffue tissée par l'auteur. Ça se dévore littéralement, et c'est porté par une ironie constante et délicieuse, qu'on qualifiera de typiquement anglaise puisqu'elle nous est apparue pas si éloigné d'un Dickens, grand maître du feuilleton XIXe dont on suppose que Rowling se réclame.



Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban, 1999
Comparativement, ce troisième tome m'a semblé moins inspiré que les autres. La raison étant sans doute que cette fois Potter et ses amis ne jouent plus aux petits détectives et se contentent d'attendre que le danger vienne à eux en la personne de Sirius Black. Les personnages sont donc un peu plus passifs et le rythme du récit moins immédiatement prenant. 

Autre petit reproche, alors que je trouve le style de Rowling d'une fluidité délicieuse, j'ai été assez étonné de la voir tomber dans le piège de la grosse révélation finale qui s'étale laborieusement sur des dizaines de pages. L'intrigue aboutit en effet à une grosse réunion de personnages qui se mettent alors à déballer longuement leur version de l'histoire, et c'est assez indigeste. C'est là que j'ai pu apprécier le travail d'adaptation de Steve Kloves et Alfonso Cuarón pour le troisième film qui, contrairement aux réalisations de Columbus, se permet quelques trahisons, ajouts et modifications de l'œuvre originale. Comme s'ils s'étaient eux-même rendus compte que Rowling avait un peu chargé la mule avec ce climax et qu'il fallait un peu harmoniser tout ça (le résultat là aussi ne m'a pas pour autant semblé pleinement convaincant, mais on se rend compte en lisant le bouquin qu'ils partaient de loin).



Harry Potter et la Coupe de feu, 2000
J'en garde le souvenir d'une lecture enthousiaste, qui me faisait conclure que Rowling franchissait là un nouveau palier, affirmant un impressionnant talent par sa capacité à agrandir de livre en livre les dimensions de ce qui est une formidable fresque, où les personnages commencent méchamment à s'accumuler mais sans jamais perdre son lecteur fidèle. Non seulement, on sait parfaitement qui est qui, mais en plus on connaît leur histoire, leur personnalité nous est familière, leurs relations se sont étoffées. 

L'auteur fait preuve d'une justesse assez admirable dans la caractérisation psychologique de ses héros, avec une complexification bienvenue des rapports entre les uns et les autres. On les regarde vivre, fasciné, et véritablement happé dans un univers plus attachant que jamais et à la cohérence rarement mise en question. Et puis les situations deviennent de plus en plus dramatiques, jusqu'à ce vertigineux final dans le cimetière, moment de bravoure à la fois terrifiant, épique et émouvant. On achève alors sa lecture avec l'impression que tout est dévasté, qu'on entre dans une nouvelle ère (ce que le tome suivant confirmera bien au-delà de mes attentes).



Harry Potter et l'Ordre du phénix, 2003
Encore plus jubilatoire que le précédent. Affirmant son talent de feuilletoniste, l'auteur n'hésite vraiment pas à noircir son univers, à plonger son protagoniste dans les affres les moins reluisants de l'adolescence, avec toujours cette absence de complaisance, cette finesse dans l'observation psychologique, et ce souffle épique apte à captiver durant des centaines de pages. On est presque épuisé par l'avalanche de problèmes qu'ont à affronter les héros, la préparation des examens scolaires n'en étant pas des moindres. Potter est plus enragé que jamais, la façon dont Poudlard tourne à la société fasciste parvient formidablement à provoquer l'indignation du lecteur lui-même, et le final est encore une fois incroyablement tendu et palpitant. 

Par contre, je crois qu'il va vraiment falloir que je me fasse une raison et que j'accepte ces tunnels explicatifs qui achèvent ici encore l'ouvrage. D'une certaine manière, ça m'impressionne parce que ça prouve que Rowling a mis au point son intrigue et une foultitude de détails avec une méticulosité rare, mais en même temps ça me déçoit un peu parce que ça ne laisse plus vraiment d'ombre ou de mystère au tableau, et surtout c'est un peu lourd sur le plan littéraire. Mais à part ça, je me suis encore régalé, estomaqué par toutes ces trouvailles et l'ampleur de cette fresque.



Harry potter et le Prince de sang-mêlé, 2005
Je n'y ai malheureusement pas retrouvé l'extraordinaire atmosphère de L'Ordre du phénix, qui m'avait conquis dès les premières pages par son ton désespéré et ses paysages désolés. Ici, j'avais presque l'impression d'être revenu à l'époque du troisième tome, qui m'avait relativement moins passionné, avec des héros finalement très passifs, où la réelle menace est longuement reléguée à l'arrière-plan, ce qui fait perdre énormément de tension au récit. Rowling déballe le passé du grand méchant de façon un peu lourde, façon roman dans le roman aux articulations pas toujours heureuses. 

C'est un peu déroutant dans un premier temps, mais on y trouvera néanmoins suffisamment de contreparties pour ne pas trop s'y arrêter. Les histoires sentimentales entre les personnages se développent joliment, avec toujours ce talent d'observation dénué de miévrerie de l'auteur. Ce n'est réellement que dans les cent dernières pages, une fois que Rowling a achevé de rassembler les pièces du puzzle, qu'elle se décide enfin à mettre en branle l'action proprement dite et là ça redevient grandiose. Le souffle de l'aventure et du mystère souffle avec une force nouvelle, et ça donne lieu à des scènes absolument magnifiques et bien prenantes. On n'échappera pas à l'arrivée à l'impression d'avoir affaire à un tome de transition, sans pour autant céder réellement à l'accusation de remplissage.



Harry Potter et les Reliques de la mort, 2007
Conclure définitivement une saga aussi ambitieuse est assurément un redoutable défi. Rowling a désormais mis en place tellement d'éléments, qu'elle pourrait presque se mettre en pilotage automatique et se contenter d'observer ses personnages se dépatouiller tous seuls. D'ailleurs c'est un peu ce qui se passe. Cet ultime volet n'est pas du tout décevant, renouvelant bien les attentes justement en bousculant l'univers patiemment élaboré auparavant, offrant son lot de révélations, d'approfondissements, d'émotion et de spectaculaire. 

Sur le plan de la construction, Rowling peine néanmoins à retrouver la grâce des précédents tomes, on y retrouve un peu la même lourdeur narrative que dans Le Prince. On pourra en contrepartie apprécier ce refus d'une mécanique trop parfaite, peut-être plus réaliste, faite de temps morts et d'imprévisibilité totale. Et lorsque le rythme se réaccélère, le savoir-faire et l'efficacité désormais bien rodée de la conteuse s'imposent sans contestation. On pourra cependant légitimement et sans trop se forcer faire la fine bouche devant un épilogue totalement dénué de la moindre prise de risque qui nous abandonne sur une note qu'on aurait espéré plus marquante.


19 octobre 2016

True detective, 2014-2016

True detective, 2014-2016
Une série créée par Nic Pizzolatto
2 saisons de 8 épisodes
Avec : Matthew McConaughey, Woody Harrelson, Michelle Monaghan, Colin Farrell, Rachel Mc Adams, Vince Vaughn, Taylor Kitsch...

Ambitieuse série d'auteur HBO, particulièrement soignée, quand bien même on y retrouve tous les ingrédients d'une écriture feuilletonesqueLa construction est éclatée avec suffisamment d'intelligence et de finesse pour maintenir en éveil l'attention du spectateur, invité à reconstituer la chronologie des événements et à faire ses propres hypothèses. Et il y a ce qu'il faut de perversité dans les fins d'épisode pour faire monter la tension. Le spectacle proposé est particulièrement plombant. On plonge dans une sorte de philosophie du désespoir qui ne manque cependant pas d'autodérision à l'occasion. Sur le papier, on a affaire à un polar touffu, genre enquête à laquelle personne ne croit, menée sur plusieurs années par un duo d'inspecteurs antagonistes, plus ou moins désireux de s'acharner, relativement respectueux en cela des codes du buddy movie. Mais c'est le traitement qui va ici faire la différence. La réalisation de Cary Fukunaga, à l'œuvre sur tous les épisodes, donne d'emblée une cohérence visuelle à l'ensembleLa musique est splendide, et la photographie surnaturelle met particulièrement en valeur les nombreux plans aériens de paysages. Alternant enquête sur le terrain et scènes d'interrogatoire, le show s'offre aussi en son milieu un époustouflant morceau de bravoure, avec ce plan séquence du dernier quart d'heure de l'épisode 4, où l'harmonie parfaite entre forme et fond — jusqu'à la bande son ronronnante — crée une tension insupportable, en même temps qu'une atroce jubilation.




Ça faisait très longtemps que je n'avais pas recroisé Matthew McConaughey sur un écran et il est aussi impressionnant que méconnaissable, impliqué corps et âme dans son rôle, formidablement crédible et touchant. Par contre, les tics de jeu d'Harrelson ne se sont pas arrangés, et je n'ai jamais compris ce souci qu'il avait avec sa mâchoire. Bref, performance d'acteurs, suspense insoutenable, construction audacieuse, soin visuel, et lorsque l'action déboule, elle est percutante. Le travail est de qualité et je me suis gentiment fait cueillir. Une fois bouclée cette première saison, mon cerveau n'a cependant pas tardé à ressentir une étrange impression d'esbroufe quand même puisque, même si là n'est pas le seul intérêt, la façon dont l'enquête se résout semble étonnamment simple, alors que tout donnait plutôt l'impression d'un sac de nœuds bien ficelé, et j'en suis venu à me demander si je ne m'étais pas laissé enfumer. Ça n'empêche heureusement pas la tension d'être à son comble, et j'ai été complètement saisi durant l'éprouvant final. Par contre, l'épilogue se traîne un peu, comme si la résolution, arrivée trop tôt, conduisait à un dernier épisode contraint de meubler sans qu'on retrouve la même qualité d'écriture. Cette réserve mise à part, c'est quand même un sacré show, au ton singulier et produit de façon ultra classieuse.

La saison 2 partant sur un tout nouvel environnement avait été accueillie plutôt froidement, et j'ai hésité à me l'imposer. J'ai finalement eu bien raison de céder à ma curiosité, car c'est peu de dire que j'ai été agréablement surpris et que mon appréhension a vite laissé place au plaisir. J'ai franchement adoré ce polar sans doute plus balisé que la saison 1, mais certainement pas moins travaillé, bénéficiant d'interprétations admirables, et peut-être encore plus impressionnant par son ampleur (on y suit davantage de personnages). J'avais oublié que j'avais vu Rachel McAdams dans Midnight in Paris (film il est vrai anecdotique), et elle se montre ici terrifiante de conviction. J'ai surtout été fasciné par le jeu magnétique de Vince Vaughn. Je savais depuis The Cell qu'il avait parfaitement les épaules pour un rôle dramatique, et il m'a ici tout du long impressionné par le charisme de sa seule présence en parrain qui, reparti au bas de l'échelle va s'efforcer de capitaliser ce qu'il peut sur ce qui lui reste de réputation. Ses nombreux face-à-face ou tout semble passer par sa voix et son immobilité donnent à chaque fois lieu à de formidables moments de tension. Colin Farrell est une nouvelle fois parfait et bouleversant dans un rôle de loser qui n'a pas encore éteint sa part d'humanité. Je ne vois que Kelly Reilly qui montre ici ses limites.


Alors oui, c'est peut-être excessivement noir et désespéré, oui ça joue avec des codes de polar relativement éculés (mais pas plus que la saison 1 à y regarder de plus près), mais j'ai vraiment aimé le résultat. On a une vraie enquête bien tordue sur fond de ville corrompue jusqu'à l'os, avec des personnages touchants et complexes, qui ont accepté de se laisser envahir par l'amertume et tentent un dernier sursaut. Chacun suivra son propre chemin de croix, et cela donnera lieu à une suite de scènes aux enjeux riches et variés, et qui surtout ne seront pas dénuées d'émotion, les personnages n'ayant pas définitivement tourné le dos à certains de leurs idéaux. Cette dimension de tragédie en rien artificielle à mes yeux m'a passionné. La saison s'offre encore de formidables moments d'anthologie, entre une scène de fusillade urbaine dévastatrice et une fuite nocturne au suspense étouffant. Et j'ai également été bien séduit par la bande son, avec en particulier ces quelques parenthèses musicales sur la scène du bouge ténébreux où se donnent rendez-vous Farrell et Vaughn, petits moments en apesanteur presque surréalistes et vraiment poignants.